Esclave... ou reine?

Chapter 9

Chapter 93,819 wordsPublic domain

Lise se rappelait tout à coup que jamais elle n'avait vu se rencontrer les mains de Serge et de Catherine.

-- Non! non!... Oh! c'est trop épouvantable de m'arrêter seulement à cette idée! murmura-t-elle en se tordant les mains.

Le bruit d'une porte qui s'ouvrait dans le salon voisin se fit entendre à ce moment. Qui venait là? Il n'y avait que Serge pour entrer ainsi sans s'annoncer...

Que lui voulait-il? Le souvenir des paroles et du baiser de tout à l'heure, éloigné par l'affreuse révélation qui venait de lui être faite, reparut et fit battre un peu plus vite son coeur.

Et il arrivait si bien! Elle allait lui parler aussitôt de la confidence du sommelier...

Elle s'avança vivement et entra dans le salon.

Serge était débout, près de la petite table sur laquelle demeurait ouvert le livre d'heures... Et, entre ses doigts, il tenait l'image de Gabriel.

Il leva les yeux, et Lise s'immobilisa, frissonnante, sous ce regard sombre.

-- Approchez, Lise... Et dites-moi comment vous avez osé conserver ceci, après l'injonction que je vous ai faite d'avoir à oublier tout votre passé.

Un frémissement inaccoutumé courait sur sa physionomie, toujours si impassible à l'ordinaire, et les vibrations irritées de sa voix n'avaient pas la glaciale froideur habituelle dans ses colères elles-mêmes.

Comme la jeune femme demeurait immobile, saisie par cette apostrophe, il s'avança de quelques pas.

-- Répondez! Pourquoi avez-vous conservé cette image? Vous pensez encore à cet étranger?

Elle reprenait un peu possession d'elle-même, et le ton dur de Serge éveilla en elle une soudaine impression de révolte.

-- Certes, j'y pense! dit-elle d'un ton vibrant. Je n'ai pas coutume d'oublier mes amis, ceux qui m'ont aimée et que j'ai aimés!

Jamais encore Lise n'avait vu dans les yeux de son mari cette expression de sombre violence qui, tout à coup, transformait la physionomie de Serge. Il s'avança encore, et, posant sa main sur l'épaule de la jeune femme, qui chancela presque sous le choc, il approcha son visage du sien.

-- Vous l'avez aimé? Et ceci est un souvenir de lui?... un cher souvenir? Eh bien? voici ce que j'en fais.

D'un geste violent, il déchira l'image et en jeta au loin les morceaux.

-- Voilà le sort de tout ce qui vous rappellera le passé! dit-il d'une voix qui sifflait entre ses dents serrées. Vous devez m'aimer à l'exclusion de tous, parents ou amis, et sans qu'aucun retour de l'autrefois vienne s'insinuer dans votre coeur, où je dois régner seul.

-- Vous aimer!... Vous, vous, mon bourreau!... Vous qui me faites tant souffrir, et qui imaginez même, après m'avoir privée des consolations de la religion, de m'interdire le souvenir sacré de l'amitié d'un saint, -- d'un saint qui a quitté ce monde!

Elle se redressait devant lui, grandie soudain par l'indignation et la douleur, les yeux étincelants, belle d'une surnaturelle beauté de chrétienne intrépide. Elle n'était plus en ce moment l'enfant craintive, mais une femme révoltée devant l'injustice, devant la tyrannie morale qui prétendait s'exercer sur elle.

-- ... Vous pouvez exiger bien des choses, mais il en est trois que vous ne m'imposerez pas: l'abandon de mes croyances, l'oubli de mes affections de famille et d'amitié... et l'amour pour celui qui n'a voulu considérer en moi qu'une pauvre chose sans âme, bonne à pétrir selon sa fantaisie!

Elle se détourna brusquement et se dirigea vers sa chambre. Elle sentait que ses forces allaient la trahir, et elle ne voulait pas défaillir devant lui.

Il fit un mouvement en avant, comme pour la rejoindre. Mais il tourna tout à coup les talons, et, le visage raidi, les yeux durs, il sorti du salon.

Stépanek, qui ouvrit devant lui la porte du cabinet de travail, songea avec un petit frisson d'inquiétude:

-- Gare à qui bronchera aujourd'hui!

Pendant quelques instants, Serge arpenta d'un pas saccadé la vaste pièce. Il s'arrêta tout à coup, en écrasant de son talon le magnifique tapis d'Orient.

