Chapter 7
Quoique brouillé à mort avec le bourgmestre, dans son zèle fanatique, ce petit homme bilieux, rageur, étroitement sectaire, se décida à se rendre aux Pèlerins pour signaler au père le risque qu'il courait en confiant l'éducation du jeune Guidon à ce mauvais riche scandalisant la communauté par son concubinage et son impiété. Comme tous les calvinistes invétérés, Balthus se doublait d'un iconoclaste. S'il n'avait redouté la furie des paysans, assez attachés à cette vieille relique qui leur rappelait l'intransigeance de leurs ancêtres, il eût même fait gratter la fresque du _Martyre de saint Olfgar._
Kehlmark lui était doublement odieux, et comme païen, et comme artiste. Pour intimider le bourgmestre, Balthus le somma d'arracher son fils au corrupteur, sous peine de faire déshériter aussi Claudie et Guidon par leurs deux vénérables tantes. Michel et Claudie, de plus en plus entichés de leur Dykgrave, renvoyèrent le fâcheux à son église avec force sarcasmes et moqueries. Guidon, qu'il aborda un jour aux environs du parc de l'Escal-Vigor, ne voulut même pas l'entendre et lui tourna le dos en haussant les épaules, en esquissant même un geste plus libre encore.
Cependant les affaires de Claudie ne semblaient point avancer sensiblement. «Voyons, tu ne me racontes rien, dormeur, disait- elle à celui qu'elle s'imaginait être le trait d'union entre elle et Kehlmark. Le comte, ne t'a-t-il point chargé d'une commission, d'un mot spécial pour moi?» Guidon inventait quelque bourde, mais souvent, pris au dépourvu, il se coupait ou demeurait le bec clos. La maritorne s'emportait alors contre la stupidité de leur intermédiaire et il lui démangeait même de le houspiller et de le brutaliser comme autrefois.
Par tactique, le Dykgrave continuait à visiter assidûment les Pèlerins et à faire l'aimable auprès de la jeune fermière. Elle l'eût souhaité plus entreprenant. Il mettait bien du temps à se décider et à faire sa demande. C'est à peine s'il se fût risqué à la lutiner du bout des doigts et jamais il ne lui avait pris un baiser.
Dès qu'elle entendait le trot du cheval et les jappements de son escorte de setters, Claudie accourait sur le seuil de la ferme, prenant presque plaisir à afficher son amour, tant elle était certaine du succès. Aussi commençait-on à parler beaucoup, aux veillées, des assiduités du Dykgrave.
Quoiqu'il fût acquis presque exclusivement au petit Guidon, le Dykgrave s'ingéniait à se faire bien voir de chacun. Il poussait même la magnanimité jusqu'à la coquetterie. En réponse aux diatribes et aux anathèmes du virulent pasteur, il répandait les aumônes, se ruinait en dons de vêtements et de vivres pour les pauvres soutenus directement par la cure. Le dominé distribuait l'argent et les autres aumônes, mais ne désarmait point pour cela.
Plus d'une fois les amis d'Henry, les pêcheurs de crevettes et les coureurs de grèves de Klaarvatsch s'offrirent à mettre le dominé à la raison; cinq d'entre eux notamment employés en permanence au château, sorte de gardes du corps de Kehlmark. Petits fils de naufrageurs, diguiers intermittents, pillards d'épaves, le peintre les faisait souvent poser, s'amusait de leurs luttes et de leur escrime au couteau moucheté, ou bien il les confessait et, avec Guidon, il savourait leur rude langage, le truculent récit de leurs exploits. Ces gars irréguliers, rôdeurs incorrigibles qui n'avaient su s'acclimater nulle part et s'étaient fait renvoyer de partout, ces magnifiques pousses humaines, les premiers maîtres du petit Guidon, ne juraient plus que par Henry et l'Escal-Vigor.
«Dites un mot, proposait tantôt l'un, tantôt l'autre à Kehlmark, voulez-vous que nous saccagions le presbytère; que nous pendions haut et court ce marmotteur de psaumes; ou mieux, faut-il que nous lui enlevions la peau comme ceux de Smaragdis le firent autrefois à l'apôtre Olfgar, cet autre trouble-fête?»
