Entretiens (1998-2001)

Chapter 15

Chapter 153,649 wordsPublic domain

Cela permettait de contourner les deux barrières traditionnelles dans l'édition: les coûts d'impression (et de stockage), et les contraintes de distribution. Notre système gérait donc des flux physiques: commande reçue par internet - impression du livre commandé - envoi par la poste. Je précise que nous sous-traitons l'impression à des imprimeurs numériques, ce qui nous permet de vendre des livres de qualité équivalente à celle de l'offset, et à un prix comparable. Notre système n'est ni plus cher, ni de moindre qualité, il obéit à une économie différente, qui, à notre sens, devrait se généraliser à terme.

Aujourd'hui, CyLibris développe une activité de distribution de "livres numériques", c'est-à-dire de fichiers téléchargeables. Nous n'avons pas lancé cette activité au départ car il nous semblait que les outils de sécurisation (c'est-à-dire permettant une réelle prise en charge des droits d'auteur) n'existaient pas il y a quatre ans. Les technologies évoluent, et nous sommes en train de tester plusieurs technologies pour lancer une réelle activité de livres numériques en 2001.

Nous quittons donc notre métier d'éditeur pur pour nous intéresser de plus en plus aux technologies autour du livre sur internet. Bien entendu, nous pensons à faire bénéficier d'autres éditeurs de ce savoir-faire que nous sommes en train d'acquérir.

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

Je suis le créateur et le gérant de CyLibris. Je décrirais donc mon activité comme double. D'une part celle d'un éditeur traditionnel dans la sélection des manuscrits et leur retravail (je m'occupe directement de la collection science-fiction), mais également le choix des maquettes, les relations avec les prestataires, etc.

D'autre part, une activité internet très forte qui vise à optimiser le site de CyLibris et mettre en oeuvre une stratégie de partenariat permettant à CyLibris d'obtenir la visibilité qui lui fait parfois défaut.

Enfin, je représente CyLibris au sein du SNE (Syndicat national de l'édition).

= Comment voyez-vous l'avenir?

CyLibris est aujourd'hui une petite structure. Elle a trouvé sa place dans l'édition, mais est encore d'une économie fragile sur internet. Notre objectif est de la rendre pérenne et rentable et nous nous y employons. Je pense que les choses changent et j'espère qu'en 2002 nous aurons doublé notre taille et que nous serons proche de l'équilibre.

Mon avenir personnel sur internet est cependant légèrement distinct de celui de CyLibris, au sens où même si CyLibris disparaît, je resterai actif sur l'internet à l'avenir, cela ne fait pas de doute pour moi. Sous quelle forme et pour faire quoi? On verra bien...

= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?

Oui, pour lire des textes, etc. Cela dit, je lis de plus en plus sur écran, mais dans un cadre professionnel (par exemple les lettres d'information auxquelles je suis abonné, etc.), dès que l'on parle de lecture-plaisir (roman, détente, etc.), je ne lis pas sur écran, j'imprime (si ce n'est pas déjà le cas), et je lis sur papier.

Je me rends également compte que j'ai du mal à lire sur écran un document long et complexe. Bref, je lis des informations brèves et ponctuelles, mais pas véritablement des dossiers complexes.

= Les jours du papier sont-ils comptés?

Tout dépend de quoi l'on parle. Le papier comme support simple de document écrit est un peu limité: texte et image simplement / pas d'évolution en temps réel / reproduction complexe / etc. L'électronique offre beaucoup plus d'avantages.

En revanche, sur les aspects plus "pratiques" ("la valeur d'usage"), le papier reste aujourd'hui imbattable: peu cher, léger, on peut le plier, le déchirer, le tordre, le laisser tomber, il peut en plus être physiquement agréable, esthétiquement beau, etc. Sans même parler du confort de lecture qui, pour moi aujourd'hui, donne un grand avantage au papier...

