Escal-Vigor

Chapter 11

Chapter 113,723 wordsPublic domain

-- Ah çà, qu'est-ce qu'elles ont donc toutes à s'entorcher de ce particulier! se récria Landrillon. Non, non, Claudie, il n'y a pas d'avance à t'entêter à son sujet. Tourne-toi plutôt de mon côté, maintenant qu'il est ruiné, je vaux mieux que lui sous tous les rapports. Consens...

-- Pas avant que je lui aie parlé une dernière fois.

-- Peine perdue... Autant te flatter de réchauffer un refroidi, de faire un homme d'un...

Landrillon se retint et ne lâcha pas encore le mot abominable qu'il avait sur les lèvres.

-- Il suffit de savoir s'y prendre! observa Claudie.

-- De plus appétissantes que toi y perdraient leurs avances! Voyons, tu tiens tant que ça à devenir comtesse!

-- En effet.

-- Mais quand je te dis qu'il n'a plus un clou. C'est Blandine qui l'entretient. Dans quelques jours, ils auront quitté le pays et le château sera vendu. Si tu voulais, Claudie, nous nous marierions, nous rachèterions l'Escal-Vigor...

-- Non, Kehlmark sera mon époux. Il faut une comtesse dans un château. D'ailleurs, il n'aime plus cette Blandine...

-- Mais il ne t'aime pas davantage...

-- Il m'aimera...

-- Jamais...

-- Pourquoi, jamais?

-- Tu verras!

-- Écoute, lui dit-elle, tu sais l'usage établi en cette île. Demain est le grand jour de la kermesse, la Saint-Olfgar... Or, malgré les évêques catholiques ou protestants, depuis que les femmes de Smaragdis déchirèrent l'apôtre qui se refusait à leur folie, à chaque anniversaire du martyre les jeunes filles ont coutume de se déclarer au garçon timide ou récalcitrant qu'elles convoitent pour époux. Je vais user de ce droit. Demain matin, je me rendrai à l'Escal-Vigor et je me fais fort de revenir du château avec la promesse du châtelain...

-- Lanlaire!

-- Tu ne crois point? Eh bien j'en suis si sûre, moi, que s'il me refuse je me donnerai à toi, Landrillon. Je serai ta femme, et même, dès demain soir, après la danse, je te paierai comptant...

Par cette brutale promesse, l'orgueilleuse fille ne croyait s'engager à rien.

En ce cas, je cours faire publier nos bans! exulta Landrillon, sachant, mieux que la pataude, à quoi s'en tenir sur les velléités matrimoniales de son ancien maître. Saint Olfgar te soit secourable! ajouta-il en ricanant, comme elle se retirait, persuadée de sa conquête.

Le Dykgrave reçut Claudie avec beaucoup de dignité et de déférence. Son air de mélancolie sereine en imposa d'abord à la visiteuse. Elle finit tout de même par lui dire sans précautions oratoires l'objet de sa démarche.

Kehlmark ne la rebuta point. Il l'interrompit d'un geste distant et la remercia avec un sourire qui parut à la grossière paysanne un défi, une moquerie, incapable qu'elle était d'y scruter un immense, un tragique renoncement.

-- Vous riez, protesta-t-elle rageuse, mais songez donc, monsieur le comte, que tout comte que vous êtes, je vous vaux bien... Les Govaertz, établis depuis aussi longtemps dans Smaragdis que les Kehlmark, sont presque aussi nobles que leurs seigneurs.

Mais se faisant subitement câline et suppliante:

«Écoutez, monsieur le comte, reprit-elle, prête à se donner à lui s'il l'y eût encouragée par le moindre signe, je vous aime, oui, je vous aime... Je me suis même imaginée longtemps que vous m'aimiez, dit-elle en élevant le ton, exaspérée par cette attitude sereine dans laquelle elle ne devinait pas une douleur tarie, la cicatrice d'une plaie longtemps incurable. Autrefois, vous me témoigniez quelque gentillesse... Je n'eus point l'air de vous déplaire, il y a trois ans, au début de votre installation ici. Pourquoi ce jeu? Moi, je vous ai cru et j'ai rêvé devenir votre femme! Forte de cette conviction, j'ai éconduit les plus riches prétendants de la contrée, même des notables de la ville...