-- Lâche!... lâche que je suis! murmura-t-il d'un ton de sourde fureur. Si mon aïeul me voit de sa tombe, il doit se demander quel misérable sang coule maintenant dans mes veines! Dire que j'ai été au moment de me jeter aux pieds de cette enfant qui me bravait!... moi, son mari, son maître! Elle me rend fou! Mais je saurai me vaincre... et la réduire à la soumission complète.

Il se remit en marche, puis s'arrêta de nouveau, le front contracté.

-- La faire souffrir encore!... Non, je ne puis plus! murmura-t-il d'une voix étranglée. Déjà, tout à l'heure... C'est la faute de ce Gabriel... de cet ami qu'elle n'oublie pas, qui l'a aimée, qu'elle a aimé... qu'elle aime peut-être encore, et que je hais, moi! Comme elle a défendu le droit à son souvenir!... Et moi, elle me déteste...

Il s'interrompit en laissant échapper une sorte de ricanement.

-- Que m'importe! pourvu qu'elle me craigne et m'obéisse. Un Ormanoff se soucie peu d'être aimé... Allons, il convient de faire trêve à ces rêvasseries indignes d'un cerveau masculin. J'ai une exécution à accomplir ce soir.

Il sonna et donna l'ordre à Stépanek de prévenir Mlle Dougloff qu'il désirait lui parler.

Quand Varvara entra, Serge se tenait débout près de son bureau. Il inclina légèrement la tête en réponse au salut toujours humble de sa cousine et dit froidement:

-- Je voulais vous informer moi-même qu'un petit colis à votre adresse s'est égaré, a été ouvert par mégarde... et que j'y ai trouvé ceci.

Il prit sur le bureau une revue jaune pâle, zébrée de rouge, et la tendit à Varvara.

Une pâleur cendreuse couvrit le visage de Mlle Dougloff, un tremblement subit agita ses mains.

-- C'est bien à vous, n'est-ce pas?

Elle répondit d'une voix un peu sourde:

-- Oui, c'est à moi, Serge Wladimirowitch.

-- Mes compliments! Vous vous abreuvez à des sources quelque peu... volcaniques, Varvara Petrowna. J'ai même pu constater, en feuilletant cette publication légèrement incendiaire, que vous preniez à sa rédaction une part active. N'ayant aucun droit légal sur vous, je ne puis que constater votre entière liberté à ce sujet. Mais, tant que je serai le maître ici, Kultow n'abritera jamais de révolutionnaires, -- et surtout des révolutionnaires en jupon, les pires qui existent. Vous voudrez bien vous organiser pour trouver, avant la fin du mois, et hors de mes domaines, un autre toit où vous pourrez élaborer en paix le programme des sociétés futures.

Elle l'écoutait sans faire un mouvement, comme médusée. Ses longues et molles paupières cachaient son regard, mais les cils battaient fébrilement, et, sur la revue qu'elle avait prise des mains de Serge, ses doigts se crispaient, froissant la couverture étrange.

Aux derniers mots du prince, elle laissa échapper une sorte de gémissement:

-- Vous me chassez!

Elle glissa à genoux, en levant vers Serge ses yeux à demi découverts qui suppliaient.

-- Serge, par pitié... Pardonnez-moi ces folles idées, cette sympathie déjà évanouie pour des doctrines que vous réprouvez! Jamais vous ne les retrouverez en moi! Ce sont des divagations de cerveau en délire, auxquelles, pauvre isolée, j'ai pu me laisser prendre un instant... Serge, pardonnez-moi! Ne me chassez pas de votre demeure, de votre présence. Ma vie est ici, dans l'ombre de celui que l'humble Varvara vénère comme un dieu, et qu'elle voudrait servir à genoux!

Elle parlait d'une voix basse et tremblante, en courbant la tête et en joignant les mains.

-- Je n'ai vraiment que faire d'un aussi ardent dévouement! dit la voix mordante de Serge. Vous pourrez trouver à l'employer plus utilement ailleurs, Varvara Petrowna... pour la cause de la révolution, par exemple. Vraiment, qui se serait douté que vous cachiez de telles flammes sous une aussi paisible apparence! Je ne parle pas pour moi, naturellement, car depuis longtemps je vous avais devinée. Les yeux baissés ne m'ont jamais trompé.

Varvara leva la tête, et cette fois, les prunelles jaunes apparurent tout entières, étincelèrent sous l'ombre légère des cils pâles.

