Escal-Vigor

Chapter 5

Chapter 53,746 wordsPublic domain

Il lui arriva un jour, sur les instances de Mme de Kehlmark, de conduire Blandine au bal le plus folâtre de la saison. Vers l'aube, il l'entraîna, à la faveur du domino, dans des bastringues de moindre étage, l'acoquina avec des masques de rencontre, lui fit prendre sa part d'un plaisir canaille, dans des milieux qui l'enivraient, lui, comme un mauvais alcool, mais sans lui procurer la joie ou seulement l'illusion de la joie. On remarqua à la ville qu'il ne frayait guère avec les gens de sa caste et qu'il recherchait au contraire la camaraderie d'artistes et de lettrés besoigneux ou même de parasites infimes. Réfractaire à l'étiquette et au code mondain, il ne se montrait dans aucun salon.

Ses goûts et ses penchants offraient de bizarres contradictions. Ainsi, le même dilettante acquéreur de rares estampes et amateur de reliures de prix, collectionnait des défroques et des outils de pauvres, des couteaux de matelot, de sordides tickets d'entrées de bals faubouriens.

Après s'être montré d'une grande expansion, le jeune Kehlmark se rencognait dans une contrainte farouche. Sa joie même était désordonnée et une rauque intonation de voix en révélait parfois la sombre arrière-pensée, au point que Blandine douta longtemps qu'il eût connu un jour de véritable sérénité. Son plaisir grimaçait, son rire grinçait. Il avait l'air de porter au dedans de lui cette aigre fumée dont parle le Dante: _portando dentro accidioso fummo._ Il semblait vouloir étouffer un mal secret, imposer silence à l'on ne savait quel remords! Dans ses grands yeux outre-mer, il y avait souvent de la provocation et de l'offensive, mais lorsqu'il cessait de se composer un visage, ses yeux s'inondaient de cette navrance sans bornes que Blandine y avait surprise et qui l'avait conjurée pour la vie, cette navrance comparable aux affres d'une bête acculée, d'un supplicié montant à l'échafaud, ou mieux encore au regard à la fois sinistre et sublime d'un Prométhée ravisseur du feu défendu.

Généreux jusqu'à la prodigalité, passionné pour les causes justes, révolté par les vilenies de la multitude, sensible à l'excès, il en arrivait à ne plus admettre la contradiction et à s'emporter contre quiconque s'avisait de le contrarier. Ainsi, un jour que Blandine voulait lui reprendre un gentil enfant de pauvres gens venus en visite chez Mme de Kehlmark, et pour lequel Henry s'était pris de tendresse, il s'oublia jusqu'à poursuivre son amie un poignard à la main et jusqu'à la blesser à l'épaule... Une détente se produisit aussitôt et, fou de désespoir, il se faisait horreur, menaçant de tourner contre lui l'arme qu'il avait dirigée contre Blandine.

Justement alarmée à la suite de cette alerte, la douairière lui ménagea, à son insu, pour ne pas l'impressionner fâcheusement, une entrevue avec un praticien célèbre, qui se rendit à la villa sous prétexte de demander à Kehlmark un renseignement bibliophilique. Le médecin étudia longuement le jeune homme, à la faveur d'une causerie sur la littérature à base scientifique.

Ayant revu la comtesse, le docteur diagnostiqua une irritabilité nerveuse dont ils s'ingénièrent vainement à découvrir la cause. À tout hasard, il prescrivit un régime hydrothérapique, la natation, l'escrime, le patinage, le cheval, et déclara, au surplus, n'avoir découvert chez le sujet, aucune lésion organique, aucune tare morbide. Au contraire, il prétendit n'avoir jamais rencontré plus souple intelligence, jugement aussi sain, pareille élévation de vues dans une nature plus vibrante; et il finit par féliciter l'aïeule, en disant avec cette rude bonhomie professionnelle: «Madame, ou bien je suis une parfaite ganache, ou ce jeune exalté fera honneur à votre nom. Il a du génie, votre petit-fils; il est de la trempe de ceux chez qui l'avenir recrute les artistes, les conquérants ou les apôtres!» -- «Que n'est-il plutôt de la trempe des élus du bonheur!» soupira la douairière, peu ambitieuse, mais sensible pourtant à ces prédictions de gloire.

