Esclave... ou reine?

Chapter 6

Chapter 63,772 wordsPublic domain

-- C'est bien, j'aviserai, dit-il d'un ton laconique.

Ce même jour, vers deux heures, Dâcha entra toute joyeuse chez sa maîtresse. Le prince faisait prévenir sa femme qu'elle eût à s'habiller promptement pour faire avec lui une promenade en traîneau.

Cette nouvelle stupéfia Lise, sans lui causer aucun plaisir. Sans doute, son tyran imaginait quelque nouveau genre de persécution. Puis, dans l'état de fatigue où elle se trouvait, elle ne désirait que le repos.

Pourtant elle se laissa habiller et envelopper de fourrures, puis elle descendit pour rejoindre le prince, qui l'attendait dans le jardin d'hiver. Son coeur battait à grands coups précipités, à l'idée de se retrouver en face de lui, et elle dut faire appel à toute son énergie pour réprimer l'étourdissement qui la saisissait en pénétrant dans la serre superbe qui était une des merveilles de Kultow.

Il se leva à son entrée. Et comme l'angoisse obscurcissait ses yeux, elle ne vit pas l'expression étrange -- mélange de douleur et de colère -- qui traversait le regard de Serge, ni la pâleur qui couvrait son visage, ni le geste ébauché pour tendre les bras vers elle...

Elle ne vit, quelques secondes plus tard, qu'un homme très froid, qui lui présentait son bras, sans la regarder, en disant d'un ton calme et bref:

-- Appuyez-vous sur moi, Lise, si vous vous sentez un peu faible.

Il la conduisait jusqu'au traîneau, l'y installa en la couvrant de fourrures et s'assit près d'elle. Puis l'équipage s'éloigna dans les allées neigeuses du parc, sous les rayons du soleil pâle qui éclairait le délicat visage émacié par la réclusion, et surtout par la souffrance morale.

Lise se sentait revivre en aspirant l'air froid et sec. Un peu de rose venait à ses joues trop blanches. Le prince ne parlait pas, sauf pour lui demander de temps à autre si elle n'avait pas froid, ou si elle ne se sentait pas fatiguée. Seulement, lorsque les fourrures glissaient un peu, il les ramenait avec soin autour d'elle.

Mais au retour, en descendant du traîneau, elle eut un vertige et serait tombée si les bras de Serge n'avaient été là pour la recevoir.

-- Vite, le médecin! dit-il aux domestiques accourus au son des clochettes du traîneau.

Mais elle se redressait déjà.

-- Ce n'est rien... un simple étourdissement. Le médecin est tout à fait inutile, murmura-t-elle.

Les bras qui la retenaient s'écartèrent, mais Serge garda sa main dans la sienne, et la conduisit jusqu'à son appartement où il la remit aux soins de Dâcha, en enjoignant à celle-ci de servir immédiatement à la jeune princesse du thé très chaud.

-- Désormais, vous descendrez pour les repas, ajouta-t-il en s'adressant à Lise. Mais aujourd'hui, en raison de ce malaise, vous pourrez demeurer encore chez vous.

Son ton glacé enlevait à ses actes et à ses paroles toute apparence de sollicitude. La compassion était certainement étrangère à ce changement de régime. Lise pensa qu'il craignait de voir sa victime lui échapper trop tôt, et se décidait pour ce motif à la soigner quelque peu.

Le lendemain, elle s'assit à table en face de son mari, dans la salle à manger aux proportions énormes, et où, sur des dressoirs d'ébène, s'étalaient d'incomparables pièces d'orfèvrerie. Il y avait là, outre la baronne, Varvara et les deux petits garçons, le précepteur de ceux-ci, un jeune Allemand à la barbe roussâtre et aux yeux fuyants, le docteur Vaguédine et le bibliothécaire de Kultow, un gros petite homme chauve qui semblait perpétuellement dans les nuages, sauf lorsqu'il s'agissait de causer livres et littérature. Alors, son regard terne s'animait, sa langue, qui paraissait généralement embarrassée, se déliait comme par miracle, et il donnait fort bien la réplique au lettré très fin qu'était le prince Ormanoff.

