Éric le Mendiant

Chapter 3

Chapter 33,837 wordsPublic domain

Marguerite courut alors vers la fenêtre qu'elle ouvrit. La campagne était calme, le ciel chargé de nuages; personne ne veillait alentour; mais il y avait quinze pieds d'élévation, et l'on pouvait se tuer en tombant...

Elle revint s'asseoir triste et rêveuse auprès de son lit.

Pendant quelques secondes un silence embarrassant régna dans la chambre.

Octave restait debout et regardait Marguerite accablée, les yeux fixés vers le parquet. Dans un moment même, il vit des larmes couler silencieusement le long de ses joues.

Un profond sentiment de pitié s'empara de lui: il comprit que sa position devenait odieuse. C'était la première fois qu'il faisait trembler cette enfant, et il se reprocha sa lâcheté.

Il alla donc se mettre à genoux à deux pas d'elle, et joignant les mains a son tour:

-- Marguerite!... dit-il, je vous aime!... je vous aime de tout ce que Dieu a mis en moi d'amour et de passion; je vous aime comme un insensé; voilà ma faute!... ne me pardonnerez-vous pas?... Oh! ne pleurez pas ainsi... je puis sortir!... cette fenêtre n'est pas si élevée qu'on ne puisse s'échapper par cette issue... je partirai!... et qu'importe après tout que je meure si vous êtes sauvée... vous, vous, Marguerite, ma Marguerite, bien-aimée...

Marguerite le regarda à travers ses larmes avec une mélancolie profonde.

-- Octave, répondit-elle, vous m'aimez, dites-vous; j'ai bien besoin de vous croire, dans ce moment surtout.

Et elle prit un ton grave et une pose sérieuse et réfléchie.

-- Octave, poursuivit-elle, vous ne pouvez vous retirer par cette porte, car, ainsi que vous le disiez, on vous rencontrerait, et je serais perdue. Cette fenêtre ne vous offrirait pas un moyen meilleur de retraite, et quoique vous me le proposiez, je serai aussi généreuse que vous, je n'accepterai pas. Il faut donc que vous restiez ici jusqu'au jour.

Mais, ajouta-t-elle en lui désignant un des coins de la chambre, j'attends de votre loyauté, de ne point franchir la distance que vous allez mettre entre nous!...

C'étaient deux enfants, l'un âgé de vingt ans, l'antre de seize... âge heureux où l'on se souvient encore de sa première pureté, où l'âme n'a pas perdu toute sa naïveté et sa candeur; âge terrible aussi, où les premières passions, les plus doux sentiments, les plus irrésistibles penchants s'éveillent au coeur de l'homme.

Octave était un bon et simple jeune homme, qui n'avait pris aucun des travers du milieu dans lequel il avait vécu. Fils unique, dernier rejeton d'une famille aristocratique, il avait été entouré, dès son enfance, de tous les soins, de toutes les fantaisies qui flattent l'esprit, et cependant, son coeur ni son esprit n'en avaient été gâtés. Il s'était développé au milieu de ce monde de luxe, sans se laisser entraîner sur la pente si douce des plaisirs faciles que le monde tolère, et à vingt ans, il avait encore sa première pureté, et aucune séduction ne l'avait entraîné au-delà des limites sacrées de l'honneur et du devoir.

Octave avait aimé Marguerite dès le premier jour; il avait bien senti le trouble pénétrer dans son coeur, avec ce nouveau sentiment; mille désirs impatients avaient vingt fois sollicité sa jeunesse; mais la passion ne l'avait pas emporté jusqu'à l'aveuglement, et jamais la pensée ne lui était venue de ternir la chasteté de son amour par une trop vive ardeur de la possession.

Pour Marguerite, nous l'avons dit, les choses s'étaient passées autrement. Pour elle, en effet, la vie n'avait pas toujours eu des joies sans amertume; privée, dès sa plus tendre jeunesse des caresses d'une mère chérie, elle avait vécu, un peu isolée, quelquefois même, en proie à des découragements indéfinissables. L'amour de son père ne lui avait pas toujours suffi. Puis, un soir, elle avait vu Octave, et elle l'avait aimé. Cela s'était passé aussi simplement que nous le racontons. Elle crut lire dans les yeux du jeune homme qui se rapprochait d'elle, une pitié tendre qui s'adressait à sa souffrance cachée, une promesse de bonheur qu'on lui envoyait pour l'aider à supporter ses douleurs secrètes, et elle, la pauvre enfant naïve, s'était laissé prendre à la joie, à l'espérance, à la vie, en rencontrant cette chaste sympathie. Il y avait dans le coeur d'Octave trop de pur amour, pour que l'idée lui vînt de faire rougir Marguerite.

