Chapter 8
Cependant, sur le tard, bien âgés déjà, ses maîtres eurent un enfant, un tout chétif garçonnet auquel ils donnèrent le nom d'Étienne. Comme les parents étaient trop vieux pour le choyer, ce fut Gérard qui l'éleva en commençant par lui choisir pour nourrices deux de ses brebis favorites. Tiennet poussa, devint un enfant potelé, rose, joli comme un chérubin. Gérard continuait à lui réserver le meilleur lait de ses ouailles, les fruits aromatiques, les oeufs des ramiers et des faisans. Il l'adorait comme aucun être humain n'en adora un autre, son pauvre coeur de sauvage n'ayant jamais pu dépenser les trésors d'affection qu'il accumulait. Tiennet gazouillait comme un oiseau; il était aussi blond que l'autre était brun; et le petiot commandait au grand garçon farouche. Les vieux égoïstes et maniaques les laissèrent vaguer et vivre ensemble.
Lorsqu'ils se baignaient dans le Démer, Gérard admirait ce jeune corps svelte et gracieux; et il ne connaissait point plaisir comparable à celui d'enlacer ce corps souple et tiède, de l'emporter dans ses bras, très longtemps et très loin, jusqu'au fond des bois où ils finissaient par rouler parmi les fougères et les mousses. Gérard chatouillait Tiennet en promenant ses lèvres sur sa peau rose. Et l'enfant riait, essayait de se dérober, ruait de ses petons et allongeait des tapes sur les flancs robustes du grand qui acceptait des coups pour des caresses...
Cette idylle dura jusqu'au jour où les parents de Tiennet reçurent la visite de deux cousins accompagnés de Wanna, une fillette blonde, de l'âge de Tiennet, guillerette et piquante comme une aube de claire gelée, appétissante comme une fraise des bois. Les vieux, de part et d'autre, convinrent de marier les enfants qui s'étaient plu d'emblée.
Dès l'arrivée de la petite Wanna, le grand Gérard était devenu tout triste à cause de l'attention que son petit Tiennet témoignait à sa gentille cousine. Tiennet, enfant gâté, n'aimait Gérard que comme il eût aimé un chien fidèle et docile, complaisant partenaire de ses jeux, prêt à passer par tous ses caprices. Gérard regardait Wanna avec des yeux sombres, des yeux homicides, mais la blondine se moquait du sauvage et pour le contrarier, espiègle et fine, elle enlevait le plus souvent Tiennet, ou courait se cacher pour qu'il la rejoignît loin du jaloux.
Gérard, à bout de patience, adjura son ami de ne pas se marier. Tiennet lui rit au nez. Es-tu fou, mon grand chéri? C'est la loi de la nature. Vois les bêtes de notre ferme, vois les fauves des bois!...
-- Oh pitié! je ne sais ce que j'éprouve, mais je te veux pour moi seul, sans partage... Pourquoi imiter les bêtes, et faire comme les autres? Ne nous suffisons-nous point? Penses-tu être jamais aimé comme par ton Gérard? Suspendons, en ce qui nous concerne, la création prolifique. Ne naît-il point assez de créatures? Vivons pour nous deux, pour nous seuls. Tiennet, pitié; c'est toi que je veux, tout à moi, toi seul. J'ignore ce que tu es, si tu es un homme comme les autres; tu m'es incomparable... Oh! qu'avait-elle besoin de venir entre nous? Non, je m'explique mal... Tes yeux étonnés me tuent... Écoute, j'ai mal par tout le corps quand je te sais avec elle. Une chaleur mauvaise me circule dans le sang. Vos mains unies fouillent tout doucement sous ma poitrine pour me lacérer le coeur de leurs ongles. Oh, mon Tiennet, j'expire en songeant qu'elle t'embrassera sur les lèvres, qu'elle t'enlèvera loin d'ici et qu'il me faudra te céder pour toujours à cette voleuse de ma vie...
Tiennet souriait, un peu marri toutefois, s'efforçant de le rendre raisonnable: «Grand fou, mes sentiments pour toi ne changeront pas. Vois, ne suis-je pas toujours le même? Nous nous rapprocherons comme par le passé. Tu me suivras avec elle...»
Mais la raison ne revenait pas au pauvre berger.
