Chapter 11
= Et votre pire souvenir?
Les injures gratuites.
*Entretien du 9 novembre 2000
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Oui.
= Les jours du papier sont-ils comptés?
C'est toujours un problème d'échelle, de lunettes ou de système de pensée: d'un côté le papier a encore quelques siècles devant lui, de l'autre ses jours sont effectivement comptés.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Il ne me viendrait pas à l'idée de lire un livre ainsi, mais peut-être de récupérer le texte et de l'imprimer?
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et malvoyants?
Le problème est l'argent. Nous avons les éléments techniques.
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Du vent... ou de l'imaginaire?
= Et la société de l'information?
Une société humaine.
RICHARD CHOTIN (Paris)
#Professeur à l'Ecole supérieure des affaires (ESA) de Lille
*Entretien du 4 septembre 2000
= Pouvez-vous décrire votre site web?
Il s'agit d'un site interne à l'Ecole supérieure des affaires (ESA) qui ne comprend que la biographie, la bibliographie et les enseignements de chaque enseignant. Le mien n'échappe pas à cette règle.
= En quoi consiste votre activité professionnelle?
J'enseigne à l'université (essentiellement gestion et stratégie). Mon activité liée à internet est marquée par l'importance de la recherche d'éléments sur internet, mais surtout le croisement des données afin d'éviter la désinformation.
= Comment voyez-vous l'avenir?
Dans les trois années à venir, je compte développer cette activité. Après, la retraite aidant, je compte diminuer sensiblement mes activités sur le net.
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Oui, je lis environ cinq à six journaux (quotidiens et hebdomadaires), deux à trois livres papier par mois, et environ 3 à 4.000 photocopies par an.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Il a une certaine utilité mais ne remplacera pas le livre papier, sauf à pouvoir le tirer ultérieurement si l'intérêt est grand.
= Quelles sont vos suggestions pour un meilleur respect du droit d'auteur sur le web?
Et si l'on supprimait le droit d'auteur en ce qui concerne les livres?
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure répartition des langues sur le web?
Le problème est politique et idéologique: c'est celui de l'"impérialisme" de la langue anglaise découlant de l'impérialisme américain. Il suffit d'ailleurs de se souvenir de l'"impérialisme" du français aux 18e et 19e siècles pour comprendre la déficience en langues des étudiants français: quand on n'a pas besoin de faire des efforts pour se faire comprendre, on n'en fait pas, ce sont les autres qui les font.
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et malvoyants?
Là encore, il faudrait une réelle motivation des concepteurs de sites envers le problème des aveugles et une volonté politique d'intégration des handicapés (et pas seulement financière).
= Quel est votre pire souvenir lié à l'internet?
C'est lorsque j'ai découvert qu'il me faudrait plusieurs vies pour tenter d'épuiser les possibilités de l'outil. Quand j'ai compris que je n'y arriverais pas, je me suis remis à lire Le mythe de Sisyphe d'Albert Camus afin de ne pas sombrer dans une mélancolie maniaco-dépressive due à l'absurdité de la situation.
*Entretien du 5 mai 2001
= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?
Une seule nouveauté, mais de taille, les conséquences de l'accessibilité du web aux aveugles: ma fille vient d'obtenir la deuxième place à l'agrégation de lettres modernes. Un de ses amis a obtenu la maîtrise de conférence en droit et un autre a soutenu sa thèse de doctorat en droit également.
Outre l'aspect performance, cela prouve au moins que si les aveugles étaient réellement aidés (tous les aveugles n'ont pas évidemment la chance d'avoir un père qui peut passer du temps et consacrer de l'argent) par des méthodes plus actives dans la lecture des documents, telles que celles que je décris (obligation d'obtenir en braille ce qui existe en "voyant" notamment), le handicap pourrait presque disparaître.
