Esclave... ou reine?

Chapter 7

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Il y avait en ce moment à Kultow deux hôtes: un diplomate autrichien, fanatique de chasse, et un parent éloigné du prince Ormanoff; le comte Michel Darowsky, capitaine aux gardes à cheval. Pendant le déjeuner, tous deux observèrent que la jeune princesse, à laquelle ils témoignaient une courtoisie empressée et une discrète admiration, avait un teint bien pâle ce matin et un cerne profond autour de ses beaux yeux, plus tristes que jamais. De même, il leur fut impossible de ne pas remarquer la mine sombre du prince Serge, et le pli dur qui barrait son front. La conversation se traînait, malgré les efforts de tous, et en particulier de Lydie qui secouait quelque peu son apathie en l'honneur de son cousin Michel. Le prince dédaignait aujourd'hui de s'y mêler autrement que pour prononcer quelques phrases laconiques, et cela seul suffisait pour jeter un froid sur tous les convives.

-- Il a dû encore tourmenter cette merveilleuse petite princesse! murmura le diplomate à l'oreille du comte Darowsky tout en allumant un cigare, tandis que tous se réunissaient après le déjeuner dans le jardin d'hiver que des glaces sans tain séparaient du grand salon Louis XVI.

-- Probablement! Il est odieux! Une si délicieuse créature, et si jeune, si touchante!... Tenez, regardez-moi cela. Elle nous a pourtant dit l'autre jour, devant lui, que fumer lui était désagréable!

Serge venait d'allumer une cigarette et la présentait à sa femme. Elle esquissa un geste de refus. Mais lui, tranquillement, la mit entre les petites lèvres roses. Et Lise n'osa l'enlever dans la crainte de quelque scène. Chaque fois que cette fantaisie avait pris à Serge, elle avait dû céder, se réservant la résistance pour des motifs plus graves. Mais quelque chose se révoltait toujours au fond d'elle-même lorsqu'elle devait se plier à ce caprice despotique.

Aujourd'hui, il ne prolongea pas son ennui. A peine lui-même avait-il tiré quelques bouffées de sa cigarette qu'il se leva, en disant que l'heure était venue de s'habiller pour le patinage. Aussitôt chacun s'ébranla. Lise et lui sortirent les derniers du salon et montèrent ensemble l'escalier.

Au premier étage, Serge se dirigea vers son appartement. Lise demeura un moment immobile, indécise, le coeur battant. Il lui venait l'idée folle, mais irrésistible, de lui demander encore la grâce de Sacha.

Folle, oui, après la façon dont il l'avait traitée ce matin, après l'attitude qu'il avait eue pendant le repas. Mieux vaudrait supplier ces murs de pierre que cet homme impitoyable.

Et pourtant, pourtant!... Les étranges paroles de Madia bourdonnaient à ses oreilles...

Elle s'élança tout à coup et rejoignit le prince comme il ouvrait la porte de son appartement.

-- Serge, pardonnez-moi!... mais je voudrais vous supplier encore pour Sacha!

Elle ne recula pas devant la lueur irritée du regard, ni devant le geste de colère...

-- Voulez-vous donc me pousser à bout, Lise? Faut-il, pour vous contenter, que je fasse doubler la punition?

-- Serge!... Oh! ne soyez pas cruel! Accordez-moi sa grâce, je vous en prie! Tenez! je vous la demande à genoux!

Elle se laissait glisser à terre, en levant vers lui ses mains jointes et ses grands yeux implorants et douloureux.

Il se baissa vivement, lui prit les mains et la releva.

-- Assez! assez! Lise! Je vous l'accorde... je vous accorde tout! Mais allez-vous-en! Vous me rendez fou!

Repoussant doucement la jeune femme, il entra chez lui, en fermant la porte avec violence.

Elle resta pendant quelques minutes abasourdie, tout autant de sa victoire que des étranges manières de Serge. Puis elle revint bien vite chez elle et fit appeler Sacha pour lui donner l'heureuse nouvelle.

-- Oh! ma tante, vous avez osé!... Ce n'est pas ma tante Olga qui aurait fait cela! Mais jamais je n'aurais cru que mon oncle céderait!... Merci, ma tante Lise, ma jolie tante!