À mesure que la date fatale approchait Gérard dépérissait, perdait l'appétit, boudait tout ce qu'il célébrait autrefois, négligeait son troupeau, et ses allures devinrent même si inquiétantes que ses maîtres l'envoyèrent chez le curé. Peut-être lui avait-on jeté un sort! les bergers sont tous un peu sorciers et exposés, eux- mêmes, aux maléfices de leurs pareils. Le candide Gérard raconta simplement sa profonde peine au prêtre. Au premier mot que le saint homme en entendit: «Va-t'en, maudit, gronda-t-il. Ta présence empeste... Je ne sais ce qui me retient de te livrer au drossard[4] de monseigneur le duc de Brabant... et de te faire brûler sur le Grand Marché comme on fait à ceux de ton espèce... tu partiras sur-le-champ. Ton crime t'a retranché de la communauté des fidèles... Nul ne peut t'absoudre que le pape de Rome! Jette- toi à ses pieds... Tu n'as encore péché qu'en pensée. C'est même pourquoi je n'appelle point sur ta chair maudite les flammes du bûcher purificateur!
Gérard retourna auprès de ses maîtres, sans honte mais plus désespéré que jamais. Il se garda bien de raconter par le menu ce qui s'était passé entre le ministre de Dieu et lui, mais il se borna à déclarer qu'il allait entreprendre un long pèlerinage pour expier un péché trop capital... Cette nuit même il se mettrait en route, quand tous dormiraient, pour ne point rencontrer d'indiscrets et de curieux... Comme faveur suprême, il sollicita de Tiennet qu'il l'accompagnât jusqu'à une certaine distance de leur chaumière. Wanna voulut retenir son fiancé, mais Tiennet eut pitié de son ami, et, devant la perspective d'une séparation peut- être éternelle, il se rappela leur longue et absolue tendresse de jadis...
-- Frère, quelle est la faute si grave qui t'exile? demanda à plusieurs reprises Tiennet, en cheminant, à son féal. Mais l'autre se taisait et se bornait à le regarder longuement et à hocher la tête.
Ils marchèrent longtemps, le coeur étreint, sans échanger un mot; mais quand ils atteignirent le carrefour où ils devaient s'embrasser pour la dernière fois, tout à coup, Gérard tourna les talons et montra à Tiennet une lueur rouge à l'horizon, du côté d'où ils étaient partis.
Alors, avec un rire sauvage: «Regarde, dit-il, c'est la maison des vieux qui flambe, et Wanna, ta Wanna brûle avec eux!... À présent, tu m'appartiens pour toujours!
Et il étreignit avec frénésie le jeune homme qui se débattait:
-- Gérard! Tu me fais peur! Au secours! Au loup-garou! Il m'égorge...
-- À moi; c'est moi qui t'ai donné la vie. Je suis plus que ta mère, entends-tu; donc plus que devrait être n'importe quelle femme!... Tu demandais la cause secrète de mon départ... Tu vas la savoir. Leur prêtre m'a maudit. Je suis voué au feu éternel. Eh bien, je cours me plonger par anticipation dans ce feu, mais après avoir aspiré jusqu'aux sources de ta vie, après m'être repu des groseilles de tes lèvres, ce fruit succulent qui me désaltérera éternellement au sein de la fournaise infernale!... À moi, à moi!...
Un orage subit se déchaîna, tandis que le misérable criait ainsi vengeance au ciel.
-- Ah, jubilait-il, feu du châtiment, sois mon feu de joie! Ô Nature, brûle-moi, consume-moi! Que tu viennes, comme ils disent, de Dieu, ou que tu émanes du Diable, que m'importe! Viens, réunis- nous dans la mort!... Lève-toi, bel orage de la délivrance! Je n'ai plus rien à perdre, les torrents de feu seront ruisseau frais et limpide sur ma chair, comparés à l'amour qui me dévore et qui m'a désespéré!... Viens!...
Et le maudit pressa Tiennet contre son coeur, le pressa à l'étouffer, colla ses lèvres aux siennes, ne les en détacha plus, jusqu'à ce que le feu du ciel les eût enveloppés tous deux...
En ce point de cette improvisation pathétique, la voix de Kehlmark s'éteignit en un murmure comparable à un râle.
-- Oh! mon doux enfant, gémit-il, en tombant aux pieds du petit pâtre, je t'aime éperdument, je t'aime autant que Gérard aimait Tiennet.
-- Moi, je vous aime aussi, cher maître; et cela de toutes mes forces répondit Guidon en lui jetant les bras au cou. Je suis à vous, à vous seul et sans partage... Est-ce seulement d'à présent que vous le savez? Faites de moi tout ce que vous voudrez!...
