Essai sur l'éducation des aveugles
Chapter 1
Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
_AVIS._
Les Personnes qui desireroient se procurer des Exemplaires de _l'Essai sur l'Education des Aveugles_, imprimé sous la direction de M. CLOUSIER, Imprimeur du ROI, voudront bien s'adresser à Versailles, à M. FELIX DE NOGARET, Bibliothécaire de Madame COMTESSE D'ARTOIS, Secrétaire de la Maison Philantropique, rue du Chenil, à l'Hôtel Girardin.
ESSAI SUR L'ÉDUCATION DES AVEUGLES,
_OU_
Exposé de différens moyens, vérifiés par l'expérience, pour les mettre en état de lire, à l'aide du tact, d'imprimer des Livres dans lesquels ils puissent prendre des connoissances de Langues, d'Histoire, de Géographie, de Musique, &c., d'exécuter différens travaux relatifs aux Métiers, &c.,
DÉDIÉ AU ROI,
_Par M. Haüy, Interprète de SA MAJESTÉ, de l'Amirauté de France, & de l'Hôtel-de-Ville de Paris; Membre & Professeur du Bureau Académique d'Ecriture, pour la lecture & vérification des Ecritures anciennes & Etrangères._
_A PARIS;_
Imprimé par les Enfans-Aveugles, sous la direction de M. CLOUSIER, Imprimeur du ROI; & se vend, _à leur seul bénéfice_, en leur Maison d'Education, rue Notre-Dame-des-Victoires.
M. DCC. LXXXVI.
_SOUS LE PRIVILÈGE DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES._
_AU ROI._
SIRE,
_La protection dont VOTRE MAJESTÉ honore les talens, lui assure un droit à leur hommage. Mais lorsque leurs productions tendent au soulagement de l'humanité souffrante, elles ont un titre plus puissant encore, pour attirer les regards de LOUIS LE BIENFAISANT. C'est au milieu des sentimens qu'inspire ce nom si doux, gravé dans tous les coeurs François, que j'ai conçu le desir d'offrir à VOTRE MAJESTÉ, ce fruit de mes veilles; s'il a quelque prix, il en sera redevable au double avantage, & de paroître sous des auspices aussi augustes, & de servir comme de canal aux bontés que de jeunes infortunés, privés du bienfait de la lumière, osent attendre de leur SOUVERAIN._
_Je suis, avec le plus profond respect_,
SIRE,
_DE VOTRE MAJESTÉ_,
Le très-humble, très-obéissant, & très-fidèle Sujet & Serviteur,
HAÜY.
_AVANT-PROPOS._
Parmi les infortunés qui ont été privés, soit dès l'instant de leur naissance, soit dans la suite, par quelqu'accident, de l'organe qui contribue le plus à nous faire jouir des avantages & des agrémens de la Société, il s'en est trouvé dont les efforts courageux ont réussi à adoucir, par quelqu'occupation, cette position affligeante. Les uns, pleins de pénétration ont enrichi leur mémoire des productions de l'Esprit humain, & ont puisé dans les charmes d'une conversation ou d'une lecture à la quelle ils assistoient, des connoissances qu'il leur étoit impossible de recueillir eux-mêmes, dans les dépôts précieux où elles étoient renfermées. Les autres, doués d'une dextérité capable de faire honneur à un artiste muni de ses yeux, ont exécuté des travaux mécaniques, où l'on retrouvoit, & l'exactitude & le fini d'une main dirigée par la lumière. Mais malgré d'aussi heureuses dispositions dans les aveugles, ces espèces de prodiges n'étoient, de leur part, que le fruit d'une application opiniâtre, & ne sembloient réservés qu'à un petit nombre d'êtres privilégiés parmi eux; tandis que le reste de leurs frères, livrés à une oisiveté dont ils croyoient ne pouvoir jamais sortir, mouroient à la Société, au moment même où ils recevoient leur existence au milieu d'elle; & la plûpart, victimes tout à la fois de la privation de la vue & de celle de la fortune, n'avoient en partage que la pénible & triste ressource de mendier, afin de prolonger, pour ainsi dire dans l'obscurité d'un cachot, leur existence malheureuse. C'est pour servir cette Classe d'infortunés, que j'ai imaginé un _Plan Général d'Institution_, qui, à l'aide de principes & d'ustencilles à leur usage, pût rendre _facile_ aux uns, ce qu'ils n'exécutoient _qu'avec peine_, & _possible_ aux autres, ce qu'ils paroissoient _ne pouvoir_ exécuter.
