Essai historique sur l'origine des Hongrois

Chapter 8

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... L'expédition se dirige ensuite vers le pays occupé par les Abazes, au nord-ouest du Caucase. On dresse le camp sur les bords du Kouban, et on se livre à des explorations que Besse mentionne en détail. «En retournant à notre camp, continue-t-il, nous trouvâmes sur notre route, près du Kouban, une carrière d'albâtre de la plus belle blancheur, et presqu'à la surface du sol; plus loin, nous en trouvâmes encore dans une petite montagne, qui paraissait en contenir une grande quantité. Le major qui commandait la redoute voisine, et qui nous avait accompagnés au Pont de pierre, indiqua encore d'autres endroits, où il avait depuis peu découvert de riches carrières d'albâtre. Cet officier, né Tcherkesse, d'un teint fort basané, avait été élevé pour le service de l'armée; il nous assura que, se trouvant encore dans la maison paternelle chez les Tcherkesses, il avait maintes fois entendu répéter que les Magyars ou Ugors avaient autrefois dominé dans le Caucase, et que cette tradition était générale parmi les habitants de ces montagnes»[97].

[Note 97: P. 113.]

... Au retour, lorsque l'expédition s'éloigne de l'Elbrouz, elle campe près de la rivière Tarkatche. «Nous fûmes bientôt joints dans notre camp par Beslin-Taganow, prince tatare-nogal, issu d'une très ancienne famille: il est jeune, bien fait, et il nous surprit par sa contenance noble et ses manières aisées. Je remarquai que, parmi les autres chefs qui nous accompagnaient, ce jeune homme avait les traits du visage les plus ressemblants aux Hongrois. Il me raconta au sujet des Magyars ce que les Ouzdens avaient si souvent répété, c'est-à-dire que les peuples du Caucase septentrional sont persuadés, suivant leurs traditions, qu'ils descendent tous des Magyars qui avaient dominé dans ces pays; et ce jeune prince se glorifiait d'être né dans une famille qui tenait à la même souche. Il ajouta que le bruit s'était répandu chez eux qu'un Magyar était arrivé au Caucase pour visiter ses frères (ce sont ses propres expressions), et que cette nouvelle leur avait fait beaucoup de plaisir»[98].

... Ailleurs Besse va visiter M. Petterson, de la mission écossaise à Karas, lequel lui lit «quelques fragments de sa correspondance avec la mission écossaise à Saint-Pétersbourg, relativement à quelques peuples du Caucase septentrional». M. Petterson pense que les Karatchaï, les Balkar, les Bizinghi, etc., sont les descendants des Magyars, et raconte une tradition fabuleuse sur la fameuse ville de Magyari[99].

... Enfin, se trouvant à Tiflis, Besse se met en rapport avec quelques députés des Avars et des Lesghis, qui lui rapportent «qu'on connaît parfaitement la demeure des Magyars qui occupent les hautes montagnes du Caucase, et que chez eux la tradition est connue suivant laquelle ce peuple avait été autrefois maître de tous les pays au delà du Caucase, entre la mer Noire et la mer Caspienne»[100].

[Note 98: P. 122.]

[Note 99: P. 142.]

[Note 100: P. 339.]

Ainsi donc, voila les traditions hongroises appuyées par celles de tous les peuples du Caucase, à quelque nation qu'ils appartiennent, et par l'opinion des Européens résidant dans le pays. Voilà des faits qui contredisent puissamment les assertions de Klaproth, sur lequel on s'est beaucoup appuyé. «Je ne sais pourquoi M. Klaproth, malgré l'opinion de plusieurs historiens russes, est si obstiné à nier l'ancienne domination des Magyars dans la partie septentrionale du Caucase. En citant Derbend-Naméh, il ne produit que les passages qui conviennent à son but, sans faire mention de ceux qui détruisent ses fausses observations»[101].

[Note 101: Page 131.]

