Essai d'Introduction à l'Histoire Généalogique
Part 3
Le clergé par l'aumône, la féodalité par son fractionnement, prévinrent cette plaie sociale qui, grâce au désordre révolutionnaire, devient gangreneuse sous le nom barbare de paupérisme. L'Eglise, en façonnant à son esprit les maîtres des peuples, travaillait autant pour le bien des âmes que pour le bien-être des hommes. _Ubi Ecclesia, ibi miles_, disait un adage des temps chevaleresques. L'Eglise, en effet, était le chevalier des petits en face des grands, et les moines rivalisaient de dévouement avec le clergé séculier sur le terrain de la bienfaisance et du bien public. Il semble aux esprits superficiels que la Noblesse doive seule l'hommage de la gratitude à ces Religieux dont les cartulaires nous retracent clairement ses mœurs, ses chevaleresques ardeurs, ses vaillantises, ses actes de foi, ses œuvres de charité, ses grandes fautes chrétiennement rachetées par de grands repentirs, et constituent de précieux témoins généalogiques, en même temps que de lumineux jalons pour l'histoire de la civilisation française. C'est le peuple surtout qui doit aux moines un hommage filial de gratitude. Combien de «lieux incultes, sans chemins, repaires de bêtes fauves»[60], défrichés de leurs mains, fécondés de leurs sueurs, devenant des sources de richesse agricole! Et quels généreux emplois de leurs biens[61]! Les malades, les pauvres, les infirmes, les déshérités n'étaient pas leurs seuls favoris; à côté du cloître, il y avait toujours une école, vraiment gratuite, celle-là, riche des dons des générations et ne coûtant rien aux contribuables. Les moines de Marmoutier _donnaient_ l'instruction partout où ils avaient des possessions[62]; tous les ordres religieux, et nombre de seigneurs à leur exemple, faisaient de même, «et le plus grand prince n'était pas élevé avec plus de soins dans le palais des Rois que ne l'était à Cluny le plus petit des enfants[63].»
[60] _Cartul. de Saint Vincent du Mans_, B. N., p. 106.
[61] Cf. l'abbé Deniau, t. II, p. 194.
[62] _Coll. d'Anjou_, t. XII, no 6583.
[63] Udalricus, _Antiq. consuetud. Clun. mon._, l. II, cap. 8.
CHAPITRE IX
L'Eglise et la Nation.--Devise de Césène.--Sous la houlette.--Liberté céleste et liberté terrestre.--Serfs volontaires.--Niaiserie républicaine.--Les roturiers et le droit de propriété.--Pillages et gaspillages révolutionnaires.--Les abbayes et l'aumône journalière.--Spoliations ingrates.--Patriotisme du clergé de France.
Fidèle dans tous les temps à sa grande mission nationale et sociale, l'Eglise apparaissait aux peuples comme une auguste bienfaitrice, comme une mère; volontiers ils eussent pris, comme Césène, pour devise: _Ecclesiastica libertas[64]!_ Ils disaient proverbialement qu'«il fait bon vivre sous la houlette», et quand l'autorité royale, punissant un mauvais seigneur, les dégageait de l'obéissance féodale, ces hommes libres couraient se placer avec leurs terres dans la vassalité du monastère voisin, comme sous une égide plus sûre et plus digne que la liberté même[65].
[64] Bibl. nat., ms. ital. no 361.
[65] _Cartul. de l'abb. de Montier-en-Der_, t. I, fol. 86 vo.