-- Je n'eus qu'à te voir, soupira Kehlmark, pour compatir à ta beauté méconnue et fièrement vierge. Mon amour naquit de cette compassion.
-- Et moi, mon cher maître, balbutia le petit Govaertz, je n'eus qu'à vous voir pour vous deviner triste et redoutable, et ma dévotion s'engendra de mon anxiété!...
-- Le mal prétendu que ton père disait de toi, reprenait le Dykgrave, décida de ma sympathie, et la moue dédaigneuse de ta soeur, la malveillance de son regard, t'illuminèrent désormais à mes yeux d'une permanente lumière de transfiguration!... Je n'osai me déclarer avant de t'avoir revu et je feignis de l'indifférence pour dérouter les tiens et ces camarades trop brusques que j'empêchai le même soir, rien qu'en me rapprochant de leur turbulent essaim, de te harceler, mon enfant, l'élu de ma vie!...
L'éclair ne les frappa point, mais ils entendirent un cri sourd, un sanglot, un froissement dans les broussailles derrière eux. Deux silhouettes indistinctes fuyaient par les ténèbres.
-- On nous écoutait! dit Kehlmark qui s'était mis debout et qui scrutait l'ombre épaisse.
-- Qu'importe, je suis à vous, murmurait Guidon en l'attirant à lui et en se blottissant frileusement contre sa poitrine. Vous êtes tout pour moi, et je ne crois pas au feu du ciel! Avant toi, personne ne m'avait dit la seule bonne parole... Je n'avais su que méchancetés et rudesses... Tu es mon maître et mon amour. Fais de moi ce que tu veux... Tes lèvres!...
V
Quelques jours après cette alerte dans les jardins, Blandine se présenta à Kehlmark en train d'écrire, seul dans son atelier.
Longtemps elle avait hésité avant de se résoudre à une démarche qu'elle croyait indispensable, mais dont elle ne se dissimulait point la gravité.
Toutefois, quoiqu'elle souffrît mille morts, elle ne songeait qu'à mettre Kehlmark sur ses gardes, qu'à le prémunir contre les conséquences de sa trop exclusive entente avec ce méchant petit vagabond. Elle se refusait encore à en croire ses oreilles sur l'excès même de cette passion; elle s'obstinait à n'y voir qu'une toquade un peu inconsidérée, surtout qu'elle connaissait l'exaltation du Dykgrave, la curiosité, l'emportement, la fougue qu'il mettait dans toutes ses entreprises, dans ses moindres actions, lui l'impulsif par excellence.
Lorsqu'elle entra, sa pâleur et son visage décomposé surprirent le comte de Kehlmark.
Aussitôt qu'il l'eut fait asseoir et se fut informé de l'objet de sa visite, elle commença résolument, sans précautions oratoires, mais la gorge nouée:
-- J'ai cru de mon devoir de vous avertir, monsieur le comte, qu'on commence à s'occuper dans la contrée de la présence continuelle du fils Govaertz, ici, à l'Escal-Vigor. Passe encore qu'il vienne au château, mais je crains, Henry, que vous n'affichiez vraiment une prédilection outrée pour ce petit rustre devant ses pareils, au dehors...
-- Blandine! fit Kehlmark repoussant ses papiers, jetant sa plume et se mettant debout, confondu par l'audace de ce préambule.
-- Oh pardonnez-moi, monsieur Henry, reprit-elle, je sais bien que vos actes ne les regardent pas. Mais c'est égal, les gens sont si bavards! Voir toujours ce jeune paysan accroché à vos talons, fait travailler les imaginations et les médisances...
-- Voilà bien de quoi m'inquiéter! se récria le comte avec un rire forcé. Que voulez-vous que cela me fasse? En vérité, Blandine, vous m'étonnez en vous préoccupant des clabauderies du vulgaire... C'est vraiment témoigner beaucoup de condescendance à l'égard de misérables envieux...
-- Tout de même, monsieur Henry, poursuivit-elle avec un peu moins d'assurance, je vous avouerai bien humblement que je tiens l'étonnement des villageois pour assez fondé. Franchement, malgré ses qualités, ce petit Guidon n'est pas une société pour vous... Convenez-en!... Vous ne voyez plus que lui, ou vous courez la prétentaine avec ces vagabonds de Klaarvatsch, à l'autre bout de l'île... De vos anciens amis, personne n'est plus invité à l'Escal-Vigor... Tout cela n'est pas naturel et prête à bien des commérages... D'autres que des patauds malveillants et ombrageux auraient le droit de s'en étonner...
