Entretiens (1998-2001)

Chapter 30

Chapter 303,271 wordsPublic domain

Le concept de livre électronique représente une extraordinaire avancée technologique et culturelle. Il doit permettre de faciliter la lecture et l'accès aux livres d'un très large public dans les années à venir. Ses principaux atouts sont la possibilité de transporter avec soi des dizaines de livres, de les lire dans des conditions de très bonne ergonomie en reproduisant l'agrément des livres traditionnels, tout en bénéficiant de nombreuses fonctionnalités de lecture absentes des livres traditionnels. Pour qu'il devienne un produit de consommation de masse, il faudra toutefois qu'il perde encore du poids et surtout que son prix soit attractif. En effet, le livre électronique stricto sensu est aujourd'hui concurrencé par des appareils que les gens achètent déjà massivement pour d'autres raisons que la lecture, mais qui peuvent servir de lecteurs électroniques grâce à des logiciels dédiés à la lecture: les assistants personnels (PDA) et les ordinateurs ultra-portables. Le coût marginal de la fonction "livre électronique" dans ces appareils est nul. Pour cette raison, je crois que l'avenir est à l'usage de plate-formes diversifiées selon les profils et les besoins des utilisateurs, et à une convergence progressive entre les lecteurs électroniques stricto sensu (qui intégreront des fonctions d'agendas) et les PDA (dont certains auront des écrans plus grands).

= Quel est votre avis sur les débats relatifs au respect du droit d'auteur sur le web?

Sur le plan juridique, une confusion est souvent faite entre la diffusion des oeuvres en réseau, l'accès à des sources d'information gratuites en ligne (mais qui ne sont pas des livres) et la vente d'exemplaires individuels de livres numériques. Il est de la responsabilité de chaque acteur du web de ne pas diffuser d'oeuvres sans l'accord de l'auteur, le web n'étant qu'un support de diffusion parmi d'autres. Dans une librairie en ligne, on achète un livre numérique comme un livre papier: après paiement et pour un usage individuel. Après le téléchargement, le code de la propriété intellectuelle s'applique à la version numérique au même titre qu'à la version papier de l'oeuvre: la reproduction n'est autorisée que pour l'usage privé de l'acheteur.

Le problème est donc exclusivement d'ordre technologique (....et civique): comment faire pour que ces droits soient effectivement respectés, compte tenu de la possibilité de copier un livre numérique et de l'envoyer à des amis? Plusieurs réponses sérieuses existent déjà. Les livres destinés aux lecteurs électroniques peuvent être cryptés de telle manière que seul un appareil désigné (ou plusieurs) puisse les lire. Ils ne peuvent en général pas être imprimés et sont donc en ce sens bien plus protecteurs que les livres papier, en évitant tout "photocopillage". En ce qui concerne les livres numériques pour ordinateurs, des solutions logicielles comparables ont été développées, par exemple par Adobe et par Microsoft, qui permettent de désigner un ordinateur ou un PDA comme support de lecture unique d'un livre. Des logiciels tels que Adobe Content Server proposent déjà des solutions plus sophistiquées, telles que la possibilité de définir un temps de lecture autorisée ou de prêter un livre numérique comme on prêterait un vrai livre.

= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et malvoyants?

L'usage de logiciels de reconnaissance vocale et la conception de sites web adaptés à ces logiciels est sans doute à terme la meilleure solution. En ce qui concerne les malvoyants, les livres numériques présentent l'intérêt de pouvoir agrandir fortement la police de caractères.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Le jour de ma première connexion à domicile, le 31 décembre 1995: c'est un de mes plus beaux souvenirs de réveillon!

INDEX DES ENTRETIENS PAR PROFESSION

[Auteurs "classiques" / Auteurs hypermédias et multimédias / Bibliothécaires-documentalistes / Concepteurs d'appareils de lecture / Créateurs de sites littéraires / Editeurs / Gestionnaires / Journalistes / Libraires / Linguistes (langue française) / Linguistes (toutes langues) / Professeurs]

(*) Entretiens traduits par Marie Lebert

= Auteurs "classiques"

Silvaine Arabo (Poitou-Charentes) / Poète et plasticienne, créatrice de la cyber-revue Poésie d'hier et d'aujourd'hui

Michel Benoît (Montréal) / Ecrivain, utilise l'internet comme outil de recherche, de communication et d'ouverture au monde

Alain Bron (Paris) / Consultant en systèmes d'information et écrivain. L'internet est un des personnages de son roman Sanguine sur toile.

