Essai sur l'éducation des aveugles
Chapter 3
[19] _Page 89._ Mlle Paradis, qui s'occupoit de l'étude de la composition, pendant son séjour à Paris, & qui chercha alors des moyens de figurer les accords, apprit avec plaisir que nous faisions des tentatives à ce sujet. Nous regrettons que son départ précipité pour aller recueillir sous un autre climat le fruit de ses talens, ne nous ait pas laissé le tems de lui offrir le résultat de nos procédés, pour l'aider à fixer sur le papier la matière de son étude.
[20] _Page 92._ Parmi les Aveugles, qui n'ayant pas l'avantage d'avoir la pension des Quinze-Vingts, sont obligés de demander leur vie dans la capitale, nous en avons vu plusieurs qui s'occupoient de quelque travail relatif aux métiers. Le nombre de ceux que nous pouvons faire exercer par les Aveugles, dans nos Ateliers, est très-considérable, & nous ne craignons pas de dire, que si nous continuons à être secondés, nous parviendrons un jour à mettre tous les Aveugles à l'abri de l'indigence, en les occupant fructueusement.
[21] _Page 93._ Les Enfans-Aveugles qui sont à l'instruction dans notre maison d'Institution, filent à l'aide d'une machine fort ingénieuse de l'invention du Sr. Hildebrand, Mécanicien. Un d'entre eux tourne une roue principale qui donne à plusieurs rouets un mouvement que chaque fileur peut arrêter, accélérer, ou ralentir à son gré, sans troubler l'ordre général.
[22] _Page 99._ Nous nous ferons un plaisir de diriger la Fabrication des ustensiles nécessaires à l'instruction de tout Aveugle étranger. Les livres & OEuvres de Musique, seront fournis par nos Elèves Aveugles, & vendus à leur _seul bénéfice_. Lorsque nous aurons mis la dernière main aux objets de première nécessité, nous espérons nous occuper des jeux, & de tout ce qui pourra faire pour les Aveugles, l'objet d'une récréation honnête. Nous croyons qu'il doit entrer également dans nos vues, de faire enseigner à l'Enfant-Aveugle à marcher sans conducteur.
[23] _Page 105._ Nous parlons avec d'autant plus de connoissance de cause de l'instruction des Sourds & Muets, & notre opinion en est d'autant plus conforme à la vérité, que forcés par des circonstances dont nous ne pouvions nous défendre, de consacrer les loisirs que nous laissoit l'instruction de nos Aveugles à celle _du jeune homme trouvé sur les Côtes de Normandie_, qui est un Sourd & presque Muet, nous avons senti à chaque pas combien l'entreprise étoit difficile, au-dessus de nos forces, & du seul ressort de M. l'Abbé de l'Epée. Nous nous proposons de donner l'Histoire de ce jeune homme infortuné. La composition des Planches en sera faite par lui, & le tirage par les Enfans-Aveugles. Le tout sera proposé par souscription, dont le bénéfice entier divisé en deux portions égales, reviendra moitié aux Enfans-Aveugles, & moitié à ce jeune infortuné.
[24] _Page 107._ Il eût été sans doute précieux pour Saunderson, Auteur de diverses productions, de les confier lui-même au papier, & sans être obligé de s'en rapporter à la foi d'un Copiste, de pouvoir à chaque instant s'en rendre personnellement un compte exact.
Un de nos Elèves montrant quelques dispositions pour la Poésie, nous prions nos Lecteurs de nous permettre de l'encourager, en joignant un échantillon de son talent naissant, après les modèles des divers ouvrages d'Imprimerie qui peuvent être exécutés par les Aveugles, & qui sont à la fin de ce Volume.
PRÉCIS HISTORIQUE _De la Naissance, des Progrès, & de l'état actuel de l'Institution des Enfans-Aveugles._
Plusieurs Personnes respectables ont porté l'intérêt qu'elles prenoient à notre Institution, jusqu'à nous demander comment une pareille idée avoit pu nous entrer dans l'esprit; par quels moyens nous en avions tenté l'exécution; & par quels degrés elle étoit parvenue au point où elle est maintenant. Jaloux de satisfaire une si louable curiosité, nous nous empressons de joindre ici un récit succint de la Naissance, des Progrès, & de l'état actuel de notre Etablissement.
