Essai sur l'éducation des aveugles
Chapter 2
Si nous avons été assez heureux pour imaginer les moyens de rendre l'Imprimerie utile aux Aveugles pour leur propre usage, si c'est à nous qu'ils doivent l'avantage de posséder désormais des bibliotheques, & de prendre dans des livres faits exprès pour eux les notions des Lettres, des Langues, de l'Histoire, de la Géographie, des Mathématiques, de la Musique &c, nous ne sommes pas les premiers qui ayons osé tenter de leur faire coucher leurs idées sur le papier au moyen des Lettres Typographiques. Nous avons vu entre les mains de Mademois. Paradis[11] une Lettre imprimée par elle en caractère de Cicéro, & en langue Almande, pleine des sentimens les plus délicats & les mieux peints. Cet essai nous a fait naître l'idée d'appliquer les Aveugles à l'imprimerie pour le service des Clairvoyans; elle nous a réussi pour tous les genres d'ouvrages grossiers & courans comme on peut en juger par les différens modèles qu'ils ont exécutés & qui se trouvent à la fin de cet ouvrage.
D'après nos procédés, les Aveugles formés à notre Institution, composent une planche d'Imprimerie du genre de ces modèles, avec d'autant plus de facilité qu'étant presque toujours de la même teneur, il suffit de leur en écrire la matière avec une plume de fer dont le bec n'est pas fendu, ou avec le manche d'un canif, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, Chapitre 3.
Après avoir exercé l'aveugle sur les différentes parties de l'Art Typographique, à la manière des Clairvoyans, il s'en est trouvé peu dans lesquelles il n'ait pas réussi. Nous l'avons vu successivement composer, justifier, imposer, tremper le papier, toucher, tirer &c.[12] Nous en appellons d'ailleurs aux juges compétans en cette matière, & nous renvoyons nos Lecteurs aux rapport de MM. les Imprimeurs, qui suit celui de l'Académie des Sciences.
CHAPITRE VII.
De l'Ecriture.
L'exemple de Bernouilli, qui avoit appris à écrire à une jeune fille aveugle; celui de M. Weissenbourg, qui, privé de la vue dès l'âge de sept ans, s'est procuré à lui-même l'avantage de coucher aussi ses idées par écrit, nous encouragerent à tenter les moyens de mettre la plume à la main de nos Eleves. Mais toujours occupé de notre vrai point de vue, c'est à dire de rendre notre Institution utile à tous égards aux individus qui en étoient les objets, nous avons cru qu'il ne pouvoit être que curieux de faire Ecrire des Aveugles, s'ils ne parvenoient à lire leur propre Ecriture; c'est ce qui nous a engagé à faire exécuter à leur usage une plume de fer dont le bec ne fût pas fendu, & avec laquelle écrivant sans encre & en appuyant, sur un papier fort, ils y produisissent un caractère de relief qu'ils pussent lire ensuite, en passant leurs doigts sur les traits saillans du verso de la page, & à sens contraire. Ce relief, quelque léger qu'il paroisse, est toujours suffisant, sur-tout lorsqu'on a soin de garnir le dessous du papier sur lequel écrit l'aveugle, de quelque surface moëlleuse, telle que plusieurs feuilles de papier de rebut, du carton, ou de la peau.
Quant au méchanisme propre à enseigner l'Art d'écrire aux Aveugles-nés, il n'est pas difficile à exécuter; il ne s'agit que d'accoutumer l'élève à suivre, avec une pointe, des caractères rangés en forme de lignes. Mais au lieu de diriger la marche de cette pointe au moyen de caractères en relief, comme a fait M. Weissenbourg, il vaut mieux le conduire à l'aide de lettres creusées dans quelque métal. Nous avons ajouté à cette précaution, celle de donner à nos lettres d'impression la forme de celles d'écriture, afin d'accoutumer de bonheur l'élève aveugle à en saisir la ressemblance. Enfin lorsqu'il a acquis l'habitude des formes, il ne lui reste plus pour écrire droit, qu'à mettre sur son papier un chassis, garni intérieurement de plusieurs cordonnets paralleles à la direction de l'écriture, & distans entre eux d'environ 9 lignes pied de Roi. Ces paralleles servent à diriger la main de l'aveugle, dans le tems où il la transporte de gauche à droite pour tracer ses Caracteres.
