Essai historique sur l'origine des Hongrois

Chapter 6

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Voilà bien des noms en effet. Mais n'avons-nous pas vu que les Hongrois qui ont conquis la Pannonie étaient divisés en tribus, lesquelles avaient chacune leur nom distinct? D'ailleurs il est très naturel que des hordes étrangères qui vinrent, à plusieurs époques, ravager nombre de contrées, aient reçu des uns et des autres une foule de noms différents. Plus de vingt ou vingt-cinq noms divers ont été donnés aux Hongrois seuls, grâce aux confusions et à l'ignorance des chroniqueurs. Ce peuple qui depuis tant de siècles occupe le centre de l'Europe, et qui dans sa langue se nomme _deutsch_, est appelé par les Français _allemand_, par les Anglais _german_, par les Italiens _tedesco_, par les Hongrois _német_, par les Turcs _nemtze_, etc.

La différence de noms ne serait donc pas ici une objection. Mais cette différence n'existe pas. Bien au contraire, entre tous les noms que nous avons énumérés il y a un certain rapport qui indique entre chaque membre de la grande nation une parenté évidente. Dans tous se trouve le nom _Hun_ ou _Kun_, sous lequel sans doute fut désignée cette nation orientale. Les Huns n'en ont pas d'autre. Les Cumans, je le répète, s'appellent _Kunok_. Les Avars sont aussi nommés _Varchuni_. Enfin cette fraction qui, dans sa langue, porte le nom de Magyar, a reçu de tous les étrangers celui de _Hungari_. Ce nom, dit Lebeau, marque leur descendance des Huns.

Engel avance que décidément les Hongrois sont étrangers aux Huns, parce que les Huns étaient «trop laids». L'objection est singulièrement flatteuse pour les Hongrois; mais nous la combattrons, car on l'a prise au sérieux. On a parlé du type «particulier» des Huns, on a rappelé ce qu'a écrit Ammien Marcellin: «Leurs membres gros et courts, avec un petit col fort épais, donnent à tout leur corps une apparence si grossière, qu'on les prendrait pour des monstres à deux pieds, ou pour des poteaux grossièrement taillés...»

Nous avons dit plus haut que les Huns ne formaient qu'une partie de l'armée d'Attila. Il est certain que tous les peuples de l'Asie se trouvaient dans son camp. La description d'Ammien Marcellin peut s'appliquer à plusieurs d'entre eux.

Sait-on d'ailleurs quelle description certains auteurs ont faite des Hongrois du dixième siècle? On possède la date précise à laquelle les Hongrois ont mis fin à leurs expéditions aventureuses dans l'Occident. On connaît exactement le sol où vivent aujourd'hui leurs fils: c'est ce qu'on nomme les _Puszta_, les Steppes. On sait en outre que les Hongrois ne se sont pas mêlés aux vaincus, puisqu'ils ont pris possession des plaines, fidèles aux goûts qu'ils apportèrent de l'Asie, et que ceux-ci se sont réfugiés dans les montagnes. Vous rencontrerez donc en Hongrie les véritables descendants de ces guerriers qui dans le courant du dixième siècle jetèrent l'épouvante dans nos contrées. Voyez-les. Vous ne tarderez pas à reconnaître que les Magyars forment une des plus belles races qui existent. Puis, avant que vos impressions s'effacent, lisez ce que nos écrivains du moyen âge ont écrit de leurs pères. «Ces chroniques nous représentent les Hongrois comme des hommes _de petite taille_, mais d'une vivacité extraordinaire, ayant la tête entièrement rasée, pour ne donner aucune prise à leurs ennemis, _les yeux enfoncés_ et étincelants, _le teint jaune_ et basané. _Leur seul aspect épouvante_, car leur visage, _véritable amas d'os, est couvert_ de cicatrices et _de difformités_; les mères, disait-on, pour habituer leurs enfants à la douleur et les rendre terribles à voir, les frappent et les mordent au visage dès qu'ils sont nés»[66]. Ajoutons, avec les légendes allemandes, qu'elles se livraient à cet exercice à l'aide d'une grosse dent, semblable à une défense de sanglier, qui leur pendait au côté gauche de la bouche....

