Entretiens (1998-2001)

Chapter 26

Chapter 263,579 wordsPublic domain

Je ne vois pas de problème pour les "jours du papier" dans l'avenir, alors que justement, il faudrait en diminuer la consommation. Je crains d'ailleurs que bien des gens n'impriment tout et n'importe quoi avec leur ordinateur, consommant ainsi bien plus de papier qu'ils ne le faisaient avant.

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

N'ayant pas encore eu l'objet en main, je réserve mon avis. Je trouve enthousiasmant le principe de stockage et d'affichage mais j'ai des craintes quant à la commercialisation des textes sous des formats payants. Les chercheurs pourront-ils y mettre leurs propres corpus et les retravailler? L'outil sera-t-il vraiment souple et léger, ou faut-il attendre le développement de l'encre électronique? Je crois également que l'on prépare un cartable électronique pour les élèves des écoles, ce qui pourrait être bon pour leur dos...

= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et malvoyants?

Améliorer les logiciels de lecture orale de l'écrit. Créer des écrans tactiles qui affichent le texte en braille et développer des logiciels de traduction automatique et d'affichage sur écran braille (sous l'égide d'une fondation internationale subventionnée par les gouvernements, l'Unesco, etc., et qui lèverait des fonds auprès des entreprises intéressées).

= Comment définissez-vous le cyberespace?

La réplique virtuelle et très imparfaite du monde des relations humaines, sociales, commerciales et politiques. En privant partiellement les utilisateurs de la matérialité du monde (spatiale, temporelle, corporelle), le cyberespace permet de nombreuses interactions instantanées et multi-locales. A noter que les êtres humains se montrent aussi stupides ou intelligents, malveillants ou dévoués dans le cyberespace que dans l'espace réel...

= Et la société de l'information?

Une grande mise en scène (mondialisée) qui fait prendre les vessies pour des lanternes. En l'occurrence, les gouvernants de toutes sortes, notamment sous le nom de "marché", diffusent de plus en plus de prescriptions contraignantes (notamment commerciales, politiques et morales) qu'ils réussissent, un peu grâce aux merveilles technologiques, à faire passer pour des libertés. Notons que "cybernétique" et "gouvernement" ont la même racine grecque...

JEAN-BAPTISTE REY (Aquitaine)

#Webmestre et rédacteur de Biblio On Line, un site web destiné aux bibliothèques

*Entretien du 8 juin 1998

= Quel est l'historique de Biblio On Line?

Le site dans sa première version a été lancé en juin 1996. Une nouvelle version (l'actuelle) a été mise en place à partir du mois de septembre 1997. Le but de ce site est d'aider les bibliothèques à intégrer internet dans leur fonctionnement et dans les services qu'elles offrent à leur public. Le service est décomposé en deux parties:

1) une partie "professionnelle" où les bibliothécaires peuvent retrouver des informations professionnelles et des liens vers les organismes, les institutions et les projets et réalisations ayant trait à leur activité,

2) une partie comprenant annuaire, mode d'emploi de l'internet, villes et provinces, etc... permet au public des bibliothèques d'utiliser le service Biblio On Line comme un point d'entrée vers internet.

= Dans quelle mesure l'internet a-t-il changé votre vie professionnelle?

Personnellement internet a complètement modifié ma vie professionnelle puisque je suis devenu webmestre d'un site internet et responsable du secteur nouvelles technologies d'une entreprise informatique parisienne (QuickSoft Ingénierie). Il semble que l'essort d'internet en France commence (enfin) et que les demandes tant en matière d'informations, de formations que de réalisations soient en grande augmentation.

PHILIPPE RIVIERE (Paris)

#Rédacteur au Monde diplomatique et responsable du site web

Le site du Monde diplomatique permet l'accès à l'ensemble des articles de la revue depuis 1998, par date, sujet et pays. L'intégralité du mensuel en cours est consultable gratuitement pendant les deux semaines suivant sa parution. Un forum permanent de discussions en ligne lui permet d'échanger avec ses lecteurs.

*Entretien du 17 juin 1998

= Quel est l'historique de votre site web?

Monté dans le cadre d'un projet expérimental avec l'INA (Institut national de l'audiovisuel), début 1995, le site était le premier site d'un journal français. Depuis il a bien grandi, autour des mêmes services de base: archives et annonce de sommaire.

= Quel est l'apport de l'internet dans votre vie professionnelle?

Grâce à internet, le travail journalistique s'enrichit de sources faciles d'accès, aisément disponibles. Le travail éditorial est facilité par l'échange de courriers électroniques; par contre, une charge de travail supplémentaire due aux messages reçus commence à peser fortement.