On ne feuillette pas un cartulaire sans rencontrer en abondance les marques de l'amour de l'Eglise pour les humbles, et de la reconnaissance de ceux-ci[66]. Il y a dans le cartulaire de Marmoutier une admirable charte dans laquelle les moines promettent «la liberté céleste» à ceux qui donneront à leurs serfs «la liberté terrestre»[67]; et, dans cette voie généreuse, l'Eglise prêchait aussi d'exemple[68]; mais, à la suite d'une charte d'affranchissement, il n'est pas rare d'en trouver une par laquelle un homme libre se déclare serf de telle abbaye et lui fait don de sa personne et de ses biens[69]. Les indigents étaient les véritables bénéficiaires de ces pieuses libéralités, dont les plus hauts seigneurs ne s'exemptèrent pas; en 1118, à Lamballe, en présence des barons et des bourgeois, le vicomte Geoffroy se fit serf de Marmoutier[70]. Toutes les classes manifestaient à l'envi leur filiale dévotion, et les chartes qui la constatent servent à montrer ce qu'il faut penser de cette niaiserie républicaine: que le droit de propriété, pour les roturiers, date de la révolution. En 1364, c'est Macé Jardin, mercier de Beaulieu, qui donne ses héritages à l'abbaye de Baugerais[71]; vers 1170, un paysan, Robert, qui donne à Saint-Georges de Hesdin deux champs qu'il avait hérités de son père[72]; en 1140, un cuisinier propriétaire de vignes, dont une _jure paterno_[73]; vers 1115, un homme du peuple, Gosbert, qui donne un champ à N.-D. de Josaphat[74]; vers 1100, un sellier de Chartres, qui donne sa maison aux moines de Saint-Père[75]; au XIe siècle, un paysan qui donne sa vigne à Saint-Etienne de Dijon[76]; vers 1040, «un pauvre homme» qui donne son moulin à Saint-Vincent-du-Mans[77]. Nous voilà loin de la révolution! Quand elle dépouilla les moines pour gaspiller misérablement leurs biens, les départements durent s'imposer pour fournir à l'aumône journalière fondée par les abbayes[78]. Quand elle dépouilla les églises, il n'y avait pas six ans que l'assemblée générale du Clergé de France, fidèle à ses séculaires traditions, avait voté la somme d'un million «pour être employée au soulagement des matelots blessés et des veuves et orphelins de ceux qui ont péri pendant la guerre.» De quel côté, je le demande, étaient la raison patriotique, l'amour de la France et du peuple?
[66] Voy. notamment le _Cartul. de l'abb. de Vendôme_, p. 24.
[67] Salmon, p. 14.
[68] _Coll. de Poitou_, t. X, p. 203, 343, 359, etc.
[69] Voy. sur ce sujet la _Revue hist. et archéol. du Maine_, 1878, p. 30.
[70] _Cartul._, t. III, p. 214.
[71] _Tiltres de Baugerais_, fol. 119.
[72] _Cartul. de St-G. de H._, p. 138: «Quidam rusticus, Robertus nomine, campos duos... concessit.»
[73] _Cartul de St-Vinc. du Mans_, B. N., p. 32.
[74] _Cartul._, p. 45: «Gosbertus quidam plebeius homo et uxor ejus... agrum quendam... in elemosinam contribuerunt.»
[75] Guérard, _Cartul. de St P. de Ch._, no 103: «Quidam plebeius homo, arte sellarius.»
[76] _Cartul. de St Etienne_, no 96.
[77] _Cartul._, B. N., p. 251: «Quidam pauper homo nomine Hagelet.»
[78] Robert, _Réplique à Me Dupuy, avocat à Rouen_, p. 10.
CHAPITRE X
Le servage, l'Église et la féodalité.--Louis X et les serfs. Feudophobes.--Sujétions infamantes.--Le fief, base de l'État.--Affranchissements.--Serfs maires, comtes et hauts justiciers.--Serf ayant des esclaves.--Riches laboureurs.--Vieilles familles patriarcales.--Le Sire de Coucy, otage pour un paysan.--Taillables à merci.
Les détracteurs du régime féodal inclinent à lui imputer la paternité du servage, triste rejeton de la barbarie payenne, quand, au contraire, c'est à partir de l'organisation de la féodalité que, sous l'impulsion de la civilisation chrétienne, le servage tend à disparaître. Assurément c'était un état contraire à la dignité de l'homme, mais était-il vraiment ce que nous le voyons, à travers les buées du sophisme, avec les yeux de notre temps? On a peine à le croire, lorsqu'on voit les serfs refuser la liberté que Louis X leur voulait octroyer[79]. On s'apitoie exclusivement, dans les sphères où sévit la _feudophobie_, sur ces infortunés ruraux rivés à la glèbe, ne possédant rien en propre, ne pouvant se marier sans l'aveu du seigneur, transmis à titre d'héritage «comme un vil bétail»; encore passè-je sous silence les sujétions infamantes, inventées par les _feudophobes_ et dont, après Louis Veuillot, le savant comte Amédée de Foras, l'un des Présidents d'honneur du Conseil Héraldique