Raymond Godefroy (Valognes, Normandie) / Ecrivain-paysan, publie son recueil Fables pour l'an 2000 sur le web avant de le publier sur papier

Anne-Bénédicte Joly (Antony, région parisienne) / Ecrivain auto-éditant ses oeuvres et utilisant le web pour les faire connaître

Tim McKenna (Genève) / Ecrivain, s'interroge sur la notion complexe de "vérité" dans un monde en mutation constante

= Auteurs hypermédias et multimédias

Alex Andrachmes (Europe) / Producteur audiovisuel, écrivain et explorateur d'hypertexte

Lucie de Boutiny (Paris) / Ecrivain papier et pixel. Auteur de NON, roman multimédia publié en feuilleton sur le web

Anne-Cécile Brandenbourger (Bruxelles) / Auteur de La malédiction du parasol, hyper-roman publié aux éditions 00h00.com

Luc Dall'Armellina (Paris) / Co-auteur et webmestre d'oVosite, espace d'écritures hypermédias

Jean-Paul (Paris) / Webmestre du site hypermédia collectif Des cotres furtifs

Naomi Lipson (Paris & Tel-Aviv) / Ecrivain multimédia, traductrice et peintre

Xavier Malbreil (Ariège, Midi-Pyrénées) / Auteur multimédia, créateur du site www.0m1.com, modérateur de la liste e-critures

Murray Suid (Palo Alto, Californie) / Ecrivain, travaille pour EDVantage Software, société internet de logiciels éducatifs

= Bibliothécaires-documentalistes

Emmanuel Barthe (Paris) / Documentaliste juridique chez Coutrelis & Associés, cabinet d'avocats, et modérateur de la liste de discussion Juriconnexion

Michael Behrens * (Bielefeld, Allemagne) / Responsable de la bibliothèque numérique de la Bibliothèque universitaire de Bielefeld

Olivier Bogros (Lisieux, Normandie) / Créateur de la bibliothèque électronique de Lisieux et directeur de la bibliothèque municipale

Bakayoko Bourahima (Abidjan) / Documentaliste à l'Ecole nationale supérieure de statistique et d'économie appliquée (ENSEA)

Bruno Didier (Paris) / Webmestre de la bibliothèque de l'Institut Pasteur

Michael Hart (Illinois) / Fondateur du Project Gutenberg, la plus ancienne bibliothèque numérique sur l'internet

Roberto Hernández Montoya (Caracas) / Responsable de la bibliothèque numérique du magazine électronique Venezuela Analítica

Pierre Le Loarer (Grenoble) / Directeur du centre de documentation de l'Institut d'études politiques de Grenoble et chargé de mission TICE (technologies de l'information et de la communication pour l'éducation)

John Mark Ockerbloom (Pennsylvanie) / Fondateur de The On-Line Books Page, répertoire de livres en ligne disponibles gratuitement

Anissa Rachef (Londres) / Bibliothécaire et professeur de français langue étrangère à l'Institut français de Londres

Peter Raggett (Paris) / Directeur du centre de documentation et d'information (CDI) de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE)

Jean-Baptiste Rey (Aquitaine) / Webmestre et rédacteur de Biblio On Line, un site web destiné aux bibliothèques

= Concepteurs d'appareils de lecture

Olivier Pujol (Paris) / PDG de la société Cytale et promoteur du Cybook, livre électronique

Pierre Schweitzer (Strasbourg) / Architecte designer, concepteur d'@folio (support de lecture nomade) et de Mot@mot (passerelle vers les bibliothèques numériques)

= Créateurs de sites littéraires

Isabelle Aveline (Lyon) / Créatrice de Zazieweb, un site consacré à l'actualité littéraire sur l'internet