Comme il ne soufflait mot, après un silence elle se décida à frapper le coup décisif:

-- Écoutez, reprit-elle, on dit, comme cela, que vous n'êtes plus très bien dans vos affaires; sauf respect, si vous vouliez il y aurait peut-être moyen...

Cette fois il pâlit; mais d'un ton mesuré, paterne:

-- Ma bonne fille, les Kehlmark ne se vendent point... Vous trouverez plus d'un épouseur sortable chez ceux de votre caste. Toutefois, croyez bien que ce n'est point par orgueil que je refuse votre offre... Moi, je ne puis vous aimer, entendez-vous? Je ne le puis... Suivez mon conseil... Acceptez un brave garçon pour mari... Il n'en manque point dans cette île si prospère. Je ne suis point le compagnon qui vous conviendrait.

Plus il parlait avec componction, sage et persuasif, plus la passion de Claudie se mettait à bouillir. Elle était tentée de ne voir en lui qu'un mystificateur hautain, qu'un fat orgueilleux qui s'était moqué d'elle.

-- Vous disiez à l'instant qu'un Kehlmark n'était pas à vendre! dit-elle, haletant de dépit. Peut-être n'y ai-je pas mis le prix! Mamzelle Blandine, à ce que l'on raconte, vous a tout de même fait accepter quelque douceur!

-- Ah Claudie! dit-il, d'un ton navré qui ne la désarma pourtant point. En voilà assez! Rompons cet entretien, mon enfant. Vous devenez méchante... Mais je ne vous en veux pas!... Adieu!

Son regard froid et fixe, étrangement chaste, où se concentrait on ne sait quelle foi, quelle résolution, la congédia mieux que tout geste.

Elle sortit en battant les portes, outrée.

-- Eh bien, fit Landrillon, qui la guettait à l'entrée du parc, que vous avais-je dit? Il ne t'aime point, il ne t'aimera jamais.

-- Mais qu'est-ce donc que cet homme-là? Ne suis-je point belle, la plus belle de toutes?... D'où provient tant de froideur!

-- Pardine, c'est facile à t'expliquer... Il ne faut point chercher bien loin... C'est, comment dirai-je, un type dans le genre de saint Olfgar... Non, je fais injure au grand saint.

-- Que veux-tu dire?

-- Pour parler plus clairement, ce beau monsieur a eu le mauvais goût de te préférer ton frère...

Elle lui éclata de rire au nez, malgré sa rage. Était-il assez farceur, ce Landrillon?

-- Il n'y a pas à rire, c'est comme je te le dis...

-- Tu mens! tu déraisonnes! Comment avancer pareilles bourdes...

-- Mieux que ça. Guidon le paie de retour.

-- Impossible!

-- Mettez donc le gamin à l'épreuve... C'est bien simple. Il a passé vingt et un ans, je présume, quoiqu'il y paraisse à peine... Tu viens de recourir à l'une des coutumes du pays. Il en est une autre qui s'applique à ton frère. Ce soir, tout gars de son âge n'est-il pas tenu d'aller à la danse et de faire choix d'une compagne provisoire ou définitive?... Gageons que le damoiseau se montrera aussi frigide en présence de n'importe quel cotillon que, tout à l'heure, son protecteur l'était devant vous.

-- Va donc! proféra Claudie d'une voix à la fois sourde et sifflante. Ah, les hypocrites, les infâmes! Mais malheur à eux!

-- Pardi! Ah, tu vois clair, enfin! Ce n'est pas malheureux! En faisant l'empressé auprès de toi, le noble sire se flattait de donner le change sur ses véritables ardeurs...

Et il lui raconta tout ce qu'il avait surpris; inventant, amplifiant, là où il n'aurait pu invoquer le témoignage de ses sens.

Elle suffoquait de dépit, mais manifestait surtout un vertueux dégoût:

-- Écoute, disait-elle à Thibaut; je me donnerai à toi, ce soir même. C'est juré. Mais d'abord, tu me vengeras de tous, à commencer par mon frère, ce sournois, ce pourri que je renie!

Avec cette intelligence de la haine, elle était résolue à frapper Guidon pour mieux atteindre Kehlmark.

-- Pas d'esclandre, surtout! dit Landrillon.

-- Sois tranquille. Le moment nous favorise. La kermesse excuse bien des extravagances! murmura-t-elle avec un sourire affreux.