*Entretien du 26 juillet 1999

= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?

Notre site a bien grandi depuis, autour des mêmes services de base: archives et annonce de sommaire. Des services complémentaires viennent s'y ajouter: bases documentaires comprenant des textes de référence (cas du cahier Irak), dossiers d'actualité permettant au journal d'intervenir en dehors de son cadre mensuel, etc.

BLAISE ROSNAY (Paris)

#Webmestre du site du Club des poètes

Fondé il y a quarante ans par Jean-Pierre Rosnay, le père de Blaise Rosnay, le Club des Poètes propose une découverte de la poésie de tous les temps et de tous les pays depuis les origines jusqu'à aujourd'hui.

*Entretien du 8 juin 1998

= Quel est l'historique de votre site web?

Le site du Club des Poètes a été créé en 1996, il s'est enrichi de nombreuses rubriques au cours des années et il est mis à jour deux fois par semaine.

= Quel est l'apport de l'internet dans votre activité?

L'internet nous permet de communiquer rapidement avec les poètes du monde entier, de nous transmettre des articles et poèmes pour notre revue, ainsi que de garder un contact constant avec les adhérents de notre association. Par ailleurs, nous avons organisé des travaux en commun, en particulier dans le domaine de la traduction.

= Quels sont vos projets?

Nos projets pour notre site sont d'y mettre encore et toujours plus de poésie. Ajouter encore des enregistrements sonores de poésie dite ainsi que des vidéos de spectacles.

*Entretien du 16 janvier 2000

= En quoi consiste exactement votre activité sur l'internet?

Je mets en page des poèmes, je modère modérément le forum des poètes, j'anime une rubrique d'actualité poétique ("Etat d'urgence poésie"), je rédige des notes de lecture sur les sites poétiques de l'internet francophone, et je dialogue avec les internautes curieux de poésie. Le site du Club des Poètes est mis à jour deux fois par semaine au moins.

= Quelles sont vos nouvelles réalisations et vos nouveaux projets?

Nous sommes en train de réaliser une version animée (utilisant la technologie Flash) de la rubrique "La poésie et l'enfant".

Dès que nous aurons un peu plus de moyens, nous nous connecterons par le câble au Club des Poètes et nous retransmettrons nos spectacles à l'aide d'une webcam.

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?

La diffusion de la culture doit être facilitée sur l'internet. Les éditeurs et les pouvoirs publics doivent encourager tous les projets réalisés par des passionnés de tel ou tel auteur qui partagent leur passion avec les autres sur internet sans en faire profit.

Exemple: il serait absurde qu'un jeune homme qui aime Le Petit Prince de Saint-Exupéry ne soit pas encouragé à partager son amour et à l'illustrer par quelques extraits de cette oeuvre qui, soit dit en passant, est un beau plaidoyer pour le coeur contre les raisons de l'argent. En résumé, il me semble que l'internet peut encore devenir un moyen de partage de la culture et de la beauté à condition que la culture et la beauté ne soient pas considérées comme des biens de consommation. C'est la moindre des choses, car, justement, la poésie et la beauté véhiculent d'autres valeurs morales et spirituelles.

= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?

Dans la mesure où la culture française, y compris contemporaine, pourra être diffusée sans obstacles, la langue française aura la possibilité de rester vivante sur le réseau. Ses oeuvres, liées au génie de notre langue, susciteront nécessairement de l'intérêt puisqu'elles sont en prise avec l'évolution actuelle de l'esprit humain. Dans la mesure où il y aura une volonté d'utiliser l'internet comme moyen de partage de la connaissance, de la beauté, de la culture, toutes les langues, chacune avec leur génie propre, y auront leur place. Mais si l'internet, comme cela semble être le cas, abandonne ces promesses pour devenir un lieu unique de transactions commerciales, la seule langue qui y sera finalement parlée sera une sorte de jargon dénaturant la belle langue anglaise, je veux dire un anglais amoindri à l'usage des relations uniquement commerciales.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

D'innombrables rencontres avec des poètes du monde entier que nous avons découverts sur internet et qui sont venus nous rendre visite au Club des Poètes. D'innombrables messages de soutien et d'encouragement.

= Et votre pire souvenir?

Le constat que, faute d'une volonté politique de partage culturel, les initiatives les plus belles sont le plus souvent découragées par la logique marchande et que l'internet risque de se transformer peu à peu en vitrine de supermarché.

*Entretien du 9 novembre 2000

= Utilisez-vous encore des documents papier?