CHAPITRE VIII.
De l'Arithmétique.
Nous avons admiré les tables ingénieuses de Saunderson[13] & celles de M. Weissenbourg;[14] & si nous n'avons adopté ni l'une ni l'autre des deux méthodes, c'est que notre but étant de mettre sans cesse les Aveugles en relation avec les clairvoyans, nous avons cru devoir préférer la manière de ces derniers. Aussi lorsque nos Elèves calculent, peut-on suivre pas à pas leur opération.
Nous leur avons fait faire à cet effet une planche percée de divers rangs de trous quarrés, propres à recevoir des chiffres mobiles & des barres pour séparer les différentes parties d'une opération.
Nous avons ajouté pour l'usage de cette planche une casse composée de 4 rangs de cassetins contenant toutes les figures propres au calcul, & qui se place à droite de l'aveugle lorsqu'il opére.
La seule difficulté qui s'offroit, étoit de représenter toutes les fractions possibles sans multiplier les caractères qui les expriment. Nous avons imaginé de faire fondre 10 dénominateurs simples dans l'ordre des chiffres 0, 1, 2, &c. jusqu'à 9 inclusivement; & 10 numérateurs, simples aussi, dans le même ordre, mobiles, pour pouvoir s'adapter en tête des dénominateurs. Au moyen de cette combinaison, il n'est pas de fraction que nos Elèves ne puissent exprimer.
On voit par ce que nous venons de dire, que notre méthode a un double avantage.
1º Un Père de famille, ou un Instituteur peuvent diriger facilement un enfant aveugle dans l'étude des Calculs.
2º Cet aveugle une fois instruit, peut aussi conduire à son tour des opérations d'Arithmétique, faites par un Enfant Clairvoyant.
Les Aveugles d'ailleurs ont une telle disposition pour le calcul, que souvent nous les avons vu suivre une règle de tête seulement, & en redresser les erreurs.
CHAPITRE IX.
De la Géographie.
Nous devons à Mademois. Paradis la connoissance des Cartes de Géographie à l'usage des Aveugles. Elle la tient elle-même de M. Weissenbourg: mais nous sommes étonnés qu'ils n'aient encore porté ni l'un ni l'autre à un plus haut degré de perfection, les ustensiles qui servent à l'étude de cette science.
En effet ils indiquent les contours des différens pays avec de la chenille, parsement les diverses parties de leurs cartes d'un sable glacé de différentes manières, & distinguent les ordres de Villes par des grains de verre plus ou moins gros.
Nous nous sommes contentés de marquer les limites dans nos Cartes à l'usage des Aveugles, par des fils de fer minces & arrondis; & c'est toujours la différence ou de la forme ou de la grandeur de chaque partie d'une Carte, qui aide nos Eleves à les distinguer l'une de l'autre.
Nous avons imaginé ce moyen de préférence à cause de la facilité qu'il nous donne de multiplier, à l'aide de la presse, les copies de nos cartes originales pour l'usage des aveugles. Il sera d'ailleurs plus susceptible que tout autre de se préter à l'exécution des détails les plus délicats qui puissent affecter le tact de ces individus; & celui de nos premiers Elèves s'est tellement perfectionné dans l'usage des Cartes de Géographie, qu'on les voit tous les jours avec surprise, dans nos exercices, distinguer un Royaume, une Province, une Ile, dont on leur présente l'empreinte isolée, sur un carré de papier.
CHAPITRE X.
De la Musique.
En traçant le plan d'Education des aveugles, nous n'avions d'abord regardé la Musique que comme un accessoire propre à les délasser de leurs travaux. Mais les dispositions naturelles de la plupart des Aveugles pour cet Art; les ressources qu'il peut fournir à plusieurs d'entre eux pour leur subsistance; l'intérêt qu'il paroît inspirer aux personnes qui daignent assister à nos exercices; tout nous a forcé de sacrifier notre propre opinion à l'utilité générale.