J'ai senti que l'entreprise étoit difficile; qu'elle excédoit les forces d'un seul homme; & j'ai cherché de l'appui. Des Personnes Bienfaisantes se sont empressées de toutes parts de concourir à cette bonne oeuvre. Elles ont posé les premiers fondemens d'un Édifice, dont la construction fait l'éloge de leurs coeurs & honore le Siècle où elles vivent. Chacune d'elles semble même m'avoir disputé à l'envi la douce satisfaction de perfectionner & d'achever ce monument; & je l'avoue avec plaisir; s'il étoit permis à quelqu'un de se faire honneur d'une pareille entreprise; c'est à _Elles_, plus qu'à qui que ce soit qu'en appartient la gloire. J'abandonnerai donc dans le cours de cet ouvrage, toute expression qui annonceroit de ma part des prétentions à une propriété particulière; & je n'y parlerai qu'au nom de ces zélés Coopérateurs, qui, soit par leurs lumières, soit par leurs secours, se sont assuré un droit inaliénable à ma reconnoissance.
AVERTISSEMENT.
_Le Frontispice de cet ouvrage, l'Épitre Dédicatoire, l'Avant-Propos, le présent Avertissement, les Notes, le Rapport de l'Académie des Sciences, Celui de Mrs. les Imprimeurs, les Modèles d'Impression & la Table des Matières, ont été imprimés par les Enfans-Aveugles, avec le Caractère Typographique ordinaire. Ils se sont servi pour le reste, du Caractère imaginé pour leur propre usage, & qui est celui dont ils lisent l'impression, lorsque le foulage n'en est pas détruit._
ESSAI SUR L'EDUCATION des Enfans-Aveugles.
CHAPITRE I.
But de cette Institution.
Avant de rendre compte des motifs de notre Institution, qu'il nous soit permis de dire un mot sur les dispositions dans lesquelles nous sommes, non seulement de répondre à toutes les objections que l'on pourroit nous faire, mais encore d'entrer dans tous les détails que l'on a droit d'exiger de nous.
Quoi qu'il n'y ait presque point d'invention qui n'ait excité les clameurs de l'Envie & de l'Ignorance; nous osons nous flatter que notre Institution n'a rien à redouter de leurs traits. Sa nature, les lumières du Siècle où nous vivons, le bon naturel de nos concitoyens, tout nous assure que nous n'aurons à éclaircir, dans la suite de cet ouvrage, que des difficultés proposées par une critique sage & assez bien intentionnée pour seconder nos efforts, au lieu de chercher à nous décourager.
C'est dans cette espérance que nous ne négligerons de répondre à aucune des objections qui nous paroîtront tomber ou sur les moyens ou sur les motifs de l'Institution des Aveugles, Nous ferons plus; nous écarterons de l'imagination de nos Lecteurs tout ce qui pourroit en imposer aux personnes qui n'ont pas assisté à nos exercices, & à qui de trop zélés partisans de notre Institution auroient présenté du merveilleux, où il n'existe que des faits très naturels. En offrant ainsi un tableau fidèle de notre méthode considerée sous son véritable point de vue, notre intention est de ne laisser de cet Etablissement dans l'esprit du Public, que la véritable idée qu'il doit en avoir.
Enseigner aux Aveugles la lecture, à l'aide de livres dont les caractères sont en relief; & au moyen de cette lecture, leur apprendre l'imprimerie, l'Ecriture, le Calcul-Arithmétique, les Langues, l'Histoire, la Géographie, les Mathématiques, la Musique &c.
Mettre entre les mains de ces infortunés diverses occupations relatives aux Arts & aux Métiers, tels que le Filet, le Tricot, la Brochure des livres, les ouvrages au Boisseau, au Rouet & à la Trame, &c.
