Escal-Vigor

Chapter 6

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Le surlendemain de la crémaillère, le Dykgrave se rendit à la ferme des Pèlerins. Il y arriva à cheval, précédé de trois beaux setters Gordon, aboyants et poudreux. Le fermier qui retournait une sole dans un champ voisin, jeta loin sa bêche, et n'eut que le temps de passer sa veste par-dessus sa camisole de flanelle rouge; mais la fille ne se donna point la peine de rabattre ses manches sur ses bras qu'elle avait rouges et charnus. Tous deux accoururent, essoufflés, à la rencontre du visiteur considérable et, après les compliments de bienvenue, ils se mirent en devoir de lui faire les honneurs de la ferme.

Michel Govaertz ne s'était point vanté. Tout l'établissement, depuis le corps de logis jusqu'à la moindre dépendance, les écuries, les étables, les celliers, la grange, la basse-cour, trahissaient l'ordre, l'opulence et le gros confort.

Henry se montra de nouveau très empressé auprès de Claudie, s'intéressant à l'économie de la ferme, se faisant donner des explications par la fermière, s'arrêtant avec complaisance et sans montrer le moindre ennui devant des réserves de pommes de terre, de betteraves, de fèveroles ou de céréales qu'on lui montrait dans des greniers torrides ou des réduits humides et noirs. Il tomba plus d'une fois en arrêt devant certains travaux des gens de la ferme, prisant beaucoup, par exemple, le geste de deux garçons de charrue; l'un debout sur une charretée de trèfle, l'autre campé à l'entrée de la grange et recevant sur sa fourche les bottes à fleurs de sang que lui lançait son camarade. Le teint rissolé, des yeux bleu de faïence, le sourire puéril de leurs grosses lèvres démasquant de saines dentures, ils peinaient crânement et Claudie les ayant hélés d'une voix gutturale et gaillarde, ils redoublèrent de plastiques et suggestifs efforts. Elle les stimulait à peu près comme elle eût flatté de vaillantes bêtes de somme.

Kehlmark s'informa du jeune Guidon, mais d'un ton détaché et comme par simple politesse pour la famille. Le vaurien devait être là- bas, quelque part du côté de Klaarvatsch. Claudie désigna l'horizon à l'autre bout de l'île d'un geste ennuyé, en haussant les épaules, et s'empressa de détourner la conversation.

Claudie accaparait le visiteur et il semblait n'avoir d'attention que pour elle, de regard que pour ce qu'elle lui montrait. Il caressa, encouragé par son exemple, la croupe luisante des vaches; il lui fallut goûter au lait fumant dont des trayeuses hommasses remplissaient des jarres de terre brune. Dans une pièce voisine, d'autres gothons battaient le beurre. La fadeur imperceptiblement saurette écoeurait Henry, et il préféra respirer les senteurs âcres de l'écurie où son cheval était en train de mastiquer du trèfle nouveau en compagnie des robustes palefrois de la ferme. Au jardin, elle lui cueillit un bouquet de lilas et de giroflées qu'elle-même lui planta, non sans le palper, dans l'échancrure de son gilet. «Il faudra revenir à la saison des fraises!» disait- elle en se baissant sous prétexte de lui montrer les baies mûrissantes, mais à la vérité pour le provoquer par les flexions et les contours irritants de sa charnure.

-- Déjà midi! s'écria Kehlmark en tirant sa montre, comme l'heure sonnait au clocher de Zoudbertinge.

Le fermier l'invita en riant à partager leur soupe rustique, mais sans oser espérer qu'il accepterait.

-- Volontiers, dit-il, mais à condition de manger à la table des gens et même de piquer au plat comme eux!

-- Quelle idée! se récria Claudie, pourtant flattée par ce sans- façon. Cette condescendance lui paraissait même de nature à rapprocher la distance du très urbain gentilhomme à une simple fille de la glèbe.

-- Tout ce monde crève de santé! constata Kehlmark en embrassant la tablée dans un regard circulaire. Ils sont aussi friands que ce qu'ils dévorent, et leur mine ragoûtante ajoute au fumet de la platée.