-- Blandine! interrompit le Dykgrave, d'un ton glacial et hautain. Depuis quand vous avisez-vous de contrôler mes actes, et d'intervenir dans mes fréquentations?
-- Oh! ne vous fâchez pas, monsieur Henry, fit-elle, toute meurtrie par ce ton dur et ce regard de proscription; je ne suis, je le sais, que votre humble servante, mais je vous aime toujours, poursuivait-elle en pleurant, je vous suis toute dévouée. Je ne voudrais vous contrarier en rien... mais votre réputation, votre nom illustre, me sont plus chers et sacrés que ma propre conscience... C'est mon grand amour seul qui me dicte mes paroles. Ah Henry, si vous saviez!...
Et les sanglots l'empêchèrent de continuer.
-- Blandine, dit avec plus de douceur le Dykgrave, compatissant à cette douleur, que vous prend-il? Encore une fois, je ne vous comprends point... Expliquez-vous, enfin...
-- Eh bien, monsieur le comte, non seulement les gens du village se moquent de votre étrange affection pour ce petit pâtre, mais d'aucuns vont jusqu'à prétendre que vous le détournez de ses devoirs envers les siens... Et que n'invente-t-on encore! Bref, tout le monde voit d'un mauvais oeil que vous choyiez ainsi un misérable petit vacher...
-- Et vous-même, n'avez-vous point gardé les vaches! Que vous voilà fière! dit cruellement le Dykgrave.
-- Je suis fière de vous appartenir, monsieur le comte; puis, la comtesse...
Blandine hésita.
-- Ma grand'mère? interrogea le comte.
-- Votre sainte aïeule, ma protectrice, m'a élevée jusqu'à vous, mais elle m'apprit surtout à vous aimer! ajouta-t-elle avec une déchirante flexion de voix qui fit se contracter le coeur de Kehlmark.
-- Eh oui, je le sais bien, ma pauvre Blandine! moi aussi, je t'affectionne et je me fie complètement à toi!... C'est pourquoi je suis étonné de te voir pactiser avec les envieux et les malveillants...
Je n'ai rien à me reprocher sache-le bien. La protection que mon aïeule t'accorda, j'en fais profiter aujourd'hui ce jeune paysan. Et c'est toi qui viendras à présent incriminer le bien que je veux à cet enfant méconnu et déshérité? Ah Blandine, je ne te reconnais plus... Guidon est un garçon admirablement doué, d'une nature exceptionnelle... Il m'intéressa dès le jour où je le vis pour la première fois...
-- Ce soir maudit de la sérénade!
Le comte fit semblant de n'avoir pas entendu cette parole amère et poursuivit:
-- Je me suis plu à l'élever, à l'instruire, à en faire le fils de ma pensée, à partager tout mon savoir avec lui. Qu'y a-t-il de répréhensible à cela? Je l'aime...
-- Vous l'aimez trop!
-- Je l'aime comme il me plaît de l'aimer...
-- Oh Henry! des frères jumeaux ne tiennent pas l'un à l'autre, comme vous semblez chérir cet obscur petit pâtre... Non, écoutez- moi, ne vous fâchez pas de ce que je vais vous dire; mais je ne crois pas que vous ayez jamais aimé une femme autant que ce méchant galopin... Tenez, vous saurez tout... L'autre soir, je m'étais glissée dans les taillis derrière le banc où vous étiez assis tous deux. J'ouïs les brûlantes et terribles choses que vous lui débitiez d'une voix... ah d'une voix qui m'eût arraché les entrailles!... J'étais encore là, quand vous l'avez embrassé longuement sur la bouche et quand, après vous être traîné à ses genoux, il s'est pâmé frileusement sur votre coeur...
-- Ah, fit rageusement Kehlmark, vous êtes descendue si bas, Blandine!... De l'espionnage! Toutes mes félicitations!
Et, craignant de s'abandonner à sa colère, après l'avoir accablée d'un regard hostile il s'apprêtait à quitter la chambre.