de France, vient de faire magistralement justice[80]. Il n'est plus permis d'ignorer que l'organisation féodale comportait, à tous les degrés de l'échelle sociale, des servitudes convergeant toutes à la défense de la patrie. Le fief était la base de l'Etat: comment le seigneur eut-il acquitté les services qu'il devait au Roi, si ses vassaux avaient eu le droit de déserter son fief sans indemnité, sans compensation? Les plus nobles ne pouvaient se marier sans l'agrément de leur suzerain, et c'était encore la raison d'Etat, une raison d'ordre qui dictait cette précaution, toujours en vigueur dans les familles régnantes: il fallait que la sûreté du petit état féodal ne pût pas être compromise par quelque alliance intempestive ou dangereuse. En 999, nous voyons des hommes libres, des «Francs» transmis, comme des serfs, avec leurs héritages[81]: pour ceux-ci comme pour ceux-là, la transmission doit s'entendre seulement des services dûs par leurs héritages. Quant à la question de propriété, je l'ai déjà touchée; c'est une simple absurdité que de prétendre que le serf ne pouvait posséder en propre. Les chartes abondent par lesquelles des serfs achètent leur affranchissement; avec quoi, s'ils n'eussent rien possédé? En voici un qui, en 1097, est propriétaire et maire[82]; un autre qui a lui-même un esclave et lui octroie la liberté[83]; il y en eut qui devinrent comtes, c'est-à-dire gouverneurs militaires et civils, délégués de la puissance souveraine[84]. J'en vois un qui, vers 1099, ayant cessé d'être de condition servile, possède un fief dont il a la haute justice[85]. En 1273, Guillaume Poulain, tourneur, inféode une partie de son bien à un autre tourneur, moyennant un cens annuel et perpétuel, et revêt de son sceau la charte d'inféodation[86]. Il avait également son sceau, ce paysan normand qui, en 1256, contracte avec l'abbaye de Savigny[87]. L'inventaire de ce que possédait, en 1382, un «pauvre laboureur», relate «troys chevaulx, une vache, deux veaulx de let, une charrue et ses rouelles, deux colliers,» etc[88]. Mais ce «pauvre» serait presque riche aujourd'hui! Plus près de nous, en 1601, «Claude Saulnier, laboureur de la parroisse de Roanne», vend à Antoine Courtin «ses terres et domaines[89]», qui constitueraient de nos jours une fortune considérable. Le 24 mars 1626, «en la présence de leurs preudhommes», les enfants de «Jean Farges, laboureur de la parroisse de Riorges», partagent la succession paternelle, et il faut vingt-quatre pages in-quarto pour détailler les prés, terres, bois, etc., qui la composent[90]. Si l'on creuse jusqu'au fond de l'ancienne société française, on rencontre un peu partout de vieilles familles patriarcales de cultivateurs, se transmettant de génération en génération, à travers les siècles, des propriétés de concession féodale et, comme la part la plus belle de leur héritage, l'esprit de foi, de devoir, de probité, de respect de soi-même et d'autrui[91]. Tout cela dément radicalement le mensonge révolutionnaire. Et que penser de l'oppression féodale, lorsque nous voyons de hauts et puissants seigneurs comme le sire de Coucy se faire plèges et otages pour un paysan[92]? D'ailleurs, ce qui démontre irréfutablement que la classe non noble ne fut pas, comme aujourd'hui le contribuable, taillable à merci, dans le sens sophistiqué qu'entendent les feudophobes, autrement dit ruinable à merci, et qu'elle avait de sûrs et durables profits, c'est qu'à toutes les époques de notre histoire on voit des marchands, des artisans, des laboureurs acquérir des biens fonciers, tandis que s'émiettent les domaines de la classe noble, incessamment appauvrie, fatalement poussée à la ruine par les dispendieuses obligations de son état.
[79] Michaud, t. VI, p. 302, 318-320.
[80] _Le droit du Seigneur._
[81] Bruel, t. III, no 2489.
[82] Mabille, p. 143.
[83] Leber, t. V, p. 343: «... à mon esclave N... que j'ai acheté de N...»
[84] Leber, t. V, p. 355.
[85] _Cartul. de Cluny_, t. I, fol. 57 vo.
[86] _Chartes d'Evreux_: «Ego G{s} dictus Pulanus, tornator... concessi in feodo et hereditate G{o} dicto Asbues, tornatori... presentem feodationem sigilli mei munimine roboravi.»
[87] _Cartul. de Sav._, p. 88.
[88] _Quittances_, t. XXVIII, p. 398.
[89] Chartrier de Beauvoir, no 4, orig. parch.
[90] Chartrier de Beauvoir, no 143, orig. parch.
[91] Voy. _La famille de la Noë_, par le comte de Quatrebarbes,--et le _Patriote de Normandie_, 16 juill. 1885.
