Entretiens (1998-2001)

Chapter 5

Chapter 53,581 wordsPublic domain

Je suis poète, peintre et professeur de lettres (treize recueils de poèmes publiés, ainsi que deux recueils d'aphorismes et un essai sur le thème "poésie et transcendance"; quant à la peinture, j'ai exposé mes toiles à Paris - deux fois - et en province). Pour ce qui est d'internet, je suis autodidacte (je n'ai reçu aucune formation informatique quelle qu'elle soit). J'ai eu l'an passé l'idée de construire un site littéraire centré sur la poésie: internet me semble un moyen privilégié pour faire circuler des idées, pour communiquer ses passions aussi. Je me suis donc mise au travail, très empiriquement, et ai finalement abouti à ce site sur lequel j'essaye de mettre en valeur des poètes contemporains de talent, sans oublier la nécessaire prise de recul ("Réflexions sur la poésie") sur l'objet considéré.

= Quel est l'apport de l'internet pour vous en tant que poète?

Disons que la gestion d'un site internet - si l'on veut qu'il demeure vivant - requiert beaucoup de temps. Mais je fais en sorte que ma création personnelle n'en souffre pas. Par ailleurs, internet m'a mise en contact avec d'autres poètes, dont certains fort intéressants... Cela rompt le cercle de la solitude et permet d'échanger des idées. On se lance des défis aussi... Internet peut donc pousser à la créativité et relancer les motivations des poètes puisqu'ils savent qu'ils seront lus et pourront même, dans le meilleur des cas, correspondre avec leurs lecteurs et avoir les points de vue de ceux-ci sur leurs textes. Je ne vois personnellement que des aspects positifs à la promotion de la poésie par internet, tant pour le lecteur que pour le créateur.

= Quel est l'apport de l'internet dans votre vie professionnelle?

Ma vie professionnelle (en tant que professeur de lettres) n'en a pas été bouleversée puisqu'elle est indépendante de cette création sur internet. Disons que très récemment, dans le cadre de mon activité professionnelle, j'ai fait avec mes élèves quelques ateliers de poésie et que, devant la pertinence de leurs productions, j'ai décidé de leur consacrer une page sur mon site (rubrique "Le jardin des jeunes poètes"). Je fais également un "appel du pied" aux professeurs de lettres francophones pour qu'ils m'adressent des poèmes - qu'ils estiment réussis - de leurs élèves. Disons que ce site pourrait servir, entre autres, de motivation - donc de moteur - à la créativité des jeunes enfants ou des adolescents.

*Entretien du 9 août 1999

= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?

Mon site s'enrichit sans cesse de nouvelles rubriques, de nouveaux intervenants, etc. Les mises à jour sont fréquentes et le site est dynamique. Bonnes statistiques de visites. Par ailleurs, ce site a reçu plusieurs récompenses et il a été salué par divers journaux francophones, dont Sud-Ouest, le magazine Lire, La Quinzaine Littéraire, le magazine informatique Pagina, le journal belge Park-e-Mail, etc.; par diverses personnalités aussi: l'écrivain et éditeur Michel Camus, le physicien des particules élémentaires Basarab Nicolescu, qui est maître de recherches au CNRS (Centre national de la recherche scientifique), bien d'autres encore...

Il a également été sélectionné par Interneto (Le meilleur du net); sélectionné par le journal L'officiel du net, qui lui a attribué 4 étoiles; sélectionné par diverses universités francophones (Louvain, Toronto, etc.) qui lui ont attribué de nombreuses étoiles. Ce site a en outre été répertorié par la Bibliothèque nationale de France (signets informatiques).

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?

Je pense qu'il est important qu'une législation se mette en place de toute urgence... Au travail, les juristes!

= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?