Il se serait tué plutôt.

Et cependant, du coin où l'amoureuse jeune fille l'avait relégué, il jetait un coup d'oeil avide sur ces charmes divins, qu'un voile léger lui dérobait à peine.

Il ne l'avait point encore vue ainsi.

Et son regard s'allumait, sa poitrine était en feu; vingt fois même, par un mouvement irréfléchi, il fut sur le point de se précipiter vers elle, et de la prendre dans ses bras...

Mais un geste de Marguerite, geste moitié impératif, moitié suppliant venait l'arrêter, et le retenir à sa place.

Ils s'aimaient tous deux, et c'est ce qui les sauva!...

Pourtant, dans un de ces moments où le sang refluait avec tant d'abondance vers la poitrine d'Octave, où le feu circulait, ardent dans ses veines, où mille désirs mal combattus l'emportaient malgré lui, vers une solution dont il eût rougi de sang-froid, la vertu dont il avait fait preuve jusqu'alors fut vaincue, et il marcha à Marguerite, les cheveux en désordre, et la tête perdue!

En le voyant ainsi venir à elle, Marguerite poussa un cri de détresse, et croisa ses deux bras sur sa poitrine:

-- Octave, cria-t-elle d'une voix désespérée, vous mentez à votre parole.

-- Marguerite, essaya de répondre Octave, qui déjà, d'un geste puissant, saisissait ses deux mains effrayées.

-- Oh! mon Dieu!... dit la jeune fille accablée.

-- Marguerite! Marguerite!... tais-toi... poursuivit Octave, tais- toi, je t'aime... des préjugés de famille nous séparent aujourd'hui... mais tu peux être à moi!... devant Dieu, tu seras ma femme, ma Marguerite bien-aimée... Oh! je te le jure, enfant chère, mon plus saint désir, ma plus noble ambition est de consacrer ma vie à ton bonheur; et quoiqu'il arrive, mes jours sont désormais liés aux tiens... Marguerite.

-- Laissez-moi! dit la fille de Tanneguy d'une voix mourante.

-- Jamais!

-- Octave! Octave! vous êtes mon plus implacable ennemi!...

Mais Octave n'écoutait plus rien, un instant encore, et Marguerite était perdue... Elle fit un effort désespéré; la honte et la pudeur lui donnèrent des forces surhumaines, et, dégageant ses mains de l'étreinte passionnée de son amant, elle courut effarée vers la fenêtre qu'elle se hâta d'ouvrir:

-- Si vous faites un pas de plus, dit-elle en indiquant cette nouvelle issue qu'elle venait de se frayer, Octave, je me tue.

Mais Octave n'avait nulle envie de la suivre; déjà son sang s'était refroidi, et il avait honte du mouvement qui l'avait un moment emporté. D'ailleurs la porte venait de s'ouvrir, et la silhouette du père de Marguerite s'y dressait maintenant grave et sévère.

-- Octave! dit le vieillard d'une voix lente et sombre, je vous ai estimé jusqu'aujourd'hui à l'égal d'un gentilhomme et d'un homme de coeur; mais l'action que vous venez de commettre est une lâcheté, et je vous méprise...

-- Monsieur, balbutia Octave.

-- Une lâcheté, répéta Tanneguy avec fermeté; une pauvre fille sans défense, une enfant, innocente et pure; ne pas se contenter de la séduction du regard et de la parole, pousser l'infamie jusqu'à la violence, ah! c'est trop, monsieur, et tout autre que moi, peut-être, vous eût fait payer cher une semblable conduite...

-- Mais je l'aime! interrompit Octave; mon seul désir est de faire de Marguerite ma femme devant Dieu et devant les hommes!

Tanneguy haussa les épaules, et sourit:

-- Que vous l'aimiez, monsieur, répondit-il, c'est possible: mais que vous ayez l'intention de l'épouser, c'est faux.

-- Pourtant...