-- Vous savez alors que, si vous m'aviez choisie, vous auriez trouvé en moi l'esclave de vos rêves, dont vous auriez possédé l'âme tout entière, et qui ne vous aurait pas disputé une bribe de sa conscience, elle!

Un regard d'indicible mépris tomba sur elle.

-- Une âme d'esclave? Avec de l'or, j'en achèterais. Mais une belle âme pure et intrépide, que l'attrait du luxe et de la vanité ne peut réduire, qui résiste à la force toute-puissante et préférerait mourir que de céder à ce que sa conscience réprouve, voilà ce que j'admire, ce que je respecte, ce que je vénère au-dessus de tout.

Varvara se releva brusquement, le visage blêmi.

-- Cette âme-là ne vous aime pas, Serge Ormanoff! dit-elle d'une voix rauque.

Le front de Serge eut une imperceptible contraction.

-- Qu'en savez-vous? riposta-t-il d'un ton hautain. Mais, du reste, cela vous importe peu, j'imagine? Vous vous êtes égarée là dans des sentiers qui nous éloignent de notre sujet, -- c'est-à-dire de votre départ. Réflexion faite, je crois que vous pourriez être prête à quitter Kultow dans huit jours. Vous trouverez bien un couvent pour vous recevoir provisoirement, -- à moins que quelque soeur en révolution ne vous offre l'abri de son toit.

Un sursaut secoua Varvara. Sur son teint blanc, une pâleur livide s'étendit, gagnant jusqu'aux lèvres. Lentement, les paupières s'abaissèrent sur les yeux où venait de passer une lueur étrange, -- désespoir, -- fureur ou haine, tout cela ensemble peut-être.

-- Je partirai avant, Serge Vladimirowitch, dit-elle d'un ton calme.

Elle se détourna, gagna la porte... mais, au moment de l'ouvrir, elle se détourna de nouveau...

-- Vous êtes vaincu cette fois, prince Ormanoff!

Elle sortit sur ces mots, jetés d'un ton d'ironie mauvaise qui fit tressaillir Serge.

-- Vaincu! vaincu!... et par une enfant! murmura-t-il en retombant sur son fauteuil. Un Ormanoff!... Elle l'a deviné, cette vipère! Ah! mes aïeux doivent s'agiter dans leurs tombes, devant la lâcheté de leur descendant! C'est son âme qui m'attire, qui m'émeut jusqu'au fond du coeur! et je la martyrise! En ce moment, elle pleure sans doute, elle souffre... Et un mot de moi -- ce que je brûle de lui dire -- sécherait les larmes de ces yeux admirables que j'aime plus que tout, parce qu'ils reflètent son âme. Je la verrais sourire peut-être! -- non du sourire contraint et timide qu'elle a toujours devant moi, mais du sourire de la femme confiante et aimée...

Il se leva si brusquement que son lourd fauteuil tomba à terre, réveillant en sursaut Fricka et Ali.

-- Je divague! Elle me fait perdre la tête!... Stépanek!... Ramasse ce fauteuil et préviens qu'on me serve à dîner ici, ce soir.

Il ouvrit la porte, s'engagea dans un escalier couvert d'un épais tapis et gagna la bibliothèque, où il s'absorba dans l'examen des vieilles paperasses.

XIV

La tempête de neige avait cessé le lendemain, et le ciel était si pur, le soleil si doux que Lise se décida vers dix heures à faire une courte promenade dans le parc, pour remettre un peu son visage défait par une nuit d'insomnie.

Sacha ayant une bronchite, elle ne pouvait demander sa compagnie. Et d'ailleurs, aujourd'hui, elle préférait être seule. Une lourde tristesse pesait sur son coeur. La scène de la veille l'avait bouleversée profondément, et d'autant plus que l'attitude du prince Ormanoff, depuis quelque temps, avait pu lui donner un très léger espoir de le voir s'adoucir quelque peu. Rien n'était changé: il était toujours l'implacable despote qui prétendait annihiler en elle toute liberté morale; il était toujours l'être sans pitié et sans justice qui se jouait de la souffrance d'une jeune femme sans défense, le maître ombrageux qui ne craignait pas de s'attaquer au souvenir d'un mort.

Qu'allait-il faire aujourd'hui? Comment punirait-il l'enfant audacieuse qui avait osé, hier, lui lancer au visage de telles paroles?