[92] Charte de 1173, dans les _Chartes de Pic. et d'Artois_, B. N. ms. latin nouv. acq. 2096, no 3.
CHAPITRE XI
Nos Rois.--Odon de Deuil et! Louis VII.--Né pour le salut de tous.--Le servage.--Louis IX et le Comte de Poitiers.--Belle définition de la puissance féodale.--Machiavel et Mézeray.--Hâbleries et viande creuse.--Guitares révolutionnaires.--Le grand œuvre de la Royauté.--Villes anoblies.--Une nation de gentilshommes.--Les pauvres assimilés aux Nobles.--Dieu, qui est droiturier!
On peut appliquer à presque tous nos Rois l'expression dont se sert, pour peindre son héros, le vieil auteur du poëme d'_Alexandre le grand_: «Il fut roi!» Le chroniqueur Odon de Deuil dit de Louis VII: «Il savait qu'un roi n'est pas né pour lui seul, mais pour le salut de tous[93].» L'esprit chrétien, dont la Monarchie française était imprégnée jusqu'aux moëlles, devait suffire pour amener l'adoucissement, puis l'abolition du servage. Premier vassal de Jésus-Christ, le roi de France, «né pour le salut de tous», couvrait d'une sollicitude paternelle les faibles et les humbles. Avant que Louis X eût la pensée d'appeler les serfs à l'honneur de la liberté, Louis IX avait dit: «Les serfs appartiennent à Jésus-Christ comme Nous, et dans un royaume chrétien nous ne devons pas oublier qu'ils sont _nos frères_.» Et le frère du saint roi, le comte de Poitiers, ardent à détruire la servitude: «Les hommes naissent libres, et toujours il est sage de faire retourner les choses à leur origine[94].» Quelle simple et claire définition de la puissance féodale dans cette parole du comte de Foix, en 1386: «Mon peuple, j'ai juré à le garder et tenir endroit et justice, ainsy que tous seigneurs terriens doibvent tenir leur peuple, car pour ce ont-ils et tiennent les seigneuryes[95].» Ainsi pensaient nos Rois, et l'on en vit se lier volontairement les mains «pour, disaient-ils, ne plus pouvoir faire que le bien[96].»
[93] Michaud, t. VI, p. 423.
[94] Michaud, t. IV, p. 446; t. V, p. 63.
[95] Froissart, t. II, p. 564.
[96] Cf. O. de Poli, _La Royauté_, p. 12.
«Parmi les royaumes bien ordonnés et bien gouvernés, dit Machiavel, est celui de France, car les rois y sont soumis à une infinité de lois qui assurent la liberté du peuple[97].» Quoi! la liberté serait plus ancienne en France que la fameuse révolution? Pour ceux qui ne se paient pas de hâbleries et de viande creuse, c'est la servitude qui y est nouvelle. Le parlement de Toulouse, au XVe siècle, déclara que tout homme qui entrait dans le royaume en criant _France!_ devenait libre; et, rapportant cet arrêt, l'historien Mézeray ajoute: «Tel est le royaulme de France que son air communicque la liberté à ceulx qui le respirent, et nos Roys sont si augustes qu'ils ne règnent que sur des hommes libres[98].»
[97] _Le Prince_, ch. XIX; _Discours_, liv. I, ch. XVI; liv. III, ch. I.
[98] Cité par Michaud, t. VI, p. 303.
Nous voyons ce que la révolution a fait des concessions forestières, des droits corporatifs, des franchises municipales et de la liberté de conscience; sa fraternité n'est qu'une curée; les fameux abus dont elle a mené si grand bruit sont remplacés par la tyrannie des basses influences; et quant à son égalité, autre «guitare», elle se résout en l'inégalité devant le juge et la mise hors la loi de la moitié de la nation. Qu'on nous ramène aux carrières de la Monarchie, aux grands siècles où tel de ses apologistes, réfutant un de ses détracteurs d'outre-Rhin, pouvait répondre avec un patriotique orgueil: «La constitution du royaume de France est si excellente qu'elle n'a _jamais_ exclu et n'exclura jamais les citoyens, nés dans le plus bas étage, des dignités les plus relevées[99].» C'était le grand œuvre de la Royauté que le discernement des mérites et la juste récompense des services rendus à la Patrie; il faudrait une longue vie de labeur pour nombrer les familles sorties de la foule par la porte de l'honneur, et portées au pinacle par la Royauté justicière. Des villes même furent mises par elle à l'ordre du jour de la Nation, au rang de Noblesse, avec exemption perpétuelle d'impôts, comme Abbeville par Charles V[100], Dianières en Forez par Charles VII, Saint-Jean-de-Losne par Louis XIII; splendide rémunération de la loyauté, du courage, du dévouement au pays; glorieux et fructueux privilèges dont la révolution a fait table rase et du maintien desquelles ne se plaindraient sans doute pas, surtout en république, les populations intéressées. La Royauté voulait faire de la France une nation de gentilshommes, égaliser sur les sommets, au contraire de la révolution qui veut créer une aristocratie à rebours, égaliser dans les bas-fonds.