Le moins possible: en fait nous apprenons les poèmes par coeur et ce que nous aimons le mieux, c'est de transmettre la poésie dans sa tradition orale. Mais en vérité l'internet aussi nous paraît un peu vieillot. C'est d'un coeur à l'autre, en passant par les lèvres et l'oreille, que la poésie se propage à la vitesse de la pensée.

= Les jours du papier sont-ils comptés?

Cela n'a qu'une importance relative. On imprime beaucoup de bêtises sur du papier et le paysage de l'internet commence aussi à se dégrader sérieusement. Les marchands de papier (lisez "éditeurs") laisseront-ils place au marchands d'électrons par internet interposé (lisez "producteurs de contenus sur internet" (sic))? Peu nous importe. La poésie poursuit son voyage pour l'éternité.

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

Je n'ai aucun sentiment pour les machines. Elles ne sont même pas douces à caresser. Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et malvoyants?

L'usage de la voix bien sûr. Notre site propose bien sûr de nombreux poèmes dits et chantés à écouter.

= Comment définissez-vous le cyberespace?

Une toile irisée où se reflètent nos désirs insensés.

= Et la société de l'information?

Une société de plus en plus mal fréquentée. Quand donc les humains associés apprendront-ils à converger vers la beauté?

*Entretien du 3 mai 2001

= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?

Dans le cadre des nouveautés, nous avons créé cette année Poésie vive qui nous permet d'offrir un espace aux internautes-poètes qui nous intéressent.

Cela complète gracieusement Poésie.net dont la vocation est davantage de présenter un très large panorama des grandes voix de la poésie de tous les pays et de tous les temps.

Nous allons créer (il sera en ligne la semaine prochaine, à savoir le 8 mai 2001, je pense) "Nouvailes, le site des nouvelles qui vous donnent des ailes", qui offrira tous les jours une bonne nouvelle (une nouvaile!) à ses visiteurs, ce qui les changera des informations télévisées, radiodiffusées, et maintenant internétisées, qui sont bien faites pour briser le moral des plus résistants des coeurs sensibles.

Nous allons en profiter pour redonner aussi un coup de jeune à "Ulysse, chercheur de connaissances", un beau site de partage de la culture, répertoire des plus belles ressources culturelles sur l'internet.

Voilà. En d'autres termes, nous travaillons toujours ardemment à donner un peu d'âme au monde virtuel aussi bien que réel.

JEAN-PAUL ROUSSET SAINT AUGUSTE (Paris)

#Journaliste spécialisé dans l'histoire des techniques

*Entretien du 28 mai 2001

= Pouvez-vous vous présenter?

J'ai une formation d'historien. Je suis de très près et depuis longtemps le développement de la micro-informatique. J'exerce plusieurs activités, dont certaines sont liées aux produits high-tech (PDA, e-books).

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

Commercialisation de produits techniques (mon principal employeur distribue des produits culturels et techniques). Et aussi journalisme.

= En quoi consiste exactement votre activité liée à l'internet?

Usage privé, et usage comme outil professionnel (utilisation intensive de l'e-mail, et des ressources documentaires du web ou des newsgroups).

= Comment voyez-vous l'avenir?

J'espère un internet toujours plus ouvert et dense en informations, où le principe d'échange et de gratuité prévaut. Ce modèle a de grandes chances de perdurer, sans pour autant être le modèle dominant. Un sub-internet pourrait bien s'instaurer, né des communautés virtuelles très attachées aux principes sus-cités.

= Utilisez-vous encore beaucoup le papier?

Oui. Il a encore de longs jours devant lui.

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

Intéressant, mais la route sera longue: la technologie utilisée ne peut pas autoriser une diffusion de masse aujourd'hui. Parier à long terme sur l'avenir de ces produits ne fait pas courir beaucoup de risque. Mais les produits qui enterreront le livre-papier ne sont pas nés (et pas même conçus, juste rêvés).

= Quel est votre avis sur les débats relatifs au respect du droit d'auteur sur le web?

Toutes les publications du web ne valent pas forcément des droits d'auteur! Plus sérieusement, dès lors qu'une publication est diffusée aussi bien sur le web que d'autres médias, ou bien qu'elle relève de principes comparables à une publication papier, je ne vois pas de raison de distinguer les deux (un article commandé pour publication sur le web doit être soumis aux mêmes règles de rémunération qu'une publication papier).

= Comment définissez-vous le cyberespace?

Un lieu d'échange particulièrement vaste.

= Et la société de l'information?

Un mythe.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

Dans un newsgroup, la rencontre d'un Japonais qui devait venir en France, et qui préparait son voyage. Après quelques échanges de messages, j'ai appris qu'il allait être hébergé chez une de ses connaissances... à 200 mètres de chez moi.

