Esclave... ou reine?

Chapter 5

Chapter 53,774 wordsPublic domain

C'était une fin d'après-midi. Elle brodait dans le salon blanc et or qui avait les préférences de Serge. Le petit Sacha, la voyant seule, était venu s'asseoir près d'elle et causait gaiement. C'était un joli enfant, très vif, très ouvert. Seul de la famille, il inspirait à première vue à Lise une réelle sympathie.

Le prince Ormanoff entra tout à coup, il tenait deux lettres à la main. Du premier coup d'oeil, Lise reconnut celle qu'elle avait écrite le matin même à sa petite soeur Anouchka, et une adressée à Mme des Forcils, avec qui elle n'avait pu échanger qu'un mot hâtif après la cérémonie nuptiale. Elle les avait remises à Dâcha afin qu'elle les fît jeter à la poste.

Sur un geste de son oncle, Sacha s'éclipsa. Lise, inquiète, leva un regard interrogateur vers son mari.

-- Voilà une correspondance que je confisque, Lise, dit-il froidement.

Une rougeur d'émotion monta au visage de la jeune femme.

-- Pourquoi donc?

-- Parce que j'en autorise aucune. Tous ces rapports d'amitié doivent cesser, je croyais vous l'avoir fait comprendre. Il faut désormais que vous soyez toute à moi.

D'un geste machinal, Lise appuya ses mains sur son coeur qu'elle sentait bondir dans sa poitrine.

-- Vous ne voulez pas que... que j'écrive à ma soeur? dit-elle d'une voix étouffée.

-- Ni à votre soeur, ni à votre belle-mère, ni à personne... Cela soit dit une fois pour toutes. Maintenant, très chère, jouez-moi donc une rêverie de Schumann. J'ai envie de musique, ce soir.

Elle se leva, mais, au lieu de s'avancer vers le piano, elle posa sa main sur le bras de son mari.

-- Ce n'est pas possible! Vous ne pouvez me défendre cela, Serge! Mme de Subrans a été pour moi comme une mère, j'aime Albéric et Anouchka...

D'un geste doux -- les gestes du prince Ormanoff l'étaient d'ailleurs presque toujours -- Serge détacha la petite main tremblante et la garda quelques secondes dans la sienne.

-- Obéissez-moi sans chercher à comprendre mes raisons, Lise. Je veux qu'il en soit ainsi, cela doit vous suffire. Allez vite vous asseoir au piano, car je vois des larmes prêtes à paraître, et la musique aura peut-être le don de les refouler.

-- Serge!

Elle le regardait avec supplication. Une contraction d'impatience passa sur le visage du prince, dont les yeux se détournèrent légèrement.

-- C'est assez, Lise. La question est réglée maintenant.

Elle comprit qu'en effet il était inutile d'insister. Baissant la tête, elle alla s'asseoir devant le piano et commença le morceau demandé. Elle jouait machinalement, tout entière à la souffrance et à l'indignation qui gonflaient son coeur. Ainsi, il voulait la séquestrer en quelque sorte, la tenir dans le plus étroit esclavage! Il prétendait lui interdire jusqu'au souvenir même de sa famille, de la femme qui lui avait servi de mère!

Mme de Subrans ignorait-elle le véritable caractère de son cousin? Oui, certainement, car sans cela elle ne lui aurait pas accordé la main de cette enfant qu'elle aimait, la vouant ainsi à la souffrance pour toute sa vie. Et pourtant, s'il était vrai qu'elle connaissait la volonté de Serge de lui faire changer de religion, elle l'avait trompée sur ce point. Avec une profonde angoisse, Lise se demandait si sa belle-mère n'avait pas abusé de sa confiance et de son inexpérience pour lui faire contracter ce mariage... Mais dans quel but?

Serge s'était assis à quelque distance, de façon à avoir devant lui l'admirable profil éclairé par la douce lueur des lampes électriques. Il pouvait discerner le tremblement des petites lèvres roses retenant à grand'peine les sanglots qui montaient à la gorge de Lise, et le battement fébrile des longs cils noirs sur sa joue pâlie. Peut-être son âme de dilettante trouvait-elle un charme particulier à la façon infiniment triste, presque douloureuse, dont Lise interprétait cette rêverie.

En laissant s'éteindre sous ses doigts la dernière note, la jeune femme tourna un peu la tête et s'aperçut que le prince avait disparu.