En se les rappelant, Lise se demandait comment elle avait pu les prononcer... et comment surtout il ne l'en avait pas châtiée sur l'heure.

Elle ne perdrait rien pour attendre. Mais après tout, un peu plus, un peu moins de souffrance!... La douleur silencieuse serait le lot de son existence, près du tyran au coeur impitoyable qui la tiendrait en son pouvoir jusqu'au jour où Dieu la délivrerait par la mort.

Elle marchait lentement, les yeux fixés droit devant elle, l'esprit tout occupé de ses tristes pensées. Un bruit de pas derrière elle lui fit pourtant tourner la tête. C'était Varvara enveloppée dans sa pelisse fourrée.

-- Vous vous promenez, princesse? dit-elle en serrant la main que lui tendait la jeune femme. Moi, je vais voir une pauvre famille misérable, tout près d'ici.

-- Vous vous occupez des pauvres?

-- Un peu, oui, autant que me le permettent mes faibles moyens.

-- Je voudrais bien le faire aussi! dit Lise avec un soupir. Mais je crois bien inutile d'y songer.

-- Oh! certainement! le prince Ormanoff ne vous le permettrait jamais. Il ne se soucie guère des malheureux, du reste... Ceux que je vais visiter ont été jetés dans la misère par ses ordres, pour une peccadille.

Le coeur de Lise eut un sursaut d'indignation. Ah! comme elle le connaissait bien là!

Lentement, Varvara se remettait en marche, et elle la suivait, écoutant la voix apitoyée qui disait avec une pathétique émotion les souffrances de ces pauvres gens...

-- Mais je vais trop loin! dit-elle tout à coup. Il faut que je retourne...

-- Ne voulez-vous pas venir jusque chez ces malheureux? C'est si près maintenant! Et ce serait une telle consolation pour eux!

Lise hésita un instant... Mais, après tout, pourquoi pas? Elle essaierait ainsi de réparer quelque peu, par sa compassion, la dureté du prince Ormanoff.

Elle suivit donc Varvara, cette fois hors du parc. Mlle Dougloff marchait d'un pas sûr, en personne qui connaît son but.

Tout à coup, un hurlement retentit.

Lise s'arrêta brusquement.

-- Qu'est-ce que cela?

-- Les loups, dit tranquillement Varvara.

-- Les loups! balbutia Lise en pâlissant d'effroi.

-- La tempête les avait confinés dans la forêt; ils sortent aujourd'hui et se rapprochent des lieux habités pour trouver une proie. Mais ne vous tourmentez pas, nous avons le temps d'atteindre une isba toute proche.

Rassurée par ce calme, Lise suivit sa compagne, qui marchait hâtivement. En quelques minutes elles arrivaient à une isba de minable apparence.

-- Elle est déserte, mais nous pourrons nous y enfermer, dit Varvara.

Au même moment, des hurlements se firent entendre, tout près cette fois.

Lise et Varvara s'élancèrent à l'intérieur et refermèrent soigneusement la porte.

-- Les voilà! dit Mlle Dougloff, qui s'était approchée de l'étroite petite fenêtre.

Lise s'avança à son tour et réprima un cri de terreur. Il y avait là sept ou huit loups de forte taille, qui dardaient leurs yeux jaunes sur cette demeure où se cachait la proie convoitée.

-- Oh! Varvara, comment allons-nous faire?

-- Mais simplement attendre qu'on vienne nous délivrer. S'il n'y avait que moi, ce pourrait être plus long, car Varvara Dougloff est un personnage de si petite importance qu'on ne s'apercevrait pas très vite de son absence. Mais il n'en est pas de même de la précieuse petite princesse dont la mort jetterait dans le désespoir ce pauvre Serge... Pourquoi me regardez-vous comme cela? Ignorez-vous qu'il vous aime comme un fou?

-- Vous divaguez, je pense, Varvara? balbutia la jeune femme.

Un léger ricanement s'échappa des lèvres de Varvara.

-- Ah! pauvre innocente! Je le connais, moi, voyez-vous. A force d'hypnotiser mon regard et ma pensée sur lui, je sais discerner toutes les impressions sur cette physionomie qui est pour les autres une énigme. J'y ai lu son secret dès le jour de votre arrivée à Cannes... et j'avais prévu d'avance quel serait le vaincu dans la lutte soutenue entre son orgueil et son coeur. Je le connais, vous dis-je! Un jour, je l'ai vu ramasser une fleur tombée de votre ceinture, la porter à ses lèvres, puis la jeter au loin avec colère. Vous comprenez, Serge Ormanoff obligé de s'incliner devant une femme, devant une enfant de seize ans qui lui a tenu tête, c'est dur, et la résistance est terrible... Mais la victoire n'en aurait été que plus enivrante, n'est-ce pas, princesse?