Les Aveugles ont des dispositions naturelles pour cet Art. Un nombre considérable d'entre eux, dénués de moyens pour vivre, saisissent avec empressement par besoin une profession vers laquelle leur goût les entraînoit déja. Ce n'est que faute de principes sans doute, que quelques-uns sont réduits à courir les rues, pour aller de porte en porte déchirer les oreilles, à l'aide d'un instrument discord ou d'une voix rauque, afin d'arracher une légère pièce de monnoie qu'on leur donne souvent en les priant de se taire.[15]
D'autres moins infortunés, & se livrant par choix à un instrument qui leur présente plus de ressource, suivent la carrière des Couperin, des Balbatre, des Séjan, des Miroir, des Carpentier.[16]
Notre Institution va leur offrir à tous des secours, soit pour l'étude, soit pour la pratique de leur Art. Avant nous, on étoit obligé d'apprendre aux aveugles par une espèce de routine les morceaux de musique qu'ils désiroient exécuter. Nous avons fait fondre des caractères de musique propres à en représenter sur le papier tous les traits possibles, par des reliefs dans le genre de ceux que nous avons imaginés pour figurer les paroles.[17]
A l'aide de notre musique imprimée, l'aveugle peut donc apprendre maintenant les principes de cet art, & mettre ensuite dans sa mémoire les différens morceaux dont il désire l'enrichir.[18]
Il peut aussi se former une Bibliothéque de goût, composée des plus belles productions musicales; & enfin nous transmettre lui même les fruits de son propre génie.[19]
Quant à la musique introduite dans nos exercices particuliers, nous prions nos Lecteurs de ne la considérer que comme un délassement honnête que nous nous sommes vu forcés d'accorder à nos Elèves.
Notre Institution est dans son origine un Atelier dont les différens Artistes & Ouvriers égayent de tems en tems leurs travaux par l'harmonie. Et nous nous sommes d'autant moins refusé à les laisser exécuter quelques morceaux, même dans leurs Exercices publics, que la plupart des personnes bienfaisantes qui ont daigné y assister, ont toujours témoigné en les entendant le plus vif attendrissement.
CHAPITRE XI.
Des Occupations relatives aux Métiers.
Avant la naissance de notre Institution, quelques Aveugles, fatigués sans doute de cette inertie à laquelle leur triste situation sembloit les condamner, firent des efforts pour en sortir.[20] Convaincus de leur aptitude à diverses occupations manuelles, nous n'eûmes d'autre soin à prendre que celui de choisir les travaux qui leur étoient propres. On les appliqua avec succès à la Filature.[21] Du fil de leur fabrique nous réussîmes à leur faire retordre de la ficelle; & de cette ficelle nous leur fîmes tramer de la Sangle. Les ouvrages au boisseau, le filet, le tricot, la couture, la reliure des livres, tout fut tenté à notre satisfaction; & nous manquâmes plutôt d'artisans que de travaux, tant il est d'espèces d'occupations manuelles que l'on peut confier aux infortunés qui sont privés des douceurs de la lumière.
D'après ces premiers essais, nous ne négligerons rien pour mettre de bonne heure entre les mains de chaque enfant aveugle, né de parens indigens, une occupation dont il puisse un jour tirer sa subsistance. Nous extirperons ainsi le penchant à la mendicité; & nous acheverons de mettre l'ensemble dans notre tableau, & d'en animer les parties.
CHAPITRE XII.
De la Manière d'instruire les Aveugles, & Parallele de leur Education avec Celle des Sourds & Muets.
Comme nous nous sommes principalement attachés à simplifier les moyens & les ustensiles propres à instruire les Aveugles, nous nous flattons d'avoir mis leur éducation à la portée de tout le monde. Cette opération est d'ailleurs assez facile par elle-même, & exige de la part du Maître plus de courage que de lumières. Nous croyons donc n'avoir à ce sujet aucun avis particulier à donner.
