Escal-Vigor

Chapter 9

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-- Ah, reprit-il, tu veux me séparer de cet enfant! Tant pis pour toi! Tu vas voir comme je me détacherai de lui. Et pour commencer, voici ma réponse à tes sommations. Désormais, Guidon ne me quittera plus. Il logera au château...

-- Prenez garde... Je souffre tellement que je pourrais vous faire du mal sans le vouloir. Il y a des moments où je me sens devenir folle, où je ne réponds plus de moi!

-- Et moi donc! ricana le Dykgrave. Je suis à bout de patience. Tu l'as voulu, tu m'as forcé d'en venir à ces extrémités. Je t'épargnais, je me bornais à souffrir seul; pour ne pas t'affliger, je te cachais ma plaie, mon secret. Malheureuse Blandine, je te ménageais, persuadé que toi-même tu te refuserais à me comprendre et que tu me renierais... Tu as voulu savoir, tu sauras tout. Sois tranquille, je ne te cèlerai plus rien. Vois, je ne te prie même plus de partir. Désormais, inutile de me moucharder. Ta jalousie ne te trompait point: c'est bien d'amour, d'amour le plus absolu que j'aime le petit Guidon... Je l'adore.

Elle jeta un cri d'horreur. L'amante et la chrétienne étaient atteintes également.

-- Oh Henry pitié! tu mens, tu n'as pu te dégrader...

-- Me dégrader! Je m'enorgueillis au contraire.

Il y eut entre eux des scènes de plus en plus violentes. Blandine cédait, se soumettait, partagée entre une épouvante et une compassion infinies, qui réunies devenaient une des formes les plus corrosives de l'amour.

À présent, Guidon dormait au château. Blandine l'évitait, mais elle se montrait parfois à Kehlmark, et telle était l'expression de son visage qu'à sa vue le comte éclatait en objurgations:

-- Prenez garde, Blandine! lui disait-il un autre jour, vous jouez un jeu dangereux. Sans vous aimer d'amour, je vous avais voué une sorte de culte fondé sur une profonde reconnaissance. Je vous vénérais comme je n'ai plus vénéré de femme depuis mon aïeule.

Mais je finirai par vous exécrer. En vous plaçant toujours comme un obstacle en travers de mes postulations, vous me deviendrez aussi odieuse qu'un bourreau qui s'aviserait de vouloir me priver de sommeil et de nourriture! Ah, vous faites là de jolie et bien charitable besogne, la sainte, l'honnête, l'angélique femme!

Avec tes mines et tes muets reproches, ta figure d'une Notre-Dame des sept Douleurs, si je meurs fou tu pourras te vanter d'avoir été la principale éteigneuse de mon intelligence...

Voilà près d'un an que tu m'espionnes, que tu me contraries, que tu m'obsèdes et que tu me brûles le coeur à petit feu, sous prétexte de m'aimer...

-- Pourquoi m'avez-vous séduite? lui demanda-t-elle.

-- Te séduire? Tu n'étais pas vierge! eut-il la méchanceté de lui répondre.

-- Fi, monsieur! En me parlant ainsi, vous êtes plus brutal que le pauvre hère qui abusa de moi. Vous êtes plus coupable que lui, car vous m'avez possédée sans joie et sans bonté!

-- Oh pourquoi?

-- Je voulais me changer, me vaincre, avoir raison de mes répugnances invétérées... Tu es même la seule femme que j'aie possédée; la seule qui ait presque parlé à ma chair.

VII

À la suite de ces scènes, Kehlmark s'irritait souvent contre lui- même. «Jamais on ne m'aimera de coeur comme cette femme» se disait-il en se raisonnant. Et il se rappelait leur première intimité chez l'aïeule. Toujours il avait été son oracle, son dieu. Elle le servait auprès de la douairière, palliait ses fredaines, lui obtenait l'argent dont il avait besoin. Où rencontrer fidélité et dévouement pareils? N'allait-elle point à présent jusqu'à tolérer sa passion pour le jeune Govaertz?

Puis, au plus fort de ses bonnes dispositions, se produisait un revirement. Sur un mot, sur une intonation de voix, sur un regard, sur ce qu'il croyait lire de sévère et de scandalisé dans la physionomie de Blandine, il se reprenait à douter d'elle, même à la détester, ne voyant dans son dévouement qu'une curiosité inquisitoriale et malsaine, qu'un raffinement de vengeance et de mépris. Elle s'ingéniait, s'imaginait-il, à le confondre, à l'accabler par son abnégation. Cet ange ne lui représentait qu'une tortionnaire subtile.