Selon l'usage, dans ces campagnes, les femmes servaient les hommes et ne mangeaient qu'après ceux-ci. Elles apportèrent une sorte de garbure au lard et aux légumes, dans laquelle Henry trempa, le premier, sa cuillère d'étain. Ses voisins, les deux manoeuvres qui avaient rentré les trèfles, l'imitèrent allégrement.

-- Et votre fils ne rentre-t-il pas dîner? demanda Kehlmark au bourgmestre.

-- Oh, celui-là, il emporte chaque matin son pain et sa viande! fut la réponse de Claudie.

Après le dîner, Henry s'éternisa. Claudie, persuadée qu'elle le captivait à ce point, le promena encore sur les terres des Govaertz. Adroitement, elle le renseignait sur leur fortune. Leurs champs allaient jusque là-bas, plus loin que le moulin à vent. «Tenez, à l'endroit où vous voyez ce bouleau blanc!» Elle donna à entendre au Dykgrave qu'ils étaient fort riches déjà, sans les espérances. Les deux soeurs de Michel, les deux vieilles bigotes, quoique brouillées avec le bourgmestre, avaient cependant promis de laisser leurs biens à ses enfants.

Kehlmark traîna tellement que le soir tombait quand il songea à faire seller son cheval. Le comte espérait revoir le petit joueur de bugle et au moment de se résigner à partir, il s'informa de nouveau de lui: «Souvent il ne rentre qu'à la nuit, disait Claudie en se renfrognant à la seule mention du gamin rebuté. Il lui arrive même de coucher dehors. Ses moeurs de vagabond ne nous inquiètent plus, père et moi. Nous n'en sommes pas autrement surpris!»

Avec un serrement de coeur, le comte se représentait le petit gars anuité dans la lande suspecte.

-- À propos, bourgmestre, dit-il au moment où le fermier lui amenait son cheval, je veux faire partie de votre orphéon.

-- Faites mieux, monsieur le comte, soyez notre président, notre protecteur.

-- C'est dit. J'accepte.

En songeant à Guidon, le comte s'était rappelé la sérénade de l'avant-veille, et il se disait qu'il lui serait doux d'entendre souvent cet air mélancolique et candide que jouait si bien le petit pâtre.

Un pied dans l'étrier, il se ravisa encore; quelque chose lui tenait au coeur. S'éloignerait-il avant de s'être ouvert sur le véritable objet de sa visite?

-- Il est possible, se décida-t-il à dire timidement au fermier, que votre fils ait de sérieuses dispositions pour la musique et le dessin. Envoyez-le-moi... Peut-être y aura-t-il moyen d'en faire quelque chose. Je veux tenter d'apprivoiser ce petit sauvage.

-- Monsieur le comte est bien bon! balbutia Govaertz, mais, franchement, je crois que vous y perdrez votre peine. Le vaurien ne vous fera aucun honneur.

-- Au contraire, monsieur le comte, enchérit la soeur du petit, il ne vous vaudra que des affronts. Il ne tient à rien et à personne ou plutôt il a des penchants et des inclinations bizarres; pensant blanc quand les honnêtes gens pensent noir...

-- N'importe, je veux tenter l'expérience! reprit le comte de Kehlmark en battant de sa cravache la poussière de ses bottes et en mettant le moins d'expression possible dans sa voix. Puis, vous l'avouerais-je, j'aime assez les tâches difficiles, celles qui exigent quelque persévérance et même quelque courage. Ainsi j'ai dompté et dressé pas mal de chevaux rétifs. Je vous confesserai même, et ceci n'est pas à mon honneur, qu'il a suffi parfois de me mettre au défi d'assumer une tâche, pour que je me sois engagé dans l'entreprise. L'obstacle m'excite et le danger me grise. J'ai la manie des gageures. En me confiant cette mauvaise tête, cet indiscipliné, vous m'obligeriez, vrai... Tenez, ajouta-t-il, il se peut que j'aille relancer le bonhomme dès demain en me promenant du côté de Klaarvatsch. Je causerai avec lui et verrai ce qu'il jauge...

-- Comme vous voudrez, monsieur le comte, dit Claudie. Dans tous les cas, c'est nous faire bien de l'honneur. Nous vous en serons même reconnaissants pour lui. Mais n'allez pas nous en vouloir si le garnement ne profite pas de vos conseils et de vos soins.