Primo. Pour occuper agréablement ceux d'entr'eux qui vivent dans un état aisé;
Secundo. Pour arracher à la mendicité ceux qui ne sont point avantagés des faveurs de la Fortune, en leur donnant des moyens de subsistance; & rendre enfin à la Société leurs bras ainsi que ceux de leurs conducteurs.
Tel est le but de notre Institution.
Chapitre II.
Réponse à l'Objection contre l'utilité générale de cette Institution.
On nous a rendu unanimement la justice de convenir, que nous avions rempli le premier objet de notre Institution, en offrant un amusement aux Aveugles fortunés: & s'il s'est élevé quelque doute, ce n'a été que sur la possibilité de réaliser les espérances que nous avions données de mêler dans notre Etablissement l'utile à l'agréable.
»En enseignant à vos Aveugles, nous dit-on, toutes les parties de l'Education que vous proposez, auriez-vous conçu le projet de peupler la République des Lettres & des Arts, de Savans, de Professeurs, d'Artistes, capables quoiqu'Aveugles, d'y jouer un rôle distingué, ou même de trouver à coup sûr des moyens de subsistance dans leurs propres travaux?«
Non. Nous ne prétendons pas mettre jamais le plus habile de nos Aveugles en concurrence dans aucun genre, même avec le plus médiocre des Savans ou des Artistes clairvoyans; mais lorsqu'au défaut de ceux-ci, ceux-là pourront remplir quelqu'objet d'utilité, nous osons les recommander à la Bienveillance Publique; & si ce n'est ni le goût des talens, ni la nécessité de les employer qui ouvre des ressources à nos Aveugles, peut-être sera-ce l'amour de l'Humanité. Combien de fois déja n'avons-nous pas vu la Bienfaisance prescrire ingénieusement des travaux à ces infortunés, pour avoir occasion de leur offrir des secours sans blesser leur amour-propre!
Voilà ce que nous avons à répondre d'abord sur l'utilité générale de notre Institution, en attendant que nos Lecteurs puissent se convaincre par les détails de cet ouvrage, & mieux encore, par l'expérience, jusqu'à quel point notre Education pourra concourir un jour à la subsistance des Aveugles, nés au sein de l'indigence.
CHAPITRE III.
De la Lecture à l'usage des Aveugles.
La Lecture est le vrai moyen d'orner la mémoire d'une manière facile, prompte & méthodique. Elle est comme le Canal par lequel nous parviennent nos différentes connoissances. Sans elle les productions littéraires ne formeroient dans l'esprit humain qu'un amas désordonné de notions vagues. Enseigner à lire aux Aveugles; composer une bibliothéque à leur usage, devoient donc faire l'objet de nos premiers soins. Avant nous l'on avoit fait à ce sujet diverses tentatives infructueuses. Tantôt à l'aide de caractères en relief & mobiles sur une planche;[*][1] tantôt en employant des lettres formées sur une Carte par des piquures d'épingle,[2] on étoit parvenu à mettre à la portée des Aveugles les principes de la Lecture. Déja se réalisoient pour eux les merveilles de l'Art d'Ecrire. Déja sous leur tact, devenu en quelque sorte une espece de vision, les pensées prenoient un corps. Mais ces ustensiles grossiers ne présentoient à l'Aveugle que la possibilité de le faire jouir des charmes de la lecture, sans lui en donner les moyens. Nous n'eûmes pas de peine à les trouver; le principe en existoit depuis long-tems, & journellement il se reproduisoit sous nos yeux.
[*] Voyez les notes à la fin de l'ouvrage.
Nous observâmes qu'une feuille d'impression sortant de la presse, présentoit au revers toutes les lettres en relief, mais dans un ordre contraire à celui de la lecture. Nous fîmes fondre des caractères Typographiques dans le sens où leur empreinte frappe nos yeux; & à l'aide d'un papier trempé à la manière des Imprimeurs, nous parvînmes à tirer le premier exemplaire qui eût paru jusqu'alors, avec des lettres dont le relief pût être distingué par le tact au défaut de la vue. Telle fut l'origine de la Bibliotheque à l'usage des Aveugles.