ALAIN CLAVET (Ottawa)
#Analyste de politiques au Commissariat aux langues officielles du Canada
"Le mandat du Commissariat est le suivant: faire reconnaître le statut du français et de l'anglais, les deux langues officielles du Canada; faire respecter la loi sur les langues officielles; fournir de l'information sur les services du Commissariat, les aspects de la loi sur les langues officielles et son importance pour la société canadienne. Le Commissaire protège: le droit du public d'utiliser le français ou l'anglais pour communiquer avec les institutions fédérales et pour en recevoir les services là où la loi et le règlement sur les langues officielles le prévoient; le droit des fonctionnaires de travailler dans l'une ou l'autre langue officielle dans les régions désignées à cette fin ; le droit de tous les Canadiens et Canadiennes d'expression française ou anglaise de bénéficier des mêmes chances d'emploi et d'avancement au sein des institutions fédérales." (extrait du site web)
Alain Clavet est analyste de politiques sur les questions relatives à la dualité linguistique dans les domaines d'internet et de la radiodiffusion. En août 1999, il a rédigé une étude spéciale intitulée Le gouvernement du Canada et le français sur internet. Dans l'introduction de cette étude, il explique: "Internet peut influencer profondément l'organisation du gouvernement du Canada, sa façon de fournir des services et de communiquer avec les citoyens. La langue anglaise est prépondérante dans l'ensemble des réseaux électroniques, y compris sur internet. Il importe donc que la Commissaire veille à ce que le français prenne toute sa place équitable dans les échanges reposant sur ce nouveau mode de communication et de publication."
*Entretien du 3 septembre 1999
= Dans quelle mesure l'internet a-t-il changé votre vie professionnelle?
Internet devient l'un de mes principaux secteurs de spécialisation. Le réseau me permet de faire des recherches, de communiquer et d'élargir mes vues sur les questions relatives aux langues officielles (l'anglais et le français, ndlr).
= Comment voyez-vous l'avenir?
Je donne présentement une série de communications suite à mon rapport: Le gouvernement du Canada et le français sur internet. Je vais continuer dans les prochaines années à développer cette expertise.
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
Des logiciels devraient permettre de tarifer l'usager lorsque nécessaire et les gouvernements devraient libérer de frais le maximum de documents et services, notamment en français.
= Quelles solutions pratiques suggérez-vous pour un internet véritablement multilingue?
J'en suggère plusieurs dans mon rapport (voir le chapitre 5: Observations et recommandations, ndlr).
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
La découverte des toutes les possibilités du modem-câble. La très grande vitesse du modem m'a permis de voir la puissance de ce mode de communication. Internet comme encyclopédie universelle m'est indispensable.
= Et votre pire souvenir?
La lenteur, mais c'est réglé.
*Entretien du 4 septembre 2000
= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?
J'ai présenté une conférence à l'INET 2000 à Yokohama (Japon) (18-21 juillet 2000) sur la diversité linguistique dans le cyberespace. Je serai à Paris pour la conférence Newropeans (5-7 octobre 2000).
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Un peu moins (qu'avant d'être connecté à internet). Le papier continuera d'avoir un rôle complémentaire.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
La technologie devra s'améliorer encore de ce point de vue afin de devenir vraiment populaire.
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Un lieu de connaissances partagées non soumis aux contraintes du temps et de l'espace.
= Et la société de l'information?
Le constat que la valeur ajoutée centrale (en référence à une notion économique, celle de la valeur ajoutée) devient de plus en plus l'intelligence de l'information. Ainsi, dans une société de l'information, la connaissance devient la plus-value recherchée.
*Entretien du 3 mai 2001
= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?
Le gouvernement du Canada a accepté l'ensemble des douze recommandations du rapport: Le gouvernement du Canada et le français sur internet. Des investissements importants ont été réalisés à cet égard cette année. Notamment 80 millions de dollars (canadiens, soit 62 millions d'euros, ndlr) pour la numérisation des collections, 30 millions (23,3 millions d'euros, ndlr) pour la constitution du Musée virtuel canadien et, le 2 mai 2001, l'annonce de 108 millions supplémentaires (83,7 millions d'euros, ndlr) afin d'accroître les contenus culturels canadiens sur internet. Je représente également le Canada à un comité d'experts de l'Unesco pour la promotion du multilinguisme et de l'accès universel à l'internet.
JEAN-PIERRE CLOUTIER (Montréal)
#Auteur des Chroniques de Cybérie, chronique hebdomadaire des actualités de l'internet
Jean-Pierre Cloutier, journaliste québécois, lance en novembre 1994 Les Chroniques de Cybérie, chronique hebdomadaire des actualités de l'internet, sous la forme d'une lettre hebdomadaire envoyée par courrier électronique (5.000 abonnés en 2001). A partir d'avril 1995, on peut également lire les Chroniques directement sur le web. Depuis bientôt sept ans maintenant, elles font référence dans la communauté francophone, y compris dans le domaine du livre. Chroniqueur à temps plein, Jean-Pierre Cloutier est également photographe.
*Entretien du 8 juin 1998
= En quoi l'internet a-t-il changé votre vie professionnelle?