Le docteur Vaguédine et Hans Brenner, le précepteur, tous deux fort instruits, se mêlaient à la conversation, à laquelle aucune des trois femmes présentes n'aurait osé prendre part. Le prince Serge n'admettait pas qu'une intelligence féminine, sur laquelle il avait quelque droit, s'ingérât dans des questions de ce genre.

Cet ostracisme ne gênait pas Mme de Rühlberg, dont la médiocrité intellectuelle était faite pour réjouir son frère. Varvara, elle, demeurait fidèle à son habitude de tenir les paupières à demi closes, de telle sorte qu'on ignorait toujours ce qui se passait en elle. Mais Lise s'intéressait extrêmement à ces conversations. Sa vive intelligence, dont la culture avait été fort avancée par les soins du bon M. Babille, était capable d'apprécier de tels entretiens. Et elle y prenait un goût d'autant plus vif qu'elle était privée maintenant de toute nourriture intellectuelle.

Cet intérêt se lisait clairement dans ses grands yeux si expressifs. Un soir, où la conversation s'était poursuivie au salon, le docteur Vaguédine lui dit en souriant:

-- Ces graves sujets ne paraissent pas vous ennuyer, princesse?

-- Oh! pas du tout! J'y prends, au contraire, grand plaisir! répondit-elle sincèrement.

Un regard étincelant et irrité se dirigea vers elle. Le docteur se mordit les lèvres en se traitant secrètement de maladroit. Qu'avait-il besoin de faire remarquer cela devant le prince Ormanoff! Pourvu qu'il n'occasionnât pas de ce chef des ennuis nouveaux à cette pauvre petite princesse, coupable de prendre intérêt à une conversation intelligente, au lieu de bâiller discrètement derrière son mouchoir, comme la défunte princesse Olga, ou de somnoler comme Mme de Rühlberg!

Mais si le prince Serge était mécontent, il ne fit pas du moins éprouver les effets de cette contrariété à sa femme. Du reste, elle le voyait fort peu. Il était continuellement en chasse, soit seul, soit avec des hôtes qui venaient passer pour ce motif quelques jours à Kultow. Le soir seulement, tous se trouvaient réunis. Lise remplissait alors son rôle de maîtresse de maison avec une grâce exquise et une dignité à la fois souriante et grave que les invités du prince Ormanoff célébraient autant que sa beauté.

C'était maintenant presque toujours Mme de Rühlberg qui accompagnait sa belle-soeur dans ses promenades en traîneau ou à pied à travers le parc. Serge en avait exprimé le désir à Lydie, qui s'était inclinée aussitôt comme devant toutes les volontés de son frère. Celle-ci, du reste, ne lui paraissait pas désagréable. Lise était une compagne charmante, et la baronne avait une nature trop molle, trop insouciante, pour garder longtemps rancune à la jeune femme dont la révolte avait provoqué le départ de Cannes.

Quand elles s'en allaient à pied, Hermann et Sacha, les deux fils de Lydie, les accompagnaient, et fort souvent aussi les grands lévriers du prince, deux bêtes magnifiques qui s'étaient prises d'ardente affection pour Lise. Le babillage de Sacha distrayait la jeune femme beaucoup mieux que la conversation frivole et vide de Lydie. Parfois la tante et le neveu entreprenaient une partie de balle, et, dans ces moments-là, Lise se sentait encore très enfant, elle se reprenait à la vie.

Sa santé s'améliorait. Les lassitudes et les faiblesses se faisaient beaucoup plus rares, l'appétit revenait un peu. Mais le beau visage restait pâle, le cerne diminuait à peine autour des yeux noirs où, presque constamment, demeurait une sereine mélancolie.

Lise souffrait toujours. Elle soufrait du manque d'occupations, car elle n'avait à sa disposition que la broderie, qui la fatiguait très vite, et la musique, dont le docteur Vaguédine lui avait prescrit de ne pas abuser, plus quelques lectures insignifiantes et frivoles tirées de la bibliothèque de la défunte princesse et seules permises par Serge. Elle souffrait de sa situation étrange, du glacial despotisme de son mari, de l'absence d'affection, de la privation de toutes nouvelles de ceux qu'elle aimait, -- car si des lettres étaient arrivées de Péroulac, elle n'en avait jamais eu connaissance.