Après avoir employé successivement des caractères de différentes grosseurs suivant la capacité du tact de nos Eleves, nous avons cru devoir nous borner, du moins dans les premiers tems de notre éducation, à celui qui nous a servi à imprimer le corps de cet ouvrage. Ce Caractère nous a paru tenir le milieu entre ceux que les différens individus qui sont privés de la lumière, peuvent palper, chacun suivant le dégré de finesse que la nature lui donne, ou bien que l'âge ou le travail lui laissent dans le toucher.
On conçoit aisément que ces moyens une fois trouvés, il n'est pas plus difficile d'apprendre les principes de la lecture à un Aveugle qu'à un clairvoyant.
De la Lecture de l'Imprimé à celle du Manuscrit, il n'y a pour l'aveugle qu'un pas à faire. Nous ne parlons pas ici du manuscrit à la manière des clairvoyans: nous avons jusqu'à ce jour vainement tenté l'usage des encres en relief; & nous les avons suppléées par des traits produits sur un papier fort à l'aide d'une plume de fer, dont le bec n'est pas fendu. Il est inutile de prévenir que lorsqu'on écrit à un Aveugle, on ne se sert point d'encre; que le caractère est appuyé, séparé & un peu gros, à peu-près dans le genre de celui qui est maintenant entre les mains de notre Lecteur; qu'enfin l'on n'écrit que sur le recto ou le verso d'une page. Toutes ces précautions étant observées, les aveugles liront passablement l'écriture cursive des clairvoyans, la leur même & celle de leurs semblables.[3] Ils feront plus; ils distingueront également sur le papier les caractères de musique & autres, rendus sensibles par nos procédés, comme nous le démontrerons dans la suite.
CHAPITRE IV.
Réponse à diverses objections contre la Lecture à l'usage des Aveugles.
»1º Les reliefs de votre Caractère s'effacent sans doute facilement, (nous dit-on) et bientôt ils n'affecteront plus le tact des Aveugles.«
Personne n'ignore la délicatesse de ce sens chez des individus qui, depuis l'enfance, s'en servent pour remplacer celui que la Nature leur a refusé. La surface, en apparence la plus égale à nos yeux, présente à leurs doigts, des inégalités qui semblent échapper à cet organe, avec lequel cependant l'homme qui voit clair atteint fièrement l'astre le plus reculé dans l'immensité des Cieux. Et lorsque nos Elèves distinguent au toucher un caractère typographique dont l'oeil est émoussé; lorsqu'ils sentent la différence d'un quart de ligne entre deux épaisseurs données; lorsqu'enfin ils lisent encore une suite de mots après qu'on en a affaissé les reliefs, qu'avons nous à craindre du fréquent usage qu'ils feront de leurs livres, si ce n'est cette destruction entière des Volumes, de laquelle ceux des clairvoyans même ne sont pas exemts?
»2º Vos livres (ajoute-t-on) sont trop volumineux. Vous enflez un léger in-douze, & vous en faites croître la forme commode & portative, jusqu'à la masse énorme & gênante de l'in-folio.«
Nous pourrions nous contenter de répondre à cette objection, que notre imprimerie n'est encore qu'au berceau; qu'elle se perfectionnera peut-être un jour comme celle des clairvoyans; qu'elle aura sans doute aussi ses Helzevirs, ses Barbou, ses Pierres, ses Didot &c. Eh! depuis sa naissance, combien n'a-t-elle pas déja d'obligations à M. Clousier, Imprimeur du Roi, qui nous aide de ses conseils avec autant de zèle que de désintéressement?
Nous ajoutons, qu'en attendant ce dégré de perfection, nous nous occupons maintenant d'une méthode d'abréviations qui diminuera de beaucoup la grosseur de nos Volumes. Nous espérons en donner les premiers essais, dans l'ouvrage que nous ferons imprimer immédiatement après celui-ci, à l'usage des Aveugles.[4]
D'ailleurs nous ferons un choix; nous ne confierons à notre presse que les oeuvres dont la réputation sera méritée: en amplifiant d'un côté, par la dimension de nos caractères, nous abrégerons de l'autre par le discernement; & peut-être un jour la bibliothèque de l'aveugle sera celle de l'homme de goût.