Fabrice Lhomme (Bretagne) / Créateur d'Une Autre Terre, site consacré à la science-fiction

Blaise Rosnay (Paris) / Webmestre du site du Club des Poètes

= Editeurs

Nicolas Ancion (Madrid) / Ecrivain et responsable éditorial de Luc Pire électronique

Marie-Aude Bourson (Lyon) / Créatrice de la Grenouille Bleue et de Gloupsy, sites littéraires destinés aux nouveaux auteurs

Pierre-Noël Favennec (Paris & Lannion, Bretagne) / Expert à la direction scientifique de France Télécom R&D et directeur de la collection technique et scientifique des télécommunications

Pierre François Gagnon (Montréal) / Créateur d'Editel, pionnier de l'édition littéraire francophone en ligne

Olivier Gainon (Paris) / Fondateur et gérant de CyLibris, maison d'édition littéraire en ligne

Emmanuel Ménard (Paris) / Directeur des publications de CyLibris, maison d'édition littéraire en ligne

Jacky Minier (Orléans) / Créateur de Diamedit, site de promotion d'inédits artistiques et littéraires

Nicolas Pewny (Annecy) / Créateur des éditions du Choucas

Hervé Ponsot (Toulouse) / Webmestre du site web des éditions du Cerf, spécialisées en théologie

Bruno de Sa Moreira (Paris) / Co-fondateur des éditions 00h00.com, spécialisées dans l'édition numérique

= Gestionnaires

Patrice Cailleaud (Paris) / Membre fondateur et directeur de la communication de HandiCaPZéro

Gérard Jean-François (Caen) / Directeur du centre de ressources informatiques de l'Université de Caen

Pierre Magnenat (Lausanne) / Responsable de la cellule "gestion et prospective" du centre informatique de l'Université de Lausanne

Jean-Philippe Mouton (Paris) / Fondateur et gérant de la société d'ingénierie Isayas

Jacques Pataillot (Paris) / Conseiller en management chez Cap Gemini Ernst & Young

= Journalistes

Bernard Boudic (Rennes) / Responsable éditorial du serveur internet du quotidien Ouest-France

Jean-Pierre Cloutier (Montréal) / Auteur des Chroniques de Cybérie, chronique hebdomadaire des actualités de l'internet

Jacques Coubard (Paris) / Responsable du site web du quotidien L'Humanité

Jacques Gauchey (San Francisco) / Spécialiste en industrie des technologies de l'information, "facilitator" entre les Etats-Unis et l'Europe, journaliste

Philippe Rivière (Paris) / Rédacteur au Monde diplomatique et responsable du site web

Jean-Paul Rousset Saint Auguste (Paris) / Journaliste spécialisé dans l'histoire des techniques

François Vadrot (Paris) / Fondateur et PDG de FTPress (French Touch Press), société de cyberpresse

= Libraires

Pascal Chartier (Lyon) / Créateur de Livre-rare-book, site professionnel de livres d'occasion

Catherine Domain (Paris) / Créatrice de la librairie Ulysse, la plus ancienne librairie de voyage au monde

Muriel Goiran (Rhône-Alpes) / Libraire à la librairie Decitre

Hélène Larroche (Paris) / Gérante de la librairie Itinéraires, spécialisée dans les voyages

Alain Marchiset (Paris) / Président du Syndicat de la librairie ancienne et moderne (SLAM)

Denis Zwirn (Paris) / Co-fondateur et PDG de Numilog, librairie en ligne de livres numériques

= Linguistes (langue française)

Arlette Attali (Paris) / Responsable de l'équipe "Recherche et projets internet" à l'Institut national de la langue française (INaLF)

Guy Bertrand & Cynthia Delisle (Montréal) / Respectivement directeur scientifique et consultante au Centre d'expertise et de veille inforoutes et langues (CEVEIL)

Alain Clavet (Ottawa) / Analyste de politiques au Commissariat aux langues officielles du Canada

Marcel Grangier (Berne) / Responsable de la section française des services linguistiques centraux de l'Administration fédérale suisse