VII

En attendant que se vérifiassent ces brillants pronostics, Kehlmark se remit donc à ces exercices gymniques dans lesquels il avait excellé à la pension. Malheureusement, il apportait à ces sports la fièvre, l'outrance qu'il mettait dans ses paroles et ses actions. Il se complut en des prouesses de casse-cou, s'amusa à traverser à la nage de trop larges rivières, à naviguer à la voile par des temps houleux, à dresser des chevaux rétifs et vicieux. Un jour, sa monture s'emballait et, le long de la voie ferrée, galopait à la tête d'un train express, de front avec la locomotive, jusqu'au moment où elle s'abattait, entraînant son cavalier sous elle. Kehlmark en fut quitte pour une foulure. Une autre fois, le même cheval, écouteux à l'extrême, attelé à un dog- car prenait ombrage d'une brouette de maçon abandonnée au milieu de la rue, et, après un écart effrayant, se livrait à une course frénétique sur le square planté d'arbres, jusqu'à ce qu'il allât se jeter, avec la voiture, contre un réverbère. Kehlmark et son groom furent culbutés croupe par-dessus tête, mais se remirent aussitôt sur leurs pieds sans une égratignure. Le cheval sortait indemne de la collision. Quant à la voiture, défoncée et tordue, un badaud, appâté par une gratification, se chargea de la rouler jusque chez le carrossier. Un commerçant du quartier s'empressa de mettre son cheval et sa voiture à la disposition de M. de Kehlmark. La nuit allait tomber, la douairière attendait Henry pour le dîner, et il était loin du logis. Le groom attira l'attention de son maître sur l'extrême excitation du cheval, qui pointait des oreilles et s'ébrouait encore tout frémissant, et lui conseilla d'accepter l'offre de ce bourgeois. Mais le comte ne consentit à emprunter que la voiture. La trop ardente bête fut attelée à la voiture du notable. Kehlmark reprit les rênes, le groom monta sur le siège non sans rechigner. Contre leur attente, le cheval semblait calmé et prit une allure normale.

Mais en débouchant sur un viaduc non loin de la gare, ils avisèrent, en contrebas de la rampe, une foule de monde ameuté devant un train de pétrole qui flambait en projetant des flammes hautes comme des maisons.

-- Attention, monsieur le comte, ça va lui reprendre! À votre place, je ferais demi-tour! proposa Landrillon, le domestique.

Et il fit mine de vouloir descendre.

Mais Henry l'en empêcha en fouettant le cheval et en rendant les rênes, de sorte que la bête effarée s'engagea au trot à travers la cohue.

-- À la grâce de Dieu! avait dit le comte avec un sourire dédaigneux.

Déjouant les prévisions alarmantes du valet, cet animal qu'un bout de papier, qu'une feuille morte suffisait à apeurer traversa la foule, trotta sans manifester la moindre panique au milieu du crépitement des flammes, du sifflement de l'eau des pompes à vapeur, des cris et du tumulte des spectateurs.

-- C'est égal, monsieur, nous l'avons échappé belle! dit Landrillon lorsqu'ils eurent dépassé la zone critique.

Et il bougonnait, rancunier, entre ses dents:

«À des jeux pareils, il finira par laisser sa peau! C'est son affaire, mais de quel droit risque-t-il la mienne, de peau?»

On aurait dit, en effet, que le comte cherchait des occasions de se faire un malheur. De quelle peine pouvait-il bien être affligé pour mépriser ainsi la vie que deux femmes aimantes s'efforçaient de lui faire si radieuse et si douillette?

À présent, la comtesse et Blandine passaient par des angoisses encore plus mortelles qu'autrefois. La pauvre aïeule espérait lui concilier l'existence en satisfaisant ses fantaisies les plus dispendieuses, mais du train qu'il menait, il finirait par se ruiner de biens et de corps. «Que deviendra-t-il quand je n'y serai plus? se demandait la digne femme. Il aura bien besoin d'une compagne aimante et sage, d'une femme d'ordre, d'un ange gardien au dévouement profond et absolu!»

