Essai historique sur l'origine des Hongrois

Chapter 3

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De telle façon qu'un nom, ainsi que le remarquait autrefois Gyarmathi, peut subir deux cent quarante-quatre variations. En lapon les postpositions ne se joignent qu'au pronom: elles restent séparées du substantif, lequel ne peut prendre les nombreuses formes des substantifs hongrois et turcs. C'est encore là une des originalités de la langue hongroise. En voici un exemple que me fournit le premier livre de Gyarmathi. Cette phrase: «prenez de ce qui est à vos seigneurs», se traduit en hongrois par deux mots: _vegyetek uraitokéból_ Voici l'explication du dernier: _úr_ veut dire «seigneur»; _urak_, «les seigneurs»; _uratok_, «votre seigneur»; _uraitok_, «vos seigneurs»; _é_ indique le possessif et _ból_ signifie «de». Les langues finnoises présentent-elles cette concision?

Les verbes peuvent se transformer, en hongrois, au point d'exprimer les changements ou tournures que nous rendons dans nos langues par plusieurs mots. Ex.: _látok_, «je vois»; _látlak_, «je te vois»; _láthatok_, «je puis voir»; _láthatlak_, «je puis te voir»; _láttatok_, «je fais voir»; _láttathatok_, «je puis faire voir»; _látdogaltathatok_, «je puis souvent faire voir».

Certes, voilà des particularités bien remarquables dans une langue. Je les indique à peine; mais Gyarmathi ne manque pas de les relever, de les énumérer toutes dans son premier ouvrage. Il va sans dire qu'il les passe entièrement sous silence dans son second. Au lieu de ses observations, qui s'appliquent au turc aussi bien qu'au hongrois, il aurait dû faire ressortir dans les langues finnoise et magyare les mêmes caractères, qui font que ces deux langues, semblables entre elles, diffèrent parfaitement des autres. Mais, nous l'avons dit, cela était impossible.

Nous avons parcouru l'ouvrage de Gyarmathi. Après les verbes et les pages d'exemples, viennent, sous le nom de syntaxe, quinze observations qui ne peuvent nullement satisfaire le lecteur, car la syntaxe hongroise est d'une étonnante originalité et repousse toute comparaison; puis soixante pages de mots qui passent pour semblables. À la suite de ces mots Gyarmathi a placé quelques remarques sur les langues finnoises qui lui furent inspirées par de nouvelles lectures, après qu'il eut fini son livre. Il refait le travail que nous avons analysé, mais en comparant cette fois le hongrois et l'esthonien. Pour ce qui regarde cette seconde partie, nous ne croyons pas devoir faire autre chose que de rappeler ce qui a été dit plus haut. Pour démontrer grammaticalement que deux langues sont sœurs, il faut faire voir dans ces deux langues non pas quelques similitudes et quelques terminaisons semblables plus ou moins défigurées, mais les mêmes racines, les mêmes caractères, les mêmes originalités, le même génie.

Nous nous bornons là. Mais, après avoir montré que les preuves de Gyarmathi sont nulles, nous pourrions signaler les mille différences qui séparent les deux langues et qui empêchent qu'elles ne puissent être sérieusement confondues.

Peut-être me suis-je trop étendu sur le livre de Gyarmathi; mais deux raisons me forçaient à entrer dans quelques détails. L'auteur, sachant parfaitement le hongrois, a écrit sous l'inspiration et avec le secours de philologues qui pouvaient lui donner sur les langues finnoises des renseignements précieux, et il était à même de prouver l'affinité des deux langues, si elle eût pu être prouvée. En outre les écrivains allemands s'appuient sur cette affinité beaucoup plus que sur les preuves historiques: il fallait en conséquence s'y attacher davantage.

