Chapter 2
Et les façons d'Henry n'étaient point faites pour la décevoir. Il se montra tout le temps d'une gaîté fébrile, presque la gaîté d'un penseur trop absorbé qui cherche à s'étourdir; il lutinait et agaçait sa voisine de table avec une telle persistance, que celle- ci se crut déjà arrivée à ses fins. Ce laisser-aller de Kehlmark acheva de scandaliser les quelques hobereaux invités à ces excentriques agapes, mais ils n'en firent rien paraître, et, tout en se gaussant intérieurement de cette réunion saugrenue, à laquelle ils avaient consenti d'assister par égard pour le rang et la fortune du Dykgrave, en sa présence ils affectèrent de trouver l'idée de cette crémaillère souverainement esthétique, et se récrièrent d'admiration. Nous laissons à penser en quels termes ils racontèrent cette inconvenante mascarade au dominé et à sa femme, dont, avec deux ou trois bigotes, ces nobilions gourmés et collet monté formaient les seules ouailles. L'un après l'autre ils demandèrent leur voiture et se retirèrent furtivement avec leurs prudes épouses et héritières. On ne s'en amusa que mieux après leur départ.
Le comte, qui dessinait et peignait comme un artiste de profession, se plut, au café, à croquer un très pimpant médaillon de Claudie, qu'il lui offrit après qu'on l'eut fait circuler à la ronde, pour l'émerveillement des naturels de plus en plus ravis par la rondeur de leur jeune Dykgrave. Michel Govaertz, particulièrement, était aux anges, flatté des attentions du comte pour son enfant préférée. Tout le temps Henry avait trinqué avec elle, et il ne cessait de la complimenter sur son costume: «Il vous sied à ravir, disait-il. Combien vous vous imposez plus naturellement sous ces atours que cette dame, là-bas, qui se fait habiller à Paris!» Et il lui désignait du regard une baronne très compassée et fagotée, assise à l'autre bout de la table, et qui, flanquée de deux désinvoltes loups de mer, ne s'était point départie, depuis le potage, d'une moue dégoûtée et d'un silence plein de morgue.
-- Peuh! avait répondu Claudie, vous voulez rire, monsieur le comte. C'est bien que vous nous ayez prescrit le costume du pays, sinon je me serais aussi vêtue comme nos dames d'Upperzyde.
-- Je vous en conjure, reprit le comte, gardez-vous de pareil affublement. Ce serait faire acte de trahison!
Et le voilà qui se lance dans un panégyrique du costume naïvement approprié aux particularités du terroir, aux différences de contrées et de races. «Le costume, déclare-t-il, complète le type humain. Ayons nos vêtements personnels comme nous avons notre flore et notre faune spéciales!» Ses mots imagés semblent peindre et modeler de belles formes humaines harmonieusement drapées.
Au plus fort de sa conférence éthologique, il s'aperçoit que la jeune paysanne l'écoute sans rien comprendre à son enthousiasme.
Pour la distraire, il se mit en devoir de lui montrer les diverses pièces du château fraîchement restauré, bourré de souvenirs et de reliques. Claudie prit le bras du comte et, ouvrant la marche, il invita les autres villageois à les suivre d'enfilade en enfilade. Les yeux de Claudie, comme deux charbons ardents, dévoraient l'or des cadres, des lambris et des torchères, les tapisseries féodales, les panoplies d'armes rares, mais demeuraient insensibles à l'art, au goût, à l'ordonnance de ces luxueux accessoires. De nobles nus, peints ou sculptés, entre autres les copies des jeunes hommes du Buonarotti encadrant les compositions du plafond de la Sixtine, ne la frappaient que par leur costume _in naturalibus._ Elle éclatait, en se renversant, d'un rire polisson, ou bien se couvrait le visage, jouant l'effarouchement, la gorge houleuse; et Kehlmark la sentait frémir et panteler contre sa hanche. Michel Govaertz marchait sur leurs pas avec la bande ahurie et égrillarde. Des loustics commentaient les toiles de maîtres, s'affriolaient et, devant les nudités mythologiques, faisaient, de l'oeil et même du geste, leur choix.
À plusieurs reprises, le bourgmestre alla leur recommander plus de discrétion.