Et ils l'eussent fait comme ils disaient, sur un geste, sur un oui de leur maître, et, avec eux, tous se fussent déchaînés sur l'importun prêcheur.
Plusieurs fois, en passant devant la cure, les musiciens de la ghilde Sainte-Cécile poussèrent des huées. Un soir de libations, on alla même jusqu'à casser les vitres. À la Saint-Sylvestre, on déposa contre la porte du dominé un affreux mannequin de paille à tête de pain bis, représentant sa digne compagne et son âme damnée, et, comme, à la suite de cette injure, il s'était répandu en de nouveaux anathèmes contre le Dykgrave et Blandine, les polissons de Klaarvatsch barbouillèrent d'excréments la façade nouvellement repeinte du presbytère.
Jaune de dépit et de rancune, le pasteur semblait se trouver seul contre toute la paroisse et même contre toute l'île.
-- Comment, se demandait Balthus Bomberg, réduire cet orgueilleux Kehlmark? Comment entamer son prestige, détacher de lui ces brutes égarées et aveuglées, les insurger contre leur idole, leur faire brûler ce qu'elles adorent!
Loin de l'écouter, on désertait son église. Il finit par ne plus prêcher que devant des bancs vides. Une douzaine de vieilles cagotes, dont sa femme et les deux soeurs du bourgmestre, furent seules à le soutenir.
Dans l'engouement idolâtre que le jeune Dykgrave avait suscité, entrait un peu du culte exalté du peuple de Rome pour Néron, son indulgent et prodigue pourvoyeur de pain et de spectacles.
III
En prodiguant les attentions à son entourage et à la communauté, Kehlmark redoublait de prévenances à l'égard de Landrillon. Il le traitait avec plus de bonhomie que jamais, affectant de prendre un regain de plaisir à ses charges de corps de garde.
Mais le coquin n'était point dupe de cette ostentation de bienveillance. Sans rien en montrer, il n'avait point tardé à prendre ombrage de l'influence du petit Guidon Govaertz sur Henry de Kehlmark, et peut-être surprit-il une vague lueur -- rien ne rend plus perspicace que l'envie -- de l'étendue de l'affection que se portaient ces deux êtres. Qu'on s'imagine le sentiment de basse compétition d'un pitre qui voit le succès et la vogue l'abandonner pour aller à un comédien plus grave et d'un genre plus relevé, et on se représentera le mauvais gré sourd et recuit que le cocher devait entretenir contre ce petit paysan.
Kehlmark prenait presque toujours Guidon avec lui dans ses promenades en voiture, et c'était Landrillon qui les conduisait. Lors d'une excursion qu'ils firent à Upperzyde, pour visiter les musées et revoir le Frans Hals, le jeune Govaertz partagea l'appartement du maître, tandis que Landrillon fut relégué dans les galetas sous le toit. Bien plus, le domestique était forcé de servir à table ce va-nu-pieds, ce polisson, autrefois la risée et le souffre-douleurs des manouvriers de Smaragdis et à présent, bouffi d'importance, dorloté, choyé, devenu l'inséparable de monsieur. Dire que ce grand seigneur semblait ne plus pouvoir se passer de la compagnie de ce méchant galopin qui lui gaspillait de beau papier, de coûteuse toile et de bonnes couleurs!
Si le larbin n'avait rêvé de devenir l'époux de Blandine, peut- être eût-il été plus indisposé encore contre ce maudit pastoureau. Jusqu'à un certain point, le domestique n'était-il même pas fâché de l'importance exclusive que le jeune Govaertz prenait dans la vie du comte. Landrillon se promettait bien d'exploiter au moment opportun cette intimité des deux hommes pour détacher Blandine de son maître. Négligée et même délaissée par Kehlmark, la pauvre femme ne se montrerait que plus disposée à écouter un nouveau galant.
Profitant d'un moment où Blandine était descendue à la cuisine pour y vaquer à quelque besogne ménagère, Landrillon se hasarda un jour à lui faire sa déclaration:
-- J'ai quelques petites économies, proféra-t-il, et s'il est vrai que la vieille vous ait laissé une part de son magot, nous ferions un gentil couple, dites, qu'en pensez-vous, mamzelle Blandine?... Car si vous êtes jolie à croquer, convenez qu'il en est de plus mal tournés que moi. Pas mal de gaillardes de votre sexe se sont d'ailleurs ingéniées à me le persuader! ajouta le séducteur en se tortillant la moustache.