Et à la première occasion, le malheureux se répandait contre elle en invectives de plus en plus atroces.

À cette période, la beauté de Blandine reflétait l'évangélisme surhumain de ses sentiments; cette beauté confinait même à la majesté de la mort. Mais un repos, un apaisement bien autrement absolu que celui du tombeau allait se faire en son coeur.

Harcelée par Landrillon, elle avait fini par se donner à lui. Elle avait offert sa pauvre chair en holocauste pour sauver l'âme de celui qu'elle croyait sacrilège et criminel; chrétienne, sans doute pria-t-elle pour lui afin de l'arracher à la damnation, s'éleva-t-elle de tout son coeur vers l'ingrat au moment même où elle s'immolait entre les bras de l'odieux «chanteur».

Le sacrifice se renouvela après chaque exigence du drôle. Blandine respirait. Landrillon n'entreprendrait rien contre la réputation du comte. Elle comptait aussi sur un miracle. Kehlmark reviendrait de son erreur. Le ciel exaucerait le voeu de la sainte.

Des semaines s'écoulèrent. «Voilà longtemps que nous prenons du plaisir, ma fille, dit Landrillon, mais il ne s'agit pas seulement de la bagatelle; il nous faut songer aux affaires sérieuses. Et pour commencer, nous allons nous marier.

-- Bah! Est-ce bien nécessaire? fit-elle avec un rire forcé.

-- Cette question! Si c'est nécessaire? Te voilà ma maîtresse et tu refuserais d'être ma femme!

-- À quoi bon, puisque tu m'as eue...

-- Comment, à quoi bon? Je tiens à devenir ton époux. Ah çà, qu'espères-tu encore en restant ici?

-- Rien!

-- Alors, quoi! décampons. Assez de grappillages. C'est le moment de réunir nos petites économies en passant devant le notaire, puis devant le curé. Et bonsoir, Monsieur le comte de Kehlmark.

-- Jamais! fit-elle avec une énergie farouche, songeant aux deux autres, le regard fixe, loin de son interlocuteur.

-- Ah çà! qu'est-ce qui te prend? Et notre pacte, qu'en fais-tu? Je te veux pour légitime. Tu as des sous. Il me les faut. Ou préfères-tu que je dévoile à Balthus Bomberg et à Claudie Govaertz les chastes mystères de l'Escal-Vigor?

-- Tu n'en feras rien, Landrillon.

-- C'est ce que nous verrons!

-- Une proposition, dit-elle, je te donnerai l'argent; je te donnerai tout ce que je possède, mais laisse-moi vivre ici et cherche une autre femme.

-- L'aimerais-tu donc encore, ton bougre? s'exclama le drôle. Tant pis. Il faut te résoudre à le quitter et à devenir madame Landrillon. Pas de bêtises. Tu as deux mois pour réfléchir et marcher...

Abandonner l'Escal-Vigor! Ne plus voir Kehlmark!

La fatalité voulut qu'au comble de l'angoisse, la malheureuse rencontrât Henry de Kehlmark et que celui-ci, provoqué par son visage bouleversé, la prît de nouveau à partie:

-- Bon, encore ta figure macabre! C'est entendu. Je suis le plus monstrueux des hommes! Mais alors, Blandine, n'es-tu pas toi-même un monstre de t'attacher à un être tel que moi!

Et qui sait, ricana le malheureux avec un sardonisme de supplicié, si ce n'est pas mon exception, ma prétendue anomalie qui flatte tes imaginations! Qui me garantira que dans ton dévouement n'entre pas un peu de perversion génésique, comme disent les savantasses; un peu de cette volupté de souffrance qu'ils ont appelée de ce joli nom: masochisme! Dans ce cas, ta belle abnégation ne représenterait que folie et maladie pour les uns, que crime et turpitude pour les autres! Ô la vertu! Ô la santé! Où êtes-vous?

Jamais encore il ne l'avait entreprise avec un pareil acharnement.

-- Hélas! songeait-elle, dire que c'est moi qui le désespère ainsi! Moi qui ne sais plus quoi donner pour lui; moi qui ai consenti, pour acheter son repos, à vivre, et de quelle vie, Seigneur!