Il y a deux choses ici, dans mon cas. D'abord une époque où j'étais traducteur (après avoir travaillé dans le domaine des communications). Je me suis branché à internet à la demande de clients de ma petite entreprise de traduction car ça simplifiait l'envoi des textes à traduire et le retour des textes traduits. Assez rapidement, j'ai commencé à élargir mon bassin de clientèle et à avoir des contrats avec des clients américains.
Puis, il y a eu carrément changement de profession, c'est-à-dire que j'ai mis de côté mes activités de traduction pour devenir chroniqueur. Au début, je le faisais à temps partiel, mais c'est rapidement devenu mon activité principale. C'était pour moi un retour au journalisme, mais de manière manifestement très différente. Au début, les Chroniques traitaient principalement des nouveautés (nouveaux sites, nouveaux logiciels). Mais graduellement on a davantage traité des questions de fond du réseau, puis débordé sur certains points d'actualité nationale et internationale dans le social, le politique et l'économique.
Dans le premier cas, celui des questions de fond, c'est relativement simple car toutes les ressources (documents officiels, dépêches, commentaires, analyses) sont en ligne. On peut donc y mettre son grain de sel, citer, étendre l'analyse, pousser des recherches. Pour ce qui est de l'actualité, la sélection des sujets est tributaire des ressources disponibles, ce qui n'est pas toujours facile à dénicher. On se retrouve alors dans la même situation que la radio ou la télé, c'est-à-dire que s'il n'y a pas de clip audio ou d'images, une nouvelle même importante devient du coup moins attrayante sur le plan du médium.
= Comment voyez-vous l'avenir?
Dans le cas des Chroniques de Cybérie, nous avons pu lancer et maintenir une formule en raison des coûts d'entrée relativement faibles dans ce médium. Cependant, tout dépendra de l'ampleur du phénomène dit de "convergence" des médias et d'une hausse possible des coûts de production s'il faut offrir de l'audio et de la vidéo pour demeurer concurrentiels. Si oui, il faudra songer à des alliances stratégiques, un peu comme celle qui nous lie au groupe Ringier et qui a permis la relance des Chroniques après six mois de mise en veilleuse. Mais quel que soit le degré de convergence, je crois qu'il y aura toujours place pour l'écrit, et aussi pour les analyses en profondeur sur les grandes questions.
*Entretien du 6 août 1999
= Quoi de neuf depuis notre premier entretien (nouvelles réalisations, nouveaux projets, nouvelles idées...)?
Projets et réalisations, non, pas vraiment. Nouvelles idées, oui, mais c'est encore en gestation.
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web? Quelles solutions pratiques suggérez-vous?
Vaste question.
Il y a d'abord les droits d'auteurs et droits de reproduction des grandes entreprises. Ces dernières sont relativement bien dotées en soutien juridique, soit par le recours aux services internes du contentieux, soit par l'embauche de firmes spécialisées.
Il est certain que la "dématérialisation" de l'information, apportée par internet et les techniques de numérisation, facilite les atteintes de toutes sortes à la propriété intellectuelle.
Là où il y a danger, c'est dans le cas de petits producteurs/diffuseurs de contenus "originaux" qui n'ont pas les moyens de surveiller l'appropriation de leurs produits, ni d'enclencher des mesures sur le plan juridique pour faire respecter leurs droits.
Mais tout ça, c'est de l'"officiel", des cas de plagiat que l'on peut prouver avec des pièces "rematérialisées". Il y a peut-être une forme plus insidieuse de plagiat, celle de l'appropriation sans mention d'origine d'idées, de concepts, de formules, etc. Difficile dans ces cas de "prouver" le plagiat, car ce n'est pas du copier/coller pur et simple. Mais c'est une autre dimension de la question qui est souvent occultée dans le débat.
Des solutions? Il faut inventer un processus par lequel on puisse inscrire sans frais une oeuvre (article, livre, pièce musicale, etc.) auprès d'un organisme international ayant pouvoir de sanction. Cette méthode ne réglerait pas tous les problèmes, mais aurait au moins l'avantage de déterminer un cadre de base et qui sait, peut-être, agir en dissuasion aux pillards.
= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue? Quelles solutions pratiques suggérez-vous?
Cet été, le cap a été franchi. Plus de 50% des utilisateurs et utilisatrices du réseau sont hors des États-Unis. L'an prochain, plus de 50% des utilisateurs seront non anglophones. Il y a seulement cinq ans, c'était 5%. Formidable, non?