Une nouveauté d'un genre singulier attiroit, il y a plusieurs années, un concours de monde, à l'entrée d'un de ces lieux de rafraîchissemens, placés dans les Promenades publiques, où d'honnêtes Citoyens vont se délasser un instant vers la chûte du jour.
Huit à dix pauvres Aveugles, des lunettes sur le nez, postés le long d'un pupitre qui portoit de la musique, y exécutoient une symphonie discordante, qui sembloit exciter le joie des Assistans. Un sentiment tout différent s'empara de notre ame; & nous conçumes dès l'instant la possibilité de réaliser à l'avantage de ces Infortunés, des moyens dont ils n'avoient qu'une jouissance apparente & ridicule. L'Aveugle, nous dîmes-nous à nous-mêmes, ne connoit-il pas les objets à la diversité de leurs formes? Se méprend-il à la valeur d'une pièce de monnoie? Pourquoi ne distingueroit-il pas un _ut_ d'un _sol_, un _a_ d'une _f_, si ces caractères étoient rendus palpables.
Nous réfléchissions quelquefois à l'utilité de cette exécution, lorsqu'une autre observation vint encore nous frapper. Un jeune Enfant plein d'intelligence, mais privé de la vue, écoutoit toujours avec fruit corriger les devoirs Classiques de son frère. Souvent même il le prioit de lui lire des livres élémentaires. Celui-ci, plus occupé des objets de ses récitations, fermoit l'oreille aux sollicitations de son malheureux frère, qu'une maladie cruelle emporta bientôt.
Ces différens exemples ne tardèrent pas à nous convaincre, combien il seroit précieux pour les Aveugles d'avoir des moyens qui pussent étendre leurs connaissances, sans qu'ils fussent obligés d'attendre ou quelquefois même de demander infructueusement les secours des Clairvoyans.
Si l'exécution de ces moyens nous sembla possible, elle ne laissa pas de nous présenter d'abord quelques difficultés. Nous avions besoin d'être encouragés, nous l'avouons. Mademoiselle Paradis arriva dans cette Capitale. Elle nous fit voir ses tentatives & celles de M. Weissenbourg. Nous recueillîmes celles des Aveugles qui avoient vécu avant nos jours; nous mîmes à exécution quelques-uns de leurs procédés; nous y joignîmes le résultat des nôtres; & nous fîmes un Plan général d'Institution. Il ne nous manquoit plus qu'un sujet sur lequel nous pussions tenter nos premiers essais. La Providence sans doute daigna diriger notre choix sur lui.
François le Sueur, frappé de cécité à la suite de convulsions à l'âge de six semaines, n'avoit, à dix-sept ans & demi, aucune notion relative aux Lettres. Né d'une famille honnête, mais tout-à-fait dépourvue des biens de la fortune, & contrainte de chercher des moyens de subsistance dans la Classe du Peuple la moins aisée, quoique la plus laborieuse peut-être, le jeune Aveugle jouit à peine de l'usage de la raison qu'il craint d'être à charge à ses parens; bientôt il s'oblige de lui-même à s'aller présenter tous les jours à la porte de nos Temples, pour y demander cette espèce de secours faible & passager, que l'indigent arrache souvent avec peine au riche qui fuit ses importunités. Plein de joie à la moindre récolte, il vole avec empressement, au sein de sa famille malheureuse, en partager le fruit avec les auteurs de ses jours, avec trois soeurs & deux frères, dont le dernier est encore à la mamelle. C'est au milieu de cette vie pénible, aussi peu propre à inspirer qu'à favoriser le goût des Sciences, que notre premier Elève commence son éducation. Bientôt un noble enthousiasme s'empare de lui; il divise sa journée; il enlève à la nécessité de travailler à son existence, des momens qu'il consacre à l'étude. Ses efforts ne tardent pas à être suivis de succès. On nous demande à voir le résultat de nos procédés; nous saisissons la circonstance favorable d'une Assemblée Académique où nous étions nommés pour lire un mémoire. Nous prenons pour sujet quelques réflexions sur l'éducation des Aveugles. M. le Noir, alors Magistrat chargé de l'Administration de la Police, présidoit cette Assemblée. Il voit nos premiers essais, les accueille avec un intérêt qu'il inspire bientôt à des Ministres, protecteurs des Arts & de l'indigence. M. le Comte de Vergennes, M. le Baron de Breteuil, M. le Contrôleur-Général, M. le Garde des Sceaux, veulent bien permettre que le jeune le Sueur fasse ses exercices en leur présence, & tous ces témoins respectables encouragent notre premier Elève par leurs bienfaits.