[99] Matharel, _Rép. au livre d'Hotman intitulé_ Franco-Gallia; Leber, t. V, p. 354.
[100] O. de Poli, _Un martyr de la patrie_, p. 89.
Nul n'est noble, si de cœur non; Nul n'est vilain, si ne vilaine;
disait un bon vieux adage, où les plus humbles, les plus déshérités pouvaient prendre leurs lettres de noblesse. Les pauvres, au temps passé, n'étaient point, comme dans notre ghetto social, des parias, des quantités négligeables; la coutume, les assimilant aux Nobles, les exemptait d'impôts[101], et même on voit qu'en vertu d'une chevaleresque donation «les pauvres de Perpignan» étaient «seigneurs de Cornella de Bercol[102]». De quoi sont-ils seigneurs aujourd'hui?... C'est qu'au-dessus de tout et de tous, dans la vieille France très chrétienne, il y avait ce dont les puissants du jour ne veulent plus: «Dieu, qui est droiturier!» comme dit bellement Froissart.
[101] Chorier, _Estat politique_, t. III, p. 688, rôle de feux, XVe s.: «Joh. Uraisii, pauper, quasi nobilis est.»
[102] B. Alart, _Communes du Rouss._, p. 210.--Le plus pauvre, à l'hôpital de Beauvais, était traité en seigneur. Règlement de 1565, article XXX: «... Et puys après, sera mené au lict, où doresenavant sera traitté comme seigneur de la maison.» A rapprocher des hôpitaux laïcisés, où, sans parler de certains sévices, le malade n'est pas même seigneur de son âme et de sa conscience.
CHAPITRE XII
L'ignorance des Nobles.--La Croix.--Les écoles et les pédagogues des temps féodaux.--Charlemagne.--Précepteurs gentilshommes.--Les amoureux du gai savoir.--Chevaliers clercs.--Les Sainte-Maure.--Guillaume de Montmorency, proviseur de la Sorbonne.--Gentilshommes estudiants.--Boniface de Castellane.--Au Collège de Navarre.--Bertrand du Guesclin.--La Noblesse et les lettres.--La Renaissance.--La Noblesse et les Arts.--Voltaire et le Pogge.--Mentez, mes amis!
Un autre préjugé contre la Noblesse féodale, c'est son dédain des lettres, son manque absolu d'instruction. Je ne connais pas une époque où ce préjugé revête l'apparence d'une vérité. Le gros argument, c'est que les Nobles signaient leurs chartes d'une croix, comme l'illettré de notre temps; l'argument prouve non leur ignorance, mais celle de l'argumentateur. Aux siècles de foi vive, on signait d'une croix, en regard de son nom écrit par le scribe, parce que la Croix, étant le signe le plus révéré, était la plus haute affirmation de la loyauté du contractant, du témoin, du signataire. En 1224, Renaud, archevêque de Lyon, Zacharie, abbé de la Bénisson-Dieu, Guillaume, abbé de Savigny, Jean, abbé d'Ainay, et plusieurs autres, signent d'une croix une charte de l'Ile-Barbe[103]: qui pourrait en inférer que ces dignitaires ecclesiastiques ne sûssent pas écrire? Voici une charte d'Agobert, évêque de Chartres, que souscrivent dix-neuf chevaliers ou nobles: un seul est indiqué comme illettré[104].
[103] _Chartes diverses_, p. 4.
[104] _Marmoutier_, t. II, p. 103: «Signum Gausberti indocti.»