Alors elle se réfugia dans un angle de la pièce, sur un petit canapé, et, mettant son visage entre ses mains, elle pleura sans contrainte.

Pourtant, Serge pouvait revenir d'un moment à l'autre. Mais Lise était à un de ces moments de découragement, d'amère tristesse où tout importe peu, où rien ne semble pire que ce que l'on endure.

Quand, au bout de quelque temps, ses doigts s'écartèrent, laissant voir son visage couvert de larmes, elle eut un sursaut d'effroi. Deux grands yeux jaunes la regardaient. Varvara Dougloff était devant elle.

-- Il ne faut pas pleurer, dit une voix lente et terne. Olga ne pleurait jamais.

Lise se redressa, et un éclair de fierté et de révolte brilla dans ses yeux.

-- Je ne suis pas Olga!

Les cils pâles s'abaissèrent un peu, tandis que Varvara murmurait d'un ton étrange:

-- C'est vrai, vous n'êtes pas Olga.

VIII

Le même soir, Serge apprit à sa femme que la grande-duchesse, cousine du tsar, qui avait vu la nouvelle princesse Ormanoff à l'église le dimanche précédent, venait de lui faire connaître son désir que la jeune femme lui fût présentée le lendemain.

Un véritable émoi s'empara de lise à cette perspective. C'était la première fois qu'elle allait paraître dans le monde et qu'elle se trouverait en présence de si hauts personnages. Sa timidité s'effrayait, surtout à l'idée que ces débuts auraient lieu sous l'oeil impitoyable du prince Ormanoff.

Combien, en effet, ils lui eussent paru moins difficiles si elle avait pu les accomplir sous l'égide d'un mentor indulgent et affectueux!

Serge régla dans ses moindres détails la toilette que devait porter sa femme pour cette réunion relativement intime. Et le soir, quand Dâcha et Sonia eurent fini d'habiller leur jeune maîtresse, il vint donner le coup d'oeil du critique suprême.

Cette fois, il ne trouva rien à dire. Lise était idéale dans cette robe en crêpe de Chine d'un rose pâle, tombant en longs plis souples autour de sa taille délicate. L'ouverture échancrée du corsage laissait apparaître son cou d'une blancheur neigeuse, sur lequel courait un fil de perles d'une grosseur rare. Dans les cheveux noirs coiffés un peu bas brillait une étoile de rubis énormes -- la pierre préférée du prince Ormanoff, qui en possédait une collection sans rivale.

Serge enveloppa la jeune femme d'un long regard investigateur et dit laconiquement:

-- C'est très bien.

-- Vraiment, on aurait cru que Son Altesse n'était pas satisfaite? chuchota Sonia quand le prince et sa femme furent sortis de l'appartement. Il avait un air singulier en disant cela. Pourtant, on ne peut rêver quelque chose de plus ravissant que notre princesse, ce soir surtout! Jamais la princesse Olga n'a été ainsi, et cependant, le prince ne se montrait pas aussi froid pour elle. Il est vrai qu'elle était autrement caressante, et autrement souple que celle-ci! Vous rappelez-vous, marraine, de quel air humble elle lui disait, en appuyant timidement sa tête sur son épaule: "Suis-je bien ainsi, mon cher seigneur?" Il n'avait pas de raison d'être raide, alors. Pourquoi se fâcher devant une jeune femme toujours sereine, toujours souriante, toujours soumise? Mais la princesse Lise est triste, et il y a de la résistance dans ses yeux.

-- Malheureusement pour elle! soupira Dâcha en se baissant pour ramasser un petit soulier qui eût excité la jalousie de Cendrillon.

Lise eut ce soir-là un immense succès d'admiration et de sympathie. La grande-duchesse la combla de marques de bienveillance; le grand-duc l'entretint un long moment et lui adressa quelques délicats compliments qui firent monter une vive rougeur à ses joues, ce qui la rendit plus jolie encore. A l'envi, tous les invités des princes célébrèrent sa grâce, sa candide et si exquise réserve, et déclarèrent le plus heureux des hommes le prince Ormanoff dont l'impassible visage ne laissait rien deviner des sentiments que pouvait lui inspirer le succès de sa femme. De l'avis de tous, et en particulier du grand-duc et la grande-duchesse qui avaient causé un peu plus longuement avec elle, la nouvelle princesse était, de toutes façons, et malgré sa très grande jeunesse, supérieure à Olga, pour l'intelligence en particulier.