Bref, tout cela pour dire que je pense que le papier va décroître dans son utilisation à terme - mais que ce sera un processus long, et plutôt une question de génération, quand nos enfants n'auront plus la même relation que nous pouvons avoir avec le papier...

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

Je ne crois pas trop à un objet qui a des inconvénients clairs par rapport à un livre papier (prix / fragilité / aspect / confort visuel / etc.), et des avantages qui me semblent minimes (taille des caractères évolutifs / plusieurs livres dans un même appareil / rétro-éclairage de l'écran / etc.).

De même, je vois mal le positionnement d'un appareil exclusivement dédié à la lecture, alors que nous avons les ordinateurs portables d'un côté, les téléphones mobiles de l'autre et les assistants personnels (dont les pocket PC) sur le troisième front.

Bref, autant je crois qu'à terme la lecture sur écran sera généralisée, autant je ne suis pas certain que cela se fera par l'intermédiaire de ces objets. On verra si on en parle encore dans un an, mais je peux me tromper - et j'espère me tromper, comme éditeur sur internet, CyLibris bénéficierait forcément d'un développement de ce type d'appareil.

= Quelles solutions pratiques suggérez-vous pour le respect du droit d'auteur sur le web?

Il faut distinguer deux aspects: le droit d'auteur et l'application de ce droit.

Pour moi, il ne fait aucun doute que le droit d'auteur s'applique sur internet (peu de gens le contestent désormais d'ailleurs), ce qui signifie que ce n'est pas parce qu'une création est mise en libre disponibilité sur le réseau que n'importe qui peut venir la copier, la commercialiser, etc. Et là, on touche surtout à de la pédagogie: je crois que les internautes ne sont pas sensibilisés à ces questions et qu'une première démarche pédagogique peut permettre de régler un certain nombre de problèmes. Autre démarche, il me semble nécessaire pour les auteurs d'indiquer les droits qu'ils laissent à une oeuvre en libre accès sur internet: si je peux télécharger une création visuelle sur un site, il vaut mieux que l'auteur indique, par exemple, s'il laisse la libre réutilisation de cette image du moment que ce n'est pas une démarche commerciale et sous réserve que son nom soit cité, s'il est contre toute réutilisation de cette image, etc. Là, tout est possible. A mon sens, sur trop de sites, on trouve des créations librement téléchargeables, et rien n'indique ce que l'on peut faire ou non avec.

La vraie difficulté aujourd'hui réside dans l'application du droit d'auteur dans un contexte international face à des actes de piratages manifestes (c'est-à-dire la réutilisation à des fins commerciales de l'oeuvre d'un ou plusieurs artistes sans que ces derniers ne perçoivent quoi que ce soit). Et là, ce sera forcément plus lent parce qu'il faut définir des modes de coopération internationale, s'entendre sur des règles et mettre en place des procédures judiciaires adéquates. C'est un processus lent qui prendra plusieurs années, mais je suis optimiste.

Finalement, tout cela est assez classique: pédagogie d'un côté, réglementation de l'autre.

= Quelles solutions pratiques suggérez-vous pour une meilleure répartition des langues sur le web?

Première étape: le respect des particularismes au niveau technique. Il faut que le réseau respecte les lettres accentuées, les lettres spécifiques, etc. Je crois très important que les futurs protocoles de transmission permettent une transmission parfaite de ces aspects - ce qui n'est pas forcément simple (dans les futures évolutions de l'HTML, ou des protocoles IP, etc.). Donc, il faut que chacun puisse se sentir à l'aise avec l'internet et que ce ne soit pas simplement réservé à des (plus ou moins) anglophones. Il est anormal aujourd'hui que la transmission d'accents puisse poser problème dans les courriers électroniques. La première démarche me semble donc une démarche technique.

Si on arrive à faire cela, le reste en découle: la représentation des langues se fera en fonction du nombre de connectés, et il faudra envisager à terme des moteurs de recherche multilingues.

= Comment définissez-vous le cyberespace?

Pas de définition particulièrement. Pour moi, c'est plutôt un concept pour nos auteurs de science-fiction.