[Note 66: Dussieux, _Essai historique sur les invasions des Hongrois_.]

Si l'on peut rejeter les portraits que les chroniqueurs ont tracés des Hongrois, est-il permis de prendre au sérieux les descriptions qu'ils nous ont données des Huns?

Les peuples attaqués par les Huns et par les Hongrois ont dû les regarder avec terreur. En les voyant sur le champ de bataille ou dans la ville prise, couverts du sang de leurs frères massacrés, ils ont eu pour eux une horreur profonde. Joignez à ces sentiments ce qu'ajoutaient la renommée et l'imagination, et vous vous étonnerez que les Huns et les Hongrois ne nous apparaissent pas plus hideux encore. L'ennemi est toujours affreux.

Il est également fort concevable que les vaincus nous les représentent comme une horde de brigands, vivant sans Dieu, sans lois, et n'ayant d'autre jouissance que celle d'égorger: _Hungarorum gentem cupidam, audacem, omnipotentis Dei ignaram, scelerum omnium non insciam, cædis et omnium rapinarum solummodo avidam_[67]... Aussi n'est-ce pas dans nos annales que nous étudierons les mœurs des peuples hunniques. En effet, tandis que nos auteurs du moyen âge ne parlent qu'avec une sainte horreur

des Hongres, que Dieu puist maléir!

plusieurs historiens grecs et arabes les peignent comme un des peuples les plus policés[68].

[Note 67: _Luitprandi historia_, cap. 5.]

[Note 68: V. page 52.]

Sans doute, en leur qualité de peuple nomade et guerrier, ils vivaient du fruit de leurs victoires. Ils pillaient, ils cherchaient à s'emparer du sol. C'en était assez pour qu'ils devinssent odieux aux nations de l'Europe. Mais faut-il, sur le simple rapport de nos annalistes, les regarder comme des barbares placés au dernier degré de la civilisation? Faut-il oublier qu'ils ne marchaient jamais sans chefs librement élus par eux? qu'ils avaient tous droit à délibérer dans les diètes générales que les _Vezérs_ convoquaient chaque fois qu'une décision importante était à prendre? qu'ils avaient des lois, dont l'exécution était confiée à certains guerriers revêtus d'un caractère presque sacré? que les disputes étaient promptement terminées et les vols sévèrement punis par ces magistrats? Faut-il oublier que leurs croyances religieuses étaient beaucoup plus belles que celles des Grecs et des Romains, puisqu'ils adoraient un seul Dieu? Quand ils pénétrèrent en Pannonie, ils envoyèrent un de leurs guerriers à la découverte. Le messager revint au camp, au bout de plusieurs jours, portant un peu de terre et une corne remplie d'eau du Danube. Árpád montra à ses soldats l'eau et la terre, qui furent trouvées bonnes; puis, s'adressant au Dieu des Hongrois, il lui sacrifia un cheval blanc, en le priant d'accorder à ses serviteurs la possession de ce sol fertile.

Nos chroniqueurs, en parlant des Magyars, omettent ces faits ou les expliquent d'une manière étrange, car ils sont sous l'impression des récits exagérés qu'ils entendent. Après avoir dit que le vol était sévèrement puni parmi les Hongrois, «qu'adviendrait-il, en effet, s'ils se volaient entre eux?», ajoutent-ils. _Nullum scelus apud eos furto gravius; quippe sine tecti munimento pecora et armenta alimentaque habentibus, quid præter sylvas superesset, si furari liceret_[69]? L'explication n'est pas sérieuse. Il serait arrivé ce qui a été vu chez tous les peuples nomades que ne régissaient pas certaines lois. Après avoir pillé les vaincus, les vainqueurs se disputaient le butin. C'est ce que font de nos jours les Arabes que nous combattons en Algérie.

[Note 69: _Annales Mettenses_, 889.]