Christiane Jadelot (Nancy) / Ingénieur d'études à l'Institut national de la langue française (INaLF)

Philippe Loubière (Paris) / Traducteur littéraire et dramatique, spécialiste de la Roumanie

Zina Tucsnak (Nancy) / Ingénieur d'études en informatique à l'ATILF (Analyses et traitements informatiques du lexique français)

= Linguistes (toutes langues)

Guy Antoine (New Jersey) / Créateur de Windows on Haiti, site de référence sur la culture haïtienne

Robert Beard (Pennsylvanie) / Co-fondateur de yourDictionary.com, portail de référence pour les langues

Christian Boitet (Grenoble) / Directeur du Groupe d'étude pour la traduction automatique (GETA), qui participe au Universal Networking Language Programme (UNLP)

Tyler Chambers * (Boston, Massachusetts) / Créateur de The Human-Languages Page (devenue iLoveLanguages en 2001) et de The Internet Dictionary Project

Helen Dry * (Michigan) / Modératrice de The Linguist List

Bill Dunlap (Paris & San Francisco) / Fondateur de Global Reach, société qui favorise le marketing international en ligne

Barbara Grimes (Hawaii) / Directrice de publication de l'Ethnologue, une encyclopédie des langues

Randy Hobler (Dobbs Ferry, New York) / Consultant en marketing internet, notamment chez Globalink, société spécialisée en produits et services de traduction

Eduard Hovy (Marina del Rey, Californie) / Directeur du Natural Language Group de l'Université de Californie du Sud

Brian King * / Directeur du WorldWide Language Institute, qui est à l'origine de NetGlos, un glossaire multilingue de la terminologie de l'internet

Geoffrey Kingscott * (Londres) / Co-directeur du magazine en ligne Language Today

Steven Krauwer (Utrecht, Pays-Bas) / Coordinateur d'ELSNET (European Network of Excellence in Human Language Technologies)

Michael Martin * (Berkeley, Californie) / Créateur de Travlang, un site consacré aux voyages et aux langues

Yoshi Mikami * (Fujisawa, Japon) / Créateur de The Languages of the World by Computers and the Internet, et co-auteur de Pour un web multilingue

Caoimhín Ó Donnaíle (Ile de Skye, Ecosse) / Webmestre du principal site d'information en gaélique écossais, avec une section consacrée aux langues européennes minoritaires

June Thompson * (Hull, Royaume-Uni) / Directeur du C&IT (Communications & Information Technology) Centre, basé à l'Université de Hull

Paul Treanor (Pays-Bas) / Gère sur son site personnel une section consacrée à l'avenir des langues en Europe

Robert Ware * (Colorado) / Créateur de Onelook Dictionaries, un moteur permettant une recherche rapide dans 650 dictionnaires

= Professeurs

Jean-Pierre Balpe (Paris) / Directeur du département hypermédias de l'Université de Paris 8

Richard Chotin (Paris) / Professeur à l'Ecole supérieure des affaires (ESA) de Lille

Kushal Dave * (Yale) / Etudiant à l'Université de Yale, devenu professeur depuis

Emilie Devriendt (Paris) / Elève professeur à l'Ecole normale supérieure de Paris et doctorante à l'Université de Paris 4-Sorbonne

Gérard Fourestier (Nice) / Créateur de Rubriques à Bac, bases de données destinées aux étudiants du premier cycle universitaire

Gaëlle Lacaze (Paris) / Ethnologue et professeur d'écrit électronique dans un institut universitaire professionnalisé

Maria Victoria Marinetti (Annecy) / Professeur d'espagnol en entreprise et traductrice

Patrick Rebollar (Tokyo) / Professeur de littérature française, créateur d'un site web de recherches et activités littéraires, modérateur de la liste de diffusion LITOR (littérature et ordinateur)

Henri Slettenhaar (Genève) / Professeur en technologies de la communication à la Webster University

Jacques Trahand (Grenoble) / Vice-président de l'Université Pierre Mendès France, chargé de l'enseignement à distance et des TICE (technologies de l'information et de la communication pour l'éducation)