Une des choses les plus curieuses qui se puissent lire dans les longues et nombreuses dissertations qui ont été écrites sur l'origine des Hongrois, c'est la manière dont Sajnovicz démontre que les noms de nombre dans les deux langues sont semblables. «_Ixi_, dit-il, veut dire en finnois «un». N'est-ce pas là le mot hongrois _egy_? Il suffit de mettre l'_e_ à la place de l'_i_, le _g_ à la place de l'_x_, et voilà le mot»! Sajnovicz n'a pas encore le mot, et il le sait bien. Il faut de plus qu'il change l'_i_ en _y_. En effet l'_y_ et l'_i_, en hongrois, ne sont pas une même lettre. Le mot _egi_, que Sajnovicz obtiendrait d'après son procédé, se prononcerait _aigui_, tandis que le mot hongrois _egy_, «un», se prononce comme le mot français _aide_, auquel on ajouterait un _i_ entre le _d_ et l'_e_, _aidie_. Sajnovicz devrait donc, pour avoir son mot, changer toutes les lettres. À coup sûr, si l'affinité n'a pu être prouvée par des écrivains aussi déterminés, on peut prédire qu'elle ne le sera jamais.

Il était écrit que ceux-là même qui voulaient établir l'analogie des deux langues fourniraient à leurs adversaires les meilleures armes pour les combattre. Gyarmadhi, par son impuissance à démontrer la ressemblance grammaticale, a prouvé jusqu'à l'évidence qu'elle n'existe pas, et une expérience faite par Sajnovicz prouve encore qu'il est impossible d'admettre une ressemblance quelconque. Sajnovicz a parcouru les pays habités par des hommes de race finnoise. Il leur a parlé hongrois, et ils ne l'ont pas compris. Ils lui ont parlé leur langue, et il ne les a pas compris. D'abord Sajnovicz ne se découragea pas. Il pensa que, les premières différences reconnues, il lui serait facile de retrouver le hongrois. Il resta donc près d'un an dans ces pays. De retour en Hongrie, il avoua avec bonne foi que, malgré son hongrois et son séjour, il n'était jamais parvenu à entendre le lapon, c'est-à-dire le dialecte finnois qui se rapproche le plus de la langue magyare, suivant les écrivains allemands[28].

[Note 28: _Ingenue profiteor me Lappones Finnmarchiæ non intellexisse..._]

Après un fait aussi décisif, d'autres eussent été convaincus que la ressemblance était imaginaire; mais cette expérience désespérante ne découragea personne. On croira que Sajnovicz du moins, qui l'avait faite, abandonna son idée favorite: erreur. Sajnovicz fut encore persuadé que les deux langues avaient une affinité évidente. Il expliqua ce qui lui était arrivé en disant que les langues s'altèrent avec le temps.

À cela on peut répondre victorieusement: Ou ce sont les Magyars qui ont conservé la vraie langue finnoise, que les Finnois ont perdue; ou ce sont au contraire les Magyars qui l'ont transformée. L'une ou l'autre de ces hypothèses est nécessaire, car tous les dialectes finnois ont de l'analogie; or toutes deux sont absurdes. En effet, comment supposer, dans le premier cas, que les Hongrois, qui ont traversé tant de pays et ont été en contact avec tant de peuples, aient gardé la pure langue finnoise, que cette immense nation qui occupe, selon Sajnovicz, tout le nord de l'Europe jusqu'à l'Asie, n'aurait pu conserver dans sa propre patrie? Et, dans le second cas, comment supposer que les Hongrois, qui ont occupé à différentes époques diverses contrées où ils sont encore, la Moldavie, la Transylvanie, la Hongrie, qui ont habité entre tant de nations, aient partout changé la langue finnoise au point d'en faire une nouvelle langue qui présente les mêmes caractères dans tous ces pays, et qui est devenue inintelligible pour les Finnois? Cette transformation aurait dû s'opérer en cinquante-six ans, puisque, d'une part, les Hongrois se séparèrent, dit-on, des Finnois en 625, et que, de l'autre, les moines de 1240 comprenaient parfaitement les Magyars de la Grande-Hongrie, lesquels avaient quitté leurs frères quand ceux-ci se rendirent maîtres de la Lébédie (en 681, d'après Engel).

Notez bien en outre 1° que, dès le cinquième siècle, les Sicules de la Transylvanie parlaient hongrois; 2° que la langue hongroise s'est si peu altérée, grâce à ce fait que la nation ne s'est mêlée à aucun autre peuple, qu'aujourd'hui encore les érudits hongrois lisent sans trop d'effort le biographe de sainte Marguerite[29].