Dans le coupé qui le ramenait avec Lise vers leur demeure, Serge demeura un moment silencieux, regardant la jeune femme, qui fermait un peu les yeux, car cette veillée inaccoutumée la fatiguait et elle sentait le sommeil l'envahir.

-- Racontez-moi donc ce que vous a dit le grand-duc, ma chère, dit-il tout à coup.

Une teinte pourpre monta aux joues de Lise. Sa modestie s'émouvait à l'idée de répéter ces paroles flatteuses.

-- Voyons! j'attends, dit-il en voyant qu'elle restait silencieuse.

Lise, confuse, s'exécuta pourtant, car elle savait maintenant qu'on ne résistait jamais aux exigences de Serge Ormanoff.

-- Cela vous a fait plaisir?

Il se penchait un peu et plongeait son regard dans celui de la jeune femme.

-- Oh! pas du tout! dit-elle spontanément.

Ses grands yeux limpides et graves ne se baissaient pas sous le regard impératif, bien que la jeune femme dût s'avouer qu'il ne lui avait jamais paru plus énigmatique, plus troublant que ce soir.

-- C'est bien, dit-il tranquillement. Laissez-moi toujours lire dans vos yeux comme ce soir, Lise, et ne me cachez jamais rien.

Elle sentit qu'un bras entourait doucement son cou, que des lèvres effleuraient ses cheveux et se posaient sur sa tempe. Son regard, un peu effacé par la stupéfaction, rencontra des yeux tout à coup très bleus, tels qu'elle ne les avait jamais vus...

-- Je suis content de vous, Lise, dit une voix adoucie.

Pendant quelques secondes, elle demeura presque inconsciente, la parole coupée par la surprise et l'émotion. Puis, tout à coup, une pensée s'éleva en elle: c'était le moment d'adresser la demande pour laquelle, depuis plusieurs jours, elle guettait en vain l'occasion favorable.

Mais la voiture arrivait devant la villa d'Ormanoff; Serge retirait son bras et écartait la tête charmant qui s'appuyait la seconde d'auparavant sur son épaule. Et en le regardant, Lise constata avec un serrement de coeur que sa physionomie n'avait jamais été plus froidement altière.

Non, ce n'était pas encore le moment de régler avec lui cette question religieuse, au sujet de laquelle il n'avait plus ouvert la bouche. Cependant le dimanche revenait dans deux jours, et Lise voulait remplir son devoir de catholique.

Après avoir longuement réfléchi le samedi, elle s'arrêta à ceci: elle se rendrait à une messe matinale, dans une église qu'elle avait aperçue très proche de la villa; elle tâcherait de s'informer près d'un prêtre de la ligne de conduite qu'il lui faudrait suivre, puis elle rentrerait pour affronter l'assaut, qu'elle prévoyait terrible.

A cette seule pensée, un frisson la secouait. Elle ne savait de quoi était capable ce sphinx effrayant qu'était le prince Ormanoff. Mais elle était résolue, malgré tout, à accomplir son devoir.

Ce fut en tremblant et en priant qu'elle s'habilla hâtivement, le dimanche matin, et sortit à sept heures de la villa. Les domestiques, qui commençaient le nettoyage, la regardèrent passer avec un ahurissement indicible. L'un d'eux murmura même:

-- Je pense qu'elle est un peu folle, la pauvre princesse! Je ne voudrais pas me trouver à sa place, tout à l'heure!

En quelques minutes, Lise était à l'église. Un prêtre âgé entrait précisément au confessionnal. Lise lui ouvrit son âme, le mit au courant de sa situation et reçut l'assurance qu'elle devait, coûte que coûte, résister aux prétentions de l'époux qui voulait lui imposer une apostasie.

Quand elle eut entendu la messe et reçu avec une évangélique ferveur le pain des forts, elle revint vers la villa Ormanoff, -- sa prison. Dans sa chambre, Dâcha l'attendait, effarée et désolée.

-- Madame!... Oh! Altesse! s'écria-t-elle en joignant les mains. Que va-t-il arriver?... Seigneur! Seigneur!

-- Ne vous inquiétez pas, Dâcha. Il n'arrivera jamais rien que Dieu n'ait permis.