Comme il revenait de les rappeler vainement à la décence: «Quelqu'un qui n'est pas content de vous voir parmi nous, monsieur le comte, dit-il, c'est notre dominé, Dom Balthus Bomberg.»
-- Ah bah! fit le Dykgrave. En quoi lui porté-je ombrage? je ne pratique pas, j'en conviens, mais je crois en savoir aussi long que lui sur le chapitre des religions, et quant à la véritable, l'éternelle vertu je m'entendrai bien avec les braves gens de tous les cultes... Au fait, Dom Balthus a décliné mon invitation d'aujourd'hui, en donnant à entendre que pareilles promiscuités répugnent à son caractère... En voilà de l'évangélisme!... Il est gentil pour ses paroissiens...
-- Savez-vous bien, qu'il a déjà prêché contre vous! dit Claudie.
-- Vraiment? Il me fait beaucoup d'honneur.
-- Il ne vous a pas attaqué directement et s'est bien gardé de vous nommer, reprit le bourgmestre, mais les assistants ont tout de même compris qu'il s'agissait de Votre Seigneurie, lorsqu'il dénonçait tels beaux châtelains venus de la capitale, qui affichent des idées de mécréants et qui, manquant à tous leurs devoirs, donnent le mauvais exemple aux humbles paroissiens, en moquant, par leurs moeurs dissolues, le très saint sacrement du mariage! Et patati, et patata! Il paraît qu'il en a eu pour un bon quart d'heure, du moins à ce que nous ont raconté mes dévotes de soeurs, car ni moi, ni les miens nous ne mettons le pied dans son église!...
En entendant cette allusion à son faux ménage, le comte avait légèrement changé de couleur, et ses narines accusèrent même une nerveuse contraction de colère qui n'échappa point à Claudie.
-- N'aurons-nous pas l'honneur de saluer madame... ou, comment dirai-je, mademoiselle...? demanda la paysanne en balbutiant avec affectation.
Une nouvelle expression de furtif mécontentement passa sur la physionomie de Kehlmark. Ce nuage n'échappa non plus à la futée villageoise. «Tant mieux, songeait-elle, la mijaurée semble déjà l'avoir excédé!»
-- Vous voulez parler de mademoiselle Blandine, mon économe, fit Kehlmark d'un air enjoué! Excusez-la. Elle est très occupée et, de plus, extrêmement timide... Son grand plaisir consiste à préparer et à diriger, dans la coulisse, mes petites réceptions... Elle est quelque chose comme mon maître de cérémonies, le régisseur général de l'Escal-Vigor...
Il riait, mais Claudie trouva ce rire un peu pincé et étranglé. En revanche ce fut avec une intonation sincèrement attendrie qu'il ajouta: «C'est presque une soeur... À deux nous avons fermé les yeux à mon aïeule!»
Après un silence: «Et vous viendrez nous voir, aux Pèlerins, monsieur le comte?» demanda Claudie, un peu inquiétée, dans ses spéculations matrimoniales, par la flexion presque fervente des dernières paroles d'Henry.
-- Oui, monsieur le comte, vous nous feriez grand honneur par cette visite, insista le bourgmestre. Sans nous vanter, «les Pèlerins» n'ont point leur égal dans tout le royaume. Nous ne possédons que bêtes de choix, sujets primés, les vaches et les chevaux aussi bien que les porcs et les moutons...
-- Comptez sur moi, fit le jeune homme.
-- Sans doute, monsieur le comte connaît-il tout le pays? demanda Claudie.
-- Ou à peu près. L'aspect en est assez varié. Upperzyde m'a laissé le souvenir d'une jolie villette avec des monuments et même un musée curieux... J'y découvris autrefois un savoureux Frans Hals... Ah, un joufflu petit joueur de chalumeau; la plus merveilleuse symphonie de chair, de vêture et d'atmosphère dont cet exubérant et viril artiste ait jamais enchanté la toile... Pour ce ravissant petit drôle, je donnerais toutes les Vénus, même celles de Rubens... Il me faudra retourner à Upperzyde.
Il s'arrêta, songeant qu'il parlait latin à ces braves gens.
-- On m'a entretenu aussi, reprit-il, des dunes et des bruyères de Klaarvatsch... Attendez donc. N'y a-t-il point par là des paroissiens bizarres?...