Très ennuyée par cette déclaration, Blandine déclina froidement et avec dignité l'honneur qu'il voulait lui faire en se dispensant même de lui donner le moindre motif de ce refus.
-- Ouais, mamzelle! Ce n'est point là votre dernier mot. Vous réfléchirez. Sans me vanter, des épouseurs de mon poil, des galants pour le bon motif ne se rencontrent pas tous les jours.
-- N'insistez pas, monsieur Landrillon. je n'ai qu'une parole.
-- C'est donc que vous avez des vues sur un autre?
-- Non, je ne me marierai jamais.
-- Tout au moins en aimez-vous un autre?
-- C'est là mon secret et affaire entre ma conscience et moi-même.
Un peu allumé, car il avait bu quelques verres de genièvre pour s'enhardir, il s'avisa de la prendre par la taille, de l'étreindre, et il voulut même lui dérober un baiser. Mais elle le repoussa et, comme il recommençait, elle le souffleta, menaçant de se plaindre au comte. Pour l'instant, il se le tint pour dit.
Cette scène se passait dans les premiers jours de leur installation à l'Escal-Vigor.
Mais Landrillon ne se donna point pour battu. Il revint à la charge, profitant des moments où il se trouvait seul avec elle pour l'obséder de gravelures et de privautés.
Chaque fois qu'il avait bu, elle courait un sérieux danger. Tandis que le comte s'était retiré dans son atelier avec Guidon ou qu'ils étaient allés se promener, Landrillon en profitait pour harceler la jeune femme. Il la poursuivait d'une pièce dans l'autre et, pour échapper à ses entreprises, elle devait s'enfermer dans sa chambre. Encore menaçait-il d'enfoncer la porte.
Comme à la ville, du temps de la douairière, Henry n'avait pour le servir à demeure que Blandine et Landrillon. Les cinq gars de Klaarvatsch attachés à sa personne ne logeaient pas au château. De sorte que bien souvent la pauvre économe se trouvait abandonnée presque à la merci de ce drôle.
La vie devint insupportable à la jeune femme. Si elle s'abstint de se plaindre à Kehlmark, ce fut parce qu'elle croyait encore ce plaisantin trivial, ce loustic de bas étage, indispensable à l'amusement d'Henry. Tel était son dévouement au Dykgrave que la noble enfant se fût fait scrupule de le priver du moindre objet capable de le distraire de sa mélancolie et de son abattement. Ainsi voyait-elle avec stoïcisme et renoncement l'influence que le petit Govaertz prenait sur l'esprit de son maître et s'efforçait- elle même de sourire et de plaire au favori de son amant.
Elle supporta donc les importunités et les taquineries du satyre en se bornant à se dérober de son mieux à ses violences.
La résistance, le mépris de Blandine ne faisaient qu'exaspérer le désir du ruffian. Il fut même un jour sur le point de lui imposer son odieuse passion, lorsqu'elle s'arma d'un couteau de cuisine oublié sur la table et menaça de le lui plonger dans le ventre.
Puis, comme il reculait, éplorée, elle courut vers l'escalier, décidée à monter à la chambre du comte et à lui dénoncer l'indigne conduite du drôle.
-- À ton aise! ricana Landrillon blême de rage et de concupiscence, résolu, lui aussi, à recourir aux extrémités. Mais à ta place je n'en ferais rien. Je ne crois pas que tu sois la bienvenue, là-haut. Il t'en voudra au contraire de l'avoir dérangé. Car si tu en tiens toujours pour lui, il se moque bien de toi, ton ancien amoureux!
-- Que voulez-vous dire? protesta la jeune femme en s'arrêtant sur la première marche.
-- Inutile de faire la sainte nitouche... On sait ce qu'on sait, pardine!... Tu as été sa maîtresse, ne t'en défends point.
-- Landrillon!
