Entretiens (1998-2001)

Chapter 6

Chapter 63,697 wordsPublic domain

De plus, j'assure la veille, la sélection et le catalogage de sites web juridiques: titre, auteur et bref descriptif. Je suis également formateur internet juridique aussi bien à l'intérieur de mon entreprise qu'à l'extérieur lors de stages de formation.

Membre du conseil d'administration de Juriconnexion, je m'y suis spécialisé dans les CD-Rom puis l'internet juridique. Depuis l'automne 1999, je m'occupe de modérer et d'animer la liste de discussion Juriconnexion.

= Quel est le rôle de l'association Juriconnexion?

L'association Juriconnexion a pour but la promotion de l'électronique juridique, c'est à dire la documentation juridique sur support électronique et la diffusion des données publiques juridiques. Elle organise des rencontres entre les utilisateurs et les éditeurs juridiques et de bases de données, ainsi qu'une journée annuelle sur un thème. Celle du 23 novembre 2000 portait sur les sites juridiques francophones.

Vis-à-vis des autorités publiques, Juriconnexion a un rôle de médiateur et de lobbying à la fois. L'association, notamment, est favorable à la diffusion gratuite sur internet des données juridiques produites par le Journal officiel et les tribunaux. Les bibliothécaires-documentalistes juridiques représentent la majorité des membres de l'association, suivis par certains représentants des éditeurs et des juristes. Juriconnexion a créé la liste de discussion du même nom, qui traite des mêmes sujets mais reste ouverte aux non-membres.

= Quelles sont vos suggestions concernant le respect du droit d'auteur sur le web?

À titre personnel, je pense que la propriété intellectuelle va devoir s'adapter aux nouvelles conditions créées par internet, c'est-à-dire une copie à l'identique et une diffusion à de très nombreux exemplaires, devenues très faciles et d'un très faible coût, la difficulté d'un contrôle exhaustif et systématique et l'existence d'un esprit internet défendant la gratuité et le respect de la vie privée et de l'anonymat.

Dans ce contexte, pour préserver une rémunération des auteurs et des éditeurs, il me semble qu'une des voies envisageables repose sur une baisse très forte des prix unitaires en audio et vidéo. Il s'agit donc de maximiser le versement des droits lors de la toute première diffusion. Vis-à-vis du grand public, une autre possibilité consisterait en un cryptage fort des données et une vérification automatique et obligatoire des licences. Les "majors" américaines et allemandes s'orientent clairement vers une solution de ce type.

= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure répartition des langues sur le web?

Des signes récents laissent penser qu'il suffit de laisser les langues telles qu'elles sont actuellement sur le web. En effet les langues autres que l'anglais se développent avec l'accroissement du nombre de sites web nationaux s'adressant spécifiquement aux publics nationaux, afin de les attirer vers internet. Il suffit de regarder l'accroissement du nombre de langues disponibles dans les interfaces des moteurs de recherche généralistes.

Il serait néanmoins utile (et bénéfique pour un meilleur équilibre des langues) de disposer de logiciels de traduction automatique de meilleure qualité et à très bas prix sur internet. La récente mise sur le web du GDT (Grand dictionnaire terminologique, rédigé par l'Office de la langue française du Québec) va dans ce sens.

= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?

Professionnellement, j'utilise encore beaucoup le papier, mais nettement moins les ouvrages que la presse et les sorties papier de documents, de textes officiels et de jurisprudence. Chez moi, j'ai un faible pour les beaux livres: livres d'art et éditions originales de recueils de poésie.

= Le papier a-t-il encore de beaux jours devant lui?

Ce support a mieux que de beaux jours devant lui: il a un avenir. En effet, les avantages du papier sont insurpassables:

- la facilité et le confort de lecture, bien supérieurs aux possibilités des meilleurs écrans informatiques (21 pouces y compris);

- une visualisation tridimensionnelle des informations, qui entraîne une meilleure représentation mentale des informations. Celles-ci sont alors plus faciles à comprendre et à manipuler.

Pour bien me faire comprendre, je vais prendre l'exemple suivant que je connais par coeur: un juriste travaille couramment avec quatre ouvrages ouverts sur sa table et consultés en même temps ou immédiatement l'un après l'autre: un code (recueil de textes officiels annotés), une revue juridique, un recueil de jurisprudence et une encyclopédie juridique. Imaginons qu'il possède la version électronique de chacune de ces publications ou leur réunion (ça existe). Afin de ne pas compliquer la démonstration, je laisse de côté le fait que notre professionnel du droit doit aussi avoir sous les yeux le dossier de son client et la consultation ou la plaidoirie qu'il doit rédiger pour lui.