Et maintenant, après avoir entendu les peuples du Caucase qui ne sont pas Hongrois, il faut écouter les cinq tribus qui, avec les Karatchaï, descendent des Magyars. Besse les met en scène fort souvent; il montre quelle ardente affection ils ont gardée à leurs pères, et combien est fort le sentiment de nationalité qui les anime. Ils s'inquiètent de la position de la Hongrie, de sa distance, car ils expriment le vif désir d'aller voir leurs frères. Ils font promettre à Besse d'envoyer l'année suivante deux Hongrois en costume national, afin que ce costume puisse être adopté par les tribus magyares du Caucase. Ils racontent toutes les traditions qu'ils ont soigneusement gardées sur leurs glorieux ancêtres. De son coté, Besse les examine avec attention. Il trouve que dans leur taille, leurs gestes, leur regard, le jeu de leur physionomie, par tous ces caractères enfin qui constituent la manière d'être d'une nation, les hommes de ces tribus, qui se donnent pour Magyars, et sont regardés comme Magyars par tous les habitants du Caucase, ressemblent en effet d'une manière frappante aux Magyars de la Hongrie. Les citations seraient ici trop longues. Je renvoie le lecteur à l'ouvrage de Besse, qui est d'ailleurs intéressant, et spécialement au chapitre 23, où il parle en détail des Dougours, une des cinq tribus magyares.

_Page_ 45.--Pour démontrer grammaticalement que deux langues sont sœurs, il faut faire voir dans ces deux langues non pas quelques similitudes et quelques terminaisons semblables plus ou moins défigurées, mais les mêmes racines, les mêmes caractères, les mêmes originalités, le même génie.

Personne ne s'avisera de dire que nous sommes Magyars; pourtant il y a dans les langues hongroise et française plusieurs mots qui ont une certaine similitude. Par exemple:

_ki_ signifie _qui_ _ut_ (prononcez _oute_) _route_ _ök_ (prononcez _euk_) _eux_ _fi_[102] _fils_ _tanya_ _tanière_ _sohaitani_ soupirer, _souhaiter_ _tiz_ _dix_ _ár_ prix, _arrhes_, _arrha_, αρραβοι.

[Note 102: Correspondant au _wicz_ slave.]

Évidemment tout ces mots sont originaux dans les deux langues. On ne peut les confondre avec ceux que les Hongrois nous ont empruntés, et qui tous désignent des objets venus de France, comme _médaille_, _parasol_, _chemisette_, _pantalon_, _salon_, _canapé_, etc. Car ces mots, qui font maintenant partie de la langue hongroise, n'ont pas changé. Les Hongrois les ont adoptés sans leur donner une tournure magyare: la différence ne consiste que dans l'orthographe.

Comment des langues si diverses ont-elles quelques mots à peu près semblables? Cela vient, comme nous l'avons dit, de ce qu'il existe entre toutes les langues comme entre toutes les races une fraternité incontestable. En outre, il peut exister des ressemblances fortuites. Les Grecs disaient δεκα, les Latins _decem_, et nous disons _dix_. C'est par hasard que le mot latin, devenu français, s'est rapproché du hongrois _tiz_. Je dépasserais le nombre de Schlœzer si je voulais reproduire, comme Sajnovicz, les mots hongrois et français qui ont par hasard une syllabe semblable comme:

a_dok_ je _do_nne asz_tai_ _ta_ble _marni_ _mor_dre etc. etc.

On peut montrer des centaines d'exemples pareils qui ne prouvent qu'un seul fait: c'est que le hasard produit souvent des résultats dont on s'efforce de retrouver les causes en dépensant plus ou moins d'érudition.

Puisque je parle des rapports qui existent entre le français et le hongrois, je ferai remarquer que ces langues ont une analogie très grande en un point: c'est qu'elles se composent des mêmes sons. Les sons les plus originaux de la langue hongroise, qui la rendent si difficile pour les autres étrangers, se retrouvent dans la nôtre.