[Note 29: Ce livre date du siècle même du moine Julian, c'est-à-dire qu'en définitive il est écrit en hongrois du septième siècle.]

En résumé donc, les écrivains qui admettent entre les deux langues une affinité quelconque, soit en s'appuyant sur une prétendue ressemblance de mots, dont Schlœzer lui-même a fait justice, soit en supposant certains caractères, certaines analogies, qu'il a été impossible à Gyarmathi de montrer, avancent un fait qui a été démenti de la manière la plus formelle par l'expérience de Sajnovicz.

Rappelons, avant de passer outre, que certains philologues ont comparé la langue magyare et la langue turque, et se sont précisément appuyés sur l'analogie de ces idiomes pour dire que les Hongrois sont Turcs d'origine. Il est fort remarquable que les savants se soient contredits de la sorte. De l'avis même des Magyars, c'est encore avec le turc que la langue hongroise a le plus de rapports. Cette opinion a été depuis long-temps exprimée en Hongrie, à l'époque où les Hongrois et les Transylvains étaient tributaires de la Porte et parlaient le turc. Leur avis doit avoir d'autant plus de valeur que parmi les écrivains qui ont voulu prouver l'affinité du hongrois et du finnois il ne s'en trouvait pas un qui connût les deux langues.

* * * * *

Quoique cette discussion soit déjà fort longue et ait dépassé les limites que je m'étais proposées, je ne puis m'empêcher de la terminer par quelques remarques qui ont échappé aux écrivains allemands, mais qui viendront à l'esprit de quiconque aura habité la Hongrie et connaîtra quelque peu les Hongrois.

Chaque race a son génie, son caractère, sa physionomie, c'est-à-dire sa langue, son histoire, son type. Tous les peuples d'une même race ont certaines analogies frappantes, lors même qu'ils se sont séparés de bonne heure les uns des autres, et se sont mélangés avec des peuples de race différente. C'est pourquoi notre Bretagne, province française, produit des hommes qui ne ressemblent pas plus aux hommes de la Lorraine, autre province française, que les habitants du Béarn ne rappellent ceux de la Provence: là, les races sont diverses. La France domine partout, et il existe un peuple français qui a absorbé toutes les races, pourtant les caractères et les physionomies ont conservé leur force et leur originalité.

Examinons donc si, en comparant les hommes de race finnoise avec les Magyars, on peut trouver ces analogies que je signale, et si cette comparaison donne de la force à l'opinion des écrivains allemands, ou lui fait perdre encore plus de terrain.

Ouvrons d'abord l'histoire. Que disent les historiens des Finnois et des Magyars au moment où ces derniers paraissent sur la scène?

Les Magyars se montrent comme vainqueurs des Bulgares, des Bisséniens, des Russes, et conquérants de la Pannonie. Ils sont dans une période ascendante. Ils diffèrent tellement des peuples qui les entourent, qu'au lieu de s'unir à eux, ils conservent leur nationalité, qu'ils ont précieusement gardée jusqu'à ce jour. Ils marchent sous la conduite de leurs _vezérs_[30], de leurs chefs; ils ont parmi eux des hommes chargés de la police du camp qui terminent les différends et punissent les voleurs[31]. Les historiens modernes ont cherché les traces des invasions hongroises dans les monuments des nations attaquées: rien de mieux. Mais ils ont eu le tort de dépeindre les Magyars d'après le portrait exagéré par la peur que ces nations nous ont laissé. Si on veut les voir fidèlement décrits, il faut lire ce que disent d'eux les auteurs grecs et arabes qui les ont mieux connus. Ces historiens signalent «la probité des Magyars et la pureté de leurs mœurs»; ils nous les montrent «habitant des villes sous l'autorité d'un chef, se servant de vaisselle d'or artistement travaillée, et pratiquant la justice aussi sévèrement que les Romains». Ils parlent encore de la finesse de leur goût, de l'éclat de leurs costumes, et de leur penchant pour tout ce qui est magnifique. Évidemment ce peuple là ne venait pas du nord.

[Note 30: En persan et en turc _vizir_.]

[Note 31: Verböczi, _Decretum tripartitum_, p. 1, tit. 3, § 2.]