Le jour suivant, le Dykgrave poussa jusqu'aux bruyères de Klaarvatsch. Il eut bientôt avisé le petit gars dans un groupe de polissons déguenillés, accroupis autour d'un feu de brindilles et de racines sur lequel ils grillaient des pommes de terre. À l'approche du cavalier, tous se mirent debout, et, à l'exception de Guidon, coururent se blottir, effarés, derrière les broussailles. Le jeune Govaertz, se faisant une visière de la main, regarda bravement le comte de Kehlmark.

-- Ah, c'est toi, petit! l'interpella Kehlmark. Viens ici, veux- tu, et tiens un instant mon cheval pendant que j'arrangerai mes étriers?...

Le jeune homme approcha, confiant, et prit les rênes. Tout en raccourcissant les courroies, opération qui n'était pour Henry qu'un prétexte, un moyen de se donner une contenance, il l'observait du coin de l'oeil, ne sachant comment entamer la conversation, tandis que le gamin, de son côté, ne perdait pas un de ses mouvements, et se sentait bizarrement troublé, appréhendant et souhaitant à la fois ce qui allait se passer entre eux... Leurs yeux se rencontrèrent et semblèrent se poser une poignante et subtile interrogation. Alors Kehlmark, pour en finir, aborda le petit, le prit par la main et le regardant jusqu'au fond des prunelles, il lui rapporta non sans balbutier l'offre qu'il avait faite la veille aux siens.

-- Tu comprends... Tu viendras tous les jours au château. Je t'apprendrai moi-même à lire et à écrire, à dessiner, à peindre, à brosser de grands tableaux comme ceux que tu admirais l'autre soir. Et nous ferons aussi de la musique, beaucoup de musique! Tu verras! Nous ne nous ennuierons point!

L'enfant l'écoutait sans mot dire, si ébaubi qu'il en avait l'air hébété, la bouche ouverte, les yeux écarquillés et fixes, presque hagard.

Le comte se tut, interloqué, croyant avoir fait fausse route, mais continuant à le dévisager. Tout à coup Guidon changea de couleur, son visage se contracta, il éclata d'un rire nerveux. En même temps, au profond émoi de Kehlmark, il reculait et s'efforçait de retirer sa main de la sienne; on aurait dit qu'il se rebiffait, qu'il lui tardait de rejoindre ses petits camarades très amusés par cette scène. Le comte, découragé, le lâcha.

Le petit sauvage prit son élan vers les autres vachers, mais il s'arrêta court, cessa de rire, porta les deux mains devant ses yeux, et se laissa choir dans l'herbe où il se vautrait, le corps secoué par des sanglots, mordillant la bruyère, et entrechoquant ses pieds nus.

Le comte, de plus en plus ahuri, courut le relever:

-- Pour l'amour du ciel, petit, calme-toi! Tu ne m'as donc point compris! C'est à tort que tu t'alarmes. Je ne me pardonnerai jamais de t'avoir fait de la peine. Au contraire, je voulais ton bien. Je me flattais de mériter ta confiance, de devenir ton grand ami. Et voilà que tu te mets dans cet état pénible! Mettons que je n'ai rien dit! Sois tranquille... Je ne veux point t'enlever malgré toi! Adieu...

Et le comte allait sauter en selle. Mais le jeune Govaertz se redressa à moitié, se traîna à genoux, lui prit les mains, les embrassa, les mouilla de larmes et éclata enfin, se soulagea en un flux de paroles jaculatoires comme si, longtemps suffoqué, il parvenait à se débonder:

-- Oh, monsieur le comte, pardon, je suis fou, je ne sais ce qui m'arrive, ce qui se passe en moi; j'ai l'air d'être triste, mais je suis trop heureux; je me sentais mourir de joie en vous écoutant! Si je pleure, c'est que vous êtes trop bon... Et d'abord je n'ai pas voulu croire... Vous ne vous moquez point, n'est-ce pas? C'est bien vrai que vous me prenez chez vous?

Le Dykgrave, aussi attiré qu'il fût par cet impressionnable petit paysan, n'avait pas cru rencontrer pareille nature amative. Il l'habitua doucement à l'idée du bonheur qui allait être le sien, et finit par le laisser ravi, la face illuminée de joie, après lui avoir donné rendez-vous le lendemain même à l'Escal-Vigor.