Mais tandis que nous esquissions ainsi dans le particulier les premiers traits de notre Plan d'Institution des Enfans-Aveugles; déjà une Compagnie de Bienfaisance, composée de Membres de la première distinction, par leur naissance, leurs fonctions, leur fortune, ou leurs talens; dépositaire des bienfaits publics dont chacun d'eaux se plaît à augmenter la masse suivant ses facultés; & qui, arrachant des heures à leurs affaires ou à leurs loisirs, vont s'occuper deux fois par mois au fond d'un Cloître, loin des regards publics, des moyens de diminuer le nombre de Infortunés; déjà la SOCIÉTÉ PHILANTROPIQUE avoit jetté les fondemens de cette Institution. Douze pauvres Enfans-Aveugles recevoient de cette Compagnie chacun un secours de 12 livres par mois. Satisfaite de nos premières tentatives, elle daigna confier à nos soins ces Infortunés. Nous ne tardâmes pas à concevoir l'espérance d'ajouter, au secours qu'elle leur donnoit, le produit de leurs travaux. Que d'obligations n'avons nous pas à rendre à toute cette Société respectable. Et que ne nous est-il permis de nommer ceux de ses Membres, qui, n'ayant ni réputation ni fortune à acquérir, ont partagé avec nous, modestement & dans le silence, les détails nombreux auxquels nous entraîne la direction de cet Etablissement!
Bientôt notre Institution acquit un nouveau dégré d'intérêt aux yeux du Public. Alors, on cessa de croire que la faculté de recevoir par le tact, l'éducation que nous proposions, étoit restreinte à un individu, seul favorisé des dispositions de la Nature. De quatorze Enfans-Aveugles, instruits des premiers élémens, il ne s'en trouvoit alors que trois dont les progrès fussent lents; parce que, jouissant encore d'un foible rayon de lumière, ils obtenoient de moins du côté du tact ce qui leur restoit (presqu'en pure perte) du côté de la vue.
Il ne manquoit plus, pour mettre le sceau à cet Etablissement, que le témoignage des Savans sur ses moyens. L'Académie des Sciences daigna s'occuper de leur examen, & en fit le rapport que nous avons inséré à la suite de cet Ouvrage.
Entraîné par le suffrage des Gens instruits, par sa propre expérience, par les mouvemens d'un coeur disposé à favoriser le bien, le Public s'empressa de toutes parts à contribuer aux frais de construction d'un Edifice que nous élevions à la Nature souffrante.
L'Académie Royale de Musique exécuta, le 19 Février 1786, au bénéfice des Enfans-Aveugles, un Concert, dans lequel on fut partagé entre l'admiration qu'exerçoient, d'une part, le noble désintéressement de ses Membres, de l'autre, le talent qu'ils firent briller dans cette circonstance.
Engin le Lycée, le Musée, & le Sallon de Correspondance, se disputèrent, à l'envi, la douce satisfaction de voir, au milieu de leurs Séances Académiques, de jeunes Enfans-Aveugles balbutier les premiers élémens de la lecture, des calculs, &c.: Et dans les arênes où le Génie seul avoit jusqu'alors donné des encouragemens, on vit pour la première fois la bienfaisance décerner les Couronnes.