L'empereur Léon appelle les Magyars «un peuple libre, noble qui tâche de surpasser ses ennemis en bravoure, dur au travail et aux fatigues, et qui supporte gaîment la privation des choses les plus nécessaires.» Le _Derbend-Naméh_ histoire de Derbend, écrite par Mahommed-Aiwabi-Achtachi, «parle clairement des Magyars qui avaient bâti la ville de Kizylar, aujourd'hui nommée par les Russes Kizlar, dont les édifices, dit l'historien arabe, paraissent de loin comme des monceaux de neige à cause de leur blancheur éblouissante[32]. Il ajoute que parmi tous les peuples du Caucase les Magyars s'étaient distingués par leur caractère paisible, leur habileté dans l'exercice des métiers nécessaires à la communauté, leur belle taille, leur courage»[33]... «En un mot, l'historien arabe les place au dessus de tous les autres peuples leurs voisins[34].» Regino lui-même, quoique allemand, écrit, dans le portrait peu flatté qu'il trace des Hongrois: «Il n'y a pas de crime plus grave à leurs yeux que le vol. Ils méprisent l'argent. Jamais ils ne connurent le joug étranger. Le courage de leurs femmes les a rendus aussi célèbres que celui des guerriers.» Pray montre que les Hongrois avaient déjà des hommes lettrés en Asie[35]. Quand ils étaient encore nomades, on voyait parmi eux des poëtes qui pendant les fêtes chantaient les exploits des _vezérs_. Les députés de Dsabul portèrent à Constantinople, de la part des Hongrois, des présents dignes d'un empereur et une lettre écrite en langue scythe. Évidemment encore, les Magyars n'étaient pas un peuple sans culture.

[Note 32: Les paysans hongrois, aujourd'hui encore, ont coutume de blanchir leurs maisons à certaines époques solennelles de l'année.]

[Note 33: Besse, _Voyage au Caucase_, etc., p. 344.]

[Note 34: _Ibid._, p. 150]

[Note 35: _Literas etiam didicere, quarum deinceps usum ad Mogolos itidem propagarunt, quos hodie etiam vetustis Iugurorum characteribus uti compertum est._ (Pray, p. 32.)]

Les Finnois, à la même époque, sont vaincus et domptés par les nations étrangères, et, sans jamais recouvrer leur indépendance, ils n'ont fait que changer de maîtres jusqu'à ce jour. Et dans quel état se trouvent-ils après que les écrivains bysantins et arabes ont fait des Magyars la description qu'on vient de lire? «Lorsque les Suédois ont subjugué les Finnois et les ont faits chrétiens, ceux-ci étaient rudes et sauvages, vivant sans chefs, traitant tyranniquement leurs femmes[36]»..... À coup sûr, dès cette époque, les Magyars et les Finnois se ressemblent trop peu pour qu'on puisse les confondre. Les écrivains allemands n'ont pas tenu compte de ces différences, ou en ont parlé avec une légèreté inconcevable. Gebhardi, par exemple, prétend que les Hongrois et les Finnois avaient les mêmes idoles; et Cornides a prouvé[37] que les Hongrois n'avaient ni idoles ni dieux particuliers, mais adoraient un être suprême. Le manuscrit du Vatican nous les montre encore ainsi au treizième siècle: _Pagani sunt..., sed nec idola venerantur_.

[Note 36: _Lænder und Vœlker-Kunde_, 4e vol., p. 419.]

[Note 37: _De religione veterum Hungarorum_. Viennæ, 1791.]

Dès l'origine, il n'y a donc aucune ressemblance à constater entre les Magyars et les Finnois. Et quelle analogie découvrirez-vous aujourd'hui? Il est évident que ceux qui font venir les Hongrois, par les sources du Volga, du nord de l'Europe ou du nord-ouest de l'Asie, n'ont pas songé à la physionomie des Magyars ni à leur caractère. Il faut parcourir la Hongrie, non pas en aveugle, en nommant Hongrois tous les hommes qu'on rencontre sur sa route, mais en s'arrêtant dans la contrée où se sont fixés les Magyars, notamment dans ce qu'on appelle les Villes Haidonicales et la Cumanie. Il est impossible de ne pas être frappé de la beauté de cette race. Les Magyars sont grands, élancés, musculeux: leurs yeux et leurs moustaches sont noirs; ils ont le nez aquilin, les traits réguliers, et cet air de dignité qui est l'apanage des Orientaux. Au reste les écrivains allemands n'avaient qu'à lire ce que disent les chroniqueurs des chefs magyars. Le Notaire Anonyme dépeint ainsi Almos: _Erat enim ipse Almus facie decorus, sed niger, et nigros habebat oculos, sed magnos, statura longus et gracilis_...