Mais elle se cramponnait à ses genoux et lui prenait les mains:
-- Pardonnez-moi, Henry; mais je n'en pouvais plus; je voulais savoir!... D'abord je refusai d'en croire mes yeux et mes oreilles... Oh, pitié!... Pitié pour vous, monsieur le comte! Vous avez des ennemis. Le dominé Bomberg vous guette et brûle de vous perdre! N'attendez pas qu'une imprudence lui donne l'éveil. Cessez de vous compromettre. D'autres que moi auraient pu vous épier l'autre soir. Répudiez cet enfant de malheur; renvoyez-le à sa bouse et à son étable! Il en est temps encore... Craignez le scandale. Débarrassez-vous de ce polisson avant qu'on ait raconté tout haut ce que beaucoup, sans doute, commencent à penser et à murmurer tout bas...
-- Jamais! s'écria Kehlmark avec une énergie presque sauvage. Jamais, entendez-vous?
Encore une fois, je n'ai rien fait de mal, au contraire je ne veux que le bien de cet enfant. Aussi, rien ne me détachera de lui!
-- Eh bien, alors, c'est moi qui partirai, dit-elle en se relevant. Si ce funeste petit pastoureau remet encore le pied à l'Escal-Vigor, je vous quitte!
-- À votre aise! Je ne vous retiens pas!
-- Oh Henry, supplia-t-elle encore, se peut-il? Vous n'aurez donc plus la moindre bonté pour moi! Il me chasse! Oh Dieu!
-- Non je ne vous chasse pas, mais je n'entends point qu'on me mette le marché à la main. Si ceux qui prétendent m'aimer ne consentent point à faire bon ménage et se jalousent entre eux, je me sépare de celle qui a proféré des menaces et conspiré envieusement contre un autre être qui m'est cher. Voilà tout. J'ai vécu et je vivrai toujours libre de mes sympathies et de mes inclinations! D'ailleurs, continua-t-il en la prenant par la main et en la regardant avec une indicible expression d'orgueil et de défi, rappelez-vous que je vous ai prévenue avant de m'exiler ici. Je voulais me séparer de vous. Avez-vous oublié votre promesse: «Je ne serai plus que votre fidèle intendante et ne vous importunerai en rien.» Je cédai à vos supplications, mais non sans prévoir que vous vous repentiriez de ne pas m'avoir abandonné à mon destin... Ce qui arrive me donne raison. Cette expérience suffit, je crois... Allons, sans rancune, Blandine, cette fois le moment est venu de nous quitter pour jamais...
Que lut-elle de si poignant, de si critique dans le regard du Dykgrave?
-- Non, non, je ne veux pas, s'écria-t-elle. Je réitère ma promesse d'autrefois. Tu verras, Henry. Je tiendrai parole... Oh! ne m'arrache pas tout à fait de ta présence et de ton coeur!
-- Soit! consentit Kehlmark, essayons encore, mais tu t'accorderas avec Guidon Govaertz. C'est l'être que je chéris le plus au monde; il m'est indispensable comme l'air que je respire; lui seul m'a réconcilié avec la vie... Et surtout jamais une allusion devant lui à ce qui vient de se passer entre nous. Garde-toi de témoigner la moindre rancune, de faire le plus minime reproche à cet enfant. S'il lui arrivait malheur, si je le perdais, s'il m'était ravi d'une façon ou l'autre, ce serait le suicide pour moi. M'as-tu compris?
Elle inclina la tête en signe de soumission, décidée à endurer les pires tortures, mais de ses mains, et sous ses yeux.
VI
En apparence, les conditions de la vie à l'Escal-Vigor, les rapports entre Kehlmark, Blandine, le jeune Govaertz et Landrillon ne subirent aucune modification.
Le valet, ignorant l'explication que Blandine avait eue avec le comte, la croyait tout acquise à ses projets et ne cessait de présenter sous un jour scabreux les rapports entre le Dykgrave et son protégé. Elle était forcée d'entendre ses odieuses plaisanteries et devait pousser la dissimulation jusqu'à faire chorus avec le misérable. De plus, Landrillon la pressait de se donner à lui. Devant les refus de Blandine, il s'impatientait: «Allons, sois gentille, disait-il, et je m'engage à ne point troubler son idylle avec le jeune Govaertz, sinon je ne réponds plus de rien!»
Blandine s'efforçait de l'amuser, de gagner du temps. Elle alla même jusqu'à lui promettre le mariage à condition qu'il se tairait. «Je tiens le marché, acceptait-il, mais il faut que tu paies comptant! -- Bah! Rien ne presse, objectait Blandine, demeurons encore quelque temps ici pour arrondir notre magot!»