-- C'est faux, vous dis-je, car vous savez bien, comme moi, que Mme la comtesse de Kerhor ne consentirait jamais à une pareille union. Et cependant, poursuivit Tanneguy, toujours avec la même gravité triste, il fut un temps où les Tanneguy eussent peut-être hésité, eux aussi, à contracter une alliance avec les Kerhor. Mes ancêtres m'ont légué à moi aussi, monsieur le comte, un blason que je n'étale pas aux yeux du monde, mais dont je suis fier, et je ne permettrai à personne, à personne, entendez-vous, de le souffleter impunément!

Et comme Octave demeurait interdit et muet, le vieux Breton continua:

-- C'est le malheur des temps, monsieur le comte, dit-il, les jeunes gens d'aujourd'hui, qui, à l'âge de vingt ans ne croient plus à l'amour, à la fidélité, à la loyauté, à l'honneur, s'arrogent le droit de porter insolemment le trouble et la honte dans les familles... Que leur importe à eux la vieillesse du père ou la pureté candide de la fille; ils vont droit leur chemin, sans s'inquiéter de ce qu'ils laissent derrière. Mais il peut se trouver cependant, et j'en suis une preuve vivante, monsieur le comte, un homme, un vieillard, que de pareilles actions révoltent, qui a encore dans les veines un sang jeune et vigoureux, et qui, au besoin, ne l'oubliez pas, saurait venger par l'épée, et d'une main sûre, l'outrage fait à son honneur! Allez donc, monsieur le comte; demain, grâce à vous, ma fille et moi nous quitterons le pays... Et je vous le dis, avant de vous quitter, je vous le dis sans colère et sans forfanterie, je prie Dieu qu'il vous éloigne à tout jamais de ma demeure.

Octave avait tout écouté sans répondre.

Toutes ces insultes il les avait dévorées sans mot dire; c'était le père de Marguerite qui parlait, et il faisait sans hésiter le sacrifice de sa vanité à son amour.

Mais quand le vieux Tanneguy eut cessé de parler, il releva la tête et fit quelques pas vers lui:

-- Monsieur, lui dit-il d'une voix ferme, les apparences accusent aujourd'hui la sincérité de mon amour, et ce n'est ici ni le lieu ni le moment de me disculper!... Pour Marguerite, pour moi, pour vous-même, je me tairai... Je n'ai qu'un mot à dire cependant, et ce mot renfermera toute l'explication de ma conduite: j'aime Marguerite, et je jure Dieu qu'elle sera ma femme.

Puis, se tournant alors vers la jeune femme qui se tenait plus morte que vive adossée à la fenêtre ouverte:

-- Adieu, lui dit-il, mais cette fois la voix pleine de larmes et le coeur brisé, adieu, Marguerite. Oh! ne m'oubliez pas trop vite, et un jour vous saurez combien je vous aimais!

Et, sans attendre de réponse, il franchit le seuil de la porte, sans même oser regarder en arrière.

Cependant Marguerite était tombée à genoux, la tête dans ses mains.

Elle sanglotait.

Le lendemain, la ferme fut vendue à la hâte, et le père Tanneguy et sa fille quittèrent précipitamment le pays, sans que l'on pût dire quelle direction ils avaient prise.

V

Deux années s'étaient écoulées depuis les événements que nous avons racontés aux chapitres précédents. Si le lecteur veut bien nous suivre, nous allons le mener vers une partie de la Bretagne, en l'assurant d'avance qu'il n'aura rien perdu au change.

La Bretagne est assez riche pour fournir un cadre heureux à tout ce que la vie habituelle peut offrir de scènes saisissantes et dramatiques.

Il faisait nuit déjà depuis quelques heures; on était au mois de septembre; des nuages noirs et lourds couraient dans le ciel; le vent soufflait âpre et froid sur la côte.

Deux cavaliers venaient de sortir de Brest, et se laissant aller au pas tranquille de leur monture, ils avaient pris le chemin qui mène au Conquet, en côtoyant la rade.

L'un pouvait avoir vingt-huit ans, l'autre en avait à peine vingt- deux.

Le plus âgé était un grand gaillard aux allures vives et décidées, qui portait hardiment son chapeau de feutre sur l'oreille, et dont le visage rayonnait de gaieté et de bonne humeur.

Le plus jeune, au contraire, était petit, quoique bien pris dans sa taille; une extrême pâleur était répandue sur ses joues, et une certaine teinte de mélancolie attristait ses traits.

Ils cheminaient l'un à côté de l'autre sans échanger la moindre parole.