_gy_ a le son de _di_ (dans _Dieu_) _ly_ _ll_ mouillées _ny_ _gn_ _ö_ _eu_ _s_ _ch_ _ty_ _ti_ (dans _pitié_) _ü_ _u_ _zs_ _j_

Plusieurs de ces sons manquent à l'allemand, à l'anglais, à l'espagnol ou à l'italien. Les Hongrois ont en outre un son particulier: ils prononcent l'_a_ entre l'_a_ et l'_o_. Ce son, quoiqu'il nous soit étranger, ne nous est cependant pas inconnu. Le peuple de Paris dans une foule de cas prononce l'_a_ de cette manière[103]. Il est fort singulier que le hongrois, langue primitive apportée de l'Asie, ait cette analogie avec une langue occidentale et mélangée comme la nôtre. Le hongrois est la seule langue étrangère que nous puissions prononcer hardiment. Cette circonstance que les deux langues se composent, pour ainsi dire, des mêmes sons, fait qu'une foule de mots se prononcent d'une manière semblable sans avoir, il est vrai, la même signification. V. p. 36.

[Note 103: Les Hongrois ont de plus le _cs_ ou _ts_, qui se prononce _tch_, et le _cz_ ou _tc_, qui se prononce _tç_.]

Certains écrivains ont fourni des armes aux ennemis de la philologie en montrant combien cette science peut s'égarer si elle n'est guidée par la réflexion. Ils supputaient le nombre de mots que les Hongrois ont empruntés aux Allemands, et, remarquant que _ház_, par exemple, qui signifie «maison», se rapproche de l'allemand _haus_, ils en concluaient que c'était un mot allemand devenu hongrois. Vainement leur répondait-on que les Magyars avaient bâti au Caucase la ville de Kizylar, dont les maisons, suivant les historiens arabes, étaient d'une blancheur éblouissante, et que par conséquent ils devaient posséder le mot _ház_ pour les désigner. Les philologues s'en tenaient à la ressemblance du mot, sans rien écouter. Il fallut qu'on Hongrois orientaliste expliquât que le mot _ház_ venait du persan _hazed_.

Voici encore un exemple qui montre qu'il peut exister des ressemblances de mots produites par le hasard seul. Il y a en Hongrie une petite ville nommé _Kots_ où ont été fabriquées dans l'origine certaines voitures fort légères dont on se sert dans le pays. On les a appelées _kotsi_ parce qu'elles venaient de Kots. De là on a nommé _kotsis_ celui qui conduisait ces voitures. _Kotsis_ (prononcez _kotchich_) signifie donc _cocher_. Qui ne serait tenté de faire dériver ce mot du français, ou de l'allemand _Kutscher_?

* * * * *

_Page_ 59. «Disons enfin que dans les vers affectionnés et répétés par le peuple, en Hongrie, il est souvent parlé de la beauté physique, etc...»

Voici entre autres un petit poème bien répandu, dont je ne puis préciser l'époque, mais qui remonte au temps où les Hongrois guerroyaient contre les Turcs. L'auteur exalte avec une admiration naïve toutes les qualités, mais surtout la beauté de sa nation.

La nation magyare.

La nation magyare est superbe: elle l'emporte sur beaucoup d'autres.

Cela a toujours été vrai, et sera toujours vrai. Si tu cherches une belle nation, celle-là l'est assez. Son élite est la garde hongroise, la plus belle de toutes les gardes. Je suis sûr que tu es de mon avis?... Je ne m'étonne pas, Car des beaux Magyars chaque peuple a la même opinion. --Tour de Saint-Étienne, sois mon témoin et dis mieux que moi! Ou plutôt réfute-moi si je ne dis vrai. Le jour de Saint-Étienne, combien de nations, combien de religions voyais-tu réunies?