Par un reste de préjugé, Mme de Kehlmark n'alla point jusqu'à recommander le mariage à ceux qu'elle appelait ses deux enfants, mais elle ne le leur aurait point déconseillé. Quand elle était seule avec Blandine, elle lui exprimait ses appréhensions pour l'avenir du jeune comte: «Il faudrait, disait-elle, une véritable sainte, une égide à ce grand enfant illusionné pour le conduire dans la vie, quelqu'un qui, sans l'arracher brutalement à ses chimères, le mènerait tout doucement par la main dans les sentiers de la réalité!»

Blandine promit du fond de l'âme à sa bienfaitrice de toujours veiller sur le jeune comte et de ne se séparer de lui que s'il la chassait. La douairière eût voulu rendre leur union indissoluble, mais elle n'osa aborder ce sujet délicat avec Henry et lui faire part de son voeu le plus cher. À force de se ronger le coeur, sa robuste santé finit par s'altérer et son état s'aggrava de jour en jour. Elle voyait approcher la mort avec cette fière résignation puisée dans les écrits de ses philosophes préférés; elle l'aurait même accueillie avec la joie que le travailleur, vaincu par la fatigue d'une rude semaine, manifeste à l'idée du repos dominical, si le sort de son cher garçon ne l'avait bourrelée d'angoisses.

Henry et Blandine se tenaient à son chevet, trompés par le calme de la moribonde, et ne pouvant croire à l'imminence de la fin.

Il paraît que le voisinage de la mort prête aux agonisants le don de seconde vue et de prophétie. La douairière de Kehlmark entrevit-elle l'avenir scabreux de son petit-fils? Craignit-elle de demander à Blandine d'associer irrévocablement sa destinée à celle d'Henry? Toujours est-il qu'elle ne formula point son désir suprême. Avec un sourire plein d'ineffable adjuration, elle se borna à presser sacramentellement leurs mains réunies, et elle passa, triste, non de mourir, mais d'abandonner ses enfants.

Par testament, elle laissait à Blandine une somme assez forte pour assurer son indépendance et lui permettre de s'établir. Mais ne l'eût-elle point promis à la morte tant vénérée, que la jeune femme serait demeurée pour la vie avec Henry de Kehlmark.

Quand, quelques mois après la mort de l'aïeule, le comte, de plus en plus dégoûté du monde banal et conforme, annonça à Blandine son projet de s'installer à l'Escal-Vigor, loin de la capitale, dans une île luxuriante et barbare, elle lui dit simplement:

-- Cela me convient parfaitement, monsieur Henry.

Malgré leur intimité, il était rare qu'elle ne fît précéder le nom du jeune homme de cette appellation respectueuse.

Kehlmark, n'ayant sondé encore l'affection absolue qu'elle lui vouait, s'était imaginé qu'elle profiterait des libéralités de la défunte pour retourner en son pays natal de Campine et s'y mettre en quête d'un épouseur sortable.

-- Que veux-tu dire? lui demanda-t-il, intimidé par l'air de douloureuse surprise qui avait envahi le visage de la jeune femme.

-- Avec votre permission, monsieur Henry, je vous suivrai partout où vous jugerez bon de vous fixer, à moins que ma présence ne vous soit devenue importune...

Et des larmes de reproche tremblaient à ses cils, quoiqu'elle fît un effort pour lui sourire comme toujours.

-- Pardonnez-moi, Blandine, balbutia le maladroit... Vous savez bien que nulle compagnie, nulle présence ne pourrait m'être plus précieuse que la vôtre... Mais encore ne veux-je abuser de votre abnégation... Après avoir sacrifié quelques-unes des plus belles années de votre jeunesse à soigner ma vénérable aïeule, je ne puis consentir à ce que vous vous enterriez là-bas, dans un désert, avec moi; dans une situation fausse, exposée aux médisances de rustres malveillants; je le puis d'autant moins aujourd'hui que vous êtes libre, la chère défunte ayant essayé de reconnaître vos dévoués services en vous assurant de quoi ne dépendre de personne... Vous pourrez donc vous établir avantageusement...

Il allait ajouter «et trouver un mari», mais les yeux de plus en plus éplorés de sa maîtresse lui firent sentir que cette parole eût été abominable.