L'enthousiasme gagna les Sociétés particulières; & les exercices des Enfans-Aveugles furent toujours terminés par quelque récolte en leur faveur, envoyée à la Maison Philantropique, qui, joignant ce secours à ceux qui provenoient de ses propres fonds, le leur distribuoit avec la tendresse qu'une bonne mère ressent également pour chacun de ses enfans.
Trente de ces Infortunés partagent maintenant, avec ces secours, les avantages de notre Institution. Plusieurs autres, trop jeunes encore pour être appliqués aux travaux, n'en reçoivent pas moins le soulagement auquel leur triste situation semble leur assurer un droit. Mais dans l'état actuel où est notre Etablissement, nous prions nos Lecteurs de ne le regarder que comme une ébauche. Nous espérons que leur sagacité leur montrera dans ces prémices, le gage des succès qu'ils promettent par la suite. C'est ainsi qu'un Observateur attentif, des productions de la Nature, voit, dans les boutons que le Printems fait pointer de toute part sur les arbres, l'annonce des fruits que produira l'Automne.
ODE _SUR l'Institution des ENFANS-AVEUGLES._
Descends des Cieux, douce Harmonie, Et viens te placer dans mes vers; Accours, & soutiens mon génie, Pour former d'innocens concerts. Aimable Dieu de la Lumière, Guide mes pas dans la carrière Qui conduit au sacré Vallon; Daigne m'en applanir la route. Ma muse, hélas! ne voyant goutte, Tremble en approchant l'Hélicon.
Le sort condamnoit notre vie A la stérile oisiveté; Mais la bienfaisante Industrie Nous rend à la Société: Les différens métiers utiles, Qu'elle fait nous rendre faciles, Désormais vont nous soulager. Nous renaissons à l'espérance; Et notre pénible existence Devient un fardeau plus léger.
La savante Typographie Qui vint enrichir les François, Immortalisa le génie Des autres Arts, & leurs succès. Sans yeux, grace aux décrets suprêmes, Par elle nous pourrons, nous-mêmes, Transmettre à la postérité Les lumières des plus Grands Hommes, La gloire du siècle où nous sommes, Et l'adorable vérité.
Les Grecs, en chef-d'oeuvres fertiles, Jadis au mortel étonné Ont produit des maîtres habiles Devant qui l'on s'est prosterné; Mais du tems de ces Personnages, A la fois éclairés & sages, Le Muet a-t-il su parler? Et, chaque objet rendu palpable, L'Aveugle s'est-il vu capable De lire, écrire & calculer?
Quoique la sublime Nature A jamais se voile à nos yeux, Nous nous figurons la structure De la Terre, & même des Cieux. Des Fleuves nous savons la source; Des Astres nous comptons la course, Et passons successivement D'Europe dans le Nouveau-Monde, Grace à la main qui nous seconde Et qui nous guide prudemment.
Mes chers Compagnons d'infortune, Comme moi, bénissez les jours Qui de notre douleur commune Commencent d'adoucir le cours; Et toi, Muse, en rendant hommage Aux vertus qui sont l'apanage De tous nos zélés Protecteurs, Dis que notre reconnoissance, Pour égaler leur bienfaisance, A jamais vivra dans nos coeurs.
_Par_ HUARD, _Aveugle, Pensionnaire de la Maison Philantropique de Paris._
EXTRAIT DES REGISTRES _DE L'ACADÉMIE ROYALE_ DES SCIENCES, _Du 16 Février 1785._
Nous, Commissaires nommés par l'Académie, Messieurs Desmarets, Demours, Vicq-d'Azir & moi,[*] pour examiner le mémoire & la méthode qui lui ont été présentés par M. Haüy, pour l'Instruction des Aveugles; avons cru devoir, avant de lui en rendre compte, faire quelques recherches, sur les moyens tendans à ce même objet, découverts & employés, soit par différens aveugles qui se sont instruits eux-mêmes, soit par différentes personnes qui vouloient entreprendre de les instruire.
[*] M. le Duc de la Rochefoucauld.