Du reste la route était déserte, quelques gouttes de pluie commençaient à tomber, et l'on entendait du sentier ce bruit tourmenté qui s'élève des flots que le flux et le reflux agitent incessamment.

La situation prêtait peu à la conversation.

L'aspect de la rade était sans charmes, et avec le vent et la pluie, cinq lieues à faire n'étaient certainement pas chose bien attrayante.

Toutefois, le plus âgé des deux voyageurs sembla penser autrement, car après quelques minutes de silence il se tourna brusquement vers son compagnon, et arrêta son cheval en poussant un éclat de rire qu'aucun écho ne lui renvoya.

-- Ah çà! mon cher Octave, dit-il avec un accent de brusquerie de bon aloi, je ne vous trouve guère charmant cejourd'hui; et si j'avais prévu le cas où vous deviendriez aussi monotone, je me serais bien gardé de quitter notre chère capitale pour vous suivre dans ce pays qui, s'il ne manque pas de pittoresque, manque essentiellement de lune et de soleil.

-- Vous aimez donc, bien le soleil? repartit ironiquement son compagnon.

-- Vrai Dieu, mon ami, s'écria le plus âgé d'un certain ton enthousiaste qui avait sa séduction, j'ai vécu dix ans de mes plus belles années dans un affreux taudis de l'une des plus horribles rues de Paris; l'escalier était étroit et sombre, la chambre ornée de ses quatre murs; je montais cent vingt-huit marches pour y atteindre, et jamais, durant les dix années de labeur opiniâtre et de luttes incessantes, je n'ai eu une heure de lassitude ou une seconde de découragement.

-- Et pourquoi cela? objecta Octave.

--Ah dame! poursuivit son compagnon, c'est que ma chambre, ou ma mansarde si vous l'aimez mieux, avait deux grandes fenêtres ouvrant sur le ciel et recevait de première main les plus purs et les plus riants rayons du soleil. Le matin, à midi, le soir, du soleil! c'est-à-dire, mon cher ami, de la gaieté, de la confiance en Dieu, de l'indépendance, de l'amour, ces mille sentiments bénis qui font de la vie un éternel enchantement...

-- Vous n'avez pas l'air médecin, Horace, objecta Octave.

-- Pourquoi donc?

-- À votre enthousiasme!...

-- Ah çà! mon bon, moi j'avoue mon faible; j'aime la vie; je n'ai jamais, comme vous, nourri d'affreuses et froides pensées de suicide. Le hasard m'a ramassé un jour dans les rues de Paris, où je peignais des enseignes; j'avais quatorze ans, je ne connaissais ni mon père ni ma mère, mais j'étais intelligent, Dieu merci, et je portais dans mon coeur cette fleur d'éternelle jeunesse que rien au monde n'a pu encore flétrir... Ah! Octave, je voudrais bien vous donner quelquefois un peu de ma gaieté et de mon insouciance.

-- Votre existence n'a pas été secouée par les mêmes douleurs, répondit Octave avec un sourire triste.

-- La mort de votre mère!...

-- Oui; et plus que cela peut-être, la perte d'un amour dont j'avais fait mon seul rêve.

-- Vous m'avez compté cela... mais enfin on se console.

-- Le croyez-vous?

-- Je n'en sais rien... mais on se distrait, on travaille, on voyage...

-- Et que faisons-nous donc?

-- Pardieu! vous avez raison... nous voyageons, nous allons pour le moment... où diable m'avez-vous dit que nous allions?

-- Au Conquet.

-- Non, à l'abbaye de Saint-Matthieu, un monastère antique, planté audacieusement sur un promontoire battu par les flots, suspendu comme un vaisseau de pierre entre le ciel et l'eau... Ce doit être superbe!

-- Et cependant vous maugréez.

-- Aussi, avouez que je n'ai pas tout à fait tort; voilà bientôt huit jours que nous arpentons la Bretagne, un délicieux pays, ma foi, tantôt à pied, tantôt à cheval; et depuis huit jours nous n'avons pas couru le moindre danger et rencontré le moindre voleur.

-- Vous vous croyez toujours en Italie?

-- Le fait est qu'en Italie nous aurions eu le temps d'être dévalisés vingt fois.

-- Grand merci.

-- Bah! l'imprévu, cher ami, n'est-ce pas la vie? Je donnerais, moi, la moitié de mon existence pour ignorer ce que je ferai durant l'autre moitié.