Christian Vandendorpe (Ottawa) / Professeur à l'Université d'Ottawa et spécialiste des théories de la lecture

Russon Wooldridge (Toronto) / Professeur au département d'études françaises de l'Université de Toronto et créateur de ressources littéraires librement accessibles en ligne

BILAN, par Marie Lebert

[Genèse / Les débuts / Pourquoi par courriel? / Pourquoi ces questions? / Pourquoi les mêmes questions aux uns et aux autres? / Pourquoi sur plusieurs années? / Pourquoi en plusieurs langues? / Tentatives auprès des "canaux dirigistes" / Publication sur le Net des études françaises / Bilan sur les questions posées, et leurs réponses / Quelques chiffres / Le Livre 010101 / Les Entretiens sont eux-mêmes un réseau / La suite des Entretiens / Publications issues des Entretiens]

Profession: traductrice-éditrice pour gagner ma vie, chercheuse, écrivain et journaliste le reste du temps. Comme tant d'autres, je suis une adepte de l'internet. Je m'intéresse aux bouleversements apportés dans le monde du livre par le réseau et les technologies numériques. Entre 1998 et 2001, je conduis des entretiens par courriel avec une centaine de professionnels du livre et de la presse, et apparentés, souvent à plusieurs reprises (une fois par an environ) avec les mêmes correspondants. En 2001, je rassemble le tout dans un livre d'enquête. En 2002, j'en fais une synthèse. Récit. [14 septembre 2002]

= Genèse

Mon premier contact avec le web date d'avril 1996. Je commence à m'y intéresser de près en décembre 1997. A l'époque le réseau est en pleine expansion. On assiste aux prémices de ce qu'il va rapidement devenir, soit, entre autres, une formidable encyclopédie, une gigantesque bibliothèque, une immense librairie, un organe de presse des plus complets, et plus important encore, un nouveau moyen de faire circuler l'information et le savoir. De plus, au cours de l'année 1998, d'embryonnaire avec quelques dizaines de sites québécois, le web francophone devient progressivement l'oeuvre de toute la communauté francophone. On devine aussi les débuts de fortes secousses numériques dans l'industrie du livre imprimé. Le tout forme un sujet passionnant, insaisissable, avec de mois en mois des éléments nouveaux dans un domaine jusque-là relativement statique. Ce sujet m'intéresse. Je décide de lui consacrer du temps.

= Les débuts

Entre décembre 1997 et juin 1998, je me promène sur la toile à la recherche de sites et de ceux qui les font. Recherche de lien en lien, école buissonnière, utilisation des moteurs de recherche existants, surtout AltaVista pour le web international et Yahoo! pour le web francophone. A l'époque il est encore possible - mais plus pour longtemps - de faire le tour de la toile sur un sujet donné sans trop se perdre dans ses multiples méandres. Sous-entendu: la quantité de pages web est encore lisible par un seul individu. En bref, je me fais ma propre culture du réseau (une expression un peu pompeuse peut-être...) avant de contacter les gens.

En juin 1998, en utilisant les adresses électroniques trouvées sur les pages d'accueil, je contacte par courriel une cinquantaine de professionnels du livre et de la presse particulièrement actifs sur le réseau, l'expression "professionnels du livre et de la presse" étant à prendre au sens large puisqu'elle englobe écrivains, journalistes, éditeurs, libraires, bibliothécaires, documentalistes, professeurs, traducteurs, linguistes, spécialistes du numérique, etc. Presque tout le monde répond à la parfaite inconnue que je suis, alors que je n'enquête ni pour Le Monde ni pour Libé. Le web des débuts, coopératif, participatif et solidaire, me diront les nostalgiques, et ils ont raison. C'est comme cela que les Entretiens ont débuté.

= Pourquoi par courriel?

Tout d'abord parce que le courriel abolit le temps, les distances et les frontières. Reste le problème de la langue, on y reviendra plus loin. Ensuite parce que répondre par écrit est censé être relativement facile pour les professionnels du livre et de la presse, dont le métier est justement l'écrit. Et enfin parce que cela permet au correspondant d'avoir tout à la fois le temps de réfléchir, de répondre quand il veut, de se relire, de reprendre ses réponses dans les jours qui suivent, et d'en garder une trace.

