Entretiens (1998-2001)

Chapter 10

Chapter 103,624 wordsPublic domain

Je préférerais parler de "communautés de l'information"... Nous sommes plutôt dans une société de la communication et de la commutation. Il est très discutable de savoir si nos discussions sont de meilleure qualité et si nous serions plus savants... Etre informé n'est pas être cultivé. Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

En 1997 ou 1998, j'ai eu droit aux honneurs de la censure. L'une de mes nouvelles mises en ligne, aujourd'hui publiée honorablement sur support papier, était censurée par mon hébergeur. Il était inexact que ma petite histoire noire quoique teintée d'humour était un hommage rendu à un tueur en série pédophile, et cela bien que ce soit en effet le sujet. Mais voilà, par un matin gris acier, on apprit que quelques fournisseurs de services en ligne avaient été embarqués au commissariat de police le plus proche. Ils étaient tenus pour responsables du contenu des dizaines de milliers sites qu'ils hébergent! Et fatalement quelques-uns étaient suspects d'invitation à la haine raciale, au non-respect de la personne, etc. Ma petite nouvelle n'en faisait évidemment pas partie mais j'étais très amusée du fait qu'un "robot trieur", le genre de nettoyeur informatique qui obéit aux ordres des censeurs, ait attenté, par erreur, à ma liberté d'expression.

= Et votre pire souvenir?

Il s'agit d'une vraie anecdote virtuelle: un soir, je reçois un mail sous pseudonyme m'annonçant que NON, mon roman hypermédia, avait été éradiqué de la planète net. Immédiatement, je me connecte sur mon site. Rien. Je me débranche, ouvre mon disque dur à la recherche de NON. Rien. Je cherche mes disques de sauvegarde. Volatilisés. Cinq ans de travail broyés par la masse des pixels!... Et c'est à ce moment là que je me suis réveillée... Le mauvais rêve!

ANNE-CECILE BRANDENBOURGER (Bruxelles)

#Auteur de La malédiction du parasol, hyper-roman publié aux éditions 00h00.com

La malédiction du parasol a d'abord eu pour nom: Apparitions inquiétantes. La version originale s'est développée sous forme de feuilleton pendant deux ans sur le site d'Anacoluthe. Il s'agit d'"une longue histoire à lire dans tous les sens, un labyrinthe de crimes, de mauvaises pensées et de plaisirs ambigus..." Une histoire qui trouve son aboutissement en étant publiée le le 8 février 2000 aux éditions 00h00.com, en tant que premier titre de la collection 2003, consacrée aux nouvelles écritures numériques.

Suite à son succès, le 25 août 2000, le roman est réédité en version imprimée aux éditions "Florent Massot présente", avec une couverture en 3D. Pour marquer l'événement, même si le texte n'a pas changé, un nouveau titre est donné au livre.

La malédiction du parasol est "un cyber-polar fait de récits hypertextuels imbriqués en gigogne, lit-on sur le site de 00h00. Entre personnages de feuilleton américain et intrigue policière, le lecteur est - hypertextuellement - mené par le bout du nez dans cette saga aux allures borgésiennes. (...) C'est une histoire de meurtre et une enquête policière; des textes écrits court et montés serrés; une balade dans l'imaginaire des séries télé; une déstructuration (organisée) du récit dans une transposition littéraire du zapping; et par conséquent, des sensations de lecture radicalement neuves. (A noter que la version 'papier' adaptée de cette narration hypertextuelle restitue presque exactement le rythme et le nerf de l'écran.)"

*Entretien du 5 juin 2000

= Les possibilités offertes par l'hypertexte ont-elles changé votre mode d'écriture?

Les possibilités offertes par l'hypertexte m'ont permis de développer et de donner libre cours à des tendances que j'avais déjà auparavant. J'ai toujours adoré écrire et lire des textes éclatés et inclassables (comme par exemple La vie mode d'emploi de Perec ou Si par une nuit d'hiver un voyageur de Calvino) et l'hypermédia m'a donné l'occasion de me plonger dans ces formes narratives en toute liberté. Car pour créer des histoires non linéaires et des réseaux de textes qui s'imbriquent les uns dans les autres, l'hypertexte est évidemment plus approprié que le papier.

Je crois qu'au fil des jours, mon travail hypertextuel a rendu mon écriture de plus en plus intuitive. Plus "intérieure" aussi peut-être, plus proche des associations d'idées et des mouvements désordonnés qui caractérisent la pensée lorsqu'elle se laisse aller à la rêverie. Cela s'explique par la nature de la navigation hypertextuelle, le fait que presque chaque mot qu'on écrit peut être un lien, une porte qui s'ouvre sur une histoire.