Le calme, la douce sérénité de la jeune femme parurent stupéfier Dâcha, en la réduisant au silence. Sans mot dire, elle revêtit sa maîtresse d'une vaporeuse robe d'intérieur, toute rose, qui seyait mieux que tout autre à la beauté de Lise. Ne fallait-il pas tout faire pour adoucir la terrible colère qui éclaterait tout à l'heure?

Mais en vaquant à sa tâche, Dâcha demandait quelle mystérieuse influence amenait dans le regard de lise ce rayonnement céleste.

La jeune princesse congédia Dâcha et, s'asseyant dans son salon, se mit à prier. De temps à autre, un frisson impossible à réprimer la secouait. La veille, Serge s'était montré précisément plus froid et plus fantasque que jamais, presque dur même à certains instants. Avait-il eu l'intuition de la révolte qui se préparait?

Elle tressaillit tout à coup, en serrant nerveusement ses mains l'une contre l'autre. Une porte s'ouvrait, laissant apparaître le prince Ormanoff.

Il n'y avait aucune expression inusitée sur sa physionomie. Seuls, les yeux, d'un vert sombre, presque noirs, annonçaient l'orage.

Il s'avança vers Lise, et, lui saisissant le poignet, l'obligea à se lever.

-- Où avez-vous été ce matin? interrogea-t-il.

-- A la messe, Serge.

Par un héroïque effort de volonté, elle réussissait à réprimer le tremblement de sa voix, à soutenir sans bravade, mais avec une calme énergie, ce regard, si terrible pourtant.

-- Où?

-- A l'église, tout près d'ici.

-- Vous avez osé me braver ainsi? Savez-vous comment mes ancêtres traitaient les épouses insoumises? Ils les faisaient fouetter jusqu'à ce qu'elles crient grâce et obéissent à leurs volontés.

Lise frémit, mais ses beaux yeux rayonnèrent.

-- Vous pouvez faire de moi ce qu'il vous plaira, je suis trop faible pour me défendre, mais je souffrirai tout plutôt que de commettre une faute. Au reste, je suis prête à vous obéir en tout ce qui n'offense pas la loi divine. Vous ne pouvez exiger davantage.

Les doigts de Serge s'enfoncèrent dans le frêle poignet, à l'endroit où il se trouvait entouré par la chaîne d'or, et Lise retint un gémissement de douleur en sentant les minces chaînons pénétrer dans sa chair.

-- J'exige tout. J'exige votre âme tout entière. Je suis votre maître et votre guide, j'ai droit à votre obéissance absolue, sans réserve. Vous allez me demander pardon pour votre inqualifiable équipée de ce matin, et, tout à l'heure, vous m'accompagnerez à notre église.

-- Jamais, Serge. Je suis catholique, et je le resterai.

Une lueur terrifiante s'alluma dans le regard de Serge. Ses doigts, devenus incroyablement durs, broyèrent le poignet de Lise, et, cette fois, la douleur fut telle que la jeune femme pâlit jusqu'aux lèvres, en laissant échapper un gémissement.

Il devint blême et la lâcha aussitôt.

-- Jamais je ne me suis heurté à pareille révolte, dit-il d'une voix sourde. Vous m'obligez à des actes tout à fait en dehors de mes habitudes. Vous allez vous habiller et vous me rejoindrez en bas pour m'accompagner, comme je vous l'ai dit. Alors, je pardonnerai, peut-être.

Et, sans attendre la réponse, il tourna les talons et sortit du salon.

Lise se laissa tomber sur un fauteuil. Ses nerfs, raidis sous l'effort de la résistance morale, se détendirent, et les larmes se mirent à couler, lourdes et brûlantes.

Des élancements se faisaient sentir à son poignet meurtri. Elle enleva le bracelet, non sans une plus forte douleur, car la dure pression avait enfoncé profondément les chaînons dans la peau si tendre. Elle passa dessus de l'eau fraîche et remit aussitôt la chaîne d'or. Il ne fallait pas que personne vît ces traces de brutalité du prince Ormanoff.

Le laps de temps fixé par Serge s'écoula. Lise entendit le roulement de la voiture qui s'éloignait. Il s'en allait seul à l'église.

Maintenant, qu'allait-il advenir d'elle? Comment punirait-il la révoltée? Lise le saurait bientôt, sans doute.

-- Mon Dieu! Défendez-moi! je me remets entre vos mains! dit-elle en un élan de confiance éperdue.