-- Ah, les sauvages! fit le bourgmestre, avec protection et mépris. Une population de sacripants! Les seuls vagabonds et indigents du pays!... C'est notre Guidon, mon vaurien de fils, qui les a pratiqués! Chose triste à dire, il pourrait être des leurs!
-- Je prierai votre garçon de me conduire un jour par là, bourgmestre! dit Kehlmark en faisant passer ses hôtes dans une autre pièce. Ses yeux s'étaient allumés, au souvenir du petit joueur de chalumeau. À présent ils se voilaient et sa voix avait eu un tremblement, un accent d'une indicible mélancolie, suivi comme d'un sanglot déguisé en toux. Claudie continuait à regarder à droite et à gauche, supputant la valeur marchande des bibelots et des raretés.
Dans la salle de billard, où ils venaient d'entrer, toute une paroi était prise, comme on sait, par le _Conradin et Frédéric de Bade, _peinture de Kehlmark lui-même d'après une gravure très populaire en Allemagne. Le suprême baiser des deux jeunes princes, victimes de Charles d'Anjou, mettait sur leur visage une expression d'amour extrême, quasi sacramentel, intensément rendue par Henry.
-- Ça?... Deux petits princes. Les maîtres d'un de mes très arrière-aïeux... On va leur couper la tête! expliqua-t-il, singulièrement gouailleur, à Claudie qui béait devant cette peinture presque avec des yeux de badaude, habituée des exécutions capitales.
-- Pauvres enfants! remarqua la grosse fille. Ils s'embrassent comme des amoureux...
-- Ils s'aimaient bien! murmura Kehlmark comme s'il eût dit _amen._ Et il entraîna plus loin sa compagne. Comme elle constatait naïvement la profusion de statues et d'académies d'hommes parmi les tableaux et les marbres: «En effet, ce sont des machines comme il s'en trouve à Upperzyde et dans d'autres musées!... Cela meuble! Faute de modèles je travaille d'après cela!» répliqua Kehlmark, et cette fois d'un ton indifférent, contrefaisant, aurait-on dit, les intonations profanes de ceux qu'il pilotait.
Moquait-il ses invités ou se surveillait-il lui-même?
Selon la mode villageoise, on s'était mis à table à midi.
Il était neuf heures et le soir tombait.
Tout à coup on entendit sonner et ronfler des cuivres.
Des torches se rapprochèrent avec des rythmes de sérénades foraines et projetèrent, dans la pénombre des salons, un rougeoiement d'aurore boréale.
III
-- Qu'est cela? une trahison, un guet-apens! se récria Kehlmark en prenant un air intrigué.
-- Nos jeunes gens de la Ghilde de Sainte-Cécile, notre «harmonie», qui viennent vous souhaiter la bienvenue, monsieur le comte! annonça cérémonieusement le fermier des Pèlerins.
Les yeux de Kehlmark brillèrent d'un feu oblique: «Une autre fois, je vous montrerai mon atelier... Allons les recevoir!» dit-il, en rebroussant chemin et en se hâtant de descendre l'escalier d'honneur, heureux, semblait-il, de cette diversion contre laquelle pestait intérieurement la rusée Claudie.
Les Govaertz et les autres invités le suivirent en bas dans la vaste orangerie dont on avait ouvert sur l'ordre de la toujours invisible Blandine, les larges portes vitrées.
Les musiciens de la Ghilde se sont formés en demi-cercle au pied du perron.
Ils soufflent à pleins poumons dans les tubes à larges pavillons et martèlent en conscience la peau d'âne des caisses.
Tous portaient, à quelques variantes près, le costume pittoresque des gars du pays. Chez beaucoup, l'accoutrement, élimé et même rapiécé, contractait plus de patine et de ragoût que les nippes trop neuves des convives. Il y en avait de franchement débraillés, sans veste, en manches de chemise, la vareuse dégageant leur col robuste jusqu'à la naissance des pectoraux.
C'étaient presque tous de grands et fermes garçons, des bruns bien découplés, recrutés dans toutes les castes de l'île, dans les fermes de Zoudbertinge aussi bien que dans les taudis de Klaarvatsch. La Ghilde, d'essence très démocratique, fondait les fils de notables avec la progéniture mâle des pillards d'épaves et des coureurs de grèves.