Tout émue de sa reconnaissance, elle l'embrassa et le renvoya. Puis, le coeur plus léger, elle se laissa habiller par Dâcha. Celle-ci la revêtit d'une robe de drap blanc qui découvrait ses petits pieds, et du vêtement de renard blanc qu'elle portait le jour de son mariage. Une toque semblable, ornée d'une aigrette, fut posée sur ses cheveux. Et ce fut en toute vérité que le comte Darowsky put murmurer d'un ton d'enthousiasme contenu, en l'aidant à monter en traîneau:

-- Vous êtes la reine des neiges, princesse!

Au dernier moment, Vassili était venu prévenir que le prince Ormanoff ne pouvait accompagner ses hôtes aujourd'hui. Ce brusque changement d'idées étonna quelque peu, étant donné que c'était lui-même qui avait parlé aujourd'hui de patinage et avait pressé pour qu'on s'habillât.

-- Capricieux comme une jolie femme, notre hôte! dit Michel Darowsky à l'Autrichien, assis dans le même traîneau que lui.

-- Oui, il l'est même pour deux, car je suis bien certain que la princesse Ormanoff n'a pas ce défaut-là.

-- Elle! Oh! c'est une sainte! on le voit dans ses yeux... Une sainte et une martyre, peut-être!

-- Mon cher comte, un conseil: ne laissez pas trop paraître votre chevaleresque admiration. Le prince Ormanoff est ombrageux comme un Oriental.

-- Je ne l'ignore pas. Mais, en vérité, personne ne pourrait s'offenser de l'admiration respectueuse qu'inspire la princesse Lise!

-- On ne sait jamais, avec un homme de cette trempe! Il suffirait qu'une lubie lui traversât l'esprit.

Le lieu choisi était un lac de grande étendue, enchâssé dans des forêts de sapins couvertes de neige. Sur le bord se dressait un chalet du plus pur style norvégien, où des domestiques tenaient à la disposition des hôtes du prince Ormanoff des grogs chauds, du thé et des pâtisseries.

Quand Lise eut chaussé ses patins, le comte Michel lui offrit sa main et tous deux s'élancèrent sur la glace. La jeune princesse, si souple et si légère, patinait à ravir. Pour un instant, elle oubliait sa tristesse et se laissait aller au plaisir de glisser sur cette glace superbe, dans ce décor immaculé qu'éclairaient de pâles rayons de soleil.

Une forme masculine se dressa tout à coup près d'elle.

-- A mon tour de vous servir de cavalier, Lise, dit la voix du prince Ormanoff.

Elle eut un sursaut de surprise et serait tombée si le comte ne l'avait retenue.

-- Serge!... Je croyais que vous ne deviez pas venir!

-- On ne sait jamais, avec moi... Michel, allez donc délivrer cette pauvre Lydie qui n'ose lâcher le piètre patineur qu'est le comte Berkerheim. Ce sera oeuvre de charité.

Le comte Darowsky eut un léger froncement de sourcils. Le ton sardonique de son cousin laissait supposer une intention blessante. Il retint pourtant le mot un peu vif qui lui venait aux lèvres, et, s'inclinant devant Lise, il se dirigea vers l'endroit où évoluaient Mme de Rühlberg et le diplomate autrichien.

Serge prit la main de sa femme, et tous deux s'élancèrent sur la glace. Lise put constater aussitôt qu'il était un incomparable patineur. Entraînée par lui, elle accomplissait de véritables prouesses... Et il l'emmenait loin, très loin, jusqu'à l'extrémité du lac, comme s'il eût souhaité soustraire à tous les yeux la délicieuse reine des neiges.

Elle se sentait très lasse, mais n'osait lui demander de s'arrêter. Pourtant sa vue se brouillait, et tout à coup, un vertige la saisit.

-- Serge!... je tombe!

L'élan était donné, il fallut toute l'adresse du prince pour s'arrêter presque aussitôt. D'un mouvement instinctif, Lise, défaillante, s'appuyait contre sa poitrine, se retenait à son cou... Et, pour la première fois de sa vie, elle était en proie à une hallucination: elle sentait des baisers sur son visage, elle entendait une voix anxieuse qui murmurait: "Lise!... ma Lise!" Pendant quelques secondes elle ressentit une impression de repos, de tranquille et confiant bien-être. Puis, tout se noya dans l'ombre, elle perdit complètement connaissance.