N'avaient-elles pas toutes une même voix sur les beaux Magyars? Ce jour-là, comme à l'ordinaire, le roi a paru: Est apparue aussi la garde hongroise, Qui a formé une troupe exposée à l'admiration, La voiture du roi était magnifique[104], On voyait encore d'autres carrosses dorés; Mais toute cette pompe était bien inutile, Car là où il a des Magyars, il n'y a plus rien à regarder. Le peuple de Vienne ne pouvait assez contempler, admirer le Magyar. Qui surpassait tous les autres par sa beauté. Oh! que j'étais content de le voir louer! car j'aimerais mieux mourir Que d'entendre sur lui une parole de blâme. Ce qu'il y a de beau dans le Magyar, C'est que, quand tous les spectateurs l'admirent, Il ne s'étonne pas, il ne regarde pas autour de lui, Mais il redresse sa taille et lève la tête. De là bien des gens pensent qu'il est fier Quand au contraire ceci est une marque de ses belles qualités. Chez lui ce n'est pas fierté, c'est caractère national.

Sans contredit le Magyar est aussi beau à cheval qu'à pied, Dans sa _mente_ de croisé coupé à sa taille, Dans tout son costume, qui est national, Le _kalpag_, la ceinture, la plume de héron, la sabretache, ce qui lui va si bien! Qu'il est beau quand il cingle sa ceinture sur son dolman! Il faut admirer tout son costume. Et quand ils sautent à bas de leurs chevaux, On croirait que chacun d'eux est une fleur. Qu'ils sont beaux aussi quand ils marchent en rang! On le sait mieux que je ne puis le dire. Leur moindre mouvement, comme il est d'aplomb!... Ce n'est donc pas étonnant qu'ils enlèvent beaucoup de cœurs tendres. Tout leur corps est d'une harmonie parfaite, De sorte qu'on le prendrait pour un chef d'œuvre de la nature.

La danse des Magyars plaît aussi à bien du monde, Parce que gaîment s'agitent chaque membre, chaque fibre et chaque veine.

On peut appeler noble la danse de cette nation, Car dans aucune autre on ne voit des mouvements plus entraînants.

[Note 104: Il y a dans le texte hongrois _gyöngy kotsi_, «voiture-perle.»]

Je voudrais rendre le ton digne et en même temps naïf du poète populaire. Ces vers, qui paraîtront insignifiants à la plupart des lecteurs, frapperont peut-être ceux qui connaissent la Hongrie et qui savent avec quelle gravité les paysans hongrois parlent d'ordinaire. Ce sont de ces choses qu'il faut entendre, et non lire: encore moins faut-il les juger d'après une mauvaise traduction.

Le poëte parle encore de la bravoure des Magyars, de leur désintéressement, de leur fidélité, de leur ardeur dans l'amour; puis il ajoute:

«J'avoue qu'il y a beaucoup de belles langues; Mais l'élégante langue magyare se distingue entre toutes. Si c'est la beauté qui classe les langues, Je suis sûr qu'elles viennent toutes après la langue magyare. Le scrutateur n'y trouvera pas ces vilains défauts Que les autres langues peuvent se reprocher. Les seigneurs allemands ne comprennent pas le peuple. En Hongrie, tout le monde a la même langue: Pauvres et riches, petits et grands, tous se comprennent; Ce n'est pas là que la langue change à chaque mille.

Ici le poëte revient encore à son idée favorite, la beauté. Cette fois il s'agit des Hongroises. Il va sans dire qu'il les trouve sérieusement les plus belles femmes du monde. Il les félicite surtout d'avoir repris la coiffure nationale:

Qu'elles sont belles surtout, depuis qu'elles ne méprisent plus leurs bonnets! Depuis qu'elles ne chargent plus leur tête de ces citadelles de gaze!

Ce qui fait penser qu'il écrivait au siècle dernier, dans un de ces moments de réaction où la noblesse hongroise s'éloignait de la cour de Vienne et reprenait les mœurs nationales. Le poëte vante ensuite la force des Magyars, cette force qui leur est si précieuse dans la guerre où ni le hurlement du Turc ni l'éclat de cent mille lances ne peuvent l'intimider. Sa force et sa bravoure en font un ennemi terrible; de là vient que

Si on fait la guerre avec les Magyars, L'ennemi craint d'avance sa défaite. On n'a qu'à se figurer un brave Magyar avec ses grandes moustaches, Pour avoir le portrait d'un héros.