Il faudrait des équipes de traducteurs... mais comment mettre cela en place? Il y a là une vraie question.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Les ami(e)s que ce mode de communication m'a permis de rencontrer dans la francophonie ainsi que tous ceux et celles qui m'ont dit avoir, grâce à moi, découvert ou redécouvert la poésie et avoir compris qu'il s'agissait là d'un mode de fonctionnement majeur de l'esprit humain.

= Et votre pire souvenir?

Certaines mesquineries de webmasters, parfois un esprit de compétition et d'arrivisme... On retrouve sur internet la société telle qu'en elle-même, ni plus, ni moins.

= Vos citations préférées?

"Quand l'élève est prêt arrive le maître." (proverbe bouddhiste)

"Les hommes discutent, la nature agit." (Voltaire)

"La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil." (René Char)

*Entretien du 19 juin 2001

= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?

La création de la cyber-revue Poésie d'Hier et d'Aujourd'hui m'a poussée par la suite à créer en mars 2001 une revue sur support papier, Saraswati: revue de poésie, d'art et de réflexion (BP 41 - 17102 Saintes cedex). Les deux créations se complètent et sont vraiment à placer en regard l'une de l'autre.

= Que signifie "Saraswati"?

Saraswati est, dans la mythologie hindoue, la déesse de la connaissance, de la sagesse, de la musique et des arts. Elle est souvent représentée avec une vina (instrument à cordes), un bouton de lotus, un livre, un tambour...et elle chevauche un cygne. Elle est l'épouse de Brahma, le dieu créateur, premier de la trilogie Brahma/Vishnu (celui qui maintient les structures)/ Shiva (le dieu qui détruit...pour reconstruire).

ARLETTE ATTALI (Paris)

#Responsable de l'équipe "Recherche et projets internet" à l'INALF (Institut national de la langue française)

Laboratoire du CNRS (Centre national de la recherche scientifique), l'INaLF a pour mission de développer des programmes de recherche sur la langue française, tout particulièrement son lexique. Les données, traitées par des systèmes informatiques spécifiques et originaux, constamment enrichies et renouvelées, portent sur tous les registres du français: langue littéraire (du 14e au 20e siècle), langue courante (écrite, parlée), langue scientifique et technique (terminologies), et régionalismes. Ces données, qui constituent un matériau d'étude considérable, sont progressivement mises à la disposition de tous ceux que la langue française intéresse (enseignants et chercheurs, mais aussi industriels, secteur tertiaire et grand public), soit par des publications, soit par la consultation de banques et bases de données.

Frantext est une des meilleures bases textuelles en langue française disponibles sur l'internet. Elle rassemble un corpus de textes français du 16e au 20e siècle numérisés (3.000 textes environ) et un logiciel d'interrogation (Stella) conçu en vue de recherches littéraires, linguistiques, lexicographiques, stylistiques... Rénovée courant 1998, elle présente notamment une interface plus conviviale, une aide en ligne systématisée et surtout des outils informatiques plus performants. Deux versions de Frantext sont proposées. L'une comporte l'ensemble des textes de la base, l'autre une sous-partie composée de 400 romans des 19e et 20e siècles qui ont fait l'objet d'un codage grammatical. Cette sous-base est expérimentale.

*Entretien du 11 juin 1998

= Quel est l'apport de l'internet dans votre vie professionnelle?

Etant moi-même plus spécialement affectée au développement des bases textuelles à l'INaLF, j'ai été amenée à explorer les sites du web qui proposaient des textes électroniques et à les "tester". Je me suis donc transformée en "touriste textuelle" avec les bons et mauvais côtés de la chose. La tendance au zapping et au survol étant un danger permanent, il faut bien cibler ce que l'on cherche si l'on ne veut pas perdre son temps. La pratique du web a totalement changé ma façon de travailler. Mes recherches ne sont plus seulement livresques et donc d'accès limité, mais elles s'enrichissent de l'apport des textes électroniques accessibles sur l'internet.

= Quels sont vos projets pour l'avenir?