A l'aide de nos livres en relief, toute personne pourra leur enseigner la lecteur. Sur les OEuvres de musique imprimées à notre presse, tout Professeur de cet Art leur en donnera des leçons. Avec une plume de fer, avec des planches & des caractères mobiles exécutés sur nos modèles, le premier Maître Ecrivain leur enseignera l'écriture & l'Arithmétique. Enfin il ne faudra que des Cartes en relief pour diriger leur étude en Géographie; & ainsi du reste.[22]
Nous ne finirons point cette réflexion sur le degré de facilité de l'éducation des aveugles, sans en faire le parallele avec celui de l'institution des Sourds & Muets. Quelqu'étonnant que puisse paroître aux yeux du Public le résultat de nos procédés, nous sommes bien éloignés de souscrire à l'admiration précipitée de quelques personnes qui veulent bien donner à ce résultat, la préférence sur l'Art d'instruire les Sourds & Muets: Art, nous osons le dire, incroyable pour ceux qui n'auroient point été témoins des succès auxquels il a conduit le vertueux Ecclésiastique qui en est le créateur, & dont plusieurs, même de ceux qui les ont vus, n'ont su ni en apprécier le mérite, ni en sentir toute la difficulté. Qu'on le suive en effet pas à pas; qu'on le prenne à l'instant où il commence à vouloir faire entendre ses premier signes à son Elève. Qu'on nous explique par quel talent enchanteur, il apprend à des Sourds, à distinguer les modes d'un verbe, ses tems, les inflexions de ses personnes. Que l'on nous dise comment il insinue dans leur esprit des idées Métaphysiques? Par quel secret merveilleux, il s'en fait entendre au seul mouvement des lèvres, & entretient avec eux une espèce de conversation, très expressive, tout muette qu'elle est? Et l'on conviendra que le Talent d'imprimer dans l'âme des idées nouvelles, en parlant aux yeux seuls, par des gestes infiniment plus éloquens que tous ceux de nos Orateurs, est bien supérieur au talent de réveiller dans l'âme, des idées qui y sont déja gravées, en faisant concourir à l'impression de la voix, sur l'organe de l'ouïe, avec la finesse d'un tact exercé à saisir les reliefs les plus délicats. Il y avoit long-tems que nous étions sollicités, par un désir impatient, de payer ce tribut à M. l'Abbé de l'Epée; nous nous applaudissons d'avoir à le faire dans une circonstance aussi favorable, & nous nous flattons que nos Lecteurs sentiront toute la justice de notre hommage.[23]
CHAPITRE XIII.
Des Langues, des Mathématiques, de l'Histoire, &c.
C'est pour l'étude de tous ces objets surtout, que les livres que nous avons imaginés à l'usage des Aveugles, leur seront d'un grand secours. Les ouvrages Elémentaires des Langues, des Mathématiques, l'Histoire &c. seront en effet les premiers fondemens de leur Bibliothéque. Ceux qu'ils pourroient produire eux-mêmes, & qui auroient mérité les suffrages du Public, y trouveront leur place à juste titre.[24]
Nous aurons soin surtout d'y joindre les oeuvres aussi capables de former le coeur de notre Elève aveugle, que d'orner son esprit; en posant pour base de ses études, celle de la religion. A l'aide de pareils principes, nous lui inculquerons l'amour de ses devoirs, & en particulier la reconnoissance pour ses Bienfaiteurs. En égayant ses jours par les détails intéressans de l'Histoire, nous lui ferons connoître les François parmi lesquels il se félicite d'avoir reçu la vie. Nous graverons dans sa mémoire les principaux faits de leur Histoire, & les traits de bienfaisance & d'humanité qui se trouvent mêlés au récit de leurs exploits.
Nous lui ferons remarquer surtout, qu'ils se sont distingués de tout tems par un attachement inviolable pour leur Roi; & à la peinture fidèle que nous lui tracerons d'un MONARQUE, qui, fait pour inspirer par lui-même cet attachement, renferme dans son équité & sa bienfaisance tous les motifs particuliers qui peuvent ajouter à l'énergie de ce sentiment héréditaire, il sentira, comme nous, que l'état le plus désirable auquel une Nation puisse parvenir, est celui où la soumission de plusieurs millions de sujets envers un Maître commun, se présente sous l'image de la tendresse respectueuse d'une grande famille, pour un PERE qui en fait le bonheur.
FIN.