-- Oui, poursuivit-il en lui prenant les mains et en la regardant de ces yeux énigmatiques dans lesquels il y avait à la fois du malaise et de l'exaltation, vous méritez d'être heureuse, très heureuse, ma bonne Blandine!... Car vous fûtes si affectueuse, même meilleure que moi, son petit-fils, pour la morte bien aimée... Ah! moi, je lui occasionnai bien des soucis, -- vous en savez quelque chose, vous sa confidente, -- je la navrai bien malgré moi, mais cruellement tout de même... Et peut-être par mon caractère inégal et mes nombreuses frasques, ai-je hâté sa fin... Mais crois-moi bien, Blandine, ce n'était pas de ma faute: non, non, jamais je ne le faisais exprès... Il y avait autre chose, des choses que personne, pas même toi, ne pourrait comprendre et s'imaginer; la fatalité, l'inexplicable s'en mêlait...

Ici, son regard se fit plus nébuleux encore et, d'un revers de la main, il s'essuyait la sueur du front, en regrettant sans doute de ne pouvoir en même temps se débarrasser d'une image obsédante.

-- Tandis que vous, Blandine, ajouta-t-il, vous ne lui aurez été que baume, sourire et caresse... Ah, laissez-moi, ma pauvre enfant, c'est le moment de la séparation... Cela vaudra mieux pour vous sinon pour moi...

Il se détournait tout bouleversé, lui-même prêt à pleurer, et s'éloignait en faisant le geste de la repousser, mais elle s'empara avidement de cette main qui se flattait de la bannir:

-- Vous ne le voudrez pas, Henry! s'écria-t-elle avec un accent de supplication qui alla au coeur du jeune comte. Où m'en irais-je? Après votre sainte aïeule, il ne me reste que vous à chérir. Vous êtes ma raison d'être. Et surtout ne me parlez pas de sacrifice. Les années que j'eus le bonheur de passer auprès de Mme de Kehlmark n'auraient jamais pu être plus belles!... Je dois tout à votre grand'mère, monsieur le comte!... Ô laissez-moi bien humblement reporter sur vous la dette que j'ai contractée envers elle... Vous aurez besoin d'un intendant, d'un administrateur pour s'occuper de vos affaires, gérer votre fortune, diriger votre maison... Vous entretenez de trop radieuses, de trop nobles idées pour vous tracasser à tous ces détails prosaïques et matériels. Compter, chiffrer, n'est pas votre fait; moi, c'est ma vie... Je ne connais même que ça! Allons, monsieur l'artiste, (elle se faisait adorablement câline) un bon mouvement, ne me renvoyez pas cette fois-ci; consentez à me maintenir dans l'emploi que je remplissais chez la comtesse... Si elle était ici, elle-même intercéderait pour moi... À moins que vous ne songiez à vous marier?

-- Me marier! se récria-t-il. Moi, me marier!

Impossible de se méprendre à l'intonation de ces paroles. Le comte de Kehlmark devait être en effet réfractaire à tout pacte conjugal.

Blandine parvint à peine à dissimuler sa joie; du rire traversait ses larmes.

-- Eh bien, Henry, dans ce cas je ne vous quitte plus. Qui tiendra votre grand château là-bas? Qui prendra soin de vous? Est-il quelqu'un qui connaisse vos goûts mieux que moi et qui mette autant de sollicitude à les flatter? Non, Henry, la séparation est impossible... Vous ne pouvez pas plus vous passer de moi que je pourrais me proscrire de votre présence... Tenez, même si vous vous étiez marié, j'aurais voulu vivre à votre foyer dans l'ombre, obscure, soumise, rien que votre humble servante... Oui, si vous le désirez, je ne serai plus que votre fidèle factotum... Ah! monsieur Henry, prenez-moi avec vous; vous verrez, je ne serai guère encombrante, je ne vous importunerai pas de ma personne, je m'effacerai autant que vous l'exigerez... D'ailleurs, je puis bien vous le dire, Henry, c'était le voeu de votre grand'mère, gardez- moi au moins, par égard pour la chère en allée...

Et, profondément remuée, Blandine éclata de nouveau en sanglots; Kehlmark aussi se sentit ébranlé jusqu'au fond de l'âme.

Il attira doucement la jeune fille contre sa poitrine et la baisa fraternellement sur le front.