= Et votre pire souvenir?

Ma boîte à e-mails inondée de messages de pubs (argent, voyance, sexe...) après un simple passage sur un forum de discussions... sur le Mac.

BRUNO DE SA MOREIRA (Paris)

#Co-fondateur des éditions 00h00.com, spécialisées dans l'édition numérique

Créées par Jean-Pierre Arbon, ancien directeur de Flammarion, et Bruno de Sa Moreira, ancien directeur de Flammarion Multimédia, les éditions 00h00.com (prononcer: zéro heure) débutent leur activité le 18 mai 1998. "La création de 00h00.com marque la véritable naissance de l'édition en ligne. C'est en effet la première fois au monde que la publication sur internet de textes au format numérique est envisagée dans le contexte d'un site commercial, et qu'une entreprise propose aux acteurs traditionnels de l'édition (auteurs et éditeurs) d'ouvrir avec elle sur le réseau une nouvelle fenêtre d'exploitation des droits. Les textes offerts par 00h00.com sont soit des inédits, soit des textes du domaine public, soit des textes sous copyright dont les droits en ligne ont fait l'objet d'un accord avec leurs ayants-droit." (extrait du site web)

*Entretien du 31 juillet 1998

= Quel est l'historique de votre site web?

Le site a ouvert le 18 mai dernier, la gestation du projet: brainstorming, faisabilité, création de la société et montage financier, développement technique du site et informatique éditoriale, mise au point et production des textes et préparation du catalogue à l'ouverture a duré un an. Dans quelle mesure l'internet a-t-il changé votre vie professionnelle?

Radicalement, puisqu'aujourd'hui mon activité professionnelle est 100% basée sur internet. Le changement ne s'est pas fait radicalement, lui, mais progressivement (audiovisuel, puis multimédia, puis internet).

= Comment voyez-vous l'avenir?

Difficile de répondre, il s'agit du présent, nous faisons un pari, mais cela me semble un média capable d'une très large popularisation, sans doute grâce à des terminaux plus faciles d'accès que le seul micro-ordinateur.

[NDLR: Les 600 titres du catalogue - inédits ou rééditions électroniques d'ouvrages publiés par des éditeurs français - sont disponibles sous la forme d'un exemplaire numérique et d'un exemplaire papier. Les exemplaires numériques représentent 85% des ventes. Les collections sont très diverses: 2003 (nouvelles écritures), actualité et société, communication et NTIC (nouvelles technologies de l'information et de la communication), poésie, policiers, science-fiction, etc. Pas de stock, pas de contrainte physique de distribution, mais un lien direct avec le lecteur et entre les lecteurs. Sur le site, les cybernautes/lecteurs peuvent créer leur espace personnel afin d'y rédiger leurs commentaires, recommander des liens vers d'autres sites, participer à des forums, etc. "Internet est un lieu sans passé, où ce que l'on fait ne s'évalue pas par rapport à une tradition, lit-on sur le site. Il y faut inventer de nouvelles manières de faire les choses. (...) Le succès de l'édition en ligne ne dépendra pas seulement des choix éditoriaux: il dépendra aussi de la capacité à structurer des approches neuves, fondées sur les lecteurs autant que sur les textes, sur les lectures autant que sur l'écriture, et à rendre immédiatement perceptible qu'une aventure nouvelle a commencé."]

*Entretien du 18 janvier 2000

= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?

Nous allons développer notre outil d'édition en ligne pour permettre d'étendre nos activités: produire et distribuer nos oeuvres dans plusieurs formats (avec le PDF, systématiser l'offre au format Rocket eBook, au format Palm Pilot, au futur format Microsoft Reader, etc.), ainsi que développer une offre éditoriale en ligne en plusieurs langues (à commencer par l'anglais). [fin]

[NDLR: Le 15 septembre 2000, 00h00.com est racheté par Gemstar, société américaine leader dans le domaine des technologies et systèmes interactifs pour les produits numériques. Gemstar s'était engagé sur le nouveau marché de l'édition numérique dès janvier 2000 en acquérant NuvoMedia et Softbook Press, les deux sociétés américaines à l'origine des premiers modèles de livres électroniques (e-books), respectivement le Rocket eBook et le Softbook Reader. Selon Henry Yuen, président de Gemstar, cité par l'AFP, "les compétences éditoriales dont dispose 00h00.com et les capacités d'innovation et de créativité dont elle a fait preuve sont les atouts nécessaires pour faire de Gemstar un acteur majeur du nouvel âge de l'édition numérique qui s'ouvre en Europe". 00h00 est maintenant un partenaire déterminant dans le développement sur le marché de l'édition française et européenne des nouveaux modèles de livres électroniques, produits et commercialisés par Thomson Multimédia, sous licence de Gemstar.]