A l'avenir, je pense contribuer à développer des outils linguistiques associés à la base Frantext et à les faire connaître auprès des enseignants, des chercheurs, des étudiants et aussi des lycéens.

*Entretien du 17 janvier 2000

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

Mon activité professionnelle a deux volets: d'une part recherche et projets internet, d'autre part valorisation des ressources textuelles.

= Quels sont vos nouveaux projets?

- Le Catalogue critique des ressources textuelles sur internet (CCRTI), mis en ligne en octobre 1999;

- Terminalf - Ressources terminologiques de la langue française, en cours de réalisation.

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?

Comme tous les débats, il s'agit d'un débat confus et sans issue.

= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?

Les Européens font quelques efforts pour adopter au moins le bilinguisme. Et les Américains?

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

La découverte de bons sites littéraires. Par exemple Zvi Har'El's Jules Verne Collection, consacré à Jules Verne, ou le Théâtre de la foire à Paris (au 17e siècle).

ISABELLE AVELINE (Lyon)

#Créatrice de Zazieweb, site consacré à l'actualité littéraire

"Zazieweb est un site libre et indépendant qui offre des espaces d'interactivité à ses lecteurs actifs et communicants ! C'est aussi (depuis 1996!) un annuaire des sites littéraires découverts avec passion sur le web et chroniqués, une information littéraire au quotidien: Au fil du net: l'actualité du meilleur du web littéraire; Agenda: toutes les manifestations en rapport avec le livre et la littérature; TV/Radio: une sélection des émissions littéraires sur les deux semaines à venir; Ebook: des informations et des dossiers sur le livre numérique, les nouveaux objets de lecture...; et des choix de lectures "Zazieweb" dans la rubrique Kestulizaz?

Né en 1996 sous la forme d'une page perso, Zazieweb est devenu en cinq ans un site littéraire communautaire offrant à la fois des espaces d'échanges et d'expression (les lectures des e-lecteurs, l'espace communautaire, les forums) et un portail littéraire. Zazieweb, c'est aujourd'hui une association qui a pour vocation la promotion et mise en avant des "petits éditeurs", la diffusion de la littérature contemporaine indépendante, la mise en relation sur le mode interactif du web des lecteurs/auteurs/éditeurs via les espaces persos... et pleins d'autres choses en devenir!" (extrait du site web)

* Entretien du 8 juin 1998

= Quel est l'historique de Zazieweb?

Zazieweb est né il y a deux ans environ, en juin 1996. C'était à l'époque un projet personnel qui entrait dans le cadre d'un master multimédia et que j'ai essayé de "vendre" aux éditeurs.

= Quel est l'apport de l'internet dans votre vie professionnelle?

Découvrir internet a ouvert d'autres possibilités et surtout maintenant je ne conçois pas de ne pas travailler "on the Web".

= Comment voyez-vous l'avenir?

Grâce à internet, les choses sont plus souples, on peut très facilement passer d'une société à une autre (la concurrence!), le télétravail pointe le bout de son nez (en France c'est encore un peu tabou...), il n'y a plus forcément de grande séparation entre espace pro et personnel.

*Entretien du 3 septembre 1999

= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?

Aujourd'hui je cherche à développer une viabilité financière pour Zazieweb: échange de bandeaux, partenariat, vente d'espace publicitaire ciblé, affiliation à un programme de vente de livres.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Mon premier surf.

= Et votre pire souvenir?

Ma première connexion.