Mais voilà, c'est que l'internet est devenu multiforme et exige de plus en plus des outils performants en raison de l'"enrichissement" des contenus (ou plutôt des contenants, car sur le fond, le contenu véritable, rien n'est enrichi sauf les entreprises qui les vendent). Il faut des systèmes costauds, bien pourvus en mémoire, avec des microprocesseurs puissants. Or, s'il y a développement du web non anglophone, il s'adressera pour une bonne part à des populations qui n'ont pas les moyens de se procurer des systèmes puissants, les tout derniers logiciels et systèmes d'exploitation, et de renouveler et mettre à niveau tout ce bazar aux douze mois.
En outre, les infrastructures de communication, dans bien des régions hors Europe ou États-Unis, font cruellement défaut. Il y a donc problème de bande passante.
Je le constate depuis le tout début des Chroniques. Des correspondants (Afrique, Asie, Antilles, Amérique du Sud, région Pacifique) me disent apprécier la formule d'abonnement par courrier électronique car elle leur permet en récupérant un seul message de lire, de s'informer, de faire une présélection des sites qu'ils ou elles consulteront par la suite. Il faut pour eux, dans bien des cas, optimiser les heures de consultation en raison des infrastructures techniques plutôt faibles.
C'est dans ces régions, non anglophones, que réside le développement du web. Il faut donc tenir compte des caractéristiques techniques du médium si on veut rejoindre ces "nouveaux" utilisateurs.
Je déplore aussi qu'il se fasse très peu de traductions des textes et essais importants qui sont publiés sur le web, tant de l'anglais vers d'autres langues que l'inverse.
Je m'explique. Par exemple, Jon Katz publie une analyse du phénomène de la culture Goth qui imprégnait les auteurs du massacre de Littleton, et de l'expression Goth sur le web. La presse francophone tire une phrase ou deux de l'analyse de Katz, grapille quelques concepts, en fait un article et c'est tout. Mais c'est insuffisant pour comprendre Katz et saisir ses propos sur la culture de ces groupes de jeunes.
De même, la nouveauté d'internet dans les régions où il se déploie présentement y suscite des réflexions qu'il nous serait utile de lire. À quand la traduction des penseurs hispanophones et autres de la communication?
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Ce n'est pas très gai, et ça n'a rien à voir avec le rayonnement important qu'ont acquis Les Chroniques de Cybérie au fil des ans.
Début 1996, j'ai reçu un message qui disait à peu près ceci: "Mon fils, dans le début de la vingtaine, était gravement malade depuis des mois. Chaque semaine, il attendait avec impatience de recevoir dans sa boîte aux lettres votre chronique. Ne pouvant plus sortir de la maison, votre chronique lui permettait de 'voyager', d'ouvrir ses horizons, de penser à autre chose qu'à son mal. Il est décédé ce matin. Je voulais simplement vous remercier d'avoir allégé ses derniers mois parmi nous."
Alors, quand on reçoit un message comme ça, on se fout pas mal de parler à des milliers de gens, on se fout des statistiques d'achalandage, on se dit qu'on parle à une personne à la fois.
= Et votre pire souvenir?
Pas vraiment un seul "gros et méchant" souvenir. Mais une foule de petits irritants. Le système est fragile, le contenu passe au second plan, on parle peu du capital humain, on nous inonde de versions successives de logiciels, etc. Mais c'est très vivable...
*Entretien du 5 août 2000
= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?
Disons que fin juillet 1998, à peu près au moment où nous avions notre tout premier entretien, j'écrivais: "Quelqu'un me demandait récemment quelles étaient les grandes tendances d'internet et si quelque chose avait changé dans la couverture journalistique de l'espace cyber. Après avoir feint de ne pas avoir entendu la question, question de songer à une réponse adéquate, je lui ai répondu qu'au début, un bon chroniqueur se devait d'avoir les deux pieds bien ancrés dans le milieu des technologues et des créatifs. Maintenant, il importe d'avoir un bureau à mi-chemin entre le Palais de justice et la Place de la bourse, et de cultiver ses amis avocats et courtiers." (Chroniques de Cybérie, 28 juillet 1998)
Je constate que, depuis ce temps, mais surtout depuis un an, cette tendance s'est confirmée. Les considérations financières comme les placements initiaux de titres (les IPO - initial public offers), les options d'achat d'actions, la montée fulgurante du Nasdaq fin 1999 et début 2000, puis la correction boursière du printemps, bref, toute cette activité a dominé grandement l'actualité du cyberespace.