= Deux portraits de l'auteur

- sur le site d'Anacoluthe,

- sur le site des éditions 00h00.com.

ALAIN BRON (Paris)

#Consultant en systèmes d'information et écrivain. L'internet est un des personnages de son roman Sanguine sur toile.

Après des études d'ingénieur en France et aux États-Unis et un poste de directeur de grands projets chez Bull, Alain Bron est maintenant consultant en systèmes d'information chez EdF/GdF (Electricité de France / Gaz de France).

Son deuxième roman, Sanguine sur toile (1999), est disponible en version imprimée aux éditions du Choucas et en version numérique (format PDF) aux éditions 00h00.com. Il a reçu le Prix du Lions Club International 2000.

Alain Bron est également l'auteur d'un autre roman, Concert pour Asmodée (publié en 1998 aux éditions La Mirandole), et de plusieurs essais socio-économiques, dont La démocratie de la solitude (avec Laurent Maruani, 1997) et La gourmandise du tapir (avec Vincent de Gaulejac, 1996), parus chez DDB (Desclée de Brouwer).

*Entretien du 29 novembre 1999

= Quel est le thème de votre roman Sanguine sur toile?

La "toile", c'est celle du peintre, c'est aussi l'autre nom d'internet: le web - la toile d'araignée. "Sanguine" évoque le dessin et la mort brutale. Mais l'amour des couleurs justifierait-il le meurtre? Sanguine sur toile évoque l'histoire singulière d'un internaute pris dans la tourmente de son propre ordinateur, manipulé à distance par un très mystérieux correspondant qui n'a que vengeance en tête.

J'ai voulu emporter le lecteur dans les univers de la peinture et de l'entreprise, univers qui s'entrelacent, s'échappent, puis se rejoignent dans la fulgurance des logiciels. Le lecteur est ainsi invité à prendre l'enquête à son propre compte pour tenter de démêler les fils tressés par la seule passion. Pour percer le mystère, il devra répondre à de multiples questions. Le monde au bout des doigts, l'internaute n'est-il pas pour autant l'être le plus seul au monde? Compétitivité oblige, jusqu'où l'entreprise d'aujourd'hui peut-elle aller dans la violence? La peinture tend-elle à reproduire le monde ou bien à en créer un autre? Enfin, j'ai voulu montrer que les images ne sont pas si sages. On peut s'en servir pour agir, voire pour tuer.

= Quelle est la place de l'internet dans ce roman?

Dans le roman, internet est un personnage en soi. Plutôt que de le décrire dans sa complexité technique, le réseau est montré comme un être tantôt menaçant, tantôt prévenant, maniant parfois l'humour. N'oublions pas que l'écran d'ordinateur joue son double rôle: il montre et il cache. C'est cette ambivalence qui fait l'intrigue du début à la fin. Dans ce jeu, le grand gagnant est bien sûr celui ou celle qui sait s'affranchir de l'emprise de l'outil pour mettre l'humanisme et l'intelligence au-dessus de tout.

= Quel est le thème du dossier: Internet: anges et démons!, dont vous êtes à l'origine?

La revue Cultures en mouvement, à laquelle je participe périodiquement, m'a demandé en avril 1999 de diriger un dossier spécial sur la cyberculture. J'ai donc réuni les spécialistes de disciplines très différentes comme un économiste, un sociologue, un psychiatre, un artiste, un responsable d'association,... pour parler d'internet. Nous sommes vite tombés d'accord sur un point essentiel: internet apporte le meilleur comme le pire. Nous avons donc appelé le dossier: Internet: anges et démons! L'ensemble des articles a été publié dans le magazine et dans le même temps nous avons ouvert un site hébergé alors sur place-internet.com. Des articles dans la presse ont salué ce site qui parle d'internet sans frénésie et avec un recul salutaire.

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

J'ai passé une vingtaine d'années chez Bull. Là, j'ai participé à toutes les aventures de l'ordinateur et des télécommunications, j'ai été représentant des industries informatiques à l'ISO(Organisation internationale de normalisation), et chairman du groupe réseaux du consortium X/Open. J'ai connu aussi les tout débuts d'internet avec mes collègues de Honeywell aux Etats-Unis (fin 1978). Je suis actuellement consultant en systèmes d'information chez EdF/GdF où je m'occupe de la bonne marche des grands projets informatiques dans ces entreprises et dans leurs filiales internationales. Et j'écris. J'écris depuis mon adolescence. Des nouvelles (plus d'une centaine), des essais psycho-sociologiques (La gourmandise du tapir et La démocratie de la solitude), des articles et des romans. C'est à la fois un besoin et un plaisir jubilatoire.