Quand elle revint à elle, elle se trouvait dans le chalet, étendue sur un divan. Vers elle se penchait Mme de Rühlberg, un flacon de sels à la main... Et un peu plus loin le prince Serge se tenait debout, les bras croisés, avec son visage rigide des plus mauvais jours.

-- Là, c'est fini, dit Lydie d'un ton de soulagement. Un verre de thé bien chaud, maintenant, et vous serez tout à fait remise.

-- Vous allez la ramener à Kultow, Lydie. Mais tant que vous ne serez pas parvenue à dompter ces ridicules faiblesses, Lise, vous vous abstiendrez de patinage.

Et, tournant les talons, le prince Ormanoff sortit du chalet.

-- Il est très mécontent! chuchota Mme de Rühlberg. Songez donc, il a été obligé de vous ramener dans ses bras depuis l'extrémité du lac! Si fort qu'il soit, et si peu que vous pesiez, c'était difficile quand même. Puis, pour un homme vigoureux et plein de vie comme lui, il est irritant d'avoir une femme qui se pâme pour un rien et qui gêne toutes les parties.

C'était la première fois que Lydie prononçait de semblables paroles. Elle, si apathique en général, était aujourd'hui visiblement furieuse d'avoir à quitter le patinage.

Le pâle visage de Lise se couvrit de rougeur.

-- Je ne veux gêner personne! dit-elle vivement. Je retournerai seule à Kultow, et désormais, je vous laisserai faire vos parties en paix! Allez, allez, Lydie. Quand je me sentirai un peu moins faible, Thadée m'aidera à gagner le traîneau.

-- Et Serge me fera une scène terrible. Merci bien! J'aime encore mieux me priver du plaisir que je me promettais pour une bonne heure encore. Mais je me demande pourquoi, au lieu de vous renvoyer tout de suite, Serge ne vous laisse pas tranquillement ici. On dirait qu'il a hâte de se débarrasser de vous!

Lise ne répliqua rien et abaissa ses paupières sur ses yeux fatigués. Elle se sentait en ce moment si lasse et si faible qu'il lui semblait voir la mort toute proche. Quelle délivrance! Et personne ne la pleurerait, sauf peut-être Sacha, ses femmes de chambre et la vieille Madia. Le prince Ormanoff serait le premier à se réjouir de cette solution, puisqu'il devait juger impossible maintenant de pétrir à son gré cette jeune rebelle, et qu'il ne pouvait supporter une femme malade -- même lorsqu'elle ne l'était devenue que par sa faute.

XI

Le comte Darowsky quitta Kultow le surlendemain. Lydie avait en vain déployé pour lui toutes ses grâces. Un mariage avec ce parent jeune, riche et distingué lui souriait beaucoup, d'autant mieux qu'il lui aurait permis d'échapper à la lourde tutelle de son frère. Mais Michel n'avait paru rien comprendre. Il avait perdu, quelques années auparavant, une jeune femme très aimée et ne songeait aucunement à la remplacer à son foyer, où sa mère élevait les deux petits enfants qui étaient sa seule consolation.

Lydie n'ignorait aucunement ces détails. Mais elle se persuada -- ou on lui persuada -- que cette indifférence de son cousin était due surtout à la présence de Lise. Près de cette incomparable beauté, les plus jolies femmes ne paraissaient plus rien. De là, une sourde rancune envers la jeune princesse -- rancune qui se manifestait par de petites piques, de petites méchancetés sournoises, des froideurs inexpliquées.

Mme de Rühlberg avait, en outre, un autre motif de ressentiment. Elle s'irritait secrètement de la préférence de sa belle-soeur pour Sacha, et Hermann, jaloux, l'excitait en dessous. Le précepteur, lui aussi, avait pris en grippe Sacha, dont la franchise déplaisait à son âme tortueuse, et le punissait à propos de tout et de rien. Le pauvre enfant, entre sa mère, son frère et Hans Brunner, était loin d'être heureux. Il venait conter ses chagrins à Lise, qui le consolait avec de douces paroles. Elle ne pouvait pas autre chose. Elle-même était l'objet d'une hostilité latente, qu'elle sentait s'épaississant autour d'elle et qui augmentait la tristesse dont saignait son coeur. Il n'était pas jusqu'à l'obséquieuse et sournoise admiration du précepteur qui ne vînt encore augmenter ses ennuis.