-- Eh bien, qu'il soit fait selon ton désir! murmura-t-il, mais puisses-tu ne jamais t'en repentir, ne jamais me reprocher ce fatal consentement!

En prononçant ces dernières paroles, sa voix tremblait et s'assourdissait comme sous la menace d'une inéluctable catastrophe.

VIII

Avec Blandine, le comte de Kehlmark avait emmené à l'Escal-Vigor, son seul domestique, le même qui l'accompagnait lors de l'accident de voiture.

Thibaut Landrillon, fils d'un garde forestier ardennais, était un courtaud trapu et solide, assez bien tourné. Ayant passé longtemps par la caserne, il en gardait le type et les façons du «fricoteur», du «casseur d'assiettes et de coeurs», comme il disait en son jargon de corps de garde. Rond de visage, il avait l'oeil brun, émerillonné aux moiteurs lubriques, un petit nez carlin et frétillant de grosses lèvres de ce rouge de minium, signe, à la fois, de cruauté et de sensibilité; un pinceau de moustache, la virgule; les joues allumées par une menace de couperose; de petites oreilles ourlées et poilues de satyre, les cheveux drus et broussailleux, le parler gras et gouailleur, les hanches roulantes, des jambes torses. Viveur de bas étage, il cachait, sous une rondeur de surface, et un bagout bongarçonnier, une âme rapace et trigaude.

Ses façons scurriles, ses sorties peuple et pimentées avaient cependant le don d'amuser et de dérider le pensif et toujours préoccupé, toujours tendu châtelain d'Escal-Vigor, à la façon dont les clowns et les bouffons de cour trompaient et dissipaient autrefois l'hypocondrie ou le latent remords d'un tyran. Paillard vicieux ayant traîné dans les sentines de la débauche, palefrenier des pieds à la tête, le moral aussi imprégné de fumier que sa souquenille et ses bottes, ce garçon suintait l'esprit d'une fleur de populace. Sa casquette sur l'oreille continuait à jouer le bonnet de police du troupier. Toujours les mains au fond des poches de la culotte, le brûle-gueule dans un coin de la bouche ou la chique promenée d'une joue à l'autre; et s'entourant d'âcres jets de salive ou de bouffées suffocantes dont semblait se pimenter et se colorer son vocabulaire.

Aucun bienfait ne l'eût touché ou attendri. À l'égard de son maître qui l'avait cependant ramassé dans la boue, en dépit d'une cartouche jaune et de déplorables références, il entretenait l'envie, le mauvais gré, la rancune du gueux contre le riche et du bélître contre l'homme bien né, une hargne féroce dissimulée sous une luronnerie de gavroche. Ses allures désintéressées masquaient un effréné désir de jouissances triviales, car du luxe et de la fortune, les tempéraments de cette trempe convoitent exclusivement les sensations toutes physiques que peuvent se payer les détenteurs de l'or. Quant aux plaisirs intellectuels que goûtait Kehlmark, Landrillon les tenait pour autant de niaiseries.

Le comte accordait une grande tolérance à ce drôle. Il souriait à lui entendre dégoiser ses équipées de batteur de bouges et de coureur de mansardes. Où Landrillon se montrait particulièrement impayable, c'était dans des charges de misogyne, dans des tirades paradoxales et ravalantes contre un sexe, qui, à l'en croire, ne lui avait cependant point ménagé ses complaisances.

Tant qu'ils avaient vécu à la ville, Landrillon ne logeait pas chez la douairière, mais au-dessus des écuries reléguées à quelque distance de la villa; Mme de Kehlmark n'ayant jamais pu s'habituer aux grimaces de ce singe.

Maintenant le gaillard était bel et bien dans la place et, comme on dit à la chambrée, s'il cachait son jeu, il avait du moins tiré son plan. Pas souvent qu'il se contenterait toute sa vie de ces grappillages et de ces carottes de domestique infidèle. Autrement sérieux, les projets du groom! Si la rude Claudie ambitionnait de devenir comtesse de Kehlmark, Landrillon, lui, s'était promis d'épouser la gouvernante du château. Il va sans dire qu'il avait deviné d'emblée la liaison entre Henry et Blandine; mais, pas dégoûté du tout, il se contenterait parfaitement des restes du maître. La majordome de l'Escal-Vigor représentait une gaupe assez friande aux yeux de cet amateur, mais il l'épouserait surtout pour l'amour de la «belle galette» qu'elle avait su soutirer à la vieille. De son côté, notre bourreau des coeurs n'avait pas amené non plus un mauvais numéro à la loterie des agréments naturels, et de plus il possédait quelques économies rondelettes.