NOTES _Relatives à différens Chapitres de cet Ouvrage._
[1] _Page 17._ C'est sans doute par ce moyen que l'Aveugle du Puiseaux, dont parle M. Diderot dans sa lettre sur les Aveugles, page 8, apprenoit à lire à son fils.
[2] _Ibidem._ Nous avons vu quelques mots ainsi piqués sur des Cartes entre les mains de Mlle Paradis. Cette virtuose est âgée de 20 ans; elle est née à Vienne en Autriche, lieu de sa résidence ordinaire. Une sorte d'Apoplexie l'a privée subitement de la vue à l'âge de deux ans. Elle s'est appliquée principalement à la Musique & a fait en 1784, à Paris, les délices du Concert Spirituel.
[3] _Page 25._ M. Weissembourg, fils, demeurant à Manheim, devenu Aveugle à l'âge de sept à huit ans, célèbre par les connoissances qu'il a acquises, a conservé la faculté d'écrire; mais cet avantage qui n'est qu'un objet de curiosité, en deviendra un d'utilité réelle, si, comme nous l'espérons, il adopte nos procédés.
[4] _Page 32._ On a déjà des exemples de ces abréviations à la portée de tous les lecteurs, dans les Traités de Philosophie, dans les Dictionnaires, les Méthodes & autres Livres Elémentaires d'Education.
[5] _Page 40._ D'après la proposition faite par nous dans les Affiches, Annonces & Avis divers, le trois Décembre 1786, Page 3204, au premier Article des Demandes, nous avons fait commencer le cinq du même mois à enseigner à lire par un de nos Aveugles à un enfant clairvoyant. Pendant les leçons, le Maître avoit un livre en relief blanc sous les doigts, tandis que l'Elève avoit devant les yeux la même édition en noir.
Cet enfant a donné pour la première fois des preuves de son avancement, aux exercices faits par les Enfans-Aveugles à Versailles, pendant les Fêtes de Noël de la même année.
[6] _Page 40._ Cet Aveugle, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, note 1, donnoit des leçons de lecture à son fils.
[7] _Page 45._ On sait combien il est facile d'abuser de l'Imprimerie à tous égards: & malgré la droiture de nos intentions, malgré la tolérance que l'on a daigné avoir pour notre Typographie naissante, dont les productions portent un caractère d'originalité reconnoissable, nous nous sommes fait une loi de n'en rien laisser sortir qui n'ait l'attache de M. CLOUSIER, imprimeur du ROI, & qui ne se soit fait sous ses yeux, ou sous ceux de quelque personne commise par lui.
[8] _Page 47._ En attendant qu'on ait formé chez les autres Nations des établissemens semblables au nôtre, nous nous ferons un plaisir de faire imprimer en relief & en langues étrangères, par nos Aveugles, les livres destinés à l'usage des étrangers privés de la vue.
[9] _Page 54._ Cette presse est de l'invention du Sr. Beaucher, Me. Serrurier-Machiniste. Elle a rempli nos vues avec succès, quant à la facilité d'être servie sans efforts par un enfant Aveugle, & de recevoir le Méchanisme que nous avions à y adapter. Nous croyons cependant qu'une pression perpendiculaire, donnée au même instant à toute la feuille, laisseroit à son foulage plus de solidité; nous espérons trouver cette perfection dans une presse d'un autre genre que le Sr. Beaucher nous a annoncée.
[10] _Page 56._ Quoiqu'aux pages 30 & 56 de cet ouvrage, nous n'ayons cité les noms que de quelques-uns de Mrs. les Imprimeurs dont nous avons entendu faire l'éloge, nous ne pouvons nous dispenser d'avouer que d'après notre propre façon de penser, il en est beaucoup d'autres qui nous paroissent exercer leur état avec distinction. Nous appercevons même parmi ceux qui composent le corps de cette capitale, une émulation générale. Et forcés par la nature de notre Institution de faire nous-mêmes, une espece d'apprentissage de cet Art, nous citerions avec plaisir un nombre considérable de productions très-connues de différentes presses, qui ne laissent rien à desirer, tant par la netteté des caractères que par le choix du papier, & qui nous ont servi de modèles dans l'étude que nous avons eu à faire de la Typographie. D'ailleurs, loin de nous ériger en juges vis-à-vis des personnes qui cultivent, soit par état soit par goût, les Sciences ou les Arts, nous louons jusqu'aux efforts qui n'ont point été couronnés de succès.