Et le seul être qui eût pu délivrer Lise et Sacha de ces persécutions sourdes se renfermait dans une indifférence altière, dans une froideur écrasante, au retour de la chasse à laquelle il consacrait maintenant toutes ses journées, s'y adonnant avec une sorte de passion furieuse -- à tel point, disaient les gardes qui l'accompagnaient, qu'il risquait à tout moment sa vie.

Toujours effacée, toujours silencieuse, Varvara Dougloff glissait comme une ombre dans la princière demeure. Nul ne s'inquiétait de ce qu'elle faisait, comment elle vivait. Lise seule avait voulu essayer de s'intéresser à elle. Mais elle s'était heurtée à une porte close. Varvara gardait jalousement le secret de son âme derrière ses paupières baissées.

Par Lydie, Lise savait qu'elle était la fille d'une cousine des Ormanoff, qui avait épousé malgré leur désapprobation un jeune homme de petite noblesse, lequel l'avait laissée veuve et sans ressources au bout de six ans de mariage. Elle avait végété avec sa fille jusqu'au jour où, apprenant la mort du prince Cyrille, grand-père de Serge, elle était venue solliciter le secours de celui-ci, espérant trouver chez le très jeune homme qu'il était alors un peu moins de dureté que chez l'aïeul. Serge ignorait la compassion, mais il était généreux par nature. La veuve et sa fille avaient obtenu l'autorisation de demeurer à Kultow, -- mais elles avaient fort bien compris qu'elles n'y seraient tolérées qu'à la condition de se faire oublier. C'était de là sans doute que datait l'attitude effacée de Varvara, et son allure d'ombre, glissante et terne.

La mère était morte il y avait maintenant deux ou trois ans, mais Varvara avait continué à mener la même existence silencieuse, suivant Lydie qui elle-même évoluait docilement dans l'orbe du prince Ormanoff, ayant autour d'elle un reflet du luxe qui régnait dans les résidences princières, et ne laissant jamais rien paraître des sentiments qui pouvaient agiter son âme, -- reconnaissance, ou bien aigreur, envie peut-être.

Lise, si bonne et si délicate, pensait qu'elle devait souffrir de cette situation de parasite. Plus d'une fois, elle avait songé qu'à la place de Varvara, jeune et paraissant bien portante, elle aurait préféré travailler pour sauvegarder sa dignité et son indépendance. Que pouvait-elle faire, toujours seule chez elle? A quoi occupait-elle ses longues journées? Lydie, questionnée un jour à ce sujet par sa belle-soeur, avait levé les épaules en répondant:

-- Je vous avoue que je n'en sais rien! Cette pauvre fille est tellement insignifiante!

Lise ne la jugeait pas du tout ainsi. Au fond, elle était obligée de s'avouer que Varvara lui inspirait une sorte d'antipathie instinctive, tout à fait irraisonnée. Mais par le fait même de ce sentiment qu'elle se reprochait, elle se croyait tenue à se montrer meilleure à son égard.

Ce fut guidée par ce motif qu'un jour, ayant appris au déjeuner que Mlle Dougloff était malade, -- il régnait en ce moment à Kultow un vent de grippe, -- Lise se dirigea vers son appartement situé dans une partie éloignée du château.

Elle s'arrêta, indécise, devant une porte entr'ouverte. Une voix sourdement irritée demanda:

-- Est-ce vous enfin, Nadia?

Alors elle poussa la porte et entra en disant:

-- Non, Varvara, c'est moi, Lise.

Dans l'ombre projetée par les lourds rideaux du lit, elle vit se dresser la tête blonde de Varvara.

-- Vous!... vous! dit une voix étouffée.

Lise s'avança jusqu'au lit. Du premier coup d'oeil, elle vit que Varvara était en proie à la fièvre, car elle était fort rouge, et ses yeux, ses étranges yeux jaunes luisaient.

-- Je viens vous voir, Varvara. J'ai su tout à l'heure que vous étiez malade.

-- Ce n'est rien! interrompit brusquement Varvara. Je regrette que vous vous soyez dérangée. Vous risquez que je vous communique cette maladie. Olga avait un tout autre soin de sa santé. Je suppose que si le prince Ormanoff vous savait ici, vous passeriez un mauvais moment. Mais, naturellement, vous ne lui avez pas demandé la permission?