Tout en devisant ainsi, les deux amis avaient laissé bien loin derrière eux la ville de Brest et les petites habitations qui s'échelonnent le long de la côte.

À mesure qu'ils avançaient, le chemin devenait plus difficile, plus montueux; les chevaux avaient bien de la peine à suivre le sentier, que les pluies récentes avaient détrempé. D'ailleurs la route avait cessé de côtoyer la rade, et maintenant ils s'enfonçaient à chaque pas davantage dans les terres.

Octave était retombé dans sa mélancolie ordinaire. Horace, désespérant de l'en arracher, se contentait de le suivre sans rien dire.

Le silence s'était donc rétabli, et un incident seul pouvait désormais le rompre.

Cependant Octave s'arrêta tout à coup et se tourna vers son compagnon avec une certaine vivacité qui ne lui était pas habituelle.

-- On se distrait, on travaille, avez-vous dit, s'écria-t-il brusquement. Vous croyez donc, vous, Horace, que l'on puisse oublier...

-- Je le crois, répondit Horace un peu surpris de cette boutade inattendue.

-- Ah! c'est que vous n'avez jamais aimé!

-- Jamais!

-- Eh bien! moi, Horace, moi j'avais vingt ans alors, c'est-à-dire que je n'avais pas encore souffert: la vie ouvrait devant moi ses deux portes dorées, et mon coeur, que rien n'avait blasé, acceptait sans défiance les premières promesses de bonheur... Avoir vingt ans et se croire aimé d'une femme que l'on aime, Horace, le ciel n'a pas de plus douces ni de plus pures joies... Ce que j'avais fait de rêves insensés, Dieu seul le sait... et un seul jour, une heure a brisé tout cet avenir de bonheur. Voilà de ces malheurs que l'on ne peut oublier, mon ami!

-- Pauvre Octave!

-- Ah! vous qui êtes médecin, Horace, vous qui, grâce à un travail surhumain, êtes parvenu à conquérir à vingt-huit ans une des places les plus illustres parmi les célébrités européennes, dites- moi donc pourquoi l'on ne meurt pas de douleur, ou plutôt, ce que c'est que cette douleur qui vous tue peu à peu, lentement, longuement. Dites-moi ce que c'est que la vie, l'amour, ce que c'est que la mort.

-- Ceci ne rentre pas clans la chirurgie, mon ami, objecta Horace.

-- Ah! tenez, poursuivit Octave avec un geste de découragement, l'amour est un sentiment triste... J'ai songé bien souvent à me tuer, depuis que j'ai perdu Marguerite. Où est-elle?... qu'est- elle devenue?... est-elle morte, elle, morte de honte et de désespoir? dois-je la rencontrer un jour, ou faut-il que j'use ma vie, ainsi, heure par heure, dans cet isolement qui m'épuise, m'absorbe, et m'enlève à chaque instant un peu de ma force et de mon courage?...

Horace ne répondit pas... Depuis quelques minutes, un bruit de pas s'était fait entendre derrière eux, et cet incident mit fin momentanément à la conversation.

D'ailleurs ni Octave ni Horace n'étaient bien certains du chemin qu'ils suivaient en ce moment, et ils n'étaient pas fâchés l'un et l'autre d'avoir, à ce sujet, quelques renseignements positifs.

Horace arrêta son cheval.

Par imitation, Octave en fit autant.

Quelques secondes s'étaient à peine écoulées, qu'ils virent poindre, derrière eux, au bout du sentier, la silhouette d'un homme, qui portait le costume du pays.

Cet homme marchait d'un bon pas, et s'appuyait sur un bâton ferré.

La lune était cachée derrière les nuages noirs que le vent chassait de la côte; mais les pâles rayons qu'elle laissait glisser de temps à autre suffisaient à détailler les parties importantes de son costume.

Il portait le chapeau aux larges bords, l'habit de drap brun des hommes du canton de Saint-Thégonnec, et des guêtres de cuir qui lui montaient à mi-jambes. Cet homme paraissait être encore dans toute la force de l'âge.

Comme les deux cavaliers s'étaient arrêtés au milieu du sentier, il les eut bientôt rejoints, et passa près d'eux, sans ralentir le pas.

Seulement, et selon l'antique et solennelle coutume du pays breton, en passant près d'eux, il porta la main à son chapeau, et salua.