Les plus jeunes de ces petits-fils de naufrageurs, des gamins aux cheveux ébouriffés, aux yeux brillants mais farouches, à la figure brunie comme celle des anges du Guide, déjà membrus, le pantalon tenu par des cordes d'étoupe en guise de bretelles, et finissant aux genoux par des déchiquetures ornées d'épines et de feuilles mortes, remplissaient, moyennant quelques deniers de pourboire, l'office de porteurs de torches. Et sous prétexte de raviver l'éclat du luminaire, mais à la vérité pour s'amuser, à tout bout de champ ils retournaient leurs falots et aspergeaient le sol des langues enflammées de la résine qu'ils trépignaient ensuite pour les éteindre, sans crainte de brûler leurs pieds nus dont la plante était devenue dure comme la corne.
En l'honneur du Dykgrave, la Ghilde Sainte-Cécile joua de très vieux airs du pays, qui contractaient une indicible patine harmonique dans la tiédeur parfumée de ce soir. Un, surtout, navra et surprit délicieusement Henry par sa mélodie plaintive comme le jusant, la rafale sur la bruyère et les ahanements onomatopiques des diguiers enfonçant des pilotis. Ces manoeuvres, ou plutôt leurs chefs d'équipe, le chantent en effet pour donner du coeur à leurs hommes pendant le travail. Attelés chacun à une corde, simultanément ils guindent en l'air le lourd mouton et le laissent retomber. Les jambes se tendent, les torses se prosternent, et les croupes se redressent en cadence. On entend aussi cet air à bord des sloops de pêche. Des marins prennent leur instrument avec eux et, par leurs rhapsodies et leurs bucoliques, ils trompent les heures parfois mornes et les calmes plats du large, accordant leur plainte et leur langueur au rythme haletant des vagues.
Un des gars, élève de l'école de musique d'Upperzyde, avait transcrit ce chant pour fanfare. Le petit bugle stridait cette mélopée modulante et un peu rauque, sur un accompagnement de tubas et de trombones évoquant la basse profonde des flots.
Kehlmark considéra le joueur de bugle, un adolescent mieux découplé et plus élancé que les compagnons de son âge, aux reins cambrés, au teint d'ambre, aux yeux de velours sous de longs cils noirs, à la bouche charnue et très rouge, aux narines dilatées par de mystérieuses sensualités olfactives, aux cheveux noirs plantés drus, avantageusement moulé dans son méchant costume qui adhérait à ses formes comme leur pelage aux membres élastiques des félins. Le corps doucement balancé et tortillé semblait suivre les ondulations de la musique et exécutait sur place une danse très lente, comparable au frémissement des trembles, par ces nuits d'été où la brise se réduit à la respiration des plantes. La sculpturale cambrure de ce jeune rustre qui joignait le relief musculaire de ses pareils à l'on ne sait quel souci de la ligne, rappelait précisément à Kehlmark le _Joueur de chalumeau_ de Frans Hals. Cet éphèbe lui représentait un merveilleux tableau vivant d'après la toile du musée d'Upperzyde. Son coeur se serra, il retint sa respiration, en proie à une ferveur trop grande.
Michel Govaertz s'étant aperçu de l'attention accordée par le Dykgrave au jeune soliste, profita de la pause qui suivit pour aborder celui-ci et l'amener assez brutalement par l'oreille, au risque de la lui meurtrir, auprès de Kehlmark.
Rien ne rendrait l'expression à la fois piteuse, effarouchée et extatique du petit sonneur de bugle brusquement confronté avec le Dykgrave. Il semblait que dans ses yeux et sur sa bouche se concentrassent toute la sublime détresse d'un martyr.