II

Après cet accord, Guidon vint chaque jour au château. Kehlmark s'enfermait de longues heures avec lui dans son atelier. Le jeune paysan mit à s'instruire et à s'initier un zèle et une ardeur de néophyte, dignes aussi de ceux d'un _creato_ ou apprenti des maîtres de la Renaissance italienne. Pas de délassement comparable pour tous deux à cette initiation. Guidon était à la fois le modèle, le rapin et le disciple de Kehlmark. Quand ils étaient fatigués d'écrire, de lire ou de dessiner, Guidon prenait son bugle, ou bien, de sa voix grave comme l'airain, il chantait des airs héroïques et primordiaux que lui avaient appris les pêcheurs de Klaarvatsch.

Kehlmark ne parvenait plus à se passer de son élève et le faisait appeler s'il tardait à venir. On ne les voyait jamais l'un sans l'autre. Ils étaient devenus inséparables. Guidon dînait généralement à l'Escal-Vigor, de sorte qu'il ne rentrait guère aux Pèlerins que pour se coucher. À mesure que Guidon se perfectionnait, s'épanouissait en dons exceptionnels, l'affection intense de Kehlmark pour son élève devenait exclusive, même ombrageuse et presque égoïste. Henry s'était réservé le privilège d'être seul à former ce caractère, à jouir de cette admirable nature qui serait sa plus belle oeuvre, à respirer cette âme délicieuse. Il la cultivait jalousement, comme ces horticulteurs effrénés qui eussent tué l'indiscret ou le concurrent assez téméraire pour s'introduire dans leur jardin. Ce fut entre eux une intimité suave. Ils se suffisaient l'un à l'autre. Guidon, émerveillé, ne rêvait aucun paradis autre que l'Escal-Vigor. La gloire, le souci d'être applaudi, n'intervenait en rien dans leur activité d'artistes absolus.

Puis Kehlmark avait vu d'assez près la vie sociale et de surface des soi-disant artistes. Il savait la vanité des réputations, la prostitution de la gloire, l'iniquité du succès, les immondices de la critique, les compétitions entre rivaux plus féroces et plus abominables que celles des sordides boutiquiers.

Blandine, un peu défiante, avait accueilli cordialement ce commensal du château. Heureuse de la félicité que le jeune Govaertz procurait à Henry, elle lui faisait bon visage sans parvenir toutefois à lui témoigner beaucoup d'expansion. Au fond, sans éprouver une antipathie manifeste pour ce petit paysan, elle dut être parfois meurtrie en ses fibres, en ses atomes crochus, et, malgré son bon coeur, sa saine raison, sa grandeur d'âme, elle eut sans doute de fréquents mouvements de dépit contre ce commerce intellectuel si intime, cette étroite camaraderie, cette entente parfaite des deux hommes. Elle alla même jusqu'à jalouser le talent et le tempérament du jeune artiste, ces dons spirituels qui le rapprochaient plus de l'âme de Kehlmark que tout son amour à elle, simple femme, gardienne de son bonheur. La bonne créature ne montrait rien de ces moments, si humains, de faiblesse, que sa raison reprochait à son instinct.

Quant à Claudie, au début et même longtemps, elle ne fut aucunement offusquée de cette grande faveur témoignée par le Dykgrave au jeune Guidon. Elle y vit une façon pour le comte de faire indirectement la cour à la soeur, en mettant le frère dans ses intérêts. Sans doute Kehlmark ferait du petit pâtre le confident de son amour pour la jeune fermière. «Il est trop timide pour se déclarer directement à moi, se disait-elle; il s'en ouvrira d'abord au petit, et il tâchera d'être édifié par lui sur la nature de mes sentiments. Il a pris un assez piètre intermédiaire. Mais il n'avait pas le choix. En attendant, cette sollicitude que le comte témoigne à ce méchant polisson va plutôt à moi!» Et, très infatuée, la rude fille se réjouissait de ce commerce assidu entre le Dykgrave et le vaurien si longtemps répudié, presque renié par les siens. Elle en arrivait même à se départir de sa brusquerie et de sa hargne à l'égard de son puîné. À présent elle le choyait, l'entourait d'égards, s'occupait de ses vêtements, entretenait son linge, tous soins auxquels il n'avait pas été habitué. Pour expliquer ce revirement, la mâtine avait mis Govaertz dans la confidence de son grand projet matrimonial. Le bourgmestre, non moins ambitieux, applaudit à ces hautes visées et ne douta pas un instant de la réussite. À l'exemple de son enfant préférée, il cessa de rudoyer et il ménagea son garçon.