Toutefois, la décente Blandine ne laissait pas d'en imposer quelque peu à cet épateur de souillons. C'est qu'elle ressemblait à une vraie dame, la donzelle! Pour sûr qu'elle lui ferait honneur, se prélassant derrière le zinc d'un bar fashionable et sportif où se donneraient rendez-vous les bookmakers et les petits jobards de la haute!

Mais il fallait commencer, mon garçon, par te faire bien venir de la particulière. Jusque-là, partageant l'aversion de feu la comtesse, elle ne lui avait témoigné qu'une sympathie bien relative, mais Thibaut Croque-les-Coeurs n'était pas homme à se laisser rebuter. D'ailleurs, rien ne pressait, il avait le temps.

Peut-être se leurrait-elle encore de quelque illusion matrimoniale à l'endroit de Kehlmark? Thibaut fut assez étonné de la voir, devenue rentière, accompagner Kehlmark à Smaragdis. C'est même ce qui le décida à les y suivre.

«Malheur! se disait-il, si elle reste auprès du bourgeois, c'est qu'elle se flatte de l'engluer. Fichu calcul pourtant. Le petit semble en avoir pris tout son saoul! Des nèfles, qu'il t'épousera!» -- «Mais, j'y suis, ruminait-il, un autre jour en se tirant le nez ce qui, chez lui, était un signe de satisfaction, la mâtine songe à arrondir sa pelote en prenant la direction du ménage! Bon appétit! Nous ne nous en entendrons que mieux!»

Le drôle mesurait toute conscience à l'aune de la sienne. Ces malins manquent totalement de flair lorsqu'il s'agit de découvrir de nobles mobiles.

À l'Escal-Vigor, il résolut de pousser sa pointe sans plus d'hésitation. L'ennui aidant, négligée par le Dykgrave, Mme l'Intendante ouvrirait peut-être l'oreille avec un peu plus de complaisance aux déclarations du galant cocher. Si la mijaurée continuait à se retrancher derrière ses grands airs et à se draper dans sa vertu, le gaillard se flattait d'arriver à ses fins par d'autres arguments. À bout de patience et d'action persuasive, il était bien décidé à la prendre par surprise et par la force. Où serait le mal? Diantre, elle aurait pu rencontrer un mâle plus refroidi. En fait d'avantages, le cocher se croyait au moins l'égal de son maître. La belle ne perdrait point au change.

Kehlmark continuait donc à s'accommoder du ton et des façons de ce loustic égrillard, sur le caractère et le fond duquel il s'était totalement mépris. Le comte était même tenté de croire cette licence et ce cynisme dictés par un excès de franchise, une largesse de vue presque philosophique et analogue à ses propres conceptions.

Henry avait été touché aussi par l'empressement avec lequel le domestique avait consenti à quitter la capitale pour le suivre à Smaragdis:

-- Eh bien, toi aussi, tu viendras te retirer avec moi sur ce perchoir à mouettes, mon pauvre Thibaut! C'est gentil, ça!

Il était loin de se douter des ressorts de ce ruffian, et il poussait même l'aveuglement jusqu'à assimiler sa fidélité et son dévouement à ceux de la noble Blandine. Pour tout dire, il se serait peut-être privé plus difficilement de la présence pétulante et tortillée de ce pitre, que de la caresse et de la ferveur que la jeune femme entretenait dans ses ambiances.

Par la suite on comprendra mieux pourquoi la gouaillerie, le sarcasme perpétuel et les blasphèmes de ce larbin flattaient l'âme amertumée du Dykgrave. On s'expliquera comment cette nature aimante, subtile et passionnée toléra si longtemps le voisinage de ce simple pourceau incapable de comprendre n'importe quel amour et n'ayant eu, semblait-il, de rapprochements génésiques que dans une atmosphère de lupanars et de triperies.

DEUXIÈME PARTIE LES SACRIFICES DE BLANDINE

I