Bien qu'elle se sentît brisée par les terribles émotions de cette matinée et par l'appréhension de l'avenir, elle descendit comme de coutume pour le déjeuner. Le prince ne parut pas s'apercevoir de sa présence; Mme de Rühlberg ne lui adressa que quelques mots, d'un air gêné, et Varvara baissa encore plus que de coutume le nez vers son assiette.

Lise passa l'après-midi dans son appartement, essayant de combattre par la prière l'angoisse qui la serrait au coeur. Au dîner, elle eut un soulagement en constatant l'absence de Serge, retenu chez le grand-duc, avec lequel il s'était rencontré l'après-midi.

Le repas terminé, Lise remonta aussitôt chez elle. Elle y trouva ses femmes de chambre, affairées autour des armoires, transportant des malles... Dâcha lui apprit que le prince avait donné l'ordre de passer la nuit à faire ses bagages et ceux de la princesse, tous deux partant le lendemain matin pour Kultow avec leurs serviteurs particuliers.

Kultow!... Le domaine immense où le prince Ormanoff régnait en quasi-souverain; la demeure ancestrale perdue dans la solitude neigeuse de la steppe. C'était l'exil, c'était la tyrannie impitoyable s'abattant sans obstacle sur la jeune épouse révoltée et sans défense, dont les plaintes seraient étouffées plus facilement là-bas.

Un moment, Lise chancela de terreur devant la perspective entrevue. Mais elle se ressaisit aussitôt, et tandis qu'elle implorait du Seigneur la force nécessaire, il lui sembla entendre la douce voix de Gabriel qui répétait, comme autrefois: "La force de Dieu est avec vous. Faites votre devoir et ne craignez rien."

IX

Le prince Ormanoff et sa femme arrivèrent à Kultow à la nuit. Durant tout le voyage, Serge n'avait adressé à la jeune femme que les paroles absolument indispensables. A sa suite, elle pénétra dans l'immense demeure d'aspect féodal, dont l'intérieur, éclairé à profusion par l'électricité, était décoré avec une somptuosité extraordinaire et toutes les recherches du confort moderne le plus exigeant.

-- Voilà votre appartement, Lise, dit le prince en s'arrêtant au premier étage. Jusqu'à nouvel ordre, vous n'en sortirez pas et vous y prendrez vos repas.

Lise eut un frémissement, mais ne protesta pas. Inclinant légèrement la tête pour prendre congé de son mari, elle entra dans cet appartement qui allait être sa prison -- pour toujours sans doute.

Jusqu'à nouvel ordre... Cela voulait dire jusqu'à ce qu'elle se soumît sans réserve aux exigences du prince Ormanoff. Cette sentence équivalait donc pour elle à la réclusion perpétuelle, jusqu'à la mort.

Elle eut un court instant de désespoir, après lequel son habituel recours vers Dieu lui rendit le repos... Et les jours commencèrent à couler, interminables, dans l'atmosphère tiède entretenue par les calorifères et les doubles fenêtres. Lise n'avait pour s'occuper que quelques broderies. Les livres et la musique lui faisaient défaut. Elle manquait d'air et s'étiolait, perdant complètement l'appétit, se sentant devenir très faible et constatant dans la glace sa pâleur extrême et le cercle noir qui entourait ses yeux.

-- Peut-être mourrai-je bientôt, songea-t-elle.

Et cette pensée lui fut très douce. C'était le seul moyen d'échapper à Serge Ormanoff, c'était la délivrance et le bonheur en Dieu, le seul réel et immuable.

Elle n'avait plus revu son mari. Par Dâcha, elle savait qu'il passait ses journées à la chasse. Elle avait appris aussi l'arrivée de Mme de Rühlberg et de ses enfants, ainsi que de Varvara. La baronne était, paraît-il, d'humeur morose, car elle regrettait amèrement les plaisirs et le climat de Cannes. Mais elle n'en laissait rien paraître devant son frère, de qui elle tenait les fort beaux revenus dont elle et ses fils jouissaient, M. de Rühlberg étant mort après avoir complètement ruiné femme et enfants.

Mais pas plus Lydie que Varvara n'apparurent chez la prisonnière. Celle-ci ne voyait que ses femmes de chambre, qui multipliaient pour elle le dévouement et les petits soins; car, déjà, la délicieuse nature de la jeune princesse, sa bonté angélique avaient conquis entièrement ces coeurs, tandis que son courage et sa patience les remplissaient d'admiration.