Lise, les yeux un peu dilatés par la stupéfaction, l'écoutait, interdite et troublée par l'étrange regard qui l'enveloppait. Au dehors, les loups hurlaient...

-- ... Et, pendant ce temps, un autre coeur endurait tous les tourments. Il y a treize ans, une fillette arrivait avec sa mère à Kultow, et était présentée au prince Ormanoff, un tout jeune homme alors, mais aussi orgueilleux, impénétrable et dédaigneux qu'aujourd'hui. Un regard empreint de la plus indifférente froideur tomba sur l'enfant... Et pourtant, ces yeux, qui avaient la teinte changeante et mystérieuse de nos lacs du Nord, ces yeux fascinants par leur froideur même enchaînèrent à jamais Varvara Dougloff. Au fond de son coeur, elle dressa un autel à celui qui ne daigna jamais s'apercevoir de ce culte silencieux. Le jour où il épousa Olga Serkine, elle pensa sérieusement à se donner la mort. Pourtant elle continua à vivre, trouvant malgré tout une âpre jouissance à le contempler, à entendre sa voix, à suivre de loin le sillage de son existence. Mais elle détestait Olga, naturellement... Et, un jour, une occasion favorable se présentant, elle "aida" l'accident qui coûta la vie à la femme et au fils de Serge Ormanoff.

Lise eut un cri d'horreur, en reculant brusquement.

-- Varvara!... Quelle épouvantable histoire me racontez-vous là? bégaya-t-elle.

Une lueur satanique brilla dans les yeux de Varvara.

-- Oh! c'est une histoire vraie! La pauvre dédaignée espérait que, peut-être, son cousin, veuf, s'aviserait de s'apercevoir qu'une créature était là, près de lui, qui ne demandait qu'à prendre la chaîne dont son despotisme avait chargé sa première femme, et qui, mieux encore que celle-ci, lui aurait livré son âme tout entière pour qu'il la pétrît, qu'il la transformât selon sa volonté. Hélas! il vous vit!... Et, cette fois, ce n'était pas Olga, cette créature insignifiante qui n'avait pour elle que sa beauté, mais qui n'était qu'une pâte molle, une jolie statue sans intelligence que Serge n'avait jamais réellement aimée. Vous étiez une âme, vous, et c'est votre âme qui l'a vaincu. Par votre résistance à ses volontés, vous avez conquis l'amour de ce coeur orgueilleux. Triomphez donc, princesse!... Hâtez-vous de savourer ce secret que je vous livre, car la méprisée va se venger.

Un frisson de terreur secoua Lise. Une atroce expression de haine se lisait sur la physionomie de Varvara, convulsée par la passion... Et elle était seule avec cette femme, plus forte qu'elle certainement, malgré sa petite taille...

-- ... Je veux me venger de Serge, qui m'a chassée hier, et de vous que je hais. Il y aura tout à l'heure une criminelle de plus dans la famille... Qu'est-ce que vous dites de la manière dont votre belle-mère cherchait à se débarrasser de sa cousine? Cela vous a fait plaisir de connaître ce petit secret, n'est-ce pas? Je le pensais bien, c'est pourquoi j'ai engagé Ivan Borgueff, que j'avais entendu parler en un de ses moments d'ivrognerie, à vous l'apprendre. Elle était aussi jalouse, Catherine... Mais son moyen ne me plaît pas. Je préfère agir plus franchement. Tout d'abord, j'avais préparé ceci...

Elle sortait de dessous ses vêtements un long poignard.

-- ... Mais les circonstances viennent de me faire trouver mieux. Je vois d'ici les terribles nuits que passera Serge, en se représentant sa Lise bien-aimée déchirée toute vivante par la dent des fauves, en croyant entendre ses appels et ses cris de douleur. Ah! quelle douce chose que la vengeance, princesse!

Elle approchait son visage, hideusement contracté, de celui de la jeune femme qui reculait en frissonnant de terreur sous ce regard semblable à celui des fauves qui hurlaient, dehors, en réclamant leur proie. Déjà, les mains de Varvara saisissaient les siennes, y enfonçaient leurs ongles aigus...