Pour l'honneur du nom de Govaertz, elle ne divulguerait point ce qu'elle savait de la situation de son frère auprès du Dykgrave. Elle se contenterait de mettre Guidon en posture humiliante et désagréable. Elle le mettrait aux prises avec quelques gaillardes, au préalable suffisamment préparées à une agression par les liqueurs et les bières. Mais, comme la suite le prouvera, elle avait trop présumé de son sang-froid et compté sans l'ardeur et le vertige de sa vengeance.

III

Ce jour-là, passé midi, les femmes de Smaragdis déambulent par bandes, de baraque en baraque, de taverne en taverne, criardes, turbulentes, provocantes, et battent ensuite les routes, du soir jusqu'au fond de la nuit.

De leur côté, les jeunes gens aussi rôdent par coteries, bras dessus, bras dessous. Les mâles entreprennent les femelles, mais celles-ci se montrent encore plus agressives.

Au début de la campagne, il ne s'agit que d'escarmouches, d'un simple assaut de propos graveleux, de parades et de bravades.

Des deux parts on se nargue, on s'échauffe. Mille agaceries. On se provoque de la parole et même du geste.

Étreintes furtives, bourrades, attouchements, subterfuges et simulacres: on leurre les postulations, on élude les redditions de compte.

Les deux camps, les deux sexes ont l'air d'ennemis qui tiraillent, se tenant sur le qui-vive, gardant leurs positions. On s'observe, on se hèle, on se déprécie, on marchande, on maquignonne. Défense aux amoureux de se joindre avant le soir. Dans les guinguettes, les hommes fringuent et toupillent entre eux, de même les femmes. Saltations baroques et cyniques. Sauteurs massifs et lascifs...

Si pendant la journée une bande de femmes rencontre une colonne de gars, c'est un feu croisé, une canonnade de propos obscènes, énormes. Les corps à corps se prolongent, le temps de prendre ou de se laisser dérober un baiser, parmi les poussées, les pinceries, et autres bagatelles de la porte. Vareuses et corsages, jupes et culottes, de se froisser et de se râper sur les contorsions.

À la tombée de la nuit, après le coucher du soleil, et une sorte de fanfare furieuse sonnée aux quatre coins de l'île, s'ouvre l'ère des engagements de conséquence.

Les amoureux rejoignent leurs amies et, aussitôt formés, les couples de promis ou de partenaires d'une nuit deviennent sacrés pour les hordes chasseresses, lesquelles continuent à déferler, clamantes, houleuses, dans la ténèbre complice.

À chaque collision, des défections se produisent de part et d'autre, des appariements s'opèrent entre transfuges. Aussi hardies que les hommes, les femmes finissent par se pourvoir.

Les colonnes s'éclaircissent à la suite de ces éliminations réitérées.

Cela dure jusqu'à ce que toutes ou à peu près aient conquis leurs danseurs et leurs coucheurs pour le reste de la fête. Les dernières, naturellement, sont les plus enragées. Parfois la malice des lurons consiste à esquiver leurs recherches, à se faire traquer et donner la chasse par ces femelles en folie. Ils feignent d'abandonner la partie, jouent à cache-cache, semblent vouloir se dérober à la galante corvée.

Alors excitées par la boisson, la danse, les contacts, les tortillements, rauques, presque écumantes, elles errent, comme des louves en rut, de carrefour en carrefour, ou se tiennent repliées dans les taillis, muettes, à l'affût de la proie.

Au loin, des chants moqueurs répondent à leurs chants tragiques. Le gibier les nargue, prenant plaisir à dépister, à frustrer les chasseresses goulues.

Malheur au traînard, à l'isolé: il paie pour les autres.

Malheur même au profane ou à l'étranger qu'elles abordent; il est sommé de faire son choix ou de suivre, de servir celle à qui le sort l'adjuge. De sinistres histoires défraient depuis longtemps le répertoire des chanteurs de complaintes et ce n'est point le seul Olfgar qui fut victime de la luxure des lices de Smaragdis.

Henry de Kehlmark n'ignorait point ces traditions violentes. Aussi, quelque friand qu'il fût de déduits originaux, il avait toujours évité de sortir cette après-midi de kermesse. C'était même la seule fête publique, la seule tradition locale qu'il boudât. On lui avait passé jusque-là cette abstention en raison des excès et de l'énormité même de cette saturnale. Un si haut personnage ne pouvait décemment se commettre avec ces énergumènes. Ce jour-là, les filles honnêtes aussi se claquemuraient chez elles, de même les jeunes époux et les fiancés, partisans d'effusions moins incendiaires.