Sur écran, passer d'un ouvrage ou d'un document à l'autre impose à notre juriste pressé de perdre de vue l'ouvrage ou le document précédent, sauf écran 21 pouces (prix de départ: 5.500 FF HT, le prix d'un PC de base). L'écran d'ordinateur, aussi grand soit-il, ne peut afficher, dans le meilleur des cas, que deux pages A4 et ne permet pas de feuilleter le ou les ouvrages électroniques. Autant dire que le juriste, même partisan de l'informatisation, a bien du mal à se repérer dans un monde d'une surface de 21 pouces et sans profondeur.

Alors qu'avec le papier:

- il a à sa disposition la possibilité de feuilleter rapidement le contenu des ouvrages quand (ce qui est fréquent) il ne sait pas encore exactement ce qu'il cherche;

- il visualise les informations en trois dimensions partout dans son bureau, donc dans un espace d'environ 10 m2 de surface et 2 m de haut, ce qui est infiniment plus vaste que les 21 pouces maximum sans épaisseur de son écran;

- ça ne tombe jamais en panne!

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

A priori (puisque je ne possède pas de livre électronique) je n'ai pas un enthousiasme délirant: le livre électronique n'offre en effet pas les avantages du support papier et il implique l'achat d'un matériel supplémentaire. A la limite, affichées sur un écran correct (17 pouces et une bonne carte graphique), les capacités de mise en page du format HTML me semblent suffisantes. Et pour une qualité de mise en page optimale, il existe déjà le format PDF d'Acrobat, parfaitement lisible sur les PC et les Mac.

= Comment définissez-vous le cyberespace?

Je ne visualise pas le cyberespace comme véritable espace physique mais comme un immense média néanmoins concentré en un lieu unique: l'écran de l'ordinateur. En revanche, je conçois/pense le cyberespace comme un forum ou une assemblée antique: beaucoup d'animation, diversité des opinions, des discours, des gens qui se cachent dans les recoins, des personnes qui ne se parlent pas, d'autres qui ne parlent qu'entre eux...

= Et la société de l'information?

Il s'agit nettement moins d'une "société" de l'information que d'une économie de l'information. J'espère que la société, elle, ne sera jamais dominée par l'information, mais restera cimentée par des liens entre les hommes de toute nature, qu'ils communiquent bien ou mal, peu ou beaucoup.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Parmi mes bons souvenirs, je pense à ma première publication sur le web: celle de mon bookmark sur le site ForInt Law (Foreign and International Law), en 1996, grâce à la webmestre de ce site, une collègue bibliothécaire juridique dans une université américaine. Je pourrais aussi citer les (trop rares) découvertes de sites juridiques français dotés d'un réel contenu (un contenu inédit et de valeur) et les remerciements que j'ai reçus pour la rédaction de la FAQ (foire aux questions) de la liste de discussion de Juriconnexion que j'ai récemment rédigée.

= Et votre pire souvenir?

Le pire, ce fut la destruction involontaire de mon fichier bookmark de Netscape, à une époque où il était heureusement moins volumineux qu'aujourd'hui. À partir d'une sauvegarde ancienne, j'ai dû retrouver, de mémoire, près d'un tiers des URL et réécrire les descriptions des sites.

*Entretien du 4 mai 2001

= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?

Rien de spécial, si ce n'est que le côté informatique et internet est maintenant bien ancré dans mon travail. Le travail d'animation et de modération de la liste Juriconnexion porte ses fruits puisque nous approchons les 400 membres.

ROBERT BEARD (Pennsylvanie)

#Co-fondateur de yourDictionary.com, portail de référence pour les langues

Créé par Robert Beard en 1999, dans le prolongement de son ancien site "A Web of Online Dictionaries", intégré à celui-ci le 15 février 2000. Ce portail majeur est consacré aux dictionnaires - 1.500 dictionnaires dans 230 langues - et aux langues en général (vocabulaires, grammaires, apprentissage des langues, etc.). En tant que portail de toutes les langues sans exception, il accorde une importance particulière aux langues minoritaires et menacées.

*Entretien du 1er septembre 1998 (entretien original en anglais)

= Quel est l'apport de l'internet dans votre vie professionnelle?

En tant que professeur de langues, je pense que le web présente une pléthore de nouvelles ressources disponibles dans la langue étudiée, de nouveaux instruments d'apprentissage (exercices interactifs Java et Shockwave) et de test, qui sont à la disposition des étudiants quand ceux-ci en ont le temps ou l'envie, 24 heures / 24 et 7 jours / 7. Aussi bien pour mes collègues que pour moi, et bien sûr pour notre établissement, l'internet nous permet aussi de publier pratiquement sans limitation.