-- Henry, mon Henry, le supplia-t-elle, tais-toi, mon Dieu, tais- toi! Dis, que veux-tu que je fasse? Je ne suis que ta servante, ton esclave. Qu'as-tu encore à me reprocher?

-- Ton mépris, tes grimaces, tes airs de sainte Pars, quitte-moi. Abandonne ce pestiféré. Je ne veux plus de ton insultante compassion... Ah, tu es mon remords, mon vivant reproche! Quoi que tu fasses, tu es un miroir dans lequel je me vois constamment attaché au pilori, sous le fer rouge du bourreau...

Et il la saisissait par les poignets au risque de les lui meurtrir; il lui criait dans le visage:

-- Ô femme normale, modèle, irréprochable, je te hais, entends-tu bien, je te hais!

Va, j'en ai assez. Toute extrémité plutôt que cet enfer. Livre- moi, madame Judas. Ameute nos vertueux voisins et l'île entière. Cours chez le dominé. Dis-leur qui je suis! Ah! Eh bien, cela m'est égal...

Ce perpétuel mensonge, cette dissimulation de tous les instants m'étouffe et me pèse. Tout est préférable à ce supplice. Si tu ne parles pas, je parlerai, moi! Je leur dirai tout!... Ah, je te parais infâme; mais alors toi, Blandine, tu es bien plus infâme que moi d'avoir vécu aux crochets de celui que tu méprises; de t'être fait nourrir, entretenir par ce réprouvé, d'avoir toléré si longtemps ses vices parce qu'il te payait largement!...

-- Henry, mon bien-aimé! Vraiment, tu crois cela. Oh comme tu t'en voudrais, comme tu te ferais horreur si tu savais la vérité!

Ah oui, qu'il était injuste. L'injustice dont lui-même se croyait victime, le rendait frénétique et aveugle, cruel comme la fatalité.

Il assimilait à la foule, à la masse malveillante et conforme, cette femme admirable, cette amante magnanime, parfois maladroite ou impuissante, présumant trop de ses forces pourtant héroïques, poussée, elle aussi, à bout, mais repuisant dans son amour un nouveau pouvoir d'exalter, de plus en plus, ce dieu qui l'exilait de son ciel.

-- Oui, je crois cela, vraiment! insista le malheureux égaré. Tu m'épargnes, tu me ménages parce que tu mènes ici une existence de châtelaine et parce que tu te crois indispensable à ce prodigue, à ce gaspilleur qui n'a jamais su compter. Tu te figures que je ne puis me passer de toi. Tu t'imposes. Va-t'en. Laisse-moi me ruiner de corps, de bien et d'honneur. Tu es assez riche. Débarrasse-moi de ta présence!... Je te donnerai même de l'argent! Mais pour l'amour du ciel, éloigne-toi au plus vite! Quelque chose d'irréparable s'est passé entre nous. Désormais nous nous ferons mutuellement horreur.

-- Oh! mon Henry, sanglotait la pauvre femme...

Elle allait parler, mais elle l'aurait confondu, humilié; et elle se retira pour ne point être tentée de lui dire la vérité.

VIII

Demeuré seul, pour la première fois l'idée vint à Kehlmark de parcourir ses livres de comptes; de s'édifier par lui-même sur l'état de ses affaires. Il avait donné sa procuration à Blandine. C'est elle qui gérait sa fortune. Il savait dans quel meuble elle serrait les pièces relatives à la comptabilité. La clef n'était point sur le tiroir. Sans hésiter il fit sauter la serrure. Et le voilà furetant parmi les paperasses; parcourant des colonnes de chiffres, des actes notariés... Avant qu'il soit arrivé au bout de ses vérifications, il a vu clair: il est aussi bien que ruiné. L'Escal-Vigor est à peu près la seule de ses terres qui ne soit hypothéquée. Mais alors d'où vient l'argent par lequel on subvient à son faste, à ses largesses, à son train de vie princier? Quel banquier généreux lui avance des sommes considérables sans garantie, sans la moindre chance d'être jamais remboursé?

Soudain, il comprit.

Blandine! Blandine qu'il venait d'insulter si grossièrement. Les rôles étaient renversés. C'était lui l'entretenu! Au lieu de le calmer, dans les dispositions d'esprit où il se trouvait, cette découverte l'exaspéra.

Au diapason où il était monté, rien ne pouvait balancer l'injustice dont il avait à se plaindre.