Nous pourrions conduire le lecteur en Laponie, d'où beaucoup d'écrivains font partir les Hongrois, et lui rappeler les descriptions que donnent les voyageurs des habitants de ce pays glacé. «Nous les considérions, dit Regnard, depuis la tête jusqu'aux pieds: ces hommes sont faits tout autrement que les autres; la hauteur des plus grands n'excède pas trois coudées, et je ne vois pas de figure plus propre à faire rire.» Mais, sans aller si loin, peut-on établir le moindre parallèle entre les Magyars, tels que je viens de les représenter, et les Esthoniens, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, à l'allure calme, au corps grêle et au vêtement grossier? Peut-on comparer les hameaux esthoniens, formés de quelques maisons groupées au hasard, avec les villages hongrois (et ceci est bien remarquable), qui s'étendent sur une seule ligne comme un camp? Vous ne trouverez dans aucun pays de l'Europe un peuple qui ait conservé ce caractère belliqueux, qui du premier au dernier homme soit éminemment cavalier comme _A' vitéz magyar nemzet_, «la vaillante nation magyare», ainsi qu'on dit toujours. Il n'en est pas qui ait acquis une telle réputation de loyauté, d'héroïsme et de bravoure chevaleresque.

Et ce superbe costume hongrois, le plus magnifique peut-être que les hommes aient jamais trouvé, ce costume d'une splendeur asiatique, qui a tout l'éclat de celui des Turcs sans en avoir la mollesse, les Magyars l'ont-ils apporté du Nord? Savez-vous quelles sont les épithètes qui, dans les glorieuses chroniques, comme dans les poésies nationales, comme dans la bouche de tous, accompagnent nécessairement le nom de Hongrois? Les voici: _A' párduczos vitéz Magyar_, «le vaillant Magyar couvert de peaux de panthère»; _a' kaczagányos vitéz Magyar_, «le vaillant Magyar couvert de peaux de tigre». Est-ce là la parure des hommes du nord? Certes, nous voilà loin des loups de la chanson esthonienne! Et puisque nous parlons encore de cette chanson, disons qu'elle n'est pas du tout dans le goût des chansons hongroises, qui rappellent beaucoup celles des Persans et des Arabes. La langue hongroise est colorée, pleine d'images et de métaphores. Le paysan appelle sa femme _csillagom_, «mon étoile»; _gyöngyöm_, «ma perle». Quand il vient demander la protection de son seigneur, il lui dit: Je me place sous vos deux ailes étendues, etc., etc. Ces expressions, que l'on citerait par milliers, sont caractéristiques dans la bouche du cavalier magyar, qui porte sur sa physionomie les signes certains de son origine orientale.

Ajoutons que ni dans les contes ou souvenirs populaires, ni dans les chants nationaux, il n'est fait mention d'un pays semblable à celui que les écrivains allemands donnent pour berceau aux Hongrois; tandis qu'une foule de proverbes et de comparaisons habituelles indiquent que la langue hongroise a dû se former dans un tout autre climat[38]. Les Finnois n'ont pas de mots pour certains objets qu'ils n'ont jamais vus, et que les Hongrois désignent par un nom tout particulier, parce qu'ils les ont connus dans leur patrie première. Ex.: _oroszlány_, «lion»; _öszvér_, «mulet»; _teve_, «chameau»; _sárkány_, «dragon»; _bibor_, «pourpre»; _bársony_, «velours»; _poroszka_, «dromadaire»[39].

[Note 38: Un seul exemple. Quand les Hongrois veulent marquer la beauté d'un objet, ils le comparent à une perle: _gyöngy-ország_, «un beau pays», mot à mot un «pays-perle»; _gyöngy-élet_, «une vie-perle, une belle vie». (V. la note plus loin.) Cette expression est littéralement populaire. Elle paraîtrait naïve dans la langue des salons, qui doit se ressentir du contact des idiomes étrangers. L'adjectif _gyönyörü_ signifie «magnifique».]