JEAN-PIERRE BALPE (Paris)

#Directeur du département hypermédias de l'Université de Paris 8

Jean-Pierre Balpe est directeur du département hypermédias et du laboratoire Paragraphe de l'Université de Paris 8. Il est également secrétaire général de la revue Action poétique. Chercheur, théoricien de la littérature informatique, auteur de divers ouvrages scientifiques et techniques (dernier ouvrage paru: Contextes de l'art numérique, Hermès, 2000), écrivain, après avoir très longtemps écrit des poèmes et nouvelles publiés dans diverses revues, il s'intéresse dès 1975 aux possibilités que l'informatique offre à l'écriture littéraire. En 1981 il est un des cofondateurs de l'ALAMO (Atelier de littérature assistée par la mathématique et les ordinateurs) et, à ce titre, conseiller auprès de la BPI (Bibliothèque publique d'information) pour les expositions "Les Immatériaux" et "Mémoires du futur". En 1985 il conçoit pour l'INA (Institut national de l'audiovisuel) et France Télécom le premier scénario de télévision interactive, diffusé alors par Canal +. Depuis 1989, il réalise des logiciels d'écriture principalement utilisés lors d'expositions ou de manifestations publiques, notamment Un roman inachevé pour le stand du ministère de la Culture au MILIA (Marché international du livre illustré et des nouveaux médias) à Cannes et au MIM (Marché international du multimédia de Montréal) en 1995, Romans (Roman) pour l'exposition "Artifices" de novembre 1996 ou sous forme de spectacles comme Trois mythologies et un poète aveugle, première oeuvre générative collaborant avec un générateur musical. Il a actuellement en chantier un opéra numérique, Barbe-Bleue, résultat de la collaboration de trois générateurs: générateur de texte (le sien), générateur de musique (Alexandre Raskatov) et générateur de scénographie (Michel Jaffrennou). Il est également l'auteur de Trajectoires, un roman génératif en ligne.

*Entretien du 28 janvier 2001

= En quoi consiste exactement votre activité liée à l'internet?

La production d'oeuvres artistiques.

= Comment voyez-vous l'avenir?

De façon résolument optimiste.

= Les possibilités offertes par l'hyperlien ont-elles changé votre mode d'écriture?

L'hyperlien: non; l'informatique: oui puisque j'utilise essentiellement des générateurs d'écriture que j'ai créés moi-même.

= Utilisez-vous encore beaucoup le papier?

Bien sûr, depuis le papier toilette en passant par le papier torchon, également pour allumer ma cheminée car c'est un excellent combustible... Comme je voyage beaucoup, il m'arrive aussi de lire un peu de tout mais personnellement, je ne l'utilise guère dans mon travail personnel, j'ai vraiment l'habitude de tout faire sur écran...

= Quel est votre sentiment sur le livre électronique?

Très mitigé, j'attends de voir concrètement comment ils fonctionnent et si les éditeurs sont capables de proposer des produits spécifiques à ce support car, si c'est pour reproduire uniquement des livres imprimés, je suis assez sceptique. L'histoire des techniques montre qu'une technique n'est adoptée que si - et seulement si... - elle apporte des avantages concrets et conséquents par rapport aux techniques auxquelles elle prétend se substituer. Je viens de publier deux nouvelles sur ce sujet, une dans la revue La Mazarine intitulée justement Le livre et une autre dans la revue Autrement consacrée au "livre de chevet" et intitulée Les chambres, vous pouvez y trouver une réponse plus "étayée".

= Quel est votre avis sur les débats relatifs au respect du droit d'auteur sur le web?

Je ne suis pas cela de très près. Je crois que vouloir appliquer des lois faites pour le papier à un autre médium est une erreur. Un peu comme si on voulait facturer le téléphone en exigeant que les utilisateurs achètent des timbres pour payer leurs conversations...

= Quelles sont vos suggestions pour un véritable multilinguisme sur le web?

Ah bon!... Ce n'est pas multilingue? Je croyais pourtant car il m'arrive de naviguer en italien, français, espagnol, arabe, chinois, flamand, etc... Voulez-vous dire francophone pour multilingue? Si c'est l'anglais que vous visez, internet ne fait que reproduire sa situation de langue internationale d'échange. Est-ce à dire qu'il n'en faudrait pas? Je n'en suis pas si sûr...

= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et malvoyants?