Ceux même qui ne veulent ajouter foi qu'à nos annalistes devraient avoir une certaine réserve. Qui ne sentira quelque doute en lisant ce que Régino a écrit des Hongrois? _Vivunt non hominum sed belluarum more, carnibus (ut fama est) crudis vescuntur, sanguinem bibunt, corda hominum quos capiunt particulatim dividentes, veluti pro remedio devorant, nulla miseratione flectuntur, nullis pietatis visceribus commoventur... Ut fama est_, dit Régino. Eh! qui a jamais cru la renommée? C'est la renommée qui a appris aux paysans hongrois que les Tatars n'avaient pas un visage d'homme: de là l'inévitable épithète _Kutya fejü Tatár_, «Tatar à tête de chien». Aujourd'hui encore, dans nos chaumières de la Champagne, la renommée répète d'étranges choses sur les Cosaques de 1815.

En supposant que les Hongrois étaient les plus grossiers des barbares, les historiens modernes n'ont pas remarqué qu'ils se posaient un problème insoluble. En effet, aussitôt que la lumière du christianisme pénètre parmi les Hongrois, et qu'ils renoncent à la vie nomade, nous les voyons former une société régulière, soumis à une administration bien supérieure au régime féodal[70], et se placer tout d'abord au premier rang des nations. Ce progrès s'opère en quelques années. Comment expliquer que ces mêmes hommes, qu'on nous représente comme des espèces de brutes, aient pu, en un quart de siècle, former un état et une société semblables, s'ils n'avaient déjà une certaine civilisation? Ce changement prodigieux devient facile à concevoir si on s'en rapporte aux écrivains grecs et arabes que nous avons cités plus haut. Il suffit de dire que les lois qui régissaient les bandes errantes gouvernent aussi la nation devenue européenne, et qu'au lieu de vivre de pillage, les Hongrois commencent à cultiver le sol.

[Note 70: Nous expliquerons ailleurs l'administration de saint Étienne, qui est trop peu connue.]

On peut croire que ce qui vient d'être dit des Hongrois doit également s'appliquer aux Huns. Les descriptions qu'on nous a laissées des Huns nous étonnent peu; mais nous devons tenir compte du sentiment qui les a dictées, et n'emprunter à nos écrivains que les détails généraux des victoires d'Attila. Il n'est pas nécessaire de réfléchir beaucoup pour se convaincre que tout ce qu'on raconte du chef des Huns a un caractère fabuleux. On nous le représente en effet comme une bête altérée de sang: quand on l'a appelé «tigre» on ne trouve plus rien à dire de lui; et cependant on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il était doué du génie militaire et politique. «Il aimait la guerre; mais lorsque, parvenu à un âge mûr, il fut monté sur le trône, la conquête du Nord fut plutôt l'ouvrage de son génie que celui de ses exploits personnels»[71]. On doit admirer l'ordre avec lequel il administrait cet immense empire, que composaient vingt nations barbares de l'Asie et de l'Europe.

[Note 71: Gibbon, chap. 34.]

Il faut avouer qu'Attila a eu dans son sein toutes les passions violentes de l'Orient, passions d'autant plus terribles qu'elles étaient senties par un homme armé d'un pouvoir sans limite; mais il répugne de croire qu'une intelligence aussi vaste que la sienne ait été mise au service d'une bête farouche. Le fameux surnom de fléau de Dieu que lui donnèrent les peuples terrifiés ne marque, après tout, que ses nombreux succès. Aussi s'en glorifiait-il; aussi les Hongrois l'ont-ils compté entre les titres qui commandaient leur admiration. Ses victoires étaient sanglantes, il est vrai; mais peut-on s'étonner des horreurs commises par les armées du cinquième siècle, quand on connaît les détails de la guerre de Trente ans? Tous faisaient alors la guerre d'une manière odieuse, les agresseurs comme ceux qui étaient attaqués. Le seul tort des Huns et des Hongrois est d'avoir été plus braves et plus heureux que les autres peuples envahissants. Les historiens modernes, sans être favorables à Attila, reconnaissent qu'il était d'une justice parfaite, gardait la foi jurée et détestait les traîtres. «Il tenait inviolablement sa parole aux ennemis suppliants qui obtenaient leur pardon; et les sujets d'Attila le regardaient comme un maître équitable et indulgent»[72]. On nous dit qu'il se laissa fléchir par le pape Léon, et on nous représente comme un animal sauvage l'homme qui respecte la ville éternelle, et on nous dépeint comme un ramas de brigands sans discipline cette innombrable armée, qui, à la voix de son chef, rebrousse chemin et oublie les trésors de Rome!