= Et la société de l'information?

Ce que nous vivons aujourd'hui, c'est la mise en réseau de notre société, au sens où, à terme, beaucoup des objets quotidiens seront connectés au Réseau (avec un grand R, qui sera lui-même composé de dizaines de réseaux différents). Bref, c'est une nouvelle manière de vivre et, à terme, certainement une nouvelle société. S'agit-il d'une société de "l'information", je n'en suis pas certain. Faut-il que nous définissions collectivement ce que nous voulons dans cette société, cela me semble urgent, et c'est un débat qui concerne tout le monde, pas uniquement les "connectés"? Bref, sur quelles valeurs de société fonder notre action future? Voilà un vrai débat.

J'en profite d'ailleurs pour faire un peu de pub pour un auteur CyLibris: La Toile de Jean-Pierre Balpe me semble aujourd'hui la meilleure illustration de ce débat. La société qu'il décrit au travers de ce roman est à mon sens la plus probable à court terme (l'action se passe en 2015). Est-ce cela que nous voulons? Est-ce ce type d'organisation? Peut-être, mais mon souci, c'est que ce choix soit conscient et non subi.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

La première fois que des étudiants dans une école d'ingénieurs m'ont montré le web. C'était en 1992, et j'ai trouvé cela génial. D'où la création de CyLibris en 1996 (j'ai quand même mis quatre ans).

= Et votre pire souvenir?

La disparition progressive de CyLibris dans certains moteurs de recherche parce que, soit nous ne voulions pas payer, soit des accords d'exclusivité avaient été signés avec des libraires en ligne et que nous étions déréférencés brutalement (passer de la première page à la cinquième page est une forme de déréférencement brutal). Bref, aujourd'hui plus rien ne me trouble et on a appris à vivre avec ce genre de phénomène. Il n'empêche qu'une structure comme CyLibris qui se créerait juste aujourd'hui aurait les pires difficultés pour être visible sur internet.

JACQUES GAUCHEY (San Francisco)

#Spécialiste en industrie des technologies de l'information, "facilitator" entre les Etats-Unis et l'Europe, journaliste

Jacques Gauchey est l'auteur de La vallée du risque - Silicon Valley, paru fin 1990 chez Plon. Son métier - "facilitator" entre les Etats-Unis et l'Europe - est très lié à ses relations personnelles. En 1993, grâce au réseau qu'il a constitué de part et d'autre de l'Atlantique, il crée la société G.a Communications, qui aide les sociétés américaines spécialisées en technologies de l'information à définir et mettre en place leur politique européenne, particulièrement en matière de stratégie, de partenariat et de visibilité.

Ses activités dans le domaine des nouvelles technologies sont multiples: directeur du Multimedia Development Group (MDG) en 1996-1997; responsable du International Group du MDG de 1994 à 1996, avec des activités allant de la conférence M3 du MDG (1994) à la publication des éditions 1995 et 1996 du guide Going Global: Multimedia Marketing & Distribution; président de manifestions telles que les "only-for-CEOs IT conferences"; ETRE (en Europe) et ATRE (en Asie) (1990, 1991 et 1992), le "World Multimedia: A Mosaic of Markets" du MDG (San Francisco, 1994), Multimedia Live! (San Francisco, 1995), le séminaire des AI (Artificial Intelligence) Soft International Partners (Tokyo, 1996), etc. Il préside régulièrement des groupes de travail en industrie des technologies de l'information.

Entre 1985 et 1992, Jacques Gauchey a été le correspondant de la côte ouest des Etats-Unis pour La Tribune, quotidien parisien économique, financier et boursier. Auparavant, il a travaillé pour Le Figaro et Le Point.

*Entretien du 31 juillet 1999

= Dans quelle mesure l'internet a-t-il changé votre vie professionnelle?

Complètement. Le monde entier est sur mon écran d'ordinateur. Chaque individu a maintenant accès à une base de données globale. A cet individu d'apprendre à y naviguer ou de s'y noyer.