Elle souffrait surtout du manque de secours religieux. Le prince n'était plus revenu sur la question qui avait amené l'exil de Lise. Il trouvait évidemment plus simple, au lieu de continuer la lutte avec une enfant rebelle, de laisser agir le temps en privant la jeune femme des pratiques de cette religion pour laquelle elle avait refusé d'embrasser la sienne. Sans doute espérait-il que la lassitude se ferait sentir, ou que la tiédeur préparerait les voies à l'indifférence. Alors, elle serait à sa discrétion, il pétrirait à son gré cette jeune âme autrefois intransigeante.

Mais Lise savait qu'elle n'était pas seule, que la force divine la soutiendrait dans cette lutte et lui donnerait le courage de résister victorieusement à l'implacable domination de Serge Ormanoff.

Même en l'absence du prince, la jeune femme sentait toujours peser lourdement ce despotisme, non seulement sur elle, mais encore sur tous les êtres qui peuplaient la demeure seigneuriale. Chez les Ormanoff, c'était une tradition de se faire craindre. Les punitions corporelles existaient même encore quelque peu à Kultow. L'autorité fermait les yeux, et les intéressés se gardaient de se plaindre, car, si le prince Serge aimait parfois les arguments frappants, il était par contre d'une extrême générosité et répandait sans compter l'or autour de lui, avec une sorte d'insouciance où semblait entrer beaucoup de mépris.

Pourtant, ce maître exigeant et altier s'était attiré des dévouements passionnés. Outre Vassili et Stépanek, le cosaque du prince, qui se partageaient ses faveurs, il y avait à Kultow une créature qui baisait la trace de ses pas. C'était Madia, la vieille "niania", qui avait soigné le petit seigneur enfant, et qui vivait maintenant dans un coin du vieux château, heureuse pour bien des jours lorsque, rencontrant le prince dans les corridors, elle pouvait lui baiser la main et entendre sa voix brève lui dire:

-- Bonjour, Madia. Comment vas-tu?

Lise connaissait maintenant cette femme, que Mme de Rühlberg lui avait présentée un jour. C'était une grande vieille osseuse, au teint jaune et aux yeux perçants. Elle s'était inclinée sur la main de Lise en murmurant:

-- Que Dieu vous rende heureuse, ma belle princesse!

Depuis, quand la jeune femme rencontrait Madia, elle était toujours frappée de l'expression compatissante et douce de son regard, et du sourire qui entr'ouvrait sa bouche édentée.

X

-- Ma tante, voulez-vous me permettre d'aller avec vous?

C'était Sacha qui adressait cette demande à Lise, en la rencontrant dans un corridor du château, toute prête pour faire une courte promenade dans le parc.

Elle répondit affirmativement, et bientôt tante et neveu s'engagèrent dans une allée.

Sacha bavardait. Il racontait qu'Ivan Borgueff, le sommelier, avait bu plus que de raison hier soir et qu'il disait toutes sortes de choses étranges. Lui, Sacha, avait entendu par hasard.

-- Il racontait qu'il savait un secret qui pourrait faire jeter en prison une parente du prince Ormanoff. Mais celui-ci lui avait ordonné de se taire, et il obéissait. Pourtant, il savait très bien qui avait disjoint les marches de la vieille tour, pour que la jolie comtesse fît une chute terrible. Je suis resté un moment pour tâcher de savoir de qui il voulait parler. Mais il ne prononçait pas de nom... C'est égal, si mon oncle apprend cela, je crois qu'Ivan ne sera pas long à déguerpir!

Tour en causant, ils avaient fait une bonne petite traite. Lise dit tout à coup:

-- C'est assez! il est temps de retourner. Nous sommes même allés trop loin, Sacha, car votre oncle nous avait bien défendu de nous éloigner, à cause des loups qui commencent à se rapprocher.

Ils rebroussèrent chemin. Devant eux, venant en sens inverse, s'avançait un homme portant la tenue des gardes forestiers du prince Ormanoff. Lorsqu'il fut à quelques pas de la princesse et de Sacha, il enleva son bonnet de fourrure.

-- Qu'avez-vous? s'exclama Lise.

Le visage de l'homme était traversé de lignes rouges et gonflées et ses paupières meurtries semblaient avoir peine à se soulever.

-- Ce n'est rien, Altesse. J'ai effrayé sans le vouloir le cheval du prince, qui a failli le désarçonner. Alors j'ai reçu quelques coups de cravache...