[Note 72: Gibbon, chap. 34.]

Les historiens rapportent encore qu'après avoir eu la certitude que Théodose avait conspiré contre ses jours, Attila eut la générosité de pardonner non seulement à l'empereur, mais même aux obscurs assassins qu'il avait en son pouvoir. On doit également reconnaître qu'il existait chez les Huns certaines maximes de droit public et même certains principes d'humanité qui ne s'accordent pas avec l'idée que nous avons d'eux. «Un barbare pouvait maltraiter, dans un moment de colère, l'esclave dont il était le maître absolu; mais les mœurs des Huns n'admettaient pas un système d'oppression, et ils récompensaient souvent par le don de la liberté le courage et l'activité de leur captif»[73]. «Les anciens Huns, dit Deguignes, n'avaient aucune connaissance de l'art d'écrire; mais leur bonne foi était si connue, que, dans leurs traités, tout barbares que ces peuples nous paraissent, leur bonne foi suffisait»[74]. Enfin, quand on lit Gibbon, en voyant d'un côté la bassesse et la lâcheté de la cour de Bysance, de l'autre la loyauté et la bravoure des Huns, il semble qu'on penche un peu pour ceux qui sont appelés «les Barbares».

[Note 73: Gibbon, chap. 34.]

[Note 74: _Histoire des Huns_, liv. 1. Deguignes parle ici des Huns quand ils étaient encore voisins de la Chine. Dans la suite ils connurent l'écriture. (V. p. 101.)]

Du Buat[75], après de sérieuses études sur les Huns, entreprit de réhabiliter en quelque sorte cette nation. Il cita en entier la relation de Priscus, laquelle en effet est venue fort à propos pour arrêter l'imagination de certains écrivains. Après nous avoir donné le signalement complet d'Attila et avoir fait une figure grotesque du roi des Huns, qui, certes, n'avait rien de comique, on nous aurait probablement dépeint dans le même goût sa manière de vivre et son habitation. La relation de Priscus étonne, parce qu'on ne retrouve pas ces mêmes Huns que l'on a l'habitude de voir en scène. Aussi Du Buat l'a-t-il transcrite «pour faire connaître, dit-il, un prince et une nation trop long-temps abhorrés». Après avoir rapporté les détails de la mort d'Attila, Du Buat ajoute: «Je ne ferai point ici l'éloge d'Attila: son histoire mieux connue le justifie assez de la férocité qu'on lui a reprochée; et le peu que nous savons de l'intérieur de ses états n'a pas besoin d'être développé par mes réflexions pour prouver que son empire ne fut point une horde de Tartares errants, sans arts, sans mœurs et sans lois»[76].

[Note 75: _Histoire ancienne des peuples de l'Europe_.]

[Note 76: Chap. 21.]

Deguignes, qui, grâce à ses connaissances dans les langues orientales, a pu faire une histoire des Huns fort détaillée, n'ignorait pas ce que les Hongrois ont écrit au sujet de leur origine. Les Hongrois «se regardent» comme descendus des Huns, dit-il en commençant; puis il passe outre, parce que leurs historiens ne s'accordent pas toujours avec les auteurs qu'il a consultés. Ce dédain des traditions locales nous paraît fort condamnable. Il faut lire et lire beaucoup sans doute; mais, en voyant et en écoutant à propos, on s'affranchit de bien des préjugés. L'homme se préoccupe de ce qu'il a sous les yeux: il a donc besoin de changer quelquefois de point de vue. Deguignes a cru devoir s'en rapporter exclusivement aux historiens orientaux: il s'est tellement pénétré de ces écrivains, qu'il a rejeté tout ce qui ne s'accordait pas exactement avec leurs récits.