= Comment voyez-vous l'expansion du multilinguisme sur le web?

On a d'abord craint que le web représente un danger pour le multilinguisme, étant donné que le langage HTML et d'autres langages de programmation sont basés sur l'anglais et qu'on trouve tout simplement plus de sites web en anglais que dans toute autre langue. Cependant, les sites web que je gère montrent que le multilinguisme est très présent et que le web peut en fait permettre de préserver des langues menacées de disparition. Je propose maintenant des liens vers des dictionnaires dans 150 langues différentes et des grammaires dans 65 langues différentes. De plus, comme ceux qui développent les navigateurs manifestent une attention nouvelle pour la diversité des langues dans le monde, ceci va encourager la présence de davantage encore de sites web dans différentes langues.

= Comment voyez-vous l'avenir?

L'internet nous offrira tout le matériel pédagogique dont nous pouvons rêver, y compris des notes de lecture, exercices, tests, évaluations et exercices interactifs plus efficaces que par le passé parce que reposant davantage sur la notion de communication. Le web sera une encyclopédie du monde faite par le monde pour le monde. Il n'y aura plus d'informations ni de connaissances utiles qui ne soient pas diponibles, si bien que l'obstacle principal à la compréhension internationale et interpersonnelle et au développement personnel et institutionnel sera levé. Il faudrait une imagination plus débordante que la mienne pour prédire l'effet de ces développements sur l'humanité.

*Entretien du 17 janvier 2000 (entretien original en anglais)

= En quoi consiste exactement yourDictionary.com?

"A Web of Online Dictionaries" (WOD) est maintenant intégré à yourDictionary.com. Le nouveau site indexe 1.200 dictionnaires dans 200 langues différentes. Outre le WOD, il comprend: le mot du jour, des jeux de mots, un groupe de discussion sur les langues, des grammaires en ligne (incluant des grammaires dans de nouvelles langues), des éléments de base sur la linguistique, des dictionnaires multilingues, des dictionnaires spécialisés de langue anglaise, des thésaurus et outils de vocabulaire, des outils permettant d'identifier des langues, des index de dictionnaires, etc.

YourDictionary.com a pour objectif d'être le premier portail et la principale ressource en langues sur le web. Nous sommes en train de rassembler des dictionnaires et grammaires dans toutes les langues, avec un souci particulier pour les langues menacées. Le site est supervisé par un comité d'experts linguistiques du monde entier.

= Quelle est exactement votre activité?

Je suis le fondateur et le gérant du site, et je suis membre du conseil d'administration de la société yourDictionary.com, Inc. Professeur à l'Université de Bucknell, je prends ma retraite au printemps, date à laquelle je dois retirer mes sites des serveurs de l'université. Je pense que la société yourDictionary.com générera les ressources me permettant de continuer mon travail.

= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?

Nos nouvelles idées sont nombreuses. Nous projetons de travailler avec le Endangered Language Fund aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne pour rassembler des fonds pour cette fondation et nous publierons les résultats sur notre site. Nous aurons des groupes de discussion et des bulletins d'information sur les langues. Il y aura des jeux de langue destinés à se distraire et à apprendre les bases de la linguistique. La page "Linguistic Fun" (éléments de base sur la linguistique) deviendra un journal en ligne avec des extraits courts, intéressants et même amusants dans différentes langues, choisis par des experts du monde entier.

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?

L'accès libre n'est jamais gratuit, puisque ce sont des personnes salariées qui développent les applications en accès libre appartenant au domaine public. Mon site web est gratuit, et il n'était pas une affaire commerciale tant que l'Université de Bucknell m'a versé un salaire et m'a fait bénéficier de ses propres services d'accès à l'internet. Maintenant que je prends ma retraite et que je dois retirer mes sites des serveurs de Bucknell, j'ai eu le choix entre supprimer mes sites, les vendre ou générer des revenus permettant de continuer cette activité. J'ai choisi la dernière solution. Les ressources disponibles resteront gratuites parce que nous offrirons d'autres services qui seront payants. Ces services seront basés sur les règles du copyright pour garantir le versement des fonds à la bonne source.