-- Eh, c'est la fable de Zoudbertinge et même de tout Smaragdis. Le révérend Balthus Bomberg ne cesse de tonner contre la catin du Dykgrave.
Renonçant à gravir l'escalier, elle revint sur ses pas, se laissa choir sur une chaise, défaillante, presque morte de douleur et d'opprobre.
Un prélude de piano troubla le silence qu'ils gardaient tous deux.
Guidon entonnait, là-haut, de sa voix agreste, fraîchement muée, et encore un peu fruste, mais au timbre singulièrement magnétique, une ballade de naufrageur que Kehlmark accompagnait au piano.
Le corps secoué par des sanglots, Blandine marquait douloureusement le rythme de cette chanson. On eût dit que la voix du jeune gars achevait de la navrer.
En écoutant le petit paysan, un sourire équivoque parut sur les lèvres du valet et il couva d'un regard non moins ironique la malheureuse Blandine:
-- Voyons, dit-il d'un ton patelin, en lui touchant l'épaule, ne nous fâchons point, la belle. Écoutez-moi plutôt. On vous veut du bien, que diable! Vous auriez bien tort d'aimer encore cet oublieux et dédaigneux aristo. Quelle duperie! Ne voyez-vous pas qu'il a cessé de vous chérir...
Et comme elle relevait la tête, il lui fit signe, un doigt sur la bouche, d'écouter la chanson étrangement passionnée que le disciple chantait à son maître et, après un nouveau silence, durant lequel tous deux prêtaient l'oreille:
-- Tenez, poursuivit-il à mi-voix, il s'occupe bien plus de ce petit rustre que de vous et moi, notre maître. Aussi, à votre place, je le planterais là et le laisserais s'adonner aux flatteries de ce polisson et de ces autres brutes de paysans... Ici, Blandine, vous vous consumerez de chagrin, vous sécherez de dépit. Votre beauté se fanera sans aucun profit pour la moindre créature du bon Dieu!... Si vous m'en croyez, ma chère, nous retournerons tous deux à la ville. J'en ai assez de la villégiature à Smaragdis. C'est à n'y pas croire, mais depuis que ce jeune sournois est entré au château, il n'y en a plus que pour lui! Vous et moi, nous passons à l'arrière-plan. Quel assotement subit! Deux doigts de la même main ne sont pas plus inséparables!
-- Eh bien, qu'avez-vous à reprendre à cet attachement? fit Blandine en cherchant encore une fois à dominer ses préventions. Ce Guidon Govaertz est un gentil garçon, méconnu des siens, bien supérieur, tout nous l'a prouvé, par l'intelligence et les sentiments, à la masse de ces grossiers insulaires... Le comte a bien raison de faire un tel cas de ce pauvre enfant qui se rend d'ailleurs de plus en plus digne de ces bontés...
-- Oui, d'accord; mais monsieur exagère son patronage. Il n'observe pas assez les distances; il témoigne vraiment trop de tendresse à ce morveux. Un comte de Kehlmark ne s'affiche point, que diable! avec un ancien gardeur de vaches et de porcs...
-- Encore une fois, que voulez-vous dire?
Pour toute réponse, Landrillon plongea ses mains dans ses poches et se mit à siffloter, en regardant en l'air, comme une parodie de la chanson du petit pâtre.
Puis il sortit, estimant qu'il en avait dit assez pour le quart d'heure.
Blandine, demeurée seule, se reprit à pleurer. Sans penser à mal, quoi qu'elle fît pour s'en remontrer à elle-même, elle s'affligeait du commerce assidu du comte et de son protégé. Elle avait beau se raisonner et vouloir se réjouir de la métamorphose de Kehlmark, de son activité, de sa joie de vivre, elle regrettait que cette guérison morale ne fût pas son oeuvre à elle, mais un miracle opéré par ce petit intrus.
-- Eh bien, dit, quelques jours après, Landrillon à la jeune femme, il est prop' not' monsieur, mamzelle Blandine!... Ah c'est qu'ils s'entendent de mieux en mieux, nos artisses!... Hier, ils se becquetaient à bouche que veux-tu!