La visite de Claudie avait laissé Kehlmark dans un état de dépression qu'il n'avait plus connu ces derniers temps. Il se désolait de la haine que lui porterait cette virago. Il se reprochait même de ne pas lui avoir confessé la vérité. Mais c'eût été trahir Guidon, le perdre peut-être. Non, ce qu'il avait pu avouer à une sainte comme Blandine, il ne pouvait s'en ouvrir auprès d'une créature aussi grossière que Claudie. À plus juste titre, il se repentait de la comédie amoureuse qu'il avait si longtemps jouée auprès d'elle.

Guidon, énervé par le malaise de son ami qui crut devoir lui taire cette démarche de Claudie, avait manifesté l'intention de sortir et de faire un tour de foire, dans l'espoir que le grand air le remettrait.

Henry s'efforça de le retenir, de le dissuader de cette sortie.

Mais il semblait au jeune Govaertz qu'on l'appelât impérieusement là-bas, au village. Des embûches occultes, des fluides maléfiques les entouraient.

-- Non, laisse-moi, finit-il par dire à Kehlmark, à deux nous augmenterons encore notre fièvre et l'horripilation inhérente, faut-il croire, à cet anniversaire. Nous finirions par nous quereller ou du moins par ne plus si bien nous entendre. Jamais je ne me suis senti si irritable et si navré. On dirait d'un urticaire moral. Ces miasmes de folie bestiale saturent jusqu'à notre retraite. Mieux vaut encore les affronter à l'air du large. Puis, comme nous partons demain, ce sera ma dernière promenade dans Smaragdis, mes adieux à l'île natale où je souffris tant, mais pour aimer, jouir encore davantage, me reconnaître en toi...

Kehlmark tenta donc vainement de le détourner de cette flânerie. Guidon semblait aimanté par une force occulte qui l'appelait impérieusement au dehors.

Sans méfiance, le fils Govaertz s'était attardé sur le champ de foire, à badauder avec d'anciens camarades. L'idée qu'il allait les quitter pour toujours leur prêtait un nouvel attrait. Il s'en fut tirer à l'arc, à la perche et au berceau, jouer aux quilles et au palet; courut lutter nu jusqu'à la ceinture avec ceux de Klaarvatsch, s'amusant à ces étreintes courtoises et même cordiales, à ces tièdes corps à corps; il fut «tombé» quelquefois, il en tomba d'autres, souriant de sa force, de sa grâce souple, oubliant en ce moment les joies profondes de l'esprit et de l'art.

Guidon ne songeait même pas à cette circonstance, capitale en cette journée, qu'il venait d'atteindre sa majorité, qu'il avait l'âge d'une liaison obligatoire avec une fillette du pays. L'usage et la loi de Smaragdis ne lui étaient plus présents à l'esprit. Sa rêverie voguait déjà vers l'au-delà.

IV

La fête gonflait, se tendait et s'effrénait...

Le soir tomba, un soir de septembre. Des baraques disposées sur l'estran montait une odeur de moules cuites mêlée au parfum du varech et du frai accrochés aux brise-lames. Les chandelles s'allumaient sur les tréteaux et aux éventaires. Il régnait une cacophonie de tambours, de cymbales, de _rommelpots_, de pitreries éraillées; les guinguettes résonnaient d'accordéonies hoquetantes bafouées d'éclats de fifre; les spectacles du soir commençaient dans les loges de dompteurs, et de fauves rugissements faisaient écho à la plainte des vagues et concertaient avec on ne sait quelle houle humaine, quelle trépidation charnelle, quelle tourmente de stupre dans les campagnes.

Jamais la mer n'avait été si phosphorescente. Des feux Saint-Elme s'accrochaient, sous un ciel d'encre, aux mâts des yachts et des barques pavoisés.

Un moment, au baisser du jour, l'Escal-Vigor fut aperçu violemment éclairé comme une architecture d'émeraude, puis un voile de sang s'appliqua, sur la façade tournée du côté de l'Océan.

Des remous d'hommes, d'une part, de femmes de l'autre, se rencontraient à l'écart des villages. Elles hurlaient leur envie, ils gesticulaient leur désir...