[Note 39: Les Hongrois appellent _poroszka-ló_ le cheval qui va à l'amble, parce que l'amble est l'allure du dromadaire.]

Disons enfin que dans les vers affectionnés et répétés par le peuple, en Hongrie, il est souvent parlé de la beauté physique. Ce n'est pas autre chose que cette adoration de la forme commune à tous les Orientaux. Seulement ici elle est épurée par des sentiments plus élevés, inspirés par une civilisation meilleure. Il est certain que cette peinture et cette admiration de la beauté ne se retrouveront ni chez les Lapons, ni chez les Ostiacks, ni chez les Samoyèdes, et cela pour des motifs que chacun saura deviner.

Peut-être faut-il tenir compte de ces remarques et de celles qu'un observateur plus attentif ferait encore, tout autant que des preuves tirées des livres. Si même les historiens et les philologues démontraient dans leurs ouvrages que les Magyars sont des Finnois, malgré les protestations d'une nation entière qui, pour dire la vérité, sait mieux que tous les écrivains du monde ce qu'elle est et d'où elle vient; si, dis-je, ils le démontraient, et ils ne le démontrent pas, la question ne serait pas encore décidée. Les hommes d'étude auraient pour adversaires, et pour adversaires opiniâtres, les voyageurs, ceux qui ont lu, et qui de plus ont vu. Or les voyageurs ne manquent pas; il en est beaucoup qui prennent la peine de parcourir les pays habités par des hommes que l'on appelle frères et d'aller achever leurs idées dans la chaumière du paysan. Ceux-là ne peuvent croire que les Magyars soient de race finnoise, quand ils observent ces hommes venus du Nord, leur physionomie, leur allure, leurs costumes, leurs villages, leurs goûts, leurs mœurs, et qu'ils entendent leur langue.

Quoi! on retrouve au cœur de la France, on reconnaît encore à leur physionomie et à leur langue les fils des Celtes et ceux des Romains, malgré mille invasions, mille mélanges, et vous admettez que le peuple magyar, qui s'est toujours conservé pur de toute fusion avec les autres peuples, qui habite depuis dix siècles dans ce capharnaüm des nations qu'on appelle la Hongrie, sans être jamais uni à aucune d'elles, qui dans plusieurs pays parle la même langue et montre le même type, vous admettez que ce peuple se soit partout changé au point d'être précisément l'opposé de ce qu'il était auparavant? Mais cela est impossible.

Si vous ne l'admettez pas, vous devez supposer une autre chose impossible: c'est que ce costume éclatant des Hongrois, cette langue pleine d'images et de métaphores, ces figures orientales, ce caractère ardent, cette bouillante valeur, soient venus de la Laponie, de la Finlande ou de la Sibérie!

Un Hongrois à ce sujet retournait les vers d'Horace

_... Neque imbellem feroces Progenerant aquilæ columbam,_

et s'écriait que l'aigle n'est pas couvé par la colombe.

Nous le dirons donc avec assurance, les Magyars ne sont pas Finnois.

Mais à quelle race appartiennent-ils?

§ 2

TRADITIONS HONGROISES

À quelle race appartiennent les Magyars?

Il m'arriva un jour de soulever cette question devant un Hongrois et un Allemand que je savais être d'avis opposé. J'avais dit à peine quelques mots que la discussion commença entre eux: c'était précisément ce que je voulais; de ce choc d'idées j'espérais tirer quelques lumières. À la fin l'Allemand, poussé à bout, s'écria: «Mais, si vous n'êtes pas Finnois, qu'êtes-vous donc?»--«Nous sommes, repartit son adversaire, ce que nous avons toujours été, et ce que nous serions encore à vos yeux, si vos savants s'en rapportaient à nous, des Huns.»

Répétons ici avec tous les historiens nationaux, et avec les traditions que les deux cent mille Sicules de Transylvanie conservent depuis treize siècles dans leurs montagnes, que les Hongrois sont des Huns[40].