= Comment voyez-vous l'avenir?

Mes clients sont tous maintenant des sociétés internet. Mes outils de travail sont ou seront bientôt tous liés à l'internet que ce soit mon téléphone mobile, mon PDA (personal digital assistant) et mon PC.

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?

Le droit d'auteur dans son contexte traditionnel n'existe plus. Les auteurs ont besoin de s'adapter à un nouveau paradigme, celui de la liberté totale du flot de l'information. Le contenu original est comme une empreinte digitale: il est incopiable. Il survivra et prospérera donc.

= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?

La technologie résoudra le problème éventuellement. Et que le meilleur gagne. L'internet a vraiment décollé aux Etats-Unis à cause d'un concept révolutionnaire: une langue unique - l'anglais. Le mouvement "politically correct" pour l'enseignement obligatoire multi-linguistique dans les écoles américaines et le respect des différentes sous-cultures est un désastre pour l'avenir de ce pays (comme il l'est déjà en Europe). Aux individus de décider, chez eux, s'ils veulent apprendre une autre langue.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

J'ai publié quelques numéros d'une lettre d'information en anglais gratuite il y a quatre ans sur internet. Une dizaine de lecteurs par numéro jusqu'au jour (en janvier 1996) où l'édition électronique de Wired Magazine créa un lien. En une semaine j'ai eu une centaine de courriers électroniques - y compris de lecteurs francais de mon livre La vallée du risque - Silicon Valley, contents de me retrouver.

= Et votre pire souvenir?

L'internet est un médium et comme tout médium un facteur d'éclatement du pire. La fusillade d'Atlanta fin juillet 1999 par un "day trader". La pornographie. La vente libre des armes en ligne. Les mails non sollicités.

RAYMOND GODEFROY (Valognes, Normandie)

#Ecrivain-paysan, publie son recueil Fables pour les années 2000 sur le web avant de le publier sur papier

Né en 1923 dans une famille rurale d'Octeville-l'Avenel (Cotentin, Normandie), Raymond Godefroy obtient en 1938 son brevet d'ajusteur mécanicien à l'Ecole pratique de Cherbourg. Il parcourt ensuite pendant seize ans tout le nord du Cotentin en tant que conducteur d'une entreprise de battage.

Marié en 1953 - son épouse est également de souche paysanne - il fait valoir à partir de cette année-là le domaine de la Cour de Lestre. A partir de 1966, il y pratique l'agrobiologie, une forme de culture pour laquelle il ne cessera de militer. Partageant ses loisirs entre la mécanique et l'écriture, il dépose plusieurs brevets de machines agricoles et il écrit de nombreux articles dans la revue Agriculture et vie. Il s'oriente ensuite vers la fiction, sous forme de contes et nouvelles.

Raymond Godefroy est membre de l'Association internationale des écrivains paysans (AIEP), fondée en 1972 dans le but de rassembler et promouvoir les auteurs servant la pensée paysanne. A sa retraite, il déménage à Valognes, et l'exploitation du domaine de la Cour de Lestre est reprise par son fils Pierre.

*Entretien du 23 décembre 1999

= Pouvez-vous vous présenter?

Je suis né dans le Nord Cotentin de vieille souche paysanne. Je suis âgé de 77 ans. J'ai quitté l'école primaire à 12 ans avec le certificat d'études et, trois ans plus tard, l'Ecole pratique de Cherbourg avec un brevet d'ajusteur mécanicien. Je suis rentré à la ferme paternelle pour pratiquer l'agriculture avec mes parents. Je me suis marié à 30 ans. Six enfants sont nés de ce mariage. J'ai pratiqué l'agrobiologie sur cette ferme pendant 17 ans en militant pour cette agriculture nouvelle. J'ai écrit des articles sur ce sujet, puis des contes et des nouvelles du genre fantastique, enfin à 70 ans mes premiers poèmes et fables.

= Comment vous est venu le désir d'écrire?