Posez la question aux producteurs de cinéma et aux salles de projection... Le son est une solution, les claviers adaptés en sont une autre, je ne sais s'il existe des écrans spécialisés, mais peut-être... On peut aussi imaginer des interactions sonores, Denize en a utilisé quelques-unes dans son cédérom Machines à écrire (publié chez Gallimard en 1999, ndlr).

= Comment définissez-vous le cyberespace?

Il y a tant de livres là-dessus, répondre en quelques lignes est une gageure ou une marque de mépris ou un manque de sérieux ou une preuve d'inconscience ou une manifestation d'orgueil...

= Et la société de l'information?

Je fais là-dessus un cours de 37 h 30...

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Pas un en particulier. Disons que je suis heureux chaque fois que ça marche... et ce n'est hélas pas si souvent...

= Quel est votre pire souvenir lié à l'internet?

Même réponse qu'à la question précédente mais inversée...

*Entretien du 27 février 2002

Dernier-né de la cyber-littérature, le mail-roman utilise le canal du courrier électronique. Cette expérience est tentée pour la première fois par Jean-Pierre Balpe en été 2001 dans Rien n'est sans dire. Pendant très exactement cent jours, il écrit un chapitre diffusé quotidiennement auprès de 500 personnes - ses proches, ses amis, ses collègues, etc. - en y intégrant les réponses et les réactions des lecteurs. Raconté par un narrateur, ce mail-roman est l'histoire de Stanislas et Zita et de leur passion tragique déchirée par une sombre histoire politique.

= Comment vous est venue l'idée d'un feuilleton par mail auprès de vos amis et connaissances?

Tout naturellement, d'une part en me demandant depuis quelque temps déjà ce qu'internet peut apporter sur le plan de la forme à la littérature (mais vous savez que ce point-là est une de mes obsessions...) et, d'autre part, en lisant de la littérature "épistolaire" du 18e siècle, ces fameux "romans par lettres". Il suffit alors de transposer: que peut être le "roman par lettres" aujourd'hui? Vous tirez un fil et le reste en découle tout naturellement...

Ceci dit, mes "amis et connaissances" sont le point d'entrée. Ensuite, le projet s'est diffusé et je suis loin de connaître tous les lecteurs auxquels j'envoyais ce roman journalier.

= Le déroulement de ce feuilleton a-t-il correspondu à vos attentes?

Ce n'est pas vraiment un feuilleton: un feuilleton aurait pu être écrit à l'avance et diffusé au fur et à mesure, or, en m'obligeant à intégrer les réponses ou les réactions des lecteurs, mon rythme d'écriture devait être absolument quotidien. Or, pensez qu'il y a 10 puissance 30 lectures possibles de ce roman...

Oui ET non: au départ je n'avais pas d'attente, donc oui... De plus, si je n'avais pas d'attentes (un vieux cynique a toujours une vision pessimiste de la nature humaine... ne parlons donc pas de sa créativité...) je savais jusqu'où j'étais prêt à aller. Par exemple, je proposais aux lecteurs de participer au roman mais je n'ai jamais proposé qu'ils me remplacent: je voulais rester le maître (ah mais...). Ce qui m'amusait, c'était d'intégrer, dans une trame et une visée que je m'étais à peu près données, les propositions, y compris les plus farfelues, sans qu'elles paraissent comme telles et sans que je "vende mon âme au diable".

NON car j'ai quand même été un peu surpris du "classicisme" des propositions de lecteurs : on y retrouvait quand même assez massivement les lieux communs les plus éculés (pardon pour le jeu de mot...) des feuilletons télévisés. Si je me laissais faire, nous n'étions pas loin du loft. D'ailleurs, significativement, parce que c'était la période de diffusion de cette émission, plusieurs lecteurs y font référence dans leurs envois et essaient de m'entraîner sur ce terrain. Autrement dit, le plus surprenant peut-être est que des lecteurs qui s'inscrivaient volontairement à une expérience "littéraire" n'avaient de cesse de regarder du côté de la non-littérature, de la banalité et du lieu commun...