Cette femme honnête, s'il en fut, se fit donc passer pour une coquine aux yeux de ce drôle, qui ne l'en admira que davantage, n'ayant jamais rencontré hypocrisie et dissimulation pareilles. Cette duplicité le ravit non sans l'effrayer un peu. La gaillarde ne serait-elle pas trop rouée pour lui? Par malheur pour Blandine, il en devenait de plus en plus charnellement amoureux. Il aurait tant voulu prendre un pain sur la fournée! disait-il. Blandine ne se défendait plus qu'à moitié, elle éludait la consommation du sacrifice, mais ne pourrait plus longtemps s'y soustraire. Landrillon redoublait de privautés.
À la vérité, jamais Blandine n'avait tant aimé Henry de Kehlmark. Aussi qu'on se représente son martyre: d'une part, exposée aux entreprises d'un homme exécré, forcée de flatter sa rancune contre le Dykgrave; d'autre part, obligée d'assister à l'intimité, à la communion étroite de Kehlmark et du jeune Govaertz.
Atroces tiraillements! Certains jours, la nature et l'instinct reprenaient leurs droits. Elle était sur le point de dénoncer le domestique à son maître, mais Landrillon, chassé, se fût vengé de Kehlmark en révélant ce qu'il appelait ses turpitudes. D'autres fois, Blandine à bout de forces, placée dans cette crispante alternative de se livrer à Landrillon ou de perdre Kehlmark, était résolue à fuir, à abandonner la partie; elle aspirait même à la mort, songeait à se jeter dans la mer; mais son amour pour le comte l'empêchait de mettre ce projet à exécution. Elle ne pouvait l'abandonner aux embûches de ses ennemis; elle tenait à le protéger, à lui servir d'égide contre lui-même.
Comme elle devait se faire une violence terrible pour ne pas montrer trop de froideur au jeune Govaertz, elle évitait de se trouver sur son passage et s'abstenait autant que possible de venir à table. Elle mettait ces éclipses sur le compte de la migraine.
-- Qu'a donc madame Blandine? demandait le petit Guidon à son ami. Je lui trouve si étrange mine...
-- Une légère indisposition, un rien. Cela passera. Ne t'inquiète pas.
Souvent la pauvre femme allait et venait dans la maison comme une agitée, battant les portes, dérangeant les meubles à grand fracas, avec des envies de briser quelque chose, de crier son intolérable souffrance, mais si elle se croisait alors avec Kehlmark, celui-ci la matait, la domptait d'un regard.
Un jour que Landrillon l'avait particulièrement énervée, en la menaçant de ne plus épargner Kehlmark si elle ne se donnait à lui, elle se déroba encore à cette odieuse extrémité, et la tête un peu partie, fit une brusque intrusion dans l'atelier où le comte se trouvait avec son disciple. Ce fut plus fort qu'elle. Elle ne put s'empêcher de lancer au petit paysan un regard de réprobation. Les deux amis étaient en train de lire. Aucun des trois ne dit un mot. Mais jamais silence ne fut plus chargé de menace. Elle sortit aussitôt, alarmée des suites de cette incartade.
-- Blandine, vous oubliez nos conventions! lui dit Kehlmark, la première fois qu'il se trouva seul avec elle.
-- Pardonnez-moi, Henry, je n'en puis plus. J'ai trop présumé de mes forces. Vous n'aimez plus que lui. Le reste du monde a cessé d'exister pour vous. C'est à peine si vous m'accordez encore un regard ou une parole...
-- Eh bien, oui, dit-il avec résolution, avec une certaine solennité, mais avec ce courage du stoïque qui exposait le poing aux flammes d'un brasier -- oui, je l'aime par-dessus toute chose. En dehors de lui, je ne vois plus de salut pour moi...
-- Aime une autre femme; oui, si tu es fatigué de moi, prends cette Claudie qui te convoite de toute l'effervescence de sa chair, mais...
-- Quand je te jure que cet enfant me suffit...
-- Oh, ce n'est pas possible!
-- Je n'aime, je n'aimerai plus que lui!
Kehlmark savait qu'il portait un coup terrible à sa compagne, mais lui-même était excédé; l'arme dont il la frappait, il la retournait dans sa propre blessure; il avait passé, faut-il croire, par de telles tortures, qu'il se trouvait dans la situation du damné, avide de faire partager son supplice.