Quand donc les Nobles furent-ils ignorants de parti pris? Est-ce au temps du bon roi Dagobert, où les légendes nous montrent les pâtres et les fils de comtes étudiant ensemble dans les écoles monastiques[105]? Est-ce au temps où Charlemagne, ouvrant des écoles jusque dans ses palais, menaçait les jeunes nobles paresseux de les dégrader de leur rang pour le donner à leurs condisciples non-nobles et studieux? Est-ce aux XIe et XIIe siècles, lorsque les écoles, dans Paris, étaient nombreuses et florissantes[106], lorsque les jeunes nobles recevaient l'instruction dans les écoles des monastères[107], lorsque les jeunes comtes, les jeunes seigneurs apparaissent si fréquemment dans les actes publics avec leur _nutricius_, leur pédagogue, leur maître de grammaire ou de philosophie, leur précepteur, leur éducateur? Vers 1043, Herbert IV, comte de Vermandois, a pour témoin d'un de ses actes «Wautier, son pédagogue.»[108] En 1066, Ilger est le pédagogue de Robert, fils de Guillaume le conquérant[109]. Raoul le philosophe souscrit une charte d'Alain, comte de Coutances[110]. En 1095, Noël est le précepteur du fils de Guillaume, seigneur de Roulant[111]. En 1104, Guillaume, fils du comte d'Aquitaine, figure dans un titre «avec son pédagogue[112]». En 1107, Savary est dit «ancien précepteur de Geoffroy, comte» de Vendôme[113], et Payen est précepteur d'Amaury Crespin, sire de Champtoceaux[114]. Voici encore Ingomar, grammairien d'Alain de Vitré[115]; en 1119, Ain, précepteur de Foulques, comte d'Anjou, qui fait, à sa prière, une donation[116]; vers 1130, Renaud, grammairien de Geoffroy, fils du dit comte[117]; en 1190, Laurent, précepteur de Jehan de Saint-Médard[118]; vers 1200, Eudes, pédagogue de Jehan, comte d'Eu.[119] Et de quelle considération jouissaient les professeurs! Au commencement du XIIe siècle, Bernard le grammairien souscrit une charte de Guy de Verdun immédiatement avant Hugues, sire de Milly, et Bertrand, sire de Châtenay[120]. Précepteurs, maîtres de philosophie ou de grammaire, étaient parfois eux-mêmes gentilshommes, et non des moins hauts: en 1069, Bérenger le grammairien, Gausbert son frère, et Agnès sa mère, concèdent une donation faite par Hardouin, sire de Maillé[121]; concession qui implique la parenté. Vraiment, l'érudit croit rêver, lorsqu'il entend affirmer que les Nobles affectaient de ne savoir pas écrire; si, du moins, on se contentait de dire qu'ils savaient moins bien manier la plume que l'épée, nous serions près d'être d'accord; mais les preuves documentaires réduisent à néant cette absurde affirmation. Voici le seing manuel d'Hugues, sire de la Ferté, en 1015[122]; celui de Gilbert, seigneur de Chaunai, vers 1050[123]; les signatures de vingt chevaliers angevins, en 1215[124]. Je m'imagine qu'un moine leur tenait la main, comme aussi sans nul doute, en 1186, à Simon de Bresson, chevalier, qui, faisant une donation au monastère de Lugny, en rédigea de sa main la charte[125]. C'étaient les moines qui dictaient leurs poésies à Guillaume III, comte de Poitiers, à Etienne, comte de Blois, à Thibaut, comte de Champagne, aux troubadours, aux Blacas, aux la Barre[126], aux Coucy, à tous les nobles amoureux du gai savoir. Mais, si les gentilshommes se faisaient gloire d'être ignorants, comment expliquer cette charte antérieure à 1050, dans laquelle un d'eux se qualifie en même temps «chevalier et clerc»[127]? Dans une charte par laquelle, en 1057, il affranchit un serf «pour le repos de l'âme de Guillaume de Sainte-Maure, son frère», Gausbert de Sainte-Maure se qualifie «clerc»[128]; et les Sainte-Maure sont un des plus antiques lignages de la chevalerie de France. Vers 1200, Foulques, sire de Tussé, est maître des écoles du diocèse du Mans[129]. En 1220, Baudouin de Gombert se qualifie «chevalier et jurisconsulte»[130]. En 1224, Pierre de Villedavray, frère d'Eudes et de Roger, chevaliers, est «étudiant à Boulogne».[131] Geoffroy d'Escharbot, chevalier, dit dans son testament, en 1283: «Item, je donne et lègue à Jean et Philippe, fils à la Bouteillière, mes cousins, XXV livres pour acheter des livres afin qu'ils puissent étudier en iceux et s'instruire dans les écoles[132].»