= Le déroulement de ce mail-roman vous a-t-il réservé des surprises?

J'ai répondu en partie: peu de surprises car les lecteurs n'ont rien amené de réellement original qui aurait pu me surprendre. Nous étions un peu sur le territoire de l'attendu, du conventionnel, en gros d'un réalisme 19e siècle (même si certaines propositions croyaient le fuir vers le provocateur... en gros le cul...). Aucune proposition, par exemple, n'entraînait un changement de forme alors que le projet était formel pour ne pas dire formaliste. La seule surprise peut-être est venue d'un lecteur qui m'a, en échange, envoyé son propre roman que j'ai intégré au mien...

= Quelles conclusions tirez-vous de cette expérience?

Plusieurs:

- d'abord c'est un "genre": depuis plusieurs personnes m'ont dit lancer aussi un mail-roman;

- ensuite j'ai aperçu quantité de possibilités que je n'ai pas exploitées et que je me réserve pour un éventuel travail ultérieur;

- la contrainte du temps est ainsi très intéressante à exploiter: le temps de l'écriture bien sûr, mais aussi celui de la lecture: ce n'est pas rien de mettre quelqu'un devant la nécessité de lire, chaque jour, une page de roman. Ce "pacte" a quelque chose de diabolique;

- le renforcement de ma conviction que les technologies numériques sont une chance extraordinaire du renouvellement du littéraire.

= Pensez-vous renouveler cette expérience à l'occasion?

Oui... Mais il me faut du temps. Le principal problème (ne riez pas...) est que c'est gratuit et qu'il n'y a aucun moyen de gagner de l'argent avec ce type de travail. Il faut donc le faire "à temps perdu", c'est-à-dire quand on est ni obligé de faire autre chose ni quand on est payé pour faire autre chose. J'y pense donc, j'ai un certain nombre d'idées que je crois intéressantes, mais je ne peux donner ni date ni certitude. En plus, j'ai un tempérament assez "contextuel", j'aime bien les "commandes", les "contraintes" extérieures, je n'aime pas me "répéter", faire un autre roman internet comme Trajectoires (www.trajectoires.com) ou ce mail-roman ne me passionne pas, si je le fais, ce sera sous une forme encore très différente, etc. Comme mes autres projets fonctionnent bien et me prennent du temps... Mais je n'ai que 60 ans et donc l'avenir devant moi. Dans les quarante ans à venir, je trouverai bien le moyen de revenir au mail-roman d'une autre façon...

EMMANUEL BARTHE (Paris)

#Documentaliste juridique et responsable informatique chez Coutrelis & Associés, cabinet d'avocats - Modérateur et animateur de la liste de discussion Juriconnexion

* Entretien du 22 octobre 2000

= Pouvez-vous vous présenter?

Je suis documentaliste juridique et responsable informatique chez Coutrelis & Associés, un cabinet d'avocats. Les principaux domaines de travail du cabinet sont le droit communautaire, le droit de l'alimentation, le droit de la concurrence et le droit douanier. Auparavant, j'ai été responsable pendant cinq ans de la documentation du cabinet d'avocat Stibbe Simont Monahan Duhot & Giroux, dont j'ai mis en place les structures et les collections. J'ai également effectué une mission de six mois chez Korn/Ferry International, un important cabinet de recrutement, à l'occasion de sa fusion avec Vuchot & Associés. J'ai alors travaillé sur l'installation du nouveau système informatique et la fusion des bases de candidats gérées par les deux cabinets.

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

Je fais de la saisie indexation, et je conçois et gère les bases de données internes. Pour des recherches documentaires difficiles, je les fais moi-même ou bien je conseille le juriste. Je suis aussi responsable informatique et télécoms du Cabinet: conseils pour les achats, assistance et formation des utilisateurs.