En ce qui concerne le débat (et les actions judiciaires) sur les liens, je pense qu'il y a excès dans l'application du copyright. Un lien vers un autre site devrait appartenir au site qui crée le lien. Il est normal de créer des liens vers d'autres sites web appartenant à un réseau public. Si des sites ne souhaitent pas être sur un réseau public, ils peuvent créer un réseau privé. Ceci mène à la conclusion que les sites pornographiques peuvent proposer des liens vers d'autres sites du même type, conclusion qui peut en inquiéter certains. Je ne vois toutefois pas de problème immédiat à cela dans la mesure où les liens ne sortent pas de ce cadre.

= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?

Si l'anglais domine encore le web, on voit s'accentuer le développement de sites monolingues et non anglophones du fait des solutions variées apportées aux problèmes de caractères. Les langues menacées sont essentiellement des langues non écrites (un tiers seulement des 6.000 langues existant dans le monde sont à la fois écrites et parlées). Je ne pense pourtant pas que le web va contribuer à la perte de l'identité des langues et j'ai même le sentiment que, à long terme, il va renforcer cette identité. Par exemple, de plus en plus d'Indiens d'Amérique contactent des linguistes pour leur demander d'écrire la grammaire de leur langue et de les aider à élaborer des dictionnaires. Pour eux, le web est un instrument à la fois accessible et très précieux d'expression culturelle.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Mon propre site web, dont la popularité continue de me stupéfier. Je reçois quotidiennement une douzaine de lettres de visiteurs, dont la moitié au moins me félicite pour mon travail. Je ne veux pas tomber dans une autosatisfaction démesurée, mais ces compliments me font très plaisir. Je suis également stupéfait du fait que, six ans seulement après les débuts du web, je puisse dénombrer plus de 1.200 dictionnaires en ligne qui soient dignes d'intérêt, dans plus de 200 langues différentes.

= Et votre pire souvenir?

Mon pire souvenir a été de voir mon site web copié sans mention de mon nom. Mais j'ai toujours pu résoudre ce problème. En général, mes souvenirs liés à l'internet sont positifs et ils le seront plus encore si yourDictionary.com a du succès.

MICHAEL BEHRENS (Bielefeld, Allemagne)

#Responsable de la bibliothèque numérique de la Bibliothèque universitaire de Bielefeld

*Entretien du 25 septembre 1998 (entretien original en anglais)

= Quand votre bibliothèque numérique a-t-elle débuté?

Tout dépend de ce qu'on entend par ce terme. Pour certains de mes collègues, "bibliothèque numérique" signifie tout ce qui, de près ou de loin, a trait à l'internet. La bibliothèque a inauguré son propre serveur durant l'été 1995. Je ne peux pas vous donner de date précise parce qu'il nous a fallu du temps pour que tout fonctionne de manière satisfaisante. Auparavant, la plupart des services était accessible par le biais de Telnet, qui n'était pas beaucoup utilisé par nos clients, malgré le fait qu'ils y aient accès à domicile. A cette époque, pratiquement personne n'avait d'accès internet chez soi... C'est en novembre 1996 que nous avons commencé à numériser des livres rares provenant de notre bibliothèque ou du prêt inter-bibliothèques.

= Combien d'oeuvres numérisées avez-vous?

Au cours de la première phase de nos essais - entre novembre 1996 et juin 1997 - 38 imprimés rares ont été numérisés en mode image pour consultation sur le web. Au même moment, on a préparé aussi quelques documents numériques pour accompagner des cours de l'université (des extraits de documents imprimés numérisés en mode image). Pour des raisons liées au droit d'auteur, ces documents ne sont pas disponibles hors du campus. L'étape suivante - que nous venons de terminer - est la numérisation du Berlinische Monatsschrift (Revue mensuelle de Berlin), un périodique allemand datant du Siècle des lumières, qui représente 58 volumes, 2.574 articles et 30.626 pages. On prévoit maintenant une numérisation à plus grande échelle de périodiques allemands des 18e et 19e siècles, ce qui correspond à environ un million de pages. Ces périodiques ne seraient pas seulement ceux de la bibliothèque, mais le projet serait coordonné ici, et une partie de la réalisation technique serait également effectuée sur place.

MICHEL BENOIT (Montréal)

#Ecrivain, utilise l'internet comme outil de recherche, de communication et d'ouverture au monde

Michel Benoît écrit des nouvelles (polars, récits noirs, histoires fantastiques). C'est un passionné de la vie, avec toutes ses contradictions. Professeur de maths et de sciences, il aime - et pas nécessairement dans le bon ordre - la course de Formule 1, la lecture, ses enfants, l'informatique, la pêche, Rimbaud, la chasse, le jazz, et la nature sous toutes ses formes.

*Entretien du 29 juin 2000

= Pensez-vous créer un jour un site web?