-- Oh! pauvre homme! murmura Lise avec un geste d'horreur.

Dans les yeux bleus du garde, il y avait une résignation paisible, mais un pli amer et douloureux se dessinait au coin de ses lèvres.

-- C'est dur tout de même, pour si peu, murmura-t-il.

-- Cela vous fait beaucoup souffrir? demanda Lise en l'enveloppant de son doux regard compatissant.

-- Assez, oui, Altesse. Mais je rentre tout de suite, ma femme va me mettre quelque chose dessus et ce sera vite fini.

-- Est-ce que vous avez des enfants?.... Deux?... Si je le pouvais, j'irais les voir. J'aime beaucoup les enfants. J'essaierai, un de ces jours, si vous ne demeurez pas trop loin.

-- Non, ce n'est pas très loin. Merci, Altesse, dit-il d'un ton ému.

Il s'éloigna et Lise se remit en marche. Une indignation douloureuse gonflait son coeur; Elle aurait voulu pouvoir, tout au moins, réparer quelque peu les impitoyables procédés de ce maître cruel. Mais elle n'était pas libre, elle n'avait pas d'argent à sa disposition, et, si elle voulait se rendre un jour chez ces pauvres gens, il lui faudrait demander une permission qui serait certainement refusée.

-- Voilà mon oncle! dit tout à coup Sacha.

Lise eut un léger tressaillement. Il lui était affreusement pénible de le voir, tandis qu'elle était encore sous le coup de cette émotion indignée qu'elle ne pouvait lui exprimer.

Il s'avançait rapidement. Sans doute venait-il de descendre de cheval, car il avait encore sa cravache à la main. Du premier coup d'oeil, Lise et Sacha virent que sa physionomie était à l'orage. Et le petit garçon murmura craintivement:

-- Surtout, il ne faut rien dire, ma tante! Nous serions battus aussi!

-- Ne vous avais-je pas défendu de vous éloigner ainsi, Lise? fit froidement Serge en s'arrêtant près de sa femme.

-- C'est vrai, Serge, j'ai eu tort. Nous l'avons fait sans y penser, je vous assure.

-- Et que faisiez-vous arrêtée près de cet homme?

Les lèvres de Lise tremblèrent un peu.

-- Je lui demandais ce qu'il avait au visage... Et il m'a dit... Oh! Serge!

Ses beaux yeux pleins de reproche et de tristesse se levaient vers lui. Et ils étaient si limpides qu'on pouvait y lire aussi toute l'horreur qui remplissait l'âme de Lise pour cet acte cruel.

Un éclair passa dans le regard de Serge.

-- Je vous interdis de vous mêler de cela! dit-il durement. Je châtie qui il me plaît et comme il me plaît, sans permettre à quiconque de me blâmer. De plus, je ne souffrirai pas que vous témoigniez à ces gens de la sympathie ou de la pitié! C'est là encore une preuve de cette sensiblerie dont vous me semblez largement pourvue.... Va-t'en, Sacha... Non, attends. C'est toi, paraît-il, qui as cassé hier l'orchidée jaune, dans le jardin d'hiver?

L'enfant devint pourpre et baissa la tête en murmurant:

-- Oui, mon oncle.

-- Mais c'est surtout ma faute, dit vivement Lise. J'avais manqué tomber, je me suis retenue à lui, qui a perdu à son tour l'équilibre et est tombé sur la fleur. Ne vous a-t-on pas raconté cela ainsi, Serge?

-- Certainement. Mais il a toujours été interdit à Hermann et à Sacha d'entrer dans le jardin d'hiver...

-- Il venait m'apporter mon mouchoir, que j'avais perdu dans le salon. Je l'ai gardé près de moi un petit moment, sans y penser, vraiment!

Il riposta d'un ton de froide ironie:

-- De tout cela, il résulterait en bonne justice que vous aussi méritez une punition. Je vous en fais grâce cependant, Sacha l'aura à votre place... Rentre, Sacha, et préviens Yégor qu'il ait à te donner, ce soir, vingt coups de verge.

Sacha pâlit; mais, inclinant la tête, il s'éloigna sans protester.