Mais, sans le vouloir, il prend la défense des chroniqueurs hongrois. Au moment de commencer l'histoire générale des Tatars, il rappelle que les premières annales d'un peuple contiennent toujours des invraisemblances et des contradictions. «Quelle est la nation dont l'histoire, si nous en exceptons les écrits de Moyse, ne commence pas par des fables»[77]? Sans doute, les premiers historiens commettent des erreurs et des exagérations inévitables. Cependant, comme Deguignes l'a écrit ailleurs, «le témoignage le plus authentique que l'on puisse avoir sur l'origine d'une nation doit être tiré de ses archives»[78]. Dégageons les traditions des peuples de ce qu'elles ont d'incroyable, comme nous retranchons des historiens ce qui s'y trouve de fabuleux, il restera, dans l'un et l'autre cas, une vérité incontestable. Si Deguignes avait fait plus de cas des traditions locales, il n'eût pas pensé que les Valaques «sont venus du Turkestan»[79]. Pour connaître l'origine des Valaques, il suffit de parcourir leur pays. En examinant leur physionomie, en écoutant leur langue, en observant leurs mœurs, il n'y a personne qui ne soit convaincu que les Valaques sont d'origine romaine. La tradition, ici encore, est certaine. Demandez à chaque paysan valaque: _Ce esti tu?_ il vous répondra: _Român_[80].

[Note 77: Liv. I.]

[Note 78: Liv. XXII.]

[Note 79: Liv. VI.]

[Note 80: Le nom de _Valaque_ est tout à fait inconnu du peuple auquel nous le donnons.]

Au reste, Deguignes se dément en plusieurs endroits. Il rejette les historiens magyars parce qu'ils ont commis des exagérations, et il admet que les Huns et les Hongrois forment deux nations séparées. Pourtant certains passages de son histoire contredisent clairement cette opinion, et prouvent que parmi les écrivains chinois qu'il consultait il s'en trouvait plusieurs qui admettent entre les deux peuples une communauté d'origine. Ces passages donnent gain de cause à l'orientaliste hongrois Besse, lequel assure que les traditions de son pays sont confirmées par les historiens orientaux.

§ 6.

MARCHE SUIVIE PAR LES HONGROIS.

Il faudrait dire présentement d'où sont sortis les peuples hunniques. Ici les traditions hongroises se taisent. Les traditions turques, il est vrai, assurent que les Turcs et les Magyars ont eu une même patrie[81]. Mais comment découvrir la patrie première d'une nation nomade? Cette question, qui ne saurait être décidée dans l'état actuel de la science, peut rester toujours sans solution. Cependant on a vu combien le désir de retrouver leur berceau préoccupe, inquiète les Hongrois. Non seulement Csoma, M. de Szemere, et un autre Sicule dont le nom m'est malheureusement échappé, ont pénétré séparément jusqu'en Perse, jusqu'au Thibet, pour rechercher les traces des Hongrois; non seulement M. de Besse, malgré son âge avancé, a entrepris pour le même objet un voyage au Caucase; mais, récemment encore, M. de Reguly vient de partir pour l'Asie, où il doit rester long-temps, dans le seul espoir de jeter quelque lumière sur les origines de sa nation. Peut-être de nouveaux travaux, de nouveaux voyages, amèneront-ils quelque découverte inattendue. Remarquons seulement que ces intrépides voyageurs se dirigent tous vers l'Asie centrale.

[Note 81: Besse, _Grammaire turque_, avant-propos. Pesth, 1829.]

Toutefois nous essaierons de tracer, autant qu'il est permis de le faire, l'itinéraire que les Hongrois ont suivi. Il est possible de reconnaître, de loin en loin, leur diverses stations, tantôt en consultant les historiens des nations voisines, tantôt en examinant la langue hongroise.

Les historiens chinois placent les Huns au nord de la grande muraille. «L'empire des Huns, en Tartarie, était borné du côté du midi par celui des Chinois; les guerres continuelles que ces deux peuples se sont faites ont obligé les Chinois à parler souvent des Huns»[82].

[Note 82: Deguignes, _Hist. des Huns_, préface.]

Et ailleurs:

«Les _Hiong-nou_ (ou Huns), une des plus nombreuses nations de la Tartarie occidentale, erraient dans ces vastes campagnes qui sont au delà de la Chine, nourrissaient de nombreux troupeaux et habitaient sous des tentes»[83].