Sans remonter aux temps anciens, qui nous présentent Didyme d'Alexandrie, Eusèbe l'Asiatique, Nicaise de Méchlin & plusieurs autres aveugles illustres, qui avoient apparemment trouvé quelques moyens dont la connoissance ne nous est pas parvenue, nous trouvons dans les temps modernes le célèbre Saunderson, frappé d'aveuglement presque en naissant, & n'ayant pu conserver aucun souvenir de la vue, devenu l'un des plus illustres disciples de Newton, Professeur de Mathématiques & d'Optique à Cambridge, & auteur de plusieurs bons ouvrages, dans lesquels la privation de ce sens, en ajoutant à leur mérite, a répandu sur certaines démonstrations, une clarté plus vive que dans la plupart des Mathématiciens clairvoyans.
Tout le monde connoît sa machine arithmétique; une table, percée de trous, & des épingles dont la tête différoit de grosseur, lui servoient à calculer aussi vite que les clairvoyans avec leur plume; & cette même machine devenoit géométrique, au moyen de fils qui, passés autour des épingles, représentoient à son tact les figures, que les lignes d'encre ou de crayon représentent à notre vue.
Antérieurement à Saunderson, Jacques-Bernouilli avoit appris à écrire à une jeune fille qui avoit perdu la vue deux mois après sa naissance, mais le moyen étoit vraisemblablement très-imparfait; puisque l'auteur ne l'a pas transmis, & puisque Saunderson, presque contemporain, n'en a pas eu connaissance.
M. Diderot, dans son intéressante lettre sur les aveugles, nous dit avoir trouvé l'aveugle du Puyseaux, occupé à faire lire son fils avec des caractères en relief; mais il ne nous apprend rien de précis sur la méthode de cet enseignement.
Mlle de Salignac qui vivoit encore à Paris il y a dix ou douze ans, faisoit usage de caractères en relief, mobiles; & le Sieur Richard fondeur, qui travailloit pour elle, en a conservé les formes.
Feu M. de Lamouroux faisoit aussi usage de caractères en relief, mobiles; mais pour la musique seulement, & s'étoit rendu célèbre dans cet art.
MM. Sodi & Frizéri se sont servis pour figurer leur musique d'épingles placées d'une manière connue seulement de leurs copistes.
Il est venu sur la fin du mois dernier chez M. Haüy, un aveugle de province, qui note la musique avec des notes de cire, grossièrement formées & peu solides.
Enfin il existe encore aujourd'hui deux aveugles, célèbres par leurs talens & par leur instruction; l'un est M. Weissenbourg de Manheim qui, privé de la vue à l'âge de sept ans,[*] s'est habitué, d'après des caractères en relief, à en tracer lui-même avec une plume; il a appris la Géographie d'après des cartes ordinaires divisées par différens fils, dans lesquels sont passés des grains de verre plus ou moins gros, pour désigner les différens ordres de villes, & parsemées d'un sable glacé de différentes manières pour distinguer les Mers, les Royaumes, les Provinces &c. Il calcule avec des petites planches divisées par de petits carrés, posés horizontalement, qui représentent les unités, les dizaines, les centaines, & sous-divisés chacun par neuf trous, dans lesquels il place de petites chevilles, qui lui servent à former ses nombres, & à faire ses opérations: il joue avec des cartes marquées de trous d'épingles sensibles pour lui seul.
[*] Journal de Paris du 24 Avril 1784, & Nouvelles de la République des Lettres & Arts du 2 Février 1785.
L'autre est Mlle Paradis née à Vienne, devenue aveugle à l'âge de deux ans, âgée maintenant de vingt & célèbre par ses talens pour la musique: M. de Kempellen, auteur de l'automate joueur d'Échecs lui a appris à épeller avec des lettres de carton découpé, & à lire des phrases pointées sur des cartes avec des épingles; il lui a formé une petite presse au moyen de laquelle elle imprime sur un papier les phrases qu'elle a composées comme un Imprimeur, & elle entretient ainsi une correspondance avec M. Kempellen son maître, & avec M. Weissenbourg à qui elle doit une partie de ses connoissances.