»3º Mais avouez donc que vos Aveugles lisent lentement, & que le discours le plus animé semble venir expirer sur leurs lèvres, sans vie & sans mouvement.«
Nos Elèves, il est vrai, lisent avec lenteur. Outre le trop peu d'usage que la nouveauté de notre Institution leur a permis d'acquérir dans la lecture, ils ont encore le désavantage de ne voir en lisant (si nous pouvons nous exprimer ainsi) qu'une seule lettre à la fois; comme feroit notre Lecteur lui même, en ne lisant qu'à travers une ouverture, de la grandeur d'un des caractères de cet ouvrage. Mais nous espérons qu'après un fréquent usage de la lecture, & en se servant des abréviations dont nous avons parlé ci-dessus, nos aveugles liront avec plus de célérité. D'ailleurs nous n'avons jamais eu l'ambition d'en faire des Lecteurs pour placer auprès des Princes, ou dans les Chaires d'Eloquence. Qu'ils prennent seulement par le moyen de la lecture les Eléments des Sciences; qu'ils y trouvent un remède contre l'ennui: nos voeux seront comblés.
»4º Mais à quoi bon enseigner les lettres aux aveugles? pourquoi imprimer des livres à leur usage? ils ne liront jamais les nôtres. Et de la connoissance qu'ils auront des principes de la lecture, résultera-t-il quelques avantages pour la Société?«
A notre tour permettez-nous de vous interroger. Que sert-il que l'on imprime des livres chez tous les peuples qui vous environnent? Lisez-vous le Chinois, le Malabar, le Turc, les Quipos du Péruvien, & tant d'autres langages si nécessaires à ceux qui les entendent? Eh bien! vous ne seriez qu'un aveugle à la Chine, sur les rives du Gange, dans l'Empire Ottoman, au Pérou.
Quant à l'utilité dont il peut être pour la Société qu'un aveugle sache lire, sans nous écarter du sentiment que nous avons annoncé vers la fin de la page 11 de cet ouvrage, nous en appellons avec plaisir à l'expérience que nous avons vu se réitérer plusieurs fois sous nos yeux, & dont le Public lui-même a été témoin dans nos exercices; c'est celle d'un enfant Aveugle enseignant à lire à un enfant clairvoyant;[5] nous en appellons à l'exemple de l'aveugle du Puyseaux.[6] Nous en appellons à vous enfin tendres & respectables époux! nés dans le sein d'une fortune honnête; vous dont le fils vient de naître, & cependant ne verra jamais le jour; quelle douce satisfaction pour nous de pouvoir modérer les transports de votre douleur. Oui, notre plan d'Institution va, d'un côté, rendre à ce fils, déja tendrement aimé, la moitié de son existence; de l'autre, vous fournir les moyens de satisfaire le desir que votre goût pour les Sciences & les talens vous inspire, de lui procurer une éducation digne d'un enfant bien-né. Et vous, Savans, qui nous éclairez de vos lumières! Si les suites d'un travail opiniâtre éteignent un jour cette vue que vous avez fatiguée pour notre instruction, permettez-nous alors de vous offrir une ressource faite pour prolonger tout à la fois, à nous, le bienfait de vos leçons; à vous, la jouissance d'un avantage dont elles sont en partie le fruit agréable. Homere, Bélizaire, Milton, affligés de la cécité, eussent été charmés de consacrer encore au service de la Patrie les années de leur vie qui suivirent la perte de leur vue.
CHAPITRE V.
De l'Imprimerie des Aveugles, à leur propre usage.
L'analogie qu'a la manière de lire des aveugles avec leur impression, nous ayant forcés de donner par anticipation, dans le Chapitre 3, quelques détails relatifs à la naissance de leur Imprimerie, il nous reste à développer dans celui-ci les principales parties de cet Art, soumises à leur usage.