-- Cela me regarde! dit sèchement Lise, blessée par ce bizarre accueil et ce ton ironique.

-- Evidemment! Mais je ne me soucie pas du tout que mon cousin m'accuse de vous avoir retenue ici. Ainsi donc, tout en vous remerciant beaucoup, je vous demanderai de vous retirer. J'ai l'air d'être malhonnête, mais c'est dans votre intérêt, je vous assure, princesse.

Ses paupières étaient retombées sur ses yeux, et elle parlait maintenant d'un ton très doux, un peu chantant.

Lise l'enveloppa d'un regard perplexe... Et ce regard fit ensuite le tour de la chambre, très vaste, bien meublée, mais fort en désordre. Dans une bibliothèque s'alignaient des livres en nombre considérable, et d'autres étaient posés sur une table auprès de la malade, à côté d'une carafe et d'un verre vide.

-- Je crois que vous exagérez, Varvara. Vous n'avez rien de très contagieux... Etes-vous bien soignée, au moins?

-- Bien soignée! Mais je suis abandonnée par cette Nadia, qui perd la tête depuis qu'elle est fiancée au fils d'Ivan Borgueff! Je suis sûre que la coquine a coupé les fils électriques, de telle sorte que j'ai beau sonner, resonner, personne ne bouge. Quand elle se décidera à apparaître, elle me dira que la sonnette était détraquée. En attendant, je n'ai plus une goutte d'eau et la soif me dévore. Mais Varvara Dougloff est si peu de chose! A quoi lui servirait de se plaindre?

-- Mais si, il faut vous plaindre! Je vais en parler à Natacha. En attendant, je vous enverrai Sonia, qui est une très bonne fille, fort adroite et serviable.

Varvara eut un petit plissement de lèvres ironique.

-- Natacha et les autres ne tiennent compte que des observations et des ordres du prince Ormanoff. Tout ce que vous direz sera lettre morte.

Un peu de rougeur monta aux joues de Lise. C'était vrai, elle n'était rien dans cette demeure, où tout gravitait autour de la volonté du maître.

Elle quitta Varvara sous une impression désagréable. Décidément, elle ne lui était pas sympathique! Mais cela n'empêchait pas qu'elle ne lui vînt charitablement en aide.

Après avoir envoyé Sonia porter du thé à la malade, elle fit appeler la femme de charge. Elle put se convaincre aussitôt que Varvara avait deviné juste. Sous la politesse obséquieuse de Natacha, elle se heurta à la tranquille inertie d'une femme qui sait n'avoir aucun compte à rendre en dehors de la seule autorité existante. Pas plus qu'à la défunte princesse, le prince Ormanoff n'avait délégué à sa seconde femme le moindre pouvoir. Dans la demeure conjugale, Lise semblait une invitée -- ou bien encore une plante précieuse que l'on soigne parce que le maître semble y tenir, mais qui n'est considérée par tous qu'au point de vue de son rôle décoratif.

Olga avait pu ne pas souffrir de cette situation, mais il n'en était pas de même de Lise, dont la nature délicate et fière ressentait profondément toutes ces blessures.

Quand Natacha se fut retirée, après avoir dit du bout des lèvres qu'elle allait parler à Nadia, Lise s'habilla et descendit pour faire avec Sacha une promenade en traîneau. Il était maintenant son habituel compagnon. Depuis l'incident du patinage, Lydie s'abstenait souvent de sortir avec sa belle-soeur. Serge, s'absentant quotidiennement, n'en savait rien, et elle était bien certaine que Lise, dont elle devait, bon gré mal gré, reconnaître la discrète bonté, ne lui en parlerait jamais.

Ce jour-là, la tante et le neveu firent prolonger un peu la promenade. Au retour, en descendant du traîneau, ils virent dès l'entrée une animation inaccoutumée... Et Mme de Rühlberg, surgissant tout à coup, leva les bras au ciel.

-- Serge l'a échappé belle! A peine étiez-vous partie qu'on l'a ramené à peu près inanimé, le bras et l'épaule gauche labourés par les griffes d'un ours. Le docteur Vaguédine assure qu'il n'y a rien d'atteint gravement. Il a refusé de se mettre au lit -- un Ormanoff n'arrive à cette extrémité qu'en face de la mort, et encore pas toujours. Il s'est installé dans son cabinet de travail, en défendant que personne vienne le voir... Il paraît qu'il s'en est fallu de rien que l'ours ne l'étouffât. Heureusement il a réussi à lui enfoncer dans le coeur son couteau de chasse.