-- Une enfant comme elle! disait Dâcha en levant les bras au ciel. Quand on pense que la princesse Olga, après cinq ans de mariage, tremblait encore au seul froncement de ses sourcils! Ah! bien! il aurait pu lui dire d'abandonner tout, de ne plus croire en Dieu, elle lui aurait obéi, c'est sûr! Mais celle-ci! Voilà une femme au moins, et non pas une serve toujours courbée sous le regard du maître!

-- N'empêche qu'elle n'y résistera pas longtemps, pauvre belle petite princesse! murmurait Sonia en hochant tristement la tête.

De fait, le quinzième jour de cette réclusion, Dâcha s'effraya en constatant l'altération du visage de Lise. Et quand, dans l'après-midi, elle la vit glisser inanimée entre ses bras, prise de syncope, elle décida qu'il lui fallait prévenir le prince.

Précisément, ce jour-là, elle savait par Vassili qu'il était rentré en meilleure disposition que de coutume, à la suite d'une chasse à l'ours semée de péripéties, et au cours de laquelle il avait failli périr. C'était le bon moment pour lui faire cette communication, qui ramènerait sa pensée sur la prisonnière objet de son ressentiment, -- et le ressentiment d'un Ormanoff était tout autre chose que celui du commun des mortels, surtout lorsque l'orgueil, si effrayant chez les hommes de cette famille, se trouvait en jeu.

Elle s'arrangea pour le rencontrer ce soir-là, comme il sortait de son appartement à l'heure du dîner, et, en tremblant un peu, -- car les vieux serviteurs eux-mêmes n'étaient jamais très à l'aise sous le regard troublant du prince Serge, -- elle dit que la jeune princesse était malade.

-- Sérieusement? interrogea-t-il, sans qu'un muscle de son visage bougeât.

-- Elle s'est évanouie cet après-midi, Altesse. Et elle ne mange plus, elle a une mine!...

-- C'est bien.

Et, la congédiant du geste, il se dirigea vers l'escalier.

"Pourvu qu'il la fasse soigner! songea Dâcha. S'il avait l'idée de la laisser s'en aller comme cela!... Non, non, c'est trop affreux, ce que je pense là!"

Elle se reprocha davantage encore son soupçon en introduisant le lendemain matin chez sa jeune maîtresse le docteur Vaguédine, le médecin attaché à Kultow, envoyé par le prince Ormanoff pour donner à sa femme les soins nécessaires.

C'était un homme d'une cinquantaine d'années, grisonnant, de mine douce et sympathique. Il interrogea paternellement Lise et lui déclara qu'elle était seulement anémique, qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter...

-- Oh! je ne m'inquiète pas! dit-elle avec un pâle et mélancolique sourire. Je ne crains pas la mort, au contraire!

Le médecin enveloppa d'un regard de compassion navrée la délicieuse créature qui prononçait ces paroles avec tant de calme et une si visible sincérité. Elle n'était encore qu'une enfant, et déjà la mort lui apparaissait le seul bien désirable.

En sortant de chez la jeune femme, le docteur Vaguédine se rendit chez le prince Ormanoff. Il le trouva dans son cabinet de travail, parcourant les journaux.

-- Eh bien? interrogea Serge d'un ton bref.

-- La princesse est extrêmement affaiblie par une anémie très sérieuse, mais encore très susceptible de guérison. Les nerfs aussi ont besoin d'être soignés. Il lui faudrait, outre une nourriture très fortifiante, de l'air, beaucoup d'air, des promenades et de la distraction sans fatigue.

Un autre mot, "de l'affection", était sur les lèvres du médecin. Mais il ne le prononça pas. Ce mot-là ne pouvait être compris du prince Ormanoff.

-- C'est tout? demanda Serge, qui l'avait écouté en frappant sur son bureau de petits coups secs avec le coupe-papier qu'il tenait à la main.

-- J'ai prescrit à la princesse quelques médicaments... Mais je dois dire qu'un obstacle sérieux me paraît se dresser devant la guérison. La malade ne la désire pas; elle semble complètement résignée à la mort... On croirait même qu'elle la souhaite.

Un imperceptible tressaillement courut sur le visage de Serge.