Il relança la jeune femme:

-- De mieux en mieux, fit-il. je sais tout. Tu m'achètes, tu m'entretiens; je ne possède plus un sou vaillant. L'Escal-Vigor devrait t'appartenir. C'est à peine s'il représente la valeur des sommes que tu m'as données. Mais, ma chère, vous avez fait un faux calcul en vous flattant ainsi de me lier à vous, de me rendre votre chose lige... Non, non, je ne suis pas à vendre. Je sortirai d'ici. Je vous laisse le château. Je ne veux rien de vous...

Puis, reprit-il, atrocement persifleur, comme s'il se mutilait lui-même, après ce que je t'en ai avoué, tu eusses fait une piètre acquisition en ma personne! Ah! Ah! Ah!

Notre situation mutuelle est encore plus extravagante que je le croyais... Tu n'es vraiment pas dégoûtée. Mais, petite sotte, avec l'argent que te laissait mon aïeule, tu aurais pu te procurer un mâle, un solide amateur de femmes. Tiens, j'y pense, tu ne devais même pas chercher bien loin... Ce Landrillon...

Malheureux Kehlmark!

Dans son besoin de révolte et de représailles, il venait de porter à Blandine la pire des blessures. Ah, le misérable! Il ne se doutait pas encore du plus grand des sacrifices qu'elle lui avait faits! L'abandon de sa fortune n'était rien comparé à cet autre holocauste! Quel démon venait de mettre sur les lèvres imprécatoires du Dykgrave le dernier nom qu'il eût dû prononcer.

Kehlmark ne devait jamais connaître jusqu'à quel point il s'était montré abominable en ce moment, mais à peine le nom de Landrillon fut-il sorti de sa bouche qu'une détente se produisit en lui: le blanc visage, les yeux implorateurs de Blandine lui révélèrent une partie du coup qu'il venait de lui porter.

Il reçut la femme défaillante dans ses bras:

-- Ce n'est pas moi qui viens de parler, ma chérie. Pardonne-moi. C'est un passé de douleur inouïe et de secret opprobre; ce sont mes sens exaspérés qui se vengent.

Et pour obtenir son pardon, il lui fit une confession générale, ou mieux un tableau complet de sa vie intérieure.

En se rappelant ses heures sombres il redevenait cruel et agressif comme tout à l'heure, puis il se reprenait à la caresser, et son exaltation sardonique confinait par moments à la folie:

-- Ah, Blandine! Blandine! Ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore, on ne le saura jamais que si on a passé par les mêmes affres!

Pauvre chérie, tu as cru que je t'en voulais et que je me plaisais à te faire du mal...

Voyons, sois raisonnable. Tu observes quelqu'un attaché au bûcher et brûlant à petit feu; et c'est toi qui lui reproches le spectacle atroce que son supplice inflige aux âmes sensibles!... Ah! un spectacle qu'il t'offrit bien malgré lui!

Et c'est cette victime martyrisée, ce patient endolori dont tout l'être est une perpétuelle torture, une crispante lancinance, c'est ce brûlé vif que tu accuses d'être ton bourreau.

Désormais, ô ma soeur, fais-lui grâce de tes mines dégoûtées, de ta vertueuse réprobation.

Ah, j'en ai assez! Puisque je t'ai fait du mal inconsciemment, à toi la meilleure des femmes, je me demande pourquoi je ménagerais les sentiments de la turbe. Loin de m'humilier, je me redresse...

Tu me jugerais, tu me condamnerais, comme les autres? À ton aise. Mais je te conteste même le droit de m'absoudre. Je ne suis ni malade, ni coupable. Je me sens le coeur plus grand et plus large que leurs apôtres les plus vantés. Aussi ne te montre point pharisienne à mon égard, ô mon irréprochable Blandine!

Et surtout plus de ces mots insultants et flétrisseurs, n'est-ce pas, en parlant de mes amours, de mes seules possibles amours!

Ces mots, ô mon ange, te faisaient perdre en une seconde tout le bénéfice de ton existence entière de bonté et de compréhension. Assez, de ce dévouement qui vous brûle au fer rouge... Assez de cautères!

-- Henry, gémissait la pauvre femme, ne revenons point sur le passé; arrache-moi le coeur mais ne me parle plus ainsi... C'en est fait. Loin de te blâmer, je fais plus que t'excuser, je t'approuve. Est-ce là ce que tu veux de moi? Tiens, je me damne avec toi, je renie le baptême, l'Évangile et Jésus!

Il l'écoutait à peine, se débondait, levait toutes les vannes de son coeur.