Les mêmes historiens montrent également près de la Chine et au milieu des Huns les Igours ou Ouigours, qui, tantôt alliés, tantôt ennemis des Huns, commencent ces dissensions que nous voyons se perpétuer jusqu'en Europe[84], car ces Ouigours sont les Hongrois: une foule d'historiens les nomment ainsi.

[Note 83: Liv. V.]

[Note 84: Liv. I.]

Il est à présumer que cette grande nation nomade, avant de se diriger vers la Chine ou de se tourner vers l'Europe, a erré dans l'Asie centrale et a porté ses tentes d'une contrée à l'autre: c'est ce qu'on peut constater par les emprunts de la langue hongroise. Ainsi, les Magyars ont dû se rapprocher de l'Inde, à en juger par certaines expressions qu'ils ont conservées. Ex.: _bálvány_, «idole»; _vásár_, «marché»; _anya_, «mère»; _gát_, «digue»; _tábor_, «camp»; etc. Le nom de _Buda_, si commun chez les vieux Hongrois, est indien. Plusieurs noms de lieux, comme _Sóvár_, _Pennavár_, etc., se retrouvent également dans l'Inde et en Hongrie[85].

[Note 85: Benkovich, _der Ungern Stamm und Sprache_. Pressburg, 1836.--Le nom de _Buda_, dans le veux hongrois, signifiait peut-être «savant», comme en sanscrit.]

Csoma avait trouvé des exemples d'analogie entre des mots hongrois et tibétains. Il est à jamais regrettable que ce voyageur, aussi savant que dévoué, après avoir souffert les plus cruelles privations et s'être livré pendant sa vie entière aux études les plus difficiles, ait été arrêté par la mort au moment peut-être de voir son entreprise couronnée du succès. On sait qu'il avait eu le projet de découvrir le berceau des Hongrois. Le baron Charles Hügel, qui l'avait connu à Calcutta, a publié sur lui dans l'_Observateur autrichien_ un intéressant article. Il a fait connaître les idées de Csoma, qui heureusement s'était ouvert, quelques jours avant sa mort, à M. Campbell, agent anglais à Dardjilling, dans le pays de Sikkim.

Csoma découvrit dans les historiens arabes, persans et turcs, les traces d'un peuple appelé Jugur, Ugur, Wugur, qui campait au milieu de l'Asie, et qui par ses mœurs se rapprochait des Hongrois. Il pensait, d'après ces écrivains, que le berceau de ce peuple était le Tibet. Certain de trouver à Lassa le véritable foyer de la science orientale, il avait pris le chemin de cette ville, quand il fut attaqué de la maladie qui l'emporta. Il demanda à M. Campbell si le nom de Hung, qui se trouve dans l'ouvrage du ministre anglais, avait donné lieu aux Indes à quelques recherches, et si les Hung et les Huns n'avaient pas une même origine. M. Campbell répondit que selon lui la patrie des Hung était la contrée septentrionale de l'Himalaya, et Csoma dit alors que là aussi, dans son opinion, se trouvait le berceau des Huns et des Hongrois.

On ne peut nier que les idées d'un homme qui a consumé sa vie entière à poursuivre un but ne soient d'un grand poids lorsqu'il s'agit de l'objet qui attirait toutes ses pensées. Nous croyons donc signaler un fait important quand nous disons que Csoma porta ses regards vers le Tibet pour y chercher le berceau des Hongrois.

En leur assignant cette contrée pour patrie ou pour station, on s'explique les analogies de la langue hongroise avec la langue tibétaine. De là, les Huns et les Hongrois seraient remontés vers le nord, et auraient porté leurs tentes sur les frontières de la Chine, où nous les montrent les historiens chinois.

À partir de la Chine, nous ne sommes plus réduits à faire des conjectures: nous consultons l'histoire. Les luttes que les Huns ont eu à soutenir contre les Mongols et les Tatars sont détaillées dans l'ouvrage de Deguignes, qui les mène jusqu'en Europe. Nous y renvoyons le lecteur, quoique Deguignes ait commis de graves erreurs, selon nous, en indiquant la marche des Huns.