Il en sera chez les Aveugles, à l'égard de l'exercice de l'Imprimerie, comme chez les Clairvoyans. Chaque individu ne pourra, sans doute, en avoir une possession privée.[7] La nécessité des connoissances relatives à cet Art; la multiplicité & la cherté de ses ustensiles; la Sanction requise pour en faire profession; tout restreindra l'usage de la Presse à une Société d'aveugles uniquement destinés à l'exercer. C'est de notre Maison d'Institution que nous espérons faire le Chef-lieu (si nous pouvons parler ainsi) d'où se tireront les Productions Typographiques à l'usage, par exemple, de tous les aveugles, qui, dans leur infortune, auront la douce consolation d'être nés sous l'empire de notre Monarque.[8] Venons à la manière dont nos Eleves-Aveugles exécutent leurs travaux Typographiques.
Nous avons donné à leur Casse l'ordre Alphabétique, tout en leur conservant sous la main les caractères d'un fréquent usage. Nous avons préféré cette distribution, dans la crainte que les Aveugles ne fussent moins adroits, que nous ne les avons trouvés. C'est d'après le même principe, que nous les faisons composer dans un chassis, doublé d'un fond de cuivre, percé de plusieurs rangs de petits trous, par lesquels ils font sortir, à l'aide d'une pointe, les caractères qui sont à changer. C'est d'après le même principe que nous avons fait ajuster, dans l'intérieur de ce chassis, deux reglettes en fer, (mobiles au moyen de leurs vis,) l'une sur le côté, l'autre au bas de la page, & servant à la justifier. C'est enfin d'après le même principe, que nous élevons le chassis horizontalement en longueur sur quatre pieds, dont les deux qui portent le commencement de la page, sont plus bas de moitié que les deux sur lesquels la fin est appuyée; afin que, sans se servir de composteur, l'aveugle place les mots à mesure, & qu'ils ne se renversent pas, lorsqu'il compose le reste de la page.
Le sens dans lequel se présentent les caractères Typographiques des aveugles, indique naturellement, que l'arrangement doit s'en faire de gauche à droite, comme nous l'avons observé page 19. Et pour faciliter la lecture aux aveugles, du moins dans les premiers tems de leur éducation, il est bon de mettre des espaces entre les mots & quelquefois même entre les lettres.
Il est aisé de voir qu'on ne peut faire de retiration, lorsqu'on imprime en relief, sans s'exposer à détruire le foulage, d'après lequel seul les aveugles peuvent lire. Aussi pour conserver aux pages le même ordre qu'elles ont dans les livres des clairvoyans, l'aveugle est-il obligé de coller, dos à dos, par les extrémités, les quatre pages d'une feuille en sortant de la presse; & alors l'imposition des chassis se fait dans un ordre différent de celui des Clairvoyans. Les feuilles étant ainsi collées, on en forme des livres, en les brochant simplement & les couvrant en Carton, sans les battre.
Le Tirage de ce genre d'impression se fait aisément, au moyen d'une presse à Cylindre qu'un levier fait mouvoir, d'une extrémité à l'autre, le long de deux bandes de fer, entre lesquelles sont placées les formes à la manière des Imprimeurs.[9]
Nous emploierons avec succès les mêmes procédés pour tirer en relief à l'usage des aveugles la Musique, les Cartes de Géographie, les principaux traits de dessin, & généralement toutes les figures dont la connoissance peut être prise par le moyen du tact. C'est pour ces derniers objets sur-tout, que nous espérons que l'admirable découverte de MM. Hoffmann sera précieuse aux aveugles; nous partageons d'avance leurs sentimens de gratitude envers ces Artistes estimables.[10]
A la presse dont nous avons parlé ci-dessus, nous avons imaginé d'ajouter un tympan à l'aide duquel, les aveugles tirent en noir, à leur gré, des exemplaires d'une édition absolument conforme à ceux qu'ils font en blanc à leur usage.
Ce procédé qui s'applique également à la Musique, aux Cartes de Géographie, aux Dessins &c. met l'aveugle à portée, non-seulement de se rendre compte à lui-même de toutes les productions qu'il desire transmettre aux clairvoyans; mais-encore de diriger facilement leurs études par la similitude des exemplaires, dans la supposition où l'on daigneroit le charger de leur donner des leçons.
CHAPITRE VI.
De l'Imprimerie des Aveugles, à l'usage des Clairvoyans.