L'exposé que nous venons de faire, indique beaucoup de tentatives & de moyens épars qui ont eu jusques à présent plus ou moins de succès, mais personne n'avoit encore songé à rassembler ces différens moyens, à les discuter & à former une méthode suivie & complette pour faciliter à une portion malheureuse de l'humanité l'acquisition des connoissances que la privation du sens le plus nécessaire leur refusoit, & pour leur ouvrir, s'il est permis de parler ainsi, l'entrée de la Société des autres hommes. C'est ce que M. Haüy a entrepris, & l'Académie va juger jusques à quel point il a réussi.
Il emploie des caractères en relief que l'aveugle s'acoûtume à reconnoître au toucher, comme l'enfant à qui l'on montre à lire, reconnoît à la vue les caractères écrits ou imprimés.
Ces caractères sont séparés & mobiles comme ceux des Imprimeurs; on en forme des lignes sur une planche percée d'entailles où la queue du caractère s'engage; & lorsque la connoissance lui en est devenue familière, l'aveugle les cherche lui-même dans les cases où ils sont disposés, & les arrange sur la planche comme un compositeur d'Imprimerie.
Jusques-là, la méthode de M. Haüy ressemble à celle de l'aveugle du Puyseaux & de Mlle de Salignac; mais il a senti qu'il falloit chercher le moyen de former des livres à l'usage des Aveugles afin de les mettre en état de lire seuls, & de se passer de secours à cet égard. Il a donc imaginé d'imprimer sur un papier fort où la trace des caractères conserve un relief suffisant pour que l'aveugle puisse les lire au tact. Nous avons vû un de ces livres sur lequel l'aveugle a lû les phrases qu'on lui indiquoit; quoiqu'imprimées déjà depuis quelque-tems, le relief étoit encore bien conservé; d'ailleurs il sera facile de trouver un moyen pour consolider ce papier, & donner de la durée à cette nouvelle espece d'Imprimerie.
On voit que ce moyen peut encore servir aux aveugles pour entretenir correspondance entre eux, & en cela il est supérieur à celui de Mlle Paradis qui imprime bien ses écrits; mais dont M. Weissenbourg ne peut pas lire les lettres sans un secours étranger.
Il seroit à désirer que les Chimistes s'occupassent de trouver une encre qui conservât du relief en se séchant alors on pourroit écrire pour les aveugles, & ils pourroient eux-mêmes garder & relire ce qu'ils auroient écrit; cette découverte multiplieroit encore & faciliteroit pour eux les moyens d'instruction.
Les procédés employés pour les calculs sont semblables à ceux que nous avons décrits pour les lettres; l'aveugle dispose les chiffre sur la planche, & fait toutes les opérations sur les nombres entiers avec la même facilité; mais celles sur les fractions auroient été beaucoup plus longues & plus compliquées. M. Haüy les a simplifiées en formant pour cette espece de calcul des caractères faits pour contenir à la fois le numérateur & le dénominateur, mais dont une des parties est amovible pour que l'on puisse y substituer à volonté tel ou tel chiffre, & de cette manière avec un petit nombre de caractères différens, l'aveugle exécute toutes les opérations sur les quantités fractionnaires.
Il n'a pas pu réduire autant le nombre des signes nécessaires pour la musique; chacun des caractères contient les cinq lignes & les quatre intervalles avec un seul signe; il a même fallu qu'il en formât aussi quelques-uns pour les signes qui se trouvent accidentellement au dessus ou au dessous des cinq lignes ordinaires; mais malgré cette multiplicité, l'aveugles les retrouve facilement à la faveur du bon ordre dans lequel ils sont disposés, c'est pour la musique, par-exemple, que l'encre de relief seroit d'un grand secours.
Le procédé pour l'Étude de la Géographie est à peu près semblable à celui qu'emploie M. Weissenbourg: le contour des différentes divisions est en relief, & l'aveugle reconnoît au toucher par leurs formes les différens pays: on employera pour les villes ou autres petits objets des reliefs de différentes formes, & des matières comme le sable, le verre &c. reconnoissables au tact, pour distinguer les mers, les lacs, les rivières, & l'on conçoit qu'il est facile de multiplier ces signes autant qu'il sera nécessaire.