D'emblée, la "règle du jeu" est que les participants répondent à leur guise à tout ou partie des questions, dans leur délai qui leur convient, qui va du jour suivant à plusieurs mois après. Je suis souvent séduite par leur disponibilité malgré une activité professionnelle prenante. Je suis souvent séduite aussi par la qualité de leurs réponses. Réponses courtes ou longues, envoyées toutes ensemble ou en plusieurs fois, sans discussion ou avec. Pour certains, il s'agit d'une simple réponse à un questionnaire, pour d'autres il s'agit d'un échange sur plusieurs courriels, d'où le terme "entretiens". Beaucoup me disent que ces questions leur donnent l'occasion de réfléchir sur des thèmes essentiels, par exemple la place que conserve l'imprimé dans leur vie, les avantages qu'ils voient au numérique, ou encore ce qu'ils entendent par société de l'information.

Point important, les professionnels sollicités ont des profils variés. Il se trouve que, sur les 97 participants, les différents corps de métiers sont à peu près correctement représentés: 14 écrivains, 7 journalistes, 10 éditeurs, 12 bibliothécaires-documentalistes, 12 professeurs, etc. Point tout aussi important, les participants ne sont en aucune façon choisis en fonction de leur notoriété. Ils sont choisis en fonction de leur expérience du numérique et de l'intérêt de celle-ci. Si certains ont de gros moyens financiers et bénéficient de l'appui des médias, d'autres se débrouillent avec conviction et sans moyens dans un anonymat relatif ou total, et il est grand temps de leur donner aussi la parole.

Entre 1998 et 2002, au fil de mes voyages, ou dans le but précis de faire leur connaissance, je rencontre plusieurs correspondants, à Paris, en Normandie, à Genève, à Montréal, à San Francisco ou ailleurs. A la date d'aujourd'hui, j'ai rencontré 32 correspondants sur les 97 interviewés, et j'ai l'intention d'en rencontrer encore quelques autres. Mais, même dans les rares cas où il m'est arrivé de rencontrer un correspondant en personne avant de lui proposer un entretien, l'entretien véritablement dit a toujours eu lieu par courriel. J'ai refusé les propositions d'entretiens verbaux, non pas pour m'éviter la fatigue de les retranscrire, mais pour les raisons évoquées plus haut.

= Pourquoi ces questions?

Je voulais absolument éviter tout ce dont j'ai moi-même en horreur, c'est-à-dire les questionnaires à trous, les réponses par oui ou par non, les réponses dans les huit jours, les réponses où on vous demande d'emblée de faire court même si, pour une fois, vous avez des choses à dire, les réponses à but uniquement statistique où on vous considère non pas comme une personne mais comme un numéro, etc.

Je voulais offrir à chacun une certaine liberté. Liberté de choix: chacun répond uniquement aux questions jugées intéressantes. Liberté de temps: pas de délai. Quand les gens prennent le temps de vous répondre sur des sujets relativement difficiles, la moindre de choses est de ne pas "leur mettre la pression". Liberté de parole: les réponses sont toutes publiées dans leur intégralité, et les correspondants qui le souhaitent peuvent les modifier dans les jours suivant publication. Liberté d'exploitation (quel horrible mot...): chacun peut bien sûr réutiliser son texte à sa guise.

En 1998, les questions concernent l'activité de chacun: aussi bien l'activité professionnelle que l'activité liée à l'internet, qui sont parfois différentes. Si possible aussi un descriptif du site web ainsi qu'un historique, tout comme une description rapide de l'organisme émetteur s'il y a lieu. Eventuellement une courte biographie de l'auteur, pour expliquer comment il en est venu à l'internet. Et enfin la vision que chacun a de l'avenir, soit pour son activité, soit pour l'activité de l'organisme dont il relève, soit pour l'internet lié au livre, soit pour l'internet en général.