Elle, transfigurée, l'avait assis doucement dans un fauteuil; elle lui faisait un collier de ses bras et, joue contre joue, ils mêlaient leurs larmes. Mais elle convenait que le désespoir de Kehlmark avait la préséance sur le sien et elle consentait à n'être plus que maternelle.

-- Dis-moi, Blandine, poursuivait-il, à qui m'est-il arrivé de faire du mal? À toi? Mais sans le vouloir; je n'étais point celui que tu avais rêvé, ou du moins tel que tu l'eusses voulu. Je n'en puis rien. Tout le premier j'ai souffert de ta souffrance. Tu pleures en m'écoutant; tu as raison, Blandine, si tu verses ces larmes à l'image de mon calvaire, de ma longue Passion... Ta compassion m'honore et me fait du bien. Mais si c'est de honte pour moi que tu pleures, ma chérie, si tu me réprouves et me renies, si tu partages le préjugé de ce monde occidental et protestant... oh alors, abandonne-moi, rengaine tes larmes, je n'ai que faire de ta sympathie honteuse.

Oui, à partir d'aujourd'hui je n'aurai plus de respect humain et de lâche pudeur, Blandine.

Un moment viendra où je proclamerai ma raison d'être à la face de l'univers entier...

Il en est temps. Mon enfer n'a que trop duré. Il avait commencé dès ma puberté. Envoyé au collège, mes camaraderies contractèrent toute la vivacité et la mélancolie du plus tendre des sentiments. Aux baignades, la nudité frileuse de mes compagnons m'induisait en de troublantes extases. En dessinant d'après l'antique, je goûtai les nobles académies masculines; païen de vocation, je ne découvrais pas de vertu sans la revêtir des harmonieuses formes d'un athlète, d'un héros adolescent ou d'un jeune dieu, et j'accordai voluptueusement les rêves et les aspirations de mon âme à l'hymne de la chair gymnique. En même temps, je trouvai coqs et faisans plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus prestigieux que lionnes et tigresses! Mais je taisais et dissimulais mes prédilections. Je tentai même d'en imposer à mes yeux et à mes autres sens; je me broyai le coeur et la chair, à les persuader de leurs méprises et de l'aberration de leurs sympathies. Ainsi, au pensionnat, j'aimai, en désespéré, William Percy, un jeune lord anglais, celui-là même qui avait failli me noyer, sans jamais oser lui témoigner que par une ferveur fraternelle l'ardeur dont je me consumais pour lui[5].

Au sortir de Bodenberg Schloss, quand je te rencontrai, Blandine, je crus rentrer, par mon amour pour toi, dans l'ordre commun. Mais, malheureusement pour tous deux, cette rencontre ne fut qu'un accident dans ma vie sexuelle. Malgré des efforts loyaux et héroïques, une tyrannique concentration de volonté pour les fixer sur la meilleure et la plus désirable des femmes, mes postulations charnelles se détournèrent bientôt de toi et je ne t'aimai plus que de toute mon âme, ô Blandine! À cette époque, des restes de scrupules chrétiens, ou plutôt bibliques, me dégoûtaient de moi- même. Je me faisais horreur et me croyais véritablement maudit, possédé, désigné aux feux de Sodome!

Puis, l'injustice, l'iniquité de mon destin me réconcilia, sourdement, avec moi-même. J'en arrivai à n'accepter en mon for intérieur que le témoignage de ma propre conscience. Fort de mon honnêteté absolue, je m'insurgeai à part moi contre l'orientation amoureuse du plus grand nombre. Des lectures achevèrent de m'édifier sur la raison d'être et la légitimité de mes penchants. Des artistes, des sages, des héros, des rois, des papes, voire des dieux justifiaient et exaltaient même par leur exemple le culte de la beauté mâle. En mes rechutes de doute et de remords, pour me retremper dans ma foi et ma religion sexuelle, je relisais les brûlants sonnets de Shakespeare à William Herbert, comte de Pembroke, ceux, non moins idolâtres, de Michel-Ange, au chevalier Tommoso di Cavalieri, je me fortifiai en reprenant des passages de Montaigne, de Tennyson, de Wagner, de Walt Whitmann et de Carpenter; j'évoquais les jeunes gens du banquet de Platon, les amants du bataillon sacré de Thèbes, Achille et Patrocle, Damon et Pythias, Adrien et Antinoüs, Chariton et Mélanippe, Dioclès, Cléomaque, je communiai en toutes ces généreuses passions viriles de l'Antiquité et de la Renaissance qu'on nous vante cuistreusement au collège en nous en taisant le superbe érotisme inspirateur d'art absolu, de gestes épiques et de suprêmes civismes.