_Page_ 126.--Csoma avait découvert des exemples d'analogie entre des mots hongrois et tibétains, Il est à jamais regrettable que ce voyageur, aussi savant que dévoué, après avoir souffert les plus cruelles privations et s'être livré pendant sa vie entière aux études les plus difficiles, ait été arrêté par la mort au moment peut-être de voir son entreprise couronnée du succès.

J'extrais les lignes suivantes d'un journal hongrois qui a reproduit et complété les détails que le baron Hügel a donnés dans l'_Observateur autrichien_:

«Dardjilling, où est mort Csoma de Körös, est une ville peu connue du pays de Sikkim qui se trouve dans les vallées méridionales de l'Himalaya. Ce pays a environ huit milles allemands de longueur et douze milles de largeur. Il est entouré par le Bengale, le Népaul, le Boutan, et au nord par le Tibet, dont il est séparé par les Alpes de Khawa Karpola, et ne contient que deux villes, Sikkim et Dardjilling. Les habitants suivent en grande partie la religion de Buddha. Le roi, qui dans la langue du pays se nomme _gielpo_, habite Sikkim et s'est placé sous la protection des Anglais. Dans la guerre que la Grande-Bretagne fit au Népaul de 1814 à 1816, le roi de Sikkim fut son fidèle allié: le royaume du _gielpo_ fut agrandi par les Anglais, qui espéraient soumettre plus facilement le Népaul. Depuis ce temps Sikkim est toujours en rapport avec le gouvernement anglais des Indes orientales. Ce pays est aussi en relation avec Lassa, où réside un gouverneur chinois, et des ambassades, dont les Anglais savent profiter, vont fréquemment d'un pays à l'autre.

»Pendant la guerre contre la Chine, l'intérêt des Anglais voulut que les liens qui attachaient Sikkim à leur empire des Indes fussent encore resserrés. C'est pourquoi ils établirent à Dardjilling un agent et une faible garnison. Cet agent, qui se nommait Campbell, fut témoin de la mort de Csoma et lui rendit les derniers honneurs. Csoma arriva à Dardjilling le 24 mars: il voulait y séjourner jusqu'à ce qu'il pût être présenté au _gielpo_ de Sikkim, par la recommandation duquel il espérait passer à Lassa. Il comptait trouver dans cette ville d'importants ouvrages, capables de lui donner des renseignements précieux sur l'origine des Hongrois. Ce but qu'il a poursuivi pendant sa vie entière, et qui lui a fait quitter son pays, était constamment l'objet de ses pensées. Il espérait que l'affinité des langues l'aiderait à découvrir la patrie première de sa nation.

»... Csoma de Körös avait voué une grande partie de sa vie à l'étude de la langue tibétaine, parce qu'il espérait trouver dans les chroniques de cette langue quelques éclaircissements sur l'origine des Hongrois. La circonstance qu'il découvrit plusieurs mots tibétains qui avaient de l'analogie avec des mots hongrois le confirmait dans son hypothèse. Il avait raison de croire qu'il trouverait à Lassa, capitale du Tibet, et patrie du Lama, représentant de la Divinité, le foyer de la science de ce pays, dont il n'avait pu voir que des fragments dans le Ladak et le Kaman.... M. Campbell, à qui Csoma fit part de son projet, espéra qu'en présentant au _gielpo_ notre voyageur, qui ne s'était jamais mêlé d'aucune affaire politique ou religieuse, il lui serait facile d'arriver au but de ses efforts. Il envoya chez Csoma le _valki_ ou ministre du _gielpo_ à Dardjilling, pour que celui-ci pût se convaincre du savoir du voyageur hongrois et comprendre ses intentions. Le _valki_, qui lui-même était fort savant, fit sa visite à Csoma, s'étonna beaucoup de sa parfaite connaissance de la langue tibétaine et admira surtout les connaissances qu'il avait acquises sur la littérature et la religion du pays. M. Campbell, en outre, fit connaître au ministre la vie de Csoma, et lui persuada que le _gielpo_ n'avait aucune raison de craindre la visite d'un homme qui voyageait dans un but scientifique et qui d'ailleurs n'était pas Anglais; il ajouta que le gouverneur des Indes lui en aurait de l'obligation, parce qu'il s'intéressait à l'entreprise du voyageur.