Puis, sur le plan juridique, il y a eu l'affaire Microsoft (qui n'est pas encore terminée en raison des appels). C'est la plus visible, celle qui a monopolisé l'attention pendant des mois. Plus récemment, c'est l'affaire Napster qui retient l'attention (là aussi, on attend les décisions en appel). L'affaire UEJF (Union des étudiants juifs de France) - LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme) - Yahoo! en France est aussi, à mon avis, éminemment importante car elle implique le concept de censure "géographique", à partir d'un territoire donné. Mais outre ces "causes célèbres", il ne se passe pas une journée sans que les fils de presse ne rapportent des décisions de tribunaux qui ont des incidences sur l'avenir d'internet.
Ce sont donc les manoeuvres boursières et les objets de litiges portés devant les tribunaux qui façonnent le mode de vie en réseau, et ce au détriment d'une réflexion et d'une action profonde sur le plan strict de la communication.
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Disons que, dans mon cas, l'utilisation du support papier est plus sélective. Pour mes besoins, j'imprime parfois un document récupéré en ligne car le papier est une "interface de lecture" des plus portables. Sans connexion, sans piles, sans attirail technique, on transporte le document où on veut, on l'annote, on le partage, on le donne, on le récupère, puis il peut prendre facilement le chemin du bac de recyclage.
Côté des journaux et périodiques, j'en consomme moins qu'avant mon utilisation régulière d'internet (1991). Mais là encore, c'est sélectif. Le seul périodique que j'achète régulièrement est le mensuel Wired. Je n'ai jamais été abonné, je l'achète en kiosque, c'est comme voter avec son fric pour le changement.
Pour ce qui est des livres, comme je suis en guerre perpétuelle avec le temps, j'ai peu l'occasion de lire. Au cours de mes vacances, cet été, j'ai acheté des livres de cyberlibraires et je les ai fait livrer poste restante au bureau de poste du village où j'étais. Entre trois à cinq jours pour la livraison, c'est génial.
= Les jours du papier sont-ils comptés?
Le cinéma n'a pas sonné la mort des spectacles sur scène et des arts d'interprétation, pas plus que la radio. La télévision n'a pas relégué aux oubliettes le cinéma, au contraire, elle a contribué à une plus grande diffusion des films. Même chose pour la vidéocassette. Les technologies se succèdent, puis cohabitent.
Je crois qu'il en sera de même pour le papier. Il est certain que son rôle et ses utilisations seront modifiés, que certains contenus demeureront plus portables et conviviaux sur papier, il y aura des ajustements.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Curieusement, dans l'édition du 28 juillet 1998 des Chroniques de Cybérie que je cite plus haut, je parlais du numéro 4 des Cahiers de médiologie ayant pour thème "Les pouvoirs du papier", et aussi des premiers livres numériques.
Force est de constater que, deux ans plus tard, peu de choses ont évolué. D'abord, sur le plan technique, les nouvelles interfaces de lecture n'ont pas rempli leurs promesses sur le plan de la convivialité, de l'aisance et du confort, du plaisir de l'expérience de lire.
D'autre part, les contenus proposés sont encore assez maigres. Je ne dis pas qu'il n'y a rien, mais c'est peu varié, et encore peu de grands titres qui permettraient des économies d'échelle.
Oui, Stephen King a fait un pied de nez aux éditeurs et publié des oeuvres originales en ligne. Et alors? On peut difficilement, encore, parler d'une tendance.
J'ai une théorie des forces qui animent et modifient la société, et qui se résume à classer les phénomènes en tendances fortes, courants porteurs et signaux faibles.
Le livre électronique ne répond pas encore aux critères de tendance forte. On perçoit des signaux faibles qui pourraient annoncer un courant porteur, mais on n'y est pas encore. Cependant, si et quand on y sera, ce sera un atout important pour les personnes qui souhaiteront s'auto-éditer, et le phénomène pourrait bouleverser le monde de l'édition traditionnelle.
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et mal-voyants?
Mes suggestions s'adressent surtout aux diffuseurs de contenus qui ne respectent pas les normes techniques. Je m'explique. Le Consortium W3C est un organisme de normalisation des techniques du web. Ses comités étudient les nouvelles techniques, et prescrivent des normes d'utilisation. Or les producteurs et diffuseurs de contenus utilisent souvent des techniques propriétales, hors normes, propres à un logiciel ou à une plate-forme, ce qui donne lieu, par exemple, à des "sites optimisés" pour Netscape ou pour Internet Explorer.