Les deux jeunes gens lui rendirent respectueusement, son salut, et Horace se mit aussitôt en devoir de l'interpeller.

-- Pardon, monsieur, lui dit il, pardon de vous arrêter, mais mon ami et moi, nous nous sommes engagés dans ce sentier, un peu imprudemment, et nous ne savons vraiment pas s'il nous conduira où nous désirons aller.

-- Et où désirez-vous aller?... demanda le Breton, en s'appuyant sur son _peu-bas_, au milieu du sentier.

-- Au Conquet...

-- Ce chemin y mène tout droit, messieurs...

-- Et combien avons-nous encore de lieues, pour y arriver?

-- Trois, au plus, répondit le Breton, qui, sans attendre nue autre question, salua de nouveau les deux cavaliers, et reprit sa route du même pas rapide et pressé.

-- C'est égal!... murmura Horace dès que le Breton eut pris une certaine avance, les habitants de ce pays, sont d'étranges gens... N'avez-vous pas remarqué, Octave, l'énorme ceinture de cuir que celui-ci portait autour des reins?...

--En effet! fit Octave.

-- Diable d'idée de rentrer chez soi, à une pareille heure de la nuit, quand on porte de pareilles sommes...

-- La côte est sûre.

--Que sait-on?...

-- Les Bretons ne volent pas...

-- Non, mais les forçats?...

Il y eut un silence.

Silence plein d'angoisses, car tous les deux avaient cru entendre les arbustes du sentier tressaillir sous une pression, qui n'était pas celle du vent.

-- N'avez-vous pas entendu?... demanda presque aussitôt Horace.

-- Si fait!... répondit Octave.

-- Il y avait quelqu'un dans le champ voisin...

-- Peut-être bien...

-- Je vous avoue que je ne serais pas très-rassuré à la place de notre Breton.

-- Vous ne rêvez qu'aventures, mon ami...

-- Vous avez raison, sans doute, Octave, mais si vous m'en croyez, nous presserons le pas...

-- Pour fuir! fit Octave en riant.

-- Pour escorter ce brave homme... répondit Horace... et tenez, ajouta-t-il presque immédiatement, voyez si mes pressentiments me trompaient!...

Les deux cavaliers étaient arrivés à ce moment, dans un endroit élevé, d'où le voyageur domine les lieux environnants.

Octave avait arrêté une seconde fois son cheval, et il tourna les regards vers l'endroit que lui désignait son compagnon.

À une distance d'environ deux cents pas, trois hommes traversaient un champ de blé noir, en courant, et se dirigeaient en toute hâte, vers le sentier dans lequel le Breton venait de s'engager.

-- Vous avez raison, dit Octave.

-- En avant donc, répondit Horace, et Dieu veuille que nous arrivions à temps.

Les deux jeunes gens lancèrent aussitôt leur cheval, mais à peine eurent-ils franchi une certaine distance, que le bruit d'une lutte, suivi peu après d'un cri épouvantable s'éleva du milieu de la nuit, et vint les glacer d'effroi...

-- Un crime! s'écria Octave.

-- Un assassinat! ajouta Horace.

Et ils reprirent leur course plus rapide, enfonçant leurs éperons sanglants, dans le ventre de leur bête.

En dix minutes, ils furent sur le lieu de la scène.

Mais les assassins avertis par le bruit de leur course, avaient eu le temps de prendre la fuite, et il ne restait plus sur le revers de la route que le cadavre inanimé du Breton.

Horace sauta aussitôt à bas de son cheval, détacha sa trousse de la selle, et s'avança rapidement vers la victime.

Son chapeau gisait loin de lui; sa ceinture de cuir avait disparu, une large blessure ouvrait sa poitrine.

Octave était descendu de son cheval, comme son compagnon, avait attaché les deux bêtes à la haie du chemin, et plein d'anxiété, il s'était rapproché d'Horace qui déjà tenait la main du blessé...

-- Il n'est pas mort, au moins? demanda-t-il vivement, à voix basse.

-- Heureusement, répondit Horace.

-- La blessure est-elle mortelle?...

-- Non.

-- Je respire...

-- Ah! ne nous flattons pas trop cependant, mon ami, poursuivit le jeune médecin, ceci n'est point seulement un vol ordinaire, croyez-moi; il y a là quelque atroce et épouvantable vengeance.

-- Qui peut vous faire supposer...

-- La nature de la blessure même.

-- Comment...

-- Regardez vous-même.