»Dans ces circonstances, Csoma désira rester à Dardjilling jusqu'à ce que le _gielpo_ eut fait une réponse favorable. Il parlait souvent de l'avenir à M. Campbell, et lui disait que tous ses désirs seraient comblés s'il pouvait parvenir jusqu'à Lassa. On peut dire que ses derniers jours furent les plus heureux de sa vie.

»Le 6 avril, M. Campbell alla le voir. Il était déjà mal, mais ne voulut prendre aucun remède, affirmant qu'il avait eu plusieurs fois la fièvre aux Indes et qu'il se guérissait avec la rhubarbe. Sur les prières de M. Campbell, il promit de faire le lendemain usage des remèdes, s'il ne se sentait pas mieux. Il refusa de le faire le jour même, disant qu'il était trop tard, puisque le soleil déclinait. Le lendemain M. Campbell le trouva mieux. Mais cet état ne dura pas: les symptômes du mal ne tardèrent pas à se montrer. Dans ce climat, il n'y a que des remèdes violents qui puissent faire cesser la fièvre, et si on ne parvient pas à l'arrêter, la troisième rechute cause la mort. Csoma refusa encore obstinément de prendre médecine. Le 9 avril, M. Campbell conduisit chez le malade le docteur Griffith; mais le mal avait tellement augmenté, qu'il était dans le délire. Dans cet état, ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'on lui fit prendre quelque remède. Le 10, la fièvre revint, et emporta toutes les forces du malade, qui mourut le 11 avril 1842, à cinq heures du matin. Sa manière de vivre depuis plus de vingt ans avait tellement affaibli et amaigri son corps, qu'il fut hors d'état de vaincre la maladie.

»Les dépouilles mortelles de notre Csoma furent déposées le 12 avril, à huit heures du matin, en présence de tous les Anglais, dans le cimetière de Dardjilling. M. Campbell prononça lui-même un discours pour honorer sa mémoire. C'est ainsi que notre illustre compatriote, que la mort a frappé à cinquante-sept ans, repose dans une petite ville des Indes orientales toute aussi inconnue que le lieu de sa naissance, un village du Háromszék, nommé Körös.

»La succession de Csoma consiste en quatre caisses de livres et de manuscrits, un habit bleu d'ancienne façon qu'il porta toujours et dans lequel il mourut, quelques chemises et un vase de cuisine en cuivre. Il laissa en outre cinq mille roupies en papier d'état, trois cents roupies en billets de banque, deux cent vingt-quatre roupies en diverses monnaies et vingt-quatre ducats cousus dans sa ceinture. Csoma ne manquait pas d'argent, grâce à l'empereur d'Autriche et aux deux tables de la diète de Hongrie, qui lui envoyèrent des secours pour l'aider dans ses recherches scientifiques. Lorsqu'au commencement de février, il partit de Calcutta, il légua cinq mille roupies à la Société asiatique de cette ville, au cas où il ne reviendrait pas du Tibet. Cette somme est destinée à quelque but littéraire.

»Csoma avait un genre de vie très simple. Sa nourriture consistait en thé, qu'il aimait beaucoup, et en riz légèrement préparé: encore en prenait-il fort peu. Il se tenait toujours sur une natte de paille, qui lui servait tout à la fois de lit et de table pour manger et travailler. Il ne se déshabillait pas pour dormir et ne quittait que rarement sa demeure. Il ne buvait jamais ni vin, ni boissons spiritueuses; il ne faisait usage ni du tabac ni de l'opium.