Une émotion sincère s'emparait de Lise. A défaut d'une affection qu'elle ne pouvait éprouver pour son mari, son âme était trop profondément chrétienne et trop délicatement bonne pour ne pas compatir même à la souffrance de l'homme qui la tenait sous son impitoyable despotisme.

Après avoir demandé à sa belle-soeur quelques détails, elle remonta chez elle. Tandis qu'elle se déshabillait, elle songea avec mélancolie à son étrange situation. D'elle-même, elle ne pouvait se rendre près de son mari blessé et lui offrir ses soins. Il l'obligeait à l'inutilité, réduisant son rôle d'épouse à celui d'un objet de luxe que son caprice du moment ignorait, ou tyrannisait.

Tristement pensive, elle s'attardait dans sa chambre, le front appuyé à la vitre d'une des fenêtres derrière laquelle, entre les doubles châssis, s'épanouissaient des fleurs rares. Mais Dâcha entra tout à coup et l'informa que le prince Ormanoff la faisait demander.

Elle tressaillit légèrement. Etait-il donc plus malade?

Elle se dirigea d'un pas rapide vers son appartement. Dans la grande galerie garnie d'inappréciables oeuvres d'art et de souvenirs de famille qui le précédait, Stépanek, le cosaque, se tenait en permanence. Il ouvrit silencieusement le battant d'une porte et Lise entra dans une pièce encore inconnue d'elle -- une pièce très vaste, tendue d'un admirable cuir de Cordoue, éclairée par des baies garnies de vitraux anciens. Les raffinements du luxe moderne se mêlaient ici à un faste tout oriental, sur lequel de superbes peaux d'ours noirs et blancs venaient jeter une note sauvage. Dans l'atmosphère chaude flottait une étrange senteur faite du parfum préféré du maître de céans, des émanations du cuir de Russie, de l'odeur des fines cigarettes turques, des exhalaisons enivrantes s'échappant des gerbes de fleurs répandues partout.

Serge était assis près de son bureau, et appuyait son front sur sa main. A ses pieds étaient couchés Ali et Fricka, ses lévriers, qui se levèrent, s'élancèrent vers la jeune femme et se mirent à bondit autour d'elle, quêtant des caresses.

Elle les écarta doucement et s'avança vers son mari qui n'avait pas bougé, mais tournait vers elle son regard.

-- Vous n'étiez pas curieuse de venir voir ce que maître Bruin avait fait de moi, Lise? dit-il d'un ton froid, légèrement sarcastique.

-- Votre soeur m'avait dit que vous ne vouliez voir personne, balbutia-t-elle en rougissant sous cette parole qui semblait un reproche.

-- Alors vous vous êtes crue englobée avec les autres dans cette interdiction? Oubliez-vous que vous êtes ma femme et qu'à ce titre vous me devez vos soins?

-- Mais je ne demande pas mieux! dit-elle spontanément. Je suis toute prête, Serge...

-- Merci, l'intention me suffit... Ah! si, tenez, puisque vous êtes là, donnez-moi donc de la quinine. Je sens que la fièvre augmente. Vous en trouverez là, sur ce meuble. Le docteur a tout préparé.

-- Souffrez-vous beaucoup? demanda timidement Lise tout en se dirigeant vers le meuble désigné.

-- Beaucoup, oui. Mais j'ai la force nécessaire pour supporter cela. Les Ormanoff n'ont jamais craint la douleur physique.

Tandis qu'il avalait le médicament préparé par elle, Lise constata que son visage était profondément altéré et que des frémissements de souffrance y passaient. Mais le regard conservait toujours toute son énergie hautaine.

-- Maintenant, asseyez-vous là, dit-il en désignant un siège près de lui. Et racontez-moi pourquoi Lydie ne vous accompagnait pas aujourd'hui.

La jeune femme rougit un peu.

-- Elle n'était pas disposée... Vous savez qu'elle est souvent fatiguée...

-- Pas plus que vous, certainement. Et les promenades font partie du régime qui lui est prescrit. Ces abstentions se renouvellent-elles souvent?

-- Quelquefois... murmura Lise avec embarras. Mais je vous assure que je trouve tout naturel...