PIERRE SCHWEITZER (Strasbourg)

#Architecte designer, concepteur d'@folio (support de lecture nomade) et de Mot@mot (passerelle vers les bibliothèques numériques)

*Entretien du 21 janvier 2001

= Pouvez-vous décrire @folio?

@folio est un support de lecture nomade. J'hésite à parler de livre électronique, car le mot "livre" désigne aussi bien le contenu éditorial (quand on dit qu'untel a écrit un livre) que l'objet en papier, génial, qui permet sa diffusion.

La lecture est une activité intime et itinérante par nature. @folio est un baladeur de textes, simple, léger, autonome, que le lecteur remplit selon ses désirs à partir du web, pour aller lire n'importe où. Il peut aussi y imprimer des documents personnels ou professionnels provenant d'un CD-Rom. Les textes sont mémorisés en faisant: "imprimer", mais c'est beaucoup plus rapide qu'une imprimante, ça ne consomme ni encre ni papier. Les liens hypertextes sont maintenus au niveau d'une reliure tactile.

Le projet est né à l'atelier Design de l'Ecole d'architecture de Strasbourg où j'étais étudiant. Il est développé à l'Ecole nationale supérieure des arts et industries de Strasbourg avec le soutien de l'Anvar-Alsace.

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

Mon projet de design est à l'origine du concept, en 1996. Aujourd'hui, je participe avec d'autres à sa formalisation, les prototypes, design, logiciels, industrialisation, environnement technique et culturel, etc., pour transformer ce concept en un objet grand public pertinent.

Nous développons aussi Mot@mot, une passerelle entre @folio et les fonds numérisés en mode image, chez les éditeurs numériques ou dans les bibliothèques numériques, comme Gallica à la Bibliothèque nationale de France (35.000 ouvrages en ligne).

= Pouvez-vous présenter Mot@mot?

La plus grande partie du patrimoine écrit existant est fixé dans des livres, sur du papier. Pour rendre ces oeuvres accessibles sur la toile, la numérisation en mode image est un moyen très efficace. Le projet Gallica en est la preuve. Mais il reste le problème de l'adaptation des fac-similés d'origine à nos écrans de lecture aujourd'hui: réduits brutalement à la taille d'un écran, les fac-similés deviennent illisibles. Sauf à manipuler les barres d'ascenseur, ce qui nécessite un ordinateur et ne permet pas une lecture confortable.

La solution proposée par Mot@mot consiste à découper le livre, mot à mot, du début à la fin (enfin, les pages scannées du livre...). Ces mots restent donc des images, il n'y a pas de reconnaissance de caractères, donc pas d'erreur possible. On obtient une chaîne d'images-mots liquide, qu'on peut remettre en page aussi facilement qu'une chaîne de caractères. Il devient alors possible de l'adapter à un écran de taille modeste, sans rien perdre de la lisibilité du texte. La typographie d'origine est conservée, les illustrations aussi.

= Comment voyez-vous l'avenir?

Internet pose une foule de questions et il faudra des années pour organiser des réponses, imaginer des solutions. L'état d'excitation et les soubresauts autour de la dite "nouvelle" économie sont sans importance, c'est l'époque qui est passionnante.

= Il existe deux modes de numérisation des textes: le mode image et le mode caractère. Lequel préconisez-vous?

Le mode image permet d'avancer vite et à très faible coût. C'est important car la tâche de numérisation du domaine public est immense. Il faut tenir compte aussi des différentes éditions: la numérisation du patrimoine a pour but de faciliter l'accès aux oeuvres, il serait paradoxal qu'elle aboutisse à focaliser sur une édition et à abandonner l'accès aux autres.

Chacun des deux modes de numérisation s'applique de préférence à un type de document, ancien et fragile ou plus récent, libre de droit ou non (pour l'auteur ou pour l'édition), abondamment illustré ou pas. Les deux modes ont aussi des statuts assez différents: en mode texte, ça peut être une nouvelle édition d'une oeuvre; en mode image, c'est une sorte d' "édition d'édition", grâce à un de ses exemplaires (qui fonctionne alors comme une fonte d'imprimerie pour du papier: une trace optique sur un support, numérique, c'est assez joli à réaliser).

En pratique, le choix dépend bien sûr de la nature du fonds à numériser, des moyens et des buts à atteindre. Difficile de se passer d'une des deux façons de faire. Mot@mot essaie de rendre le dilemme moins crucial.

= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?