Guidon avait enfin pris congé de ses camarades, ceux du bourg miséreux de Klaarvatsch. Bousculé, il pressait le pas pour sortir de la mêlée foraine qui commençait à l'obséder, et regagner l'Escal-Vigor. L'idée de son ami lui revint pleine de doux reproche, de conjuration et de nostalgie.

Au passage, des regards intimidèrent le transfuge. On se le désignait avec des clins-d'oeil et des chuchotements.

Il s'arrêtait pour respirer loin de la zone des poussées, quand, prêt à s'engager sous l'ormaie, deux fois centenaire, menant à l'entrée du parc de l'Escal-Vigor, une bande déboucha d'une allée latérale, l'interpellant, l'enfermant dans ses lacs.

-- Voyez donc ce grand dadais qu'on rencontre seul par les routes!

-- Ô le joli garçon qui se dérobe!

-- Fi donc! Un jour de kermesse!

-- Par saint Olfgar! Cela vous a le duvet à la lèvre et n'a jamais touché à une fille. Demandez plutôt à sa propre soeur!

Elles le pressaient, lui tenaient force propos incendiaires avec volubilité; elles menaçaient de le fouiller, se frottaient à lui avec des déhanchements, en se renversant, le corsage relâché, la bouche entr'ouverte comme une corolle de fleur pâmée au soleil.

-- Elles ont raison, frérot! intervint Claudie, en s'avançant, atrocement pateline. Il y a longtemps que tu es homme. Remplis ton devoir de galant. Fais ton choix. Que te faut-il pour te décider? Voici dix rudes compagnes qui t'ont attendu, des plus belles de la contrée. Elles ne manquaient point d'amateurs. Ne les as-tu pas entendues bramer tout le jour par la campagne? Mais sur ma recommandation, elles ont consenti à t'accorder la préférence. Aucune ne se rendra à une autre sommation avant que tu ne te sois décidé... Et pourtant, je te le répète, ils abondent ce soir par les chemins, les solides et les flamboyants coqs qui halètent après ces poules friandes et qui se régaleront de celles que tu dédaigneras!... Allons, prononce-toi! À laquelle va ta fantaisie de nouvel homme? À qui les prémices de ta force?

Le jeune homme devina un sinistre persiflage en ces paroles flatteuses, les premières qu'elle lui adressât depuis de longs mois qu'ils étaient brouillés, et, au lieu de répondre à sa soeur, il se flatta d'amadouer les dix autres femelles, solides gaillardes du type de Claudie, la gorge abondante et la croupe élastique.

-- Je le regrette, les jolies filles; je suis pressé, je reviendrai tout à l'heure; on m'attend au château!

-- Au château! se récrièrent-elles. Au château! On n'y a pas besoin de toi, aujourd'hui.

-- Le Dykgrave se passera bien de tes services! -- C'est kermesse et campo pour tout le monde! -- On chôme chez les maîtres comme chez les valets! -- Le plaisir prime la corvée! -- L'amour passe avant le devoir! -- Puis, il a de quoi s'occuper avec sa Blandine, ton Dykgrave! dit Claudie d'un ton qui ouvrait à Guidon les pires alternatives.

-- Quand je vous assure, mes friandes poulettes, que ma présence là-bas est indispensable, je ne me suis déjà que trop attardé!

Et il voulut passer outre, presser le pas.

-- Tarare! On t'attendra encore! Tu vas retourner avec nous au village; tu nous feras danser toutes; et ensuite, pour la reconduite, tu choisiras l'une de nous, avec qui tu te comporteras selon la loi des honnêtes gens de Smaragdis...! Montre que tu es un digne Govaertz!

Il continuait à se défendre; elles le harcelaient, excitées par Claudie:

-- Oui, oui, il faut qu'il y passe! Il paiera son tribut comme les autres! À chacun son devoir, à chacune son dû! Sus au récalcitrant! Ton patron attendra bien. Une heure de plus ou de moins ne fait rien à l'affaire!...

Il se débattait non sans impatience rageuse, effarouché; mais elles étaient solides, se piquaient au jeu. Plus il rechignait, plus elles se torchaient de lui.

-- Hardi, mes filles! À l'assaut mes gaillardes! N'y aura-t-il personne pour faire danser ce grand nicaise!