Cependant ma vie extérieure continuait à être une contrainte, une dissimulation perpétuelle. J'atteignis, au prix d'une discipline impie, à la maîtrise du mensonge. Mais ma nature droite et probe ne cessait de se soulever contre cette imposture. Représente-toi, ma pauvre amie, l'antagonisme atroce entre mon caractère ouvert et expansif, et ce masque dénaturant et calomniant mes impulsions et mes affinités! Ah, je puis bien te l'avouer à présent, plus d'une fois, mon indifférence charnelle pour la femme menaça de tourner en une véritable haine. Et toi-même, ma Blandine, tu faillis m'exaspérer contre ton sexe tout entier, toi, la meilleure des femmes! Le jour où tu te flattas de me séparer de Guidon Govaertz, je sentis ma piété presque filiale pour toi se transformer en une complète exécration. Dans ces conditions, tu comprendras que souvent, refoulé et isolé, virtuellement anathème, je pensai perdre la raison!

Plus d'une fois, je roulai sur la pente des aberrations. Puisqu'on me taxe de monstruosité, me disais-je, puisque je suis déchu, socialement réprouvé, autant jouir du bénéfice de mon ignominie.

Les forfaits sadiques d'un Gilles de Rais tentaient mon insomnie.

Te rappelles-tu l'enfant que tu arrachas un jour de mes bras? Rageur, je te frappai d'un couteau, et, cependant, tu n'avais pas lu dans mon arrière-pensée! Un autre jour, quand nous habitions encore à la ville, j'accostai un jeune rôdeur du port, déguenillé comme les petits coureurs des grèves de Klaarvatsch. Aiguillonné par une perversion abominable, j'allais l'emporter à l'écart, derrière un monceau de ballots.

Je soulevai le mioche sur mes bras: le garçonnet souriait à pleines lèvres, il n'avait point peur, quoique je dusse avoir, en ce moment, la face congestionnée d'un apoplectique strangulé par l'asphyxie. Le monsieur voulait jouer sans doute et lui donnerait ensuite la pièce. L'enfant était potelé comme une pêche, aussi brun que ses haillons de velours, et ses yeux marrons pétillaient d'espiègle caresse. Tandis que je pressais le pas, la gorge sèche, il se mit même, câlin, à me tirer la barbiche. Le voile de soufre et de bitume se déchira devant mes yeux. Je me rappelai mon enfance, ma grand'mère, toi, Blandine, mon ange! Non, non! Je déposai le petiot et m'enfuis. Depuis lors je répudiai ces sinistres suggestions enfantées par la foi catholique. Non, ne déflore point l'innocence ou du moins épargne la faiblesse, me disais-je. N'aspire que le parfum qui s'exhale vers toi! N'abuse de l'enfant qui s'ignore ou du mâle à venir!

Peu de temps après, mon aïeule mourut. Je résolus de me mettre à la recherche de l'être que je pourrais aimer selon ma nature; c'est pourquoi je m'exilai en cette île; j'avais le pressentiment d'y rencontrer mon élu. Guidon n'eut qu'à se montrer pour que mon coeur se projetât aussitôt vers lui. Je lui reconnus, avec des aptitudes aux arts que j'aime, des orgueils et des notions de vies différentes de ceux de la foule domestiquée. Comment, d'ailleurs, demeurer insensible à la muette et délicate imploration de ses yeux? Il m'avait deviné aussi bien que je l'avais senti. Lui seul, le premier, assouvirait mon premier besoin d'être! Si notre chair a mal fait, la plus totale ferveur morale fut notre complice. Nos sentiments s'accordèrent avec nos désirs!...

Mais non, la nature ne désavoue, ne répudie rien de ce qui nous béatifie. Ce sont les religions bibliques qui veulent que la terre nous ait enfantés pour l'abstinence et la douleur. Imposture! L'exécrable créateur que celui qui se complairait en la torture de ses créatures! À ce compte, le pire des sadismes serait celui d'un prétendu Dieu d'amour! Notre supplice ferait sa volupté!...

Tu t'expliques à présent ma vie, et tu comprends pourquoi je te parle si orgueilleusement malgré ta splendeur d'âme, ô Blandine!