Lise comprit qu'elle était perdue, si un miracle ne la sauvait. A la pensée de la mort atroce qui se préparait, elle se sentit défaillir d'horreur, et du fond de son coeur, un appel éperdu jaillit vers le ciel...

Varvara l'enlaça, l'entraîna vers la porte. Elle essaya de lutter. Mais comme elle l'avait pensé, Mlle Dougloff était douée d'une extrême force nerveuse, décuplée en ce moment par la passion furieuse.

Serrant d'une main contre elle la jeune femme à demi évanouie, Varvara ouvrit rapidement la porte et poussa au dehors sa victime qui tomba sur le sol.

Les fauves, étonnés, eurent un mouvement de recul. Puis ils se ruèrent sur cette proie si inopinément offerte à leurs convoitises...

Plusieurs coups de feu retentirent. Trois loups tombèrent... Les autres s'arrêtèrent... Seul l'un d'eux, plus affamé ou moins peureux que les autres, s'élança sur Lise et saisit le bras de la jeune femme entre ses dents aiguës.

Mais une balle le coucha à terre... Et plusieurs hommes surgissant, le fusil à la main, eurent promptement raison des autres carnassiers, dont deux, seulement blessés, réussirent à s'enfuir.

Un de ces hommes -- c'était le garde forestier naguère châtié par le prince Ormanoff -- s'approcha et se pencha vers la jeune femme.

-- Mais c'est la princesse! dit-il avec stupéfaction.

Il l'enleva entre ses bras et voulut ouvrir la porte. Mais celle-ci était fermée de l'intérieur.

-- Qu'est-ce que ça veut dire?... Piotre, enfonce-moi cela!

Piotre, un hercule, appuya son épaule contre la porte, qui craqua et céda.

Alors, au fond de la petite salle, les hommes aperçurent Varvara, pâle, les yeux étincelants de rage...

-- Sauvée!... Ah! quelle malédiction est sur moi! murmura-t-elle.

D'un geste prompt, elle sortit son poignard, l'enfonça dans sa poitrine et tomba sur le sol.

Quand Piotre se pencha sur elle, ses yeux étaient vitreux et son sang s'échappait à flots.

-- Je crois que c'est fini, par là... Mais, dis donc, Michel, comprends-tu?...

-- Ce n'est pas le moment de chercher à comprendre. La pauvre princesse est blessée au bras et elle ne bouge pas plus que si elle était morte. Je vais vite l'emporter au château. Quant à celle-ci, elle n'a plus besoin de rien. Le maître dira ce qu'on doit en faire. Mais le plus pressé est de soigner la princesse.

Et Michel, avec l'aide d'un de ses compagnons, emporta la jeune femme inanimée, dont le bras, atteint par les crocs du carnassier, saignait abondamment.

Comme ils s'engageaient dans le parc, ils aperçurent le prince Serge qui arrivait d'un pas rapide. A la vue du fardeau porté par ces hommes, il s'élança, et les gardes s'arrêtèrent instinctivement, stupéfaits devant cette physionomie bouleversée.

-- Qu'est-il arrivé? dit-il d'une voix rauque.

-- La princesse allait être dévorée par les loups... Nous sommes arrivés à temps...

Déjà, Serge enlevait entre ses bras la jeune femme. Seul, il l'emporta au château. Il courait presque, comme si ce fardeau n'eût rien pesé pour lui.

Tandis que sur un ordre bref jeté au passage, des domestiques allaient en hâte chercher le docteur Vaguédine, il gagna l'appartement de sa femme et déposa Lise sur une chaise longue. Dâcha, pâle et tremblante, enleva les vêtements fourrés et mit à nu le joli bras blanc atteint par les dents du fauve.

-- Et ses mains, ses pauvres petites mains, qui donc les lui a mises en cet état? balbutia la femme de chambre d'un air navré.

Elle recula tout à coup, tandis que sa physionomie exprimait l'ahurissement le plus complet. Le prince Ormanoff s'agenouillait près de la chaise longue et couvrait de baisers les mains déchirées par les ongles aigus de Varvara.

Jamais Dâcha, ainsi qu'elle le déclara plus tard, n'aurait pu penser que cette physionomie fût susceptible d'exprimer à un tel degré l'angoisse et la douleur.

Le docteur Vaguédine apparut presque aussitôt. Il banda le bras, puis s'occupa de mettre fin à l'évanouissement qui se prolongeait.