Dans le conflit elles flairaient le mâle séveux et cambré, et son haleine précipitée par ses efforts le leur rendait plus savoureux et plus appétissant encore. Elles le bafouaient en le caressant; le tâtaient, l'empoignaient au hasard, qui par un bras, qui par une jambe; l'une lui faisant une ceinture, l'autre un collier de ses bras; mais il se débattait ferme à présent; se trémoussait pour de bon, et aurait même fini par leur échapper malgré leur acharnement.

Mais cette évasion eût fait encore moins le compte de Claudie que le leur. La résistance du jeune homme l'édifiait complètement sur sa froideur à l'égard de la femme. Landrillon n'avait rien inventé. En elle une jalousie terrible se donnait les apparences d'un vertueux mépris.

-- Il se rendra! Faut qu'il se rende! hurlait-elle. S'il ne veut être à l'une de vous, il sera à toutes!

-- À la rescousse, Landrillon! appela-t-elle, car, en prévision d'une lutte inégale où elles auraient eu à faire à trop forte partie, elle avait aposté son complice dans les taillis de l'accotement. Un coup de main, Landrillon!

Il était temps: Guidon échappait à ses persécutrices en leur laissant entre les mains sa veste et même une partie de son tricot et de ses grègues.

-- Halte-là, Joseph! gouailla Landrillon en le terrassant au moyen d'un croc en jambe.

Tenu sous le valet qui l'avait pris à la gorge, Guidon se défendait de son mieux, battait des pieds et des poings, essayait même de mordre.

-- Une ficelle! demanda Landrillon. C'est que le petit bougre rue comme un diable! Attachons-lui les mains et les pieds!

-- Oui, oui!

Faute de ficelle, les gaupes lacérèrent leurs mouchoirs de cou. Dépoitraillées, la gorge au vent, échevelées, meurtries, du sang aux ongles, dans l'air opaque et fauve de cette lisière de bois, elles auraient évoqué les ménades.

-- Lâche! À moi! Au secours! criait la victime.

Deux fois il rompit ses liens. Du sang coulait de ses poignets et de ses chevilles.

Claudie, plus féroce que les autres, mais mieux avisée, poussa un cri de triomphe:

-- Tiens! La courroie de cuir qui retient ses culottes!

-- Au fait, elles peuvent tomber à présent! ricana le domestique.

Et elle-même déboucla cette ceinture dont Landrillon garrotta les jarrets du patient.

Cette fois, Guidon, réduit à l'impuissance, gisait, aux trois quarts nu, car les furies ne s'étaient pas contentées de lui rabattre les chausses, elles avaient mis son vêtement en pièces.

Alors, sur l'instigation de Claudie, les serres de ces harpies violèrent, à tour de rôle, la chair récalcitrante et horrifiée du malheureux.

Guidon avait fini par se taire; il pleurait, essayait de se raidir; ses tortillements devenaient des convulsions, il pantelait malgré lui; son spasme tournait au râle de l'agonie, et au lieu de sève elles ne tiraient plus que du sang. N'importe. L'attentat recommença. Elles juraient de tarir ses forces, mais, essoufflées par leur action, cessaient leurs clabauderies.

Cependant, aux cris poussés d'abord par la victime et ses persécutrices, d'autres femmes, d'autres villageois étaient accourus des rôtisseries et des bastringues. Ivres, affriolés, dès qu'on les eût mis au courant, ils applaudirent, jubilèrent, trouvant la plaisanterie croustilleuse.

On s'attroupait, on faisait cercle, on jouait des coudes pour voir. Des couples qui s'étaient écartés interrompirent leurs intimes ébats pour venir prendre leur part de ces dérisions érotiques. De tout jeunes gamins, la marmaille de Klaarvatsch, les porteurs de torches des sérénades, éclairaient, béants, cet atroce mystère ou en mimaient l'indécence. D'autres s'appelaient comme des hyènes à la curée et, tandis que les cuivres funambulesques continuaient de rauquer, ces rires étaient vraiment ceux des animaux profanateurs. Les jeunes mâles qui avaient langui pour Claudie la flattaient de leurs trémous lascifs et balourds, pendant que du geste et de la parole elle continuait à exciter ces corybantes. Que ne le dépeçaient-elles à vif? Allait-il périr disséqué sous les ongles?