-- Tu racontes des bêtises, Landrillon, fit-elle en riant avec effort. Encore une fois, le comte est attaché à ce petit rustre parce que celui-ci fait honneur à ses leçons... Où est le mal? Je te l'ai déjà dit, il affectionne ce jeune Govaertz comme un frère cadet, comme un élève intelligent dont il a ouvert et cultivé la raison...
-- Turlutaine! fredonna Landrillon avec une vilaine grimace grosse de sous-entendus.
Vicieux jusqu'aux moelles, ayant passé par les pires promiscuités des chambrées, il y avait en lui du mouchard de moeurs, du prostitué et du maître-chanteur. Incapable d'apprécier ce qu'il y a de noble et de profond dans les affections ordinaires, encore moins lui eût-il été possible de saisir et d'admettre l'absolue élévation d'un grand amour d'homme à homme.
Comme Blandine se taisait, ne comprenant rien à ces insinuations: «On a son idée, mamzelle, poursuivit le drôle. M'est avis à moi qu'il n'accorde plus beaucoup d'attention aux jupons, not' maître, en supposant qu'il s'en soit jamais préoccupé... Vous devez en savoir quelque chose, dites?... Aurait-il déjà dételé? Lui, un homme jeune, pourtant.
-- Landrillon! protesta Blandine, abstenez-vous je vous prie de ce genre de réflexions... Vous n'avez pas à juger monsieur le comte. Ce qu'il fait est bien fait, entendez-vous?
-- Faites excuse, mademoiselle, on se taira, on se taira... N'empêche qu'il est bien mystérieux, notre seigneur! Il mène une drôle de vie!... Toujours avec ses paysans, et surtout avec ce petit enjôleur... Nous ne comptons pas plus à ses yeux que son cheval et ses chiens... Vrai, j'admire votre indulgence pour ses fredaines!... Vous savez mieux que moi qu'il vous a complètement lâchée! Si c'est le changement qu'il lui faut -- dam! j'aime aussi goûter de différents fruits! -- il n'aurait qu'à regarder autour de lui et à vouloir. Les plus belles filles de Smaragdis, de Zoudbertinge à Klaarvatsch, seraient à sa disposition. J'en connais une (et il dit ces paroles non sans dépit, car il avait déjà tâté le terrain pour son compte, de ce côté) qui brûle jusqu'au sang et aux moelles de le voir -- comment dirai-je? -- en son particulier... Tenez, c'est précisément la grande Claudie, la soeur même de ce damoiseau... Quoiqu'il se rende plusieurs fois par semaine aux Pèlerins, on ne m'ôtera jamais de l'idée que le galant en pince plus sérieusement pour les culottes du petit drôle que pour les cottes de sa soeur!
-- Encore une fois, taisez-vous! fit Blandine le coeur crispé à l'idée de l'amour que la virago éprouvait pour Kehlmark et qui se savait détestée par la pataude au point que celle-ci ne la saluait pas quand elles se rencontraient par les routes. Quant à l'affection de Kehlmark pour Guidon Govaertz, si elle en souffrait malgré sa volonté, elle persistait à n'y rien suspecter d'anormal et d'incompatible.
-- Qui vivra verra, mamzelle Blandine. L'occasion se présentera bientôt de vous édifier sur la couleur de la liaison de ces deux peintres! ricana Thibaut, enchanté de sa plaisanterie.
-- Assez! Plus un mot! s'écria Blandine... Je ne sais ce qui me retient de faire part sur-le-champ à monsieur le comte de vos abominables imputations... ou plutôt, je le sais trop, je mourrais de honte avant d'oser répéter devant lui ce que vous venez de me dire!
IV
Un soir, assis sur un banc de la Digue dominant le pays, Henry de Kehlmark et Guidon Govaertz, les mains enlacées, prolongeaient une de leurs ineffables causeries interrompues par des silences aussi éloquents et fervents que leurs paroles...
C'était pendant une de ces arrière-saisons favorables à l'évocation des légendes, dans un cadre de bruyère fleurie et de cieux aux chevauchantes nuées. Au loin, vers Klaarvatsch, par- dessus les futaies du parc, nos amis embrassaient un immense tapis lie de vin, sur lequel le soleil couchant mettait un lustre de plus. Des monceaux d'essarts crépitaient çà et là; un parfum de brûlis flottait dans l'air humide. Il faisait extrêmement doux, et le soir exhalait comme de la langueur; la brise rappelait la respiration d'un travailleur qui halète ou d'un amant que le désir oppresse.