= Dans quelle mesure l'internet a-t-il changé votre vie professionnelle?

Comme je suis tombé dans la marmite tout jeune, je n'ai pas l'impression d'avoir été affecté par le phénomène. J'ai un recul suffisant pour reconnaître les erreurs que j'ai pu commettre avec cet outil et pour prévenir de son usage en évitant le syndrome de l'ancien combattant.

= Comment voyez-vous l'avenir?

Ce qui importe avec internet, c'est la valeur ajoutée de l'humain sur le système. Internet ne viendra jamais compenser la clairvoyance d'une situation, la prise de risque ou l'intelligence du coeur. Internet accélère simplement les processus de décision et réduit l'incertitude par l'information apportée. Encore faut-il laisser le temps au temps, laisser mûrir les idées, apporter une touche indispensable d'humanité dans les rapports. Pour moi, la finalité d'internet est la rencontre et non la multiplication des échanges électroniques.

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?

Je considère aujourd'hui le web comme un domaine public. Cela veut dire que la notion de droit d'auteur sur ce média disparaît de facto: tout le monde peut reproduire tout le monde. La création s'expose donc à la copie immédiate si les copyrights ne sont pas déposés dans les formes usuelles et si les oeuvres sont exposées sans procédures de revenus. Une solution est de faire payer l'accès à l'information, mais cela ne garantit absolument pas la copie ultérieure. Pour les romans, je préfère de toute façon la forme papier.

= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?

Il y aura encore pendant longtemps l'usage de langues différentes et tant mieux pour le droit à la différence. Le risque est bien entendu l'envahissement d'une langue au détriment des autres, donc l'aplanissement culturel.

Je pense que des services en ligne vont petit à petit se créer pour pallier cette difficulté. Tout d'abord, des traducteurs pourront traduire et commenter des textes à la demande, et surtout les sites de grande fréquentation vont investir dans des versions en langues différentes, comme le fait l'industrie audiovisuelle.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

A la suite de la parution de mon deuxième roman, Sanguine sur toile, j'ai reçu un message d'un ami que j'avais perdu de vue depuis plus de vingt ans. Il s'était reconnu dans un personnage du livre. Nous nous sommes revus récemment autour d'une bouteille de Saint-Joseph et nous avons pu échanger des souvenirs et fomenter des projets...

= Et votre pire souvenir?

Virus, chaînes du "bonheur", sollicitations commerciales, sites fascistes, informations non contrôlées, se développent en ce moment à très grande échelle. Je me pose sérieusement la question: "Quel bébé ai-je bien pu contribuer à faire naître?"

PATRICE CAILLEAUD (Paris)

#Membre fondateur et directeur de la communication de HandiCaPZéro

*Entretien du 22 janvier 2001

= Pouvez-vous décrire l'activité de HandiCaPZéro?

Permettre à la personne déficiente visuelle d'aborder de façon autonome sa vie quotidienne en lui facilitant les accès à l'information, à la consommation, à la citoyenneté. Porter cette aspiration et la conduire jusqu'à ce qu'elle trouve sa légitimité auprès des acteurs de la vie socio-économique et de l'opinion publique.

= Pouvez-vous décrire votre site web?

Réflexions, conceptions, tests ont longtemps été à l'étude pour donner aux internautes aveugles et malvoyants un véritable outil doté d'informations pragmatiques. Depuis le 15 septembre 2000, tous les services de l'association dans des domaines comme les loisirs, la télé, la communication, la santé sont accessibles sur le site www.handicapzero.org. Plus de barrage pour les internautes aveugles: quel que soit le type de périphérique employé (synthèse vocale, plage braille), la navigation se fait sans obstacle. Par exemple, les images et illustrations qui abondent sur la toile et rendent les sites inaccessibles à cette population sont légendées. Plus d'illisibilité pour les internautes malvoyants: pour la première fois sur le web, le site dispose, dès la page d'accueil, d'une interface "confort de lecture" qui permet, en fonction de son potentiel visuel, de choisir la couleur de l'écran, la taille et la couleur de la police. Les pages vues à l'écran sont également imprimables selon le format défini.

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

Convaincre les décideurs socio-économiques de prendre en compte les besoins spécifiques des usagers, clients et citoyens déficients visuels. Mettre en oeuvre les dispositifs d'accessibilité.

= En quoi consiste exactement votre activité liée à l'internet?