-- Monsieur le comte, voilà mon fils Guidon, le vaurien dont je vous parlais tout à l'heure, ricana le bourru en faisant pivoter le gamin sur lui-même; voilà le compagnon des sacripants de Klaarvatsch, un fieffé paresseux, une mauvaise tête qui réunit peut-être toutes les qualités de gosier des pinsons et des alouettes, mais qui ne possède aucun des mérites que j'espérais rencontrer chez un garçon de mon sang. Ah! rêvasser, siffloter, roucouler dans le vide, béer aux mouettes, s'étendre sur le dos ou se vautrer au soleil, comme les phoques sur un banc de sable, voilà qui lui convient!... Figurez-vous que depuis sa naissance il ne nous a encore été d'aucune utilité. Comme il ne nous aidait en rien à la ferme, j'avais songé à en faire un matelot et je l'embauchai comme mousse sur une barque de pêche... Bernique! Après trois jours, un bateau qui rentrait au port nous l'a ramené... Au milieu de la manoeuvre, il s'arrêtait court pour regarder les nuages et les vagues... Sa négligence et son étourderie lui valurent plusieurs dures corrections, mais les coups n'avaient pas plus raison de ce méchant mousse, que les remontrances et les exhortations. De guerre lasse, il m'a bien fallu le reprendre et le mettre à une besogne d'endormi: il garde les vaches et les moutons dans les landes de Klaarvatsch, avec ces petits pouilleux qui portent ce soir les torches de la Ghilde... Bâti comme vous le voyez, monsieur, n'est-ce pas une honte? Et pleurnichard! Ça se met à braire, ça se trouve mal quand on tue un porc à la kermesse ou quand le boucher passe la craie rouge sur le dos des ouailles à convertir en gigots!... Guidon, c'est une fille manquée... Mon vrai garçon, c'est notre Claudie... En voilà une qui abat de la besogne!...
-- C'est dommage, il a pourtant l'air bien intelligent! remarqua le Dykgrave, avec autant d'indifférence que possible. Et c'est qu'il joue adorablement du bugle. Que n'en faites-vous un musicien pour de vrai!
-- Ah ben ouiche! Vous vous moquez, monsieur le comte. Il est incapable de s'appliquer à quoi que ce soit de profitable. Ma parole, pour m'en débarrasser, j'ai déjà voulu le livrer à des saltimbanques. Peut-être eût-il fait un bon pitre? En attendant, il ne me vaut que des dégâts et des affronts. Ainsi ne s'est-il pas avisé de barbouiller de charbon les murs fraîchement blanchis de la ferme, sous prétexte de représenter nos bêtes!
-- Aurait-il aussi des dispositions pour la peinture? proféra d'un air ennuyé Kehlmark, qui alla même jusqu'à prendre la contenance de quelqu'un qui réprime un bâillement.
Les camarades de Guidon faisaient cercle autour des Govaertz et de Kehlmark, s'amusant de la confusion du petit pâtre mis ainsi sur la sellette par son propre père. Les drilles se trémoussaient, se donnaient l'un à l'autre du coude dans les reins, soulignant, par des rires et des murmures, les doléances que le bourgmestre faisait sur son fils.
Avec Guidon, Henry se sentait le point de mire de tous ces narquois. Claudie couvait son frère de regards durs et malveillants. Henry devina que le bourgmestre ravalait et décriait ainsi son garçon pour flatter Claudie, sa préférée. Entre cette fille rude, presque hommasse, et ce petit paysan plutôt affiné, l'incompatibilité devait être crispante à l'extrême. Perspicace, Henry se suggéra de violentes querelles au foyer des Govaertz, et il en eut le coeur singulièrement étreint. Au surplus Claudie lui parut visiblement agacée de l'attention témoignée par le Dykgrave à cet enfant répudié, mis au ban, vivant presque en marge de la famille.
-- Écoutez, bourgmestre, nous en reparlerons! reprit Kehlmark. Peut-être y aura-t-il moyen de faire quelque chose de ce fantaisiste!
Paroles bien évasives et qui n'engageaient à rien, mais en les prononçant Henry ne put se défendre de tourner un instant les yeux vers le pastoureau, et dans ce regard celui-ci lut ou du moins crut lire un engagement bien plus sérieux que celui contenu dans les termes mêmes. Le pauvret en ressentit une joie pleine d'espérance et de balsamique augure. Jamais on ne l'avait regardé ainsi, ou plutôt jamais il n'avait lu tant de bonté dans une physionomie. Mais le jeune réfractaire se trompait sans doute! Le comte aurait été bien fou de s'intéresser à un paroissien si fallacieusement recommandé par le fermier des Pèlerins. Qui songeait encore à s'empêtrer de ce sauvageon, de cette mauvaise graine?