Une exclamation d'effroi indigné avait jailli des lèvres de Lise:

-- Serge, vous ne ferez pas cela!... Ce serait trop injuste!... et trop cruel!

-- Vous n'avez pas à juger mes actes, dit-il froidement. Je ne vous le permettrai jamais, Lise.

En un mouvement presque inconscient, elle posa ses mains frémissantes sur le bras de son mari.

-- Serge, ne faites pas cela! L'enfant est nerveux et délicat!... Et c'est ma faute, je vous le répète! Punissez-moi à sa place... Faites-moi châtier si vous le voulez. Je ne crains pas la souffrance... mais je ne puis supporter voir souffrir autrui!

Une supplication ardente s'échappait de ses yeux pleins de larmes. D'un geste presque violent, Serge secoua son bras pour en détacher les petits doigts crispés.

-- Assez, Lise! Votre sensibilité est insupportable, il est bon qu'elle soit battue en brèche, je m'en aperçois. Rentrez maintenant... et n'oubliez pas que nous avons une partie de patinage cet après-midi.

Il s'éloigna dans une allée transversale. Aux oreilles de Lise parvint le sifflement de sa cravache frappant les branches dénudées des arbustes. Sans doute avait-il bonne envie d'infliger le même traitement à la jeune femme qui se permettait de le blâmer.

Elle revint machinalement vers le château. Son âme si douce se soulevait de colère et d'indignation, en même temps que de chagrin. Pauvre petit Sacha, un peu étourdi peut-être, mais si bon et si franc! Déjà, sa mère montrait ouvertement sa préférence pour Hermann, si lourd pourtant, si peu intelligent, mais sournois et flatteur. Il ne manquerait plus maintenant que son oncle, lui aussi, le prît en grippe!

Serait-ce parce que Lise lui témoignait de l'affection, et imaginait-il de la faire souffrir en tourmentant cet enfant!

Quel être odieux était donc ce prince Ormanoff?

Quand elle eut retiré ses vêtements de sortie, elle se dirigea vers l'étage supérieur. Dâcha lui avait appris que Madia était malade, et elle voulait aller la visiter. Ce devoir de charité la forcerait d'ailleurs à faire trêve à ses pénibles préoccupations et à l'angoisse que lui donnait la pensée du châtiment injuste préparé à Sacha.

-- Que vous êtes bonne de venir me voir, ma douce princesse! dit la vieille niania en lui baisant les mains. Mais vous êtes bien pâle... et vous semblez triste. On dirait que vous avez pleuré.

La jeune femme ne répondit pas et essaya de sourire. Mais Madia hocha la tête.

-- Non, vous ne pouvez pas... La princesse Olga souriait toujours, elle, devant "lui". Mais elle a pleuré quelquefois quand elle était seule. Pas très souvent, pourtant... Ce fut surtout après la naissance du petit Volodia. Elle aurait voulu s'occuper de lui comme font les autres mères. Mais chez les Ormanoff, l'enfant, quand c'est un fils, est soustrait aussitôt à l'influence maternelle. Elle avait la permission de le voir seulement une fois par jour. Quand il était malade, elle ne pouvait pas le soigner. Heureusement, sa nature n'était pas très sensible. Mais elle souffrait un peu quand même, car elle aimait bien son petit enfant, -- pas au point, pourtant, de résister à son mari, car, lui, elle l'aimait plus que tout.

-- Elle le craignait surtout, je pense! murmura amèrement Lise.

Aimer cet implacable tyran, ce coeur de marbre? Qui donc en aurait été capable?

-- Oh! oui, elle le craignait! Cependant, il était bon pour elle... Pourquoi me regardez-vous comme cela, Altesse? Il était bon, je vous assure, et la princesse Olga n'a pas souffert comme vous pourriez le croire. Sa nature passive s'accommodait très bien de la soumission passive et du genre d'affection que lui accordait son mari. Elle n'aurait pas entrepris la moindre chose de son propre chef, elle cherchait toujours dans ses yeux une approbation. C'était un bon ménage, Altesse.

Pourquoi donc cette vieille femme lui racontait-elle tout cela? Qu'avait-elle besoin de savoir que la première femme avait été une parfaite esclave? Elle, Lise, n'avait aucune velléité de l'imiter! Elle était toujours prête pour la soumission due à l'époux, mais en conservant sa dignité de femme et sa liberté de conscience tout entière.