J'ai participé à la conception éditoriale et graphique du site. Aujourd'hui, mon rôle consiste à développer de nouveaux services accessibles pour le site.

= Comment voyez-vous l'avenir?

Internet n'est pas entré dans la majorité des foyers des personnes déficientes visuelles. A cela, trois principales raisons: - l'âge du public concerné, qui se situe au delà de la soixantaine (pour 70% du public); - le coût trop élevé pour une acquisition personnelle d'un matériel spécialisé; - le nombre trop restreint de sites accessibles de façon autonome.

L'avenir de l'accès à l'information pour les personnes aveugles devrait passer par le web. Ce support, à condition d'une responsabilité des développeurs de sites sous l'impulsion d'une autorité qui commence à légiférer, donne un accès instantané à une information actuelle au contraire des supports braille ou caractères agrandis qui nécessitent des délais et des coûts d'adaptation, de transcription et fabrication.

= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?

L'essentiel de l'activité de HandiCaPZéro aujourd'hui reste l'impression de documents papier braille et caractères agrandis. La majorité du public auquel s'adresse l'association n'est pas encore internaute.

= Les jours du papier sont-ils comptés?

Non, au contraire. L'internet dope les ventes de livres, comme celles des disques, quoiqu'en disent les éditeurs regroupés en association de défense de leurs intérêts. Par ailleurs, les imprimantes des micro-ordinateurs, classiques ou braille, n'ont jamais été autant sollicitées depuis l'accès au web.

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

Il devrait s'imposer comme une nouvelle solution complémentaire aux problèmes des personnes aveugles et malvoyantes.

= Quel est votre avis sur les débats relatifs au respect du droit d'auteur sur le web?

Pour l'instant, les déficients visuels sont les grands bénéficiaires du manque de législation sur la toile. Pourvu que ça dure! Les droits et autorisations d'auteurs étaient et demeurent des freins pour l'adaptation en braille ou caractères agrandis d'ouvrage. Les démarches sont saupoudrées, longues et n'aboutissent que trop rarement.

= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et malvoyants?

Pour les développeurs de sites que ça intéresse, des recommandations sont disponibles en nous contactant à [voir le courriel sur le site], ou sur des sites comme VoirPlus ou BrailleNet. En règle générale, les dispositions à prendre ne sont pas trop contraignantes. Il ne faudrait pas que le message pour rendre un site accessible soit trop compliqué au risque de dissuader les bonnes volontés.

TYLER CHAMBERS (Boston, Massachusetts)

#Créateur de The Human-Languages Page (devenue iLoveLanguages en 2001) et de The Internet Dictionary Project

The Human-Languages Page (créée par Tyler Chambers en mai 1994) et le Languages Catalog of the WWW Virtual Library fusionnent en 2001 pour devenir iLoveLanguages, un catalogue détaillé de plus de 2.000 ressources linguistiques dans plus de 100 langues différentes.

Tyler Chambers mène aussi un autre projet relatif aux langues, The Internet Dictionary Project, débuté en 1995. Le projet a pour but de créer des dictionnaires de langues en accès libre sur le web, grâce à l'aide des internautes. Ce site permet donc aux cybernautes du monde entier de participer à la traduction de termes anglais dans d'autres langues.

*Entretien du 14 septembre 1998 (entretien original en anglais)

= Quel est l'apport de l'internet dans votre vie professionnelle?

Ma vie professionnelle est en ce moment complètement distincte de mon activité sur l'internet. Je suis programmeur/technicien informatique, je trouve cela stimulant et cela me permet de payer les factures. Mon activité en ligne a consisté à rendre l'information linguistique accessible à davantage de gens par le biais de deux de mes projets sur le web. Bien que je ne sois pas multilingue, ni même bilingue moi-même, je suis conscient du fait que très peu de domaines ont une importance comparable à celle des langues et du multilinguisme. L'internet m'a permis de toucher des millions de personnes et de les aider à trouver ce qu'elles cherchaient, ce dont je suis heureux. Je suis devenu aussi une sorte de célébrité, ou au moins quelqu'un de familier dans certains cercles. Je viens de découvrir qu'un de mes projets est brièvement mentionné dans les éditions asiatique et internationale de Time Magazine. Dans l'ensemble, je pense que le web a été important pour la sensibilisation aux langues et pour les questions culturelles. Dans quel autre endroit peut-on chercher au hasard pendant vingt minutes et trouver des informations intéressantes dans trois langues différentes sinon plus ? Les moyens de communication rendent le monde plus petit en rapprochant les gens. Je pense que le web est le premier médium - bien plus que le courrier, le télégraphe, le téléphone, la radio ou la télévision - à réellement permettre à l'usager moyen de franchir les frontières nationales et culturelles. Israël n'est plus à des milliers de kilomètres, mais seulement à quelques clics de souris. Notre monde est maintenant suffisamment petit pour tenir sur un écran d'ordinateur.