[11] _Page 61._ Cette production étoit faite à l'aide d'une petite Presse que lui a formée Mr. de Kempellen, Auteur de l'Automate-joueur d'Echecs.
[12] _Page 64._ S'il est une opération chez les Aveugles, qui demande à être dirigée par les Clairvoyans, c'est l'Imprimerie à l'usage de ces derniers, nous l'avouons. On nous a même souvent réitéré cette objection sur diverses autres parties de notre institution. Mais les Clairvoyans eux-mêmes qui travaillent à la presse, n'ont-ils pas toujours parmi eux un guide, (le Prote), aux lumières duquel ils sont obligés de déférer? & dans d'autres états de la vie ne voit-on pas des personnages plus instruits, diriger ceux qui le sont moins, en attendant que ceux-ci soient en état de conduire à leur tour des sujets moins expérimentés qu'eux. C'est ainsi qu'un jour de bataille, le Général d'une armée donne des ordres, dont les Officiers subalternes ignorent le but. C'est ainsi que le Pilote conduit au terme de leur voyage de Savans Académiciens, qui ne connoissent pas l'Art de la Navigation.
[13] _Page 72._ La Table Arithmétique de Saunderson, étoit formée d'une planche partagée en petits carrés, rangés horisontalement & séparés les uns des autres de la même distance; chaque petit carré étoit percé de neuf trous, savoir, un au milieu de chaque côté. C'étoit par les différentes positions de fiches uniformes dans ces différens trous, que Saunderson exprimoit toute espèce de nombre.
[14] _Ibidem._ Nous avons vu entre les mains de Mlle Paradis des tables d'Arithmétique, que nous croyons être celles de Mr. Weissenbourg. Mais sans une étude particulière, on ne peut suivre les opérations qui se font à l'aide de ces tables. Nous ne savons même pas si notre Elève opéreroit aussi vite & aussi sûrement avec ces moyens, qu'il le fait avec ceux des Clairvoyans, que nous n'avons d'autre mérite, que celui de lui avoir rendu palpables.
[15] _Page 86._ Si le goût & les dispositions que certains Aveugles montrent pour le Violon ou pour les instrumens qui se marient avec lui, étoient dirigés par l'Art, peut-être un jour s'en serviroient-ils, comme d'un moyen propre à gagner plus honnêtement leur vie. Un Citoyen estimable[*] qui approuve toutes les parties de notre Institution, sans témoigner pour aucune d'elles de prédilection particulière, nous suggéroit, à la suite d'un de nos exercices, qu'on pourroit employer utilement par la suite des Aveugles Musiciens dans des fêtes.
[*] M. Thierry, Auteur de l'Almanach des Voyageurs.
[16] _Ibidem._ Tout le monde connoit le mérite de Mr. Chauvet, Aveugle, Organiste de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. On cite en France plusieurs autres Aveugles, dont le talent assure les espérances que nous avons conçues de l'utilité de son étude pour nos Elèves. Qu'il seroit consolant pour nous de tirer un jour d'un Art d'agrément, des moyens de subsistance pour une partie de ces infortunés, & de le voir devenir, par un heureux choix, l'instrument de la bienfaisance!
[17] _Page 88._ On nous objecte, avec raison, que nos Elèves ne pourront exécuter sur la Musique; ce n'a jamais été notre but. Qu'importe qu'ils rendent leurs morceaux par coeur, pourvu qu'ils le fassent fidèlement?
[18] _Ibidem._ Personne n'ignore combien la mémoire des Aveugles est sûre, & avec quelle promptitude ils la meublent. On connoit d'ailleurs cette conception que la plûpart d'entre eux montrent dans les opérations difficiles de l'esprit; dispositions si étonnantes, que l'on douteroit presque si la nature a été plus avare dans ses dons à leur égard, qu'empressée à les dédommager de ceux qu'elle leur a refusés.