Lorsque après quelques mois de soi-disant épreuve, le Dykgrave déclara au bourgmestre qu'il se chargeait définitivement du prétendu propre à rien, Claudie détermina Michel Govaertz à accepter cette proposition.

Le bourgmestre, très vaniteux, avait un peu hésité parce que, d'après ce qu'il comprenait, la situation de Guidon, au château, serait celle d'un subalterne, d'un valet un peu au-dessus de Landrillon, mais d'un valet tout de même.

Alors que, longtemps, sous son propre toit, il avait ravalé son garçon en le reléguant au plus bas de son équipe de manouvriers et qu'il lui avait confié les soins les plus vils de la ferme, sa vanité paternelle eût souffert de le voir dépendre d'une autre autorité que la sienne. Pour justifier son intervention, Kehlmark leur avait soumis des dessins déjà très poussés du jeune apprenti, mais pas plus que la fille, le père n'était capable d'apprécier les promesses contenues dans ces premiers essais.

-- Acceptons les offres du Dykgrave, insistait Claudie, rencontrant les objections paternelles. D'abord c'est un excellent débarras pour nous. Puis, soyez bien convaincu, que le comte ne s'empêtre de ce vaurien et ne l'attire que pour nous être agréable, pour me témoigner sa sollicitude. Nous le désobligerions, croyez-moi, en le contrariant dans ses bonnes intentions à l'égard du petit. C'est une façon de m'ouvrir les portes de l'Escal-Vigor. Entre nous, il ne fait sans doute aucun cas de ce barbouilleur ou du moins s'exagère-t-il ses faibles mérites...

Les premiers temps, quand, le soir, Guidon revenait du château, elle l'interrogeait sur l'emploi de sa journée, sur ce qui se passait à l'Escal-Vigor, sur les paroles et les allures du Dykgrave. «Le comte s'est-il informé de moi? Que t'a-t-il raconté? Il nous porte bien de l'intérêt, dis? Voyons, parle, ne me cache rien. Pour sûr, il a dû t'avouer certain faible pour ta soeur?»

Guidon répondait évasivement, mais de manière à ne pas se compromettre. En effet, le comte s'était informé d'elle comme de son père et même des gens, voire des bêtes de la ferme. Mais sans insister. À la vérité, Claudie défrayait fort peu les causeries du maître et du disciple, tout entiers à leurs études et à leurs travaux.

Guidon devint de plus en plus discret. Depuis leur première conjonction, il avait voué à son protecteur une fidélité aussi totale et aussi intense que celle de Blandine. À son affection fanatique se joignait ce quelque chose d'aigu et de lumineux que l'intelligence et la culture cérébrale ajoutent au sentiment. Guidon, ce soi-disant fou, ce simple, ce mauvais rustre, représentait une valeur morale dans un corps, un moule admirable qui fortifiait et embellissait chaque jour.

Avec le tact, la seconde vue, cet instinct des natures aimantes, il se douta de l'assotement de sa soeur pour le Dykgrave, mais il pressentait aussi que jamais le comte ne la paierait de retour. Guidon ne connaissait que trop sa soeur Claudie et il savait mieux que pas un les abîmes de vulgarité et les incompatibilités totales existant entre elle et Kehlmark.

L'élève en était même arrivé à se savoir préféré par son maître à «madame l'intendante», à cette noble Blandine. Toujours est-il que le comte semblait se préoccuper beaucoup plus de lui que de son amante. Guidon s'enorgueillissait intérieurement de cette prédilection dont il était l'objet, et, par ses prévenances pour la jeune femme, on aurait dit qu'il voulait se faire pardonner la part prépondérante qu'il prenait dans la vie de son maître.