= Comment voyez-vous l'expansion du multilinguisme sur le web?

Le multilinguisme sur le web était inévitable bien avant que ce médium ne se développe vraiment. Mon premier vrai contact avec l'internet date de 1994, un peu après ses débuts mais bien avant son expansion. 1994 a été aussi l'année où j'ai débuté mon premier projet web multilingue. A cette époque, il existait déjà un nombre significatif de ressources linguistiques en ligne. Ceci était antérieur à la création de Netscape. Mosaic était le seul navigateur sur le web, et les pages web étaient essentiellement des documents textuels reliés par des hyperliens. A présent, suite à l'expérience acquise par les internautes, et suite à l'amélioration des logiciels de navigation, je ne pense pas qu'il existe une langue vivante qui ne soit pas représentée sur le web, que ce soit la langue des Indiens d'Amérique ou les dialectes moyen-orientaux. De même une pléthore de langues mortes peut maintenant trouver une audience nouvelle grâce à des érudits et autres spécialistes en ligne. A ma connaissance, très peu de jeux de caractères ne sont pas disponibles en ligne : les navigateurs permettent désormais la visualisation des caractères romains, asiatiques, cyrilliques, grecs, turcs, etc. Accent Software a un produit appelé "Internet avec accents" qui prétend être capable de visualiser plus de trente codages différents. S'il existe encore des obstacles à la diffusion d'une langue spécifique sur le web, ceci ne devrait pas durer.

= Comment voyez-vous l'avenir?

Comme je l'ai dit plus haut, je pense que l'avenir de l'internet réside dans davantage de multilinguisme et d'exploration et de compréhension multiculturelles que nous n'en avons jamais vu. Cependant l'internet sera seulement le médium au travers duquel l'information circule. Comme le papier qui sert de support au livre, l'internet lui-même augmente très peu le contenu de l'information. Par contre il augmente énormément la valeur de celle-ci dans la capacité qu'il a à communiquer cette information. Dire que l'internet aiguillonne le multilinguisme est à mon sens une opinion fausse. C'est la communication qui aiguillonne le multilinguisme et l'échange multiculturel. L'internet est seulement le mode de communication le plus récent rendu accessible aux gens plus ou moins ordinaires. Il a un long chemin à parcourir avant d'être omniprésent dans le monde entier, mais il est vraisemblable que lui-même ou un médium de la même lignée y arrive. Les langues deviendront encore plus importantes qu'elles ne le sont quand tout le monde pourra communiquer à l'échelle de la planète (à travers le web, les discussions, les jeux, le courrier électronique, ou toute application appartenant encore au domaine de l'avenir), mais je ne sais pas si ceci mènera à un renforcement des attaches linguistiques ou à une fusion des langues jusqu'à ce qu'il n'en subsite plus que quelques-unes ou même une seule. Une chose qui m'apparaît certaine est que l'internet sera toujours la marque de notre diversité, y compris la diversité des langues, même si cette diversité diminue. Et c'est une des choses que j'aime à son sujet, c'est un exemple à l'échelle mondiale du dicton: "Cela n'a pas vraiment disparu tant que quelqu'un s'en souvient." Et les gens se souviennent.

PASCAL CHARTIER (Lyon)

#Créateur de Livre-rare-book, site professionnel de livres d'occasion

Gérant de la librairie du Bât d'Argent, librairie lyonnaise, Pascal Chartier a créé dès novembre 1995 Livre-rare-book, site professionel de livres d'occasion. Quadrilingue (français, anglais, italien, allemand), le site comprend un catalogue de livres anciens et de livres d'occasion classé par sujets et par librairie (environ 100 librairies et 300.000 livres en mai 2001) et un annuaire électronique international des librairies de livres d'occasion.

En juin 1998, Pascal Chartier considérait que le web lui a ouvert "une vaste porte", à la fois pour lui et ses clients. Il le considérait aussi "comme peut-être la pire et la meilleure des choses. La pire parce qu'il peut générer un travail constant sans limite et la dépendance totale. La meilleure parce qu'il peut s'élargir encore et permettre surtout un travail intelligent!"

*Entretien du 15 janvier 2000

= Quoi de neuf?

La réalisation d'un module de gestion pour permettre aux libraires d'intégrer leurs livres facilement sur Livre