Je ne sais pas si je créerai un jour un site web. Je pense que non. Tout comme je sais que je ne ferai jamais de sculpture ou ne composerai jamais de symphonie. Pour moi, la construction d'un site web est un art du type "arts appliqués". Il y a des millions de sites qui sont créés en ce moment. La très grande majorité prendra éventuellement le chemin de la poubelle de l'histoire. Il est facile d'imaginer un web complètement saturé, et ça me devrait pas tarder. Les fournisseurs pourraient décréter que tout site qui ne reçoit pas plus de (xx) visites par mois soit éliminé. Un peu comme toutes ces oeuvres d'art (???) des siècles passés qui ont disparu du paysage culturel, et on ne peut pas dire que ça a vraiment changé le cours de l'histoire humaine. Donc laissons aux futurs Rembrandt du clavier le soin de charmer nos yeux. Personnellement, je me garderai de m'en mêler.

= Que représente l'internet pour vous?

J'écris. Donc naturellement l'internet s'est imposé à moi comme outil de recherche et de communication, essentiellement. Non, pas essentiellement. Ouverture sur le monde aussi. Si l'on pense: recherche, on pense: information. Voyez-vous, si l'on pense: écriture, réflexion, on pense: connaissance, recherche. Donc on va sur la toile pour tout, pour une idée, une image, une explication. Un discours prononcé il y a vingt ans, une peinture exposée dans un musée à l'autre bout du monde. On peut donner une idée à quelqu'un qu'on n'a jamais vu, et en recevoir de même.

La toile, c'est le monde au clic de la souris. On pourrait penser que c'est un beau cliché. Peut-être bien, à moins de prendre conscience de toutes les implications de la chose. L'instantanéité, l'information tout de suite, maintenant. Plus besoin de fouiller, de se taper des heures de recherche. On est en train de faire, de produire. On a besoin d'une information. On va la chercher, immédiatement. De plus, on a accès aux plus grandes bibliothèques, aux plus importants journaux, aux musées les plus prestigieux. On pense à une toile d'un grand peintre, un instant plus tard, on l'a devant les yeux, on peut l'imprimer pour l'étudier plus en détail. Il y a une guerre quelque part dans le monde, un instant plus tard, on lit les communiqués de propagande d'un côté et de l'autre. La toile, le web, est en train de donner son vrai sens au village global, Gaïa, la terre-mère.

= Comment voyez-vous l'avenir?

En ce moment, juin 2000, il est extrêmement difficile de faire quelque prédiction que ce soit sur le futur d'internet. Toute prospective le moindrement pointue, techniquement par exemple, sur l'évolution du net sera certainement farfelue dans un futur plus ou moins rapproché. On peut y aller d'idées, encore que ça doit être très général. Pas par crainte d'être ridicule, le ridicule ne tue pas, c'est connu. Non, par souci d'honnêteté, tout simplement.

Mon avenir professionnel en inter-relation avec le net, je le vois exploser. Plus rapide, plus complet, plus productif. Je me vois faire en une semaine ce qui m'aurait pris des mois. Plus beau, plus esthétique. Je me vois réussir des travaux plus raffinés, d'une facture plus professionnelle, même et surtout dans des domaines connexes à mon travail, comme la typographie, où je n'ai aucune compétence. La présentation, le transport de textes, par exemple. Le travail simultané de plusieurs personnes qui seront sur des continents différents. Arriver à un consensus en quelques heures sur un projet, alors qu'avant le net, il aurait fallu plusieurs semaines, parlons de mois entre les francophones. Plus le net ira se complexifiant, plus l'utilisation du net deviendra profitable, nécessaire, essentielle.

Parenthèse: est-il si farfelu de penser que les historiens des années 2100 considéreront l'avènement du net comme un événement aussi, sinon plus, important que la révolution industrielle? Le feu, l'agriculture, la révolution industrielle, le net. On en est rendu à la "révolution continue de l'Evolution".

Ça me fait penser à ce merveilleux texte Desiderata, découvert dans l'église Saint-Paul à Baltimore en 1693, je pense. J'en cite de mémoire une phrase qui me hante: "Que vous le compreniez ou non, que vous le vouliez ou non (c'est peut-être de moi), l'univers évolue comme il se doit." J'y crois. Je crois sincèrement qu'au travers l'incroyable désordre de l'Evolution, il n'y a rien qui soit soumis au hasard. "Dieu n'a pas créé un monde soumis au hasard", disait Einstein à Bohr lors d'une de leurs homériques prises de bec.

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?