Mon désir d'écrire s'est manifesté très tard dans la vie et très lentement. J'ai publié mes premiers articles dans Agriculture et vie entre 40 et 50 ans, découvrant là une façon de m'exprimer différente de la parole, qui m'obligeait à affiner ma pensée pour transmettre un message clair et agréable à lire.

Pour attirer l'attention des lecteurs j'ai inventé des histoires courtes à morale écologique mais aussi fantastique. Ainsi sont nées toutes ces histoires publiées ensuite sous le titre de Contes écologiques et fantastiques (Caen, Editions Charles Corlet, 1988 - réédités en 1995 à la suite des Extravagantes histoires de Graundaru, ndlr).

A 60 ans j'ai souffert d'une crise aiguë de polyarthrite. Ne pouvant plus travailler ni me déplacer, j'ai écrit le Couguard et d'autres nouvelles, publiées sous le titre: Trois histoires étranges (Marigny, Editions Paoland, 1995, ndlr) (prix Octave Mirebeau 1997). La même année sont parues Les extravagantes histoires du Graundaru (Marigny, Editions Paoland, 1995, ndlr).

Mais il me restait quelque chose d'inassouvi: la poésie. Tous les essais s'étaient soldés par un échec, blocage au deuxième vers et pas d'inspiration sauf des banalités, je n'étais pas mûr pour le faire. Puis un jour - j'avais alors 70 ans - grattant un plafond, travail ingrat, j'eus subitement une inspiration, c'est ainsi qu'est né Les fleurs de mon jardin (poème qui n'est pas encore publié, ndlr). D'autres ont suivi presque dans interruption. C'est après l'avoir écrite que j'ai découvert que Les peupliers et le saule pleureur était une fable. Les autres ont été voulues. Ainsi sont nées Fables pour l'an 2000, entre septembre 1996 et avril 1999.

= Pourquoi des fables? Pourquoi l'an 2000?

Je m'explique dans la préface de mon recueil:

"Trois siècles après le grand La Fontaine, que peut-on ajouter à une oeuvre aussi pleine de nuances et de richesse psychologique?

Si depuis tous les temps, la nature humaine est restée toujours la même, par contre la connaissance et la vision du monde ont beaucoup changé. Et le rôle des fables est de révéler aux hommes, un peu comme un miroir fantastique, cette image d'eux-mêmes que leurs habitudes journalières dissimulent à leur vue. La fable permet aussi d'aborder les problèmes de société, comme de courtes comédies très proches de la nature. Mais depuis peu les hommes ont acquis un immense pouvoir: celui de détruire le monde, soit d'une façon violente, soit petit à petit en l'empoisonnant et le surexploitant.

Arrivés en l'an 2000, après plus de cinq siècles d'humanisme rationnel et scientifique cherchant à faire reculer le mystère, voilà qu'ils découvrent (...) qu'ils n'en viendraient jamais à bout et qu'il fait partie de leur propre nature. (...) Le prochain millénaire sera-t-il celui de la révélation mystique comme certains l'ont prédit? Ou bien, la violence destructrice l'emportant, le monde pourrait-il être détruit par les hommes eux-mêmes?

C'est peu probable, si chacun peut s'exprimer sans provoquer d'intransigeantes réactions et qu'enfin arrivés à la tolérance, les fabulistes puissent à leur manière - sans être rejetés comme des moralistes démodés - contribuer à travers l'humour, à une meilleure connaissance les uns des autres. N'oublions pas que La Fontaine a reçu les honneurs du Roi, qu'il n'avait pourtant pas plus ménagé que les autres dans le personnage du Lion.

Les éditeurs ont aussi leur rôle à jouer afin que la culture soit la plus diversifiée possible, pour repousser le mythe de la culture unique et mondiale qui nous menace.

Le troisième millénaire c'est demain. C'est une page blanche dont le début est déjà écrit, mais où le présent n'étant toujours qu'un court passage entre deux infinis, rend si difficile la réflexion humaine."

= Avez-vous une fable préférée?