-- Pourvu que Claudie ne lui dise point trop de mal de moi! songeait le petit berger, souffrant de voir le Dykgrave entraîné et pris à l'écart par la terrible soeur. Mais Kehlmark se retira pour donner des ordres à Blandine. On servit à boire aux musiciens. Lorsque le comte revint trinquer avec eux, comment se fit-il qu'il omit de choquer son verre contre celui que lui tendait -- oh si dévotement! -- le fils du bourgmestre Govaertz? Celui-ci en éprouva un moment de tristesse, mais se reprit aussitôt à commenter le regard caressant de tout à l'heure. Il s'écarta des buveurs pour errer dans les salons et admirer à son tour les tableaux. Occupé ostensiblement à courtiser la plantureuse Claudie, Henry observait souvent à la dérobée le jeune bugle de la Ghilde. Il surprit l'expression à la fois réfléchie et extatique du petit devant _Conradin et Frédéric, _auxquels la soeur n'avait accordé tout à l'heure qu'une attention de liseuse de causes et de supplices célèbres.
À pleins verres, le Dykgrave avait fait raison aux rudes donneurs de sérénades. Il leur sembla même un tantinet éméché, ce qui n'était point fait pour les choquer, eux les indigènes de Smaragdis, solides buveurs comme tous ceux du Nord.
La compagnie, en appétit d'exercice, se répandit dans les jardins et sur la plage qui retentirent de lourds ébats et de clameurs luronnes. Le hourvari effara même un couple de mouettes dans les arbres de la Digue, et Kehlmark, qui se promenait avec Claudie sur la terrasse du côté de la mer, vit quelque temps les bestioles tournoyer avec des cris lamentables autour de la lanterne du phare et leur accorda un effluve de poétique commisération, dont sa compagne ne se douta pas un instant. Quelle corrélation s'imaginait-il exister entre leur sauvagerie et ses propres angoisses? Puis il se remit à débiter des propos badins à la fille du bourgmestre.
Cependant les confrères de la Ghilde réclamaient leur petit bugle, et comme il s'éternisait dans les appartements, devant les peintures, ils s'en furent le relancer et l'entraînèrent, quoi qu'il en eût, au fond du parc. Henry s'exagéra sans doute leurs dispositions taquines à l'égard du jeune Govaertz, car, avec Claudie, il se porta, étrangement sollicité, du côté de leurs groupes turbulents. Son approche les intimida et coupa court aux brimades qu'ils allaient exercer sur leur souffre-douleur. Toutefois, une sorte de pudeur ou de respect humain empêchait Kehlmark d'intervenir directement en faveur de son protégé; il se détournait de lui et s'abstint même de lui adresser la parole; mais en batifolant avec Claudie, il élevait la voix et Guidon se figura très ingénument que le comte voulait être entendu de lui...
Enfin, la bande se décida à regagner le village. Le tambour battit le rappel. Après de derniers cumulets sur l'herbe, les petits va- nu-pieds de Klaarvatsch coururent rallumer leurs falots. La musique prit la tête du cortège. Le comte leur donna la conduite jusqu'à la grille d'honneur et les vit ensuite, aux sons scandés de leur marche favorite, s'évanouir dans la grande ormaie régnant entre le château et le village.
Claudie, sautillant au bras de son père, lui vantait le comte de la Digue ou plutôt sa fortune et son luxe, mais sans avouer encore au fermier le grand projet qu'elle avait conçu.
Le petit Guidon, tête droite, jouait sa partie avec une bravoure inusitée. Son bugle semblait provoquer les étoiles. Et, tout le temps, Guidon songeait au maître de l'Escal-Vigor. Dans les échos de sa fanfare, il espérait retrouver les accents de la voix évangélique du Dykgrave, et c'était aussi un peu de son regard profond qu'il épiait dans les ténèbres veloutées. Bizarre contradiction: nonobstant cet enthousiasme, le pauvret se sentait le coeur gros, la gorge nouée, les yeux tout disposés aux larmes - - et c'étaient parfois des appels de détresse, des cris au secours, que son cuivre adressait au lointain protecteur qui les écoutait encore, non moins navré de sympathie, bien après qu'ils se fussent éteints sous les ormes particulièrement solennels.
IV