À la vue d'un nuage rougeâtre et de forme fantastique, les amis s'étaient rappelé le «Berger de Feu» célèbre dans toutes les plaines du Nord. Kehlmark garda quelque temps le silence; il paraissait ruminer quelque pensée grave associée à ces croyances terrifiantes. Depuis qu'il le connaissait, le jeune Govaertz ne lui avait pas encore vu cet air douloureux, contracté.
-- Vous souffrez, maître? dit-il.
-- Non, cher..., un rien de mauvais souvenir... cela passera. Peut-être cette vesprée extrêmement capiteuse... Ne trouves-tu pas?... Connais-tu l'histoire véritable du Berger de Feu dont tu parlais tout à l'heure... J'ai tout lieu de croire qu'on la raconte mal... Je devine et me suggère une version plus exacte... J'ai confessé les paysages hantés, par des soirs analogues à celui-ci, de préférence ces coins de bruyère, où la tristesse régnait encore plus navrante qu'ailleurs, où la plaine et l'horizon quintessenciaient leur mélancolie lourde et leur ombrageux sommeil. Certains détails du paysage contractent, tu l'auras remarqué en gardant tes moutons, une signification poignante, presque fatidique. La nature paraît souffrir de remords. Les nuées arrêtent et accumulent leurs funèbres cortèges au-dessus d'une mare prédestinée à une noyade, à un théâtre de crime et de suicide...
Cher petit, que de bonnes résolutions ont chaviré par des temps pareils... Mieux vaut alors conjurer son propre danger en songeant aux catastrophes d'autrui... J'ai fini par compatir au sort du damné frère de Caïn. C'est lui que je plains et non plus ses victimes... Je le trouve superbe et attirant quoique sinistre... Mais je te raconte des bêtises, et te narre des histoires à faire peur, comme les bonnes femmes à la veillée...
-- Non, non; continuez; vous contez si bien et vous mettez tant de choses dans des paroles ordinaires; souvent votre langage me tire des larmes et du sang.
-- Soit. L'heure est propice... Et puisque nous sommes si bien ici, il me tarde de te dire à quel point je participe à la détresse du pâtre ardent. Depuis longtemps il hante jusqu'à l'obsession la bruyère violette et nocturne de mon âme... Je me surprends à rôder en esprit à ses côtés, parmi ses ouailles sulfureuses, sous les gestes de sa houlette rougie par la géhenne, mordu aux talons par son chien noir et rouge comme un tison à moitié consumé, un tison de la fournaise éternelle; le chien qui partage le sort de son maître et dont la moitié du corps recommence à flamber quand l'autre a repris une apparence de vie...
Voici ce que m'ont confié ces fantômes:
Il y a bien, bien longtemps, Gérard était le berger d'un couple de paysans vieux et avares, isolés dans un pays perdu de Brabant, fait de garigues et de steppes comme là-bas à Klaarvatsch. On ne savait d'où il était venu. Quand on le découvrit pour la première fois, il pouvait avoir quinze ans; il courait à peine vêtu; ses allures étaient celles d'un jeune fauve et il fallut lui apprendre à parler comme à un enfant. À tout hasard, les vieux avares le firent baptiser et, l'ayant pris à leur service, le dressèrent à paître leurs ouailles. Il ne leur coûtait que sa pitance, pis que frugale, et en le recueillant, ils eurent l'air de faire une bonne action.
Sans doute la mère nature chérissait ce libre garçon, car, engendré on ne sait par quelles créatures sylvestres, répudié par les hommes, il semblait ne point vieillir et devenait de plus en plus robuste et beau. C'était un grand garçon si chevelu que des boucles fauves lui retombaient constamment sur le front et sur ses yeux divins où semblaient se condenser l'infini et l'éternité.
On eut beau le catéchiser, il n'attacha jamais grande importance à nos momeries et à nos rites étroits. La simple nature demeura son modèle et sa conseillère. En d'autres termes, il n'écouta que ses instincts.