Guidon devinait, sentait juste: Henry ne se révélait, ne se livrait à fond qu'à son disciple. Avec les autres il se tenait sur la réserve et ses paroles bienveillantes ne contractaient point la caresse, l'onction et le velouté de ses épanchements auprès de son protégé.

Jamais Blandine ne l'avait vu si enjoué, si radieux que depuis qu'il s'était chargé de l'éducation et du sort de ce jeune va-nu- pieds. Quelque déférent et empressé que celui-ci se montrât à l'égard de la dame, il ne parvenait pas à dissimuler sa joie d'être devenu le principal et constant souci du maître de l'Escal- Vigor. Il n'y mettait point malice, non, il exultait naïvement, s'attendrissait même sur la femme un peu délaissée, et, dans son égoïsme d'enfant gâté, de néophyte, d'élu, il ne s'apercevait pas du mutisme et de la réserve de Blandine, lorsque le comte le retenait à dîner, ou des regards singuliers qu'elle leur lançait à l'un et à l'autre quand ils conversaient en s'échauffant et en s'exaltant, accouplés dans un même lyrisme, sans prendre garde à la présence de ce témoin.

Les villageois de Zoudbertinge ne virent pas de mauvais oeil la faveur particulière accordée par le Dykgrave au fils de Govaertz.

Aussi peu que le bourgmestre et sa fille ils croyaient au talent et à la vocation du petit.

«C'est une bonne oeuvre et une charité, se disaient-ils. Le père n'aurait rien su faire de bon de ce petit musard, farouche et intraitable, ayant méprisé le travail autant que les distractions des apprentis de son âge.»

Les patauds s'émerveillaient même que le comte fût parvenu à retirer un semblant de service de ce gars qui n'avait jamais su apprendre jusque-là qu'à jouer assez proprement du bugle.

D'ailleurs plus le maître et le disciple se chérissaient, plus Kehlmark se montrait accueillant, généreux, même prodigue, faisant largesse aux confréries d'agrément, multipliant les occasions de cocagnes et de tournois gymnastiques.

Il institua des régates à la voile autour de l'île, où, monté avec Guidon dans un yacht pavoisé à ses couleurs, il faillit l'emporter sur les meilleurs matelots du pays. Il renouvela de ses deniers les instruments de la ghilde Sainte-Cécile; assista assidûment aux répétitions, aux sorties et aux repas de corps de cette confrérie de jeunes gars; et il lui arriva même plus d'une fois, les belles nuits d'été où le crépuscule et l'aube semblent se confondre, après une veillée prolongée à grands renforts d'intermèdes athlétiques et de pantalonnades d'entraîner toute la bande dans un exode à travers l'île et de ne rendre les turlupins à leurs foyers conjugaux ou paternels que le lendemain soir, après une pittoresque caravane illustrée de saltations, de beuveries, de ventrées et de prouesses galantes sous les chaumes et dans les foins.

Kehlmark dépensait sans compter. On aurait dit qu'il voulait s'acheter par des libéralités souvent excessives et des bonnes oeuvres inconsidérées son droit à un mystérieux et exigeant bonheur; qu'il voulût en quelque sorte payer la rançon d'une jalouse et fragile félicité.

Ces folles largesses contribuaient sans doute au souci de Blandine; toutefois elle ne risquait aucune remontrance, et avisait au moyen de faire face à ces dépenses intempestives.

Naturellement, il entrait dans la popularité du Dykgrave une grande part de courtisanerie, de lucre et de cupidité; mais, si la plupart des rustres l'aimaient grossièrement, du moins l'aimaient- ils à leur façon. Les pauvres diables de Klaarvatsch, notamment se seraient fait hacher pour leur jeune seigneur.

En fait d'ennemi déclaré, le comte ne se connaissait que le dominé Balthus Bomberg et quelques pudibondes bigotes. Chaque dimanche, le ministre tonnait contre l'impiété et le dévergondage du Dykgrave et menaçait de l'enfer les ouailles qui s'attachaient à ce libertin, à ce loup ravisseur; il se lamentait surtout sur les visiteurs téméraires qui hantaient l'Escal-Vigor, ce château diabolique peuplé de scandaleuses nudités...