Ma fable préférée est Les borgnes. Puis viennent La République des grenouilles et Les animaux malades de la violence. Mais à chacun de retirer la conclusion qui lui convient à chacune des fables, car toute opinion est respectable. Seul est intolérable de vouloir l'imposer aux autres d'une façon contrainte ou détournée.

= Que représente l'internet pour vous?

Internet représente pour moi un formidable outil de communication qui nous affranchit des intermédiaires, des barrages doctrinaires et des intérêts des médias en place. Soumis aux mêmes lois cosmiques, les hommes, pouvant mieux se connaître, acquerront peu à peu cette conscience du collectif, d'appartenir à un même monde fragile pour y vivre en harmonie sans le détruire.

Internet est absolument comme la langue d'Esope, la meilleure et la pire des choses, selon l'usage qu'on en fait, et j'espère qu'il ne permettra de m'affranchir en partie de l'édition et de la distribution traditionnelle qui, refermée sur elle-même, souffre d'une crise d'intolérance pour entrer à reculons dans le prochain millénaire (voir à ce sujet la fable Le poète et l'éditeur, ndlr).

= Quel est votre meilleur souvenir de l'année 1999?

La démonstration faite par vous de la possibilité de publier les Fables pour l'an 2000 sur internet (publiées sur le site des éditions du Choucas en décembre 1999, avec un design de Nicolas Pewny, ndlr). Mes meilleurs instants de bonheur sont aussi ceux qui naissent après avoir terminé l'écriture d'une fable ou d'un poème.

= Et votre pire souvenir?

Mon pire souvenir est celui de ma post-réanimation après un pontage coronarien en juillet.

= Quels sont vos souhaits pour l'an 2000 et les années suivantes?

Une meilleure tolérance et une plus grande pluralité des cultures.

*Entretien du 26 janvier 2001

= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?

J'ai rencontré le président du Centre régional des lettres de Basse-Normandie, qui s'est vivement intéressé aux Fables pour les années 2000. Il a proposé une aide de la région Basse-Normandie pour une édition imprimée sous forme de recueil. Le travail est très avancé et la publication pourrait avoir lieu au printemps.

= Pourquoi avoir modifié le titre, devenu Fables pour les années 2000 au lieu de Fables de l'an 2000?

Tout simplement parce que, les ayant écrites avant l'an 2000, je pensais qu'elles seraient publiées avant le changement de millénaire, et que maintenant en voilà pour mille ans avant le prochain. Cela donne le vertige au-delà de toute imagination.

= Avez-vous quelque chose à ajouter à vos propos de 1999 relatifs à l'internet?

Non. Sauf qu'il serait indispensable pour moi d'y être raccordé le plus vite possible pour mes besoins en documentation et aussi pour la communication.

= Les jours du papier sont-ils comptés?

Non, pas du tout! Le papier est un support qui va subsister encore très longtemps et qui garde certains avantages. Il est cependant gourmand en matière première, le bois. Les autres supports sont complémentaires, et présentent des avantages, surtout pour la circulation et la reproduction à longue distance.

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

Je ne l'ai pas encore utilisé. Je pense qu'il a cependant beaucoup d'intérêt. Il économise le papier. Je l'imagine dans les bibliothèques pour la lecture au public. L'usage et le temps nous apporteront une réponse, mais l'informatique n'a pas fini de nous étonner.

= Comment définissez-vous le cyberespace?

Le cyberespace est un moyen pour supprimer l'espace.

= Et la société de l'information ?

La société de l'information est un moyen de satisfaire l'appétit de connaissances et de curiosité qu'ont les hommes de par le monde.

MURIEL GOIRAN (Rhône-Alpes)

#Libraire à la librairie Decitre

En région Rhône-Alpes, les huit librairies Decitre sont particulièrement dynamiques dans le domaine des nouvelles technologies et de l'internet. Decitre propose aussi une librairie en ligne de 430.000 titres.

*Entretien du 8 juin 1998

= Que représente l'internet pour vous?