-- Je vais vous dire au revoir, Madia. Il est temps que je m'habille pour le déjeuner.

-- Oui, allez, ma princesse. Me voilà contente pour la journée, rien que de vous avoir vue. C'est du ciel que vous avez dans les yeux, ma belle princesse. Mais ne les faites pas pleurer, ne vous tourmentez pas... Ecoutez que je vous dise un secret. La vieille niania sait bien des choses, elle a vu et entendu... Le grand-père de notre prince était un homme terrible, jaloux comme plusieurs Turcs réunis, dur comme toutes les glaces de notre pays. Après avoir fait mourir sa femme de chagrin, il obligea ses filles à des mariages qui leur déplaisaient, et tourmenta son fils Vladimir parce que celui-ci, qui était bon et plus affectueux que ne le sont en général les Ormanoff, témoignait à sa femme une certaine considération. Le prince Vladimir mourut très jeune, et son père éleva lui-même le petit prince Serge. Il l'éleva selon ses idées, c'est-à-dire qu'il lui enseigna d'abord la dureté de coeur, l'orgueil de sa supériorité masculine, le mépris et l'asservissement de la femme. Sa pauvre mère n'avait la permission de le voir que de temps à autre, toujours en présence du grand-père, et elle ne pouvait lui donner aucune caresse. C'est ainsi que son orgueil naturel se développa, c'est ainsi que s'endurcit son coeur... son coeur qui était naturellement bon, et tendre même, Altesse!

Lise ne put retenir un geste et une parole de véhémente protestation.

-- Oh! Madia!

Les petits yeux bleu pâle de la vieille femme clignotèrent, un sourire mystérieux entr'ouvrit ses lèvres.

-- Il n'est pas mort, Altesse; il revivra... Oui, oui, je comprends, Votre Altesse me prend pour une folle. Mais je sais ce que je dis. Je le connais, mon beau prince. Il n'y a même que moi qui le connaisse, ici. Soyez courageuse, ma princesse; ayez patience, et vous verrez.

Les yeux de Madia brillaient, et Lise songea qu'elle devait avoir une forte fièvre pour divaguer ainsi.

Elle s'éloigna en disant qu'elle reviendrait la voir le lendemain. Comme elle atteignait la porte, elle entendit la vieille femme qui murmurait:

-- Vous n'êtes pas la princesse Olga, vous... Oh! non!

Elle se détourna vivement.

-- Pourquoi dites-vous cela? et de la même manière que Mlle Dougloff?

-- Ah! elle vous l'a dit aussi? Oui, elle a dû s'en apercevoir aussitôt. Le prince ne lui adresse peut-être pas dix mots dans l'année, et pourtant elle le connaît presque aussi bien que moi. Sous ses paupières baissées, elle voit tout, elle devine tout. Ma douce petite princesse, elle sait certainement déjà un secret que vous ignorez encore, -- un beau secret qui vous donnera le bonheur. Mais, à cause de cela, prenez garde! Elle haïssait déjà la princesse Olga, que sera-ce de vous!

-- Pourquoi me haïrait-elle? s'écria Lise d'un ton stupéfait. Je ne lui ai jamais rien fait, je lui parle même chaque fois que je le peux, car je trouve fort triste que, parce qu'elle est une parente pauvre, on la laisse ainsi à l'écart.

-- Et bien l'on fait! dit Madia en étendant la main. A la place du maître, je l'aurais depuis longtemps envoyée ailleurs. Voyez-vous, moi, j'ai une idée... Mais je ne peux pas le dire, parce que ce n'est rien qu'une idée... Pourquoi elle vous hait? Parce qu'elle est une louve, et vous, une agnelle du bon Dieu. Parce que, surtout... vous êtes la femme du prince Ormanoff. Défiez-vous d'elle... Et ne le craignez pas trop, lui. Croyez-en la vieille Madia, Altesse: quand vous aurez quelque chose à lui demander, faites-le hardiment, et vous obtiendrez tout.

Décidément, Madia avait une forte fièvre, ou bien son cerveau se dérangeait, -- ce qui n'avait rien d'étonnant, vu son grand âge.

-- Je tâcherai d'en parler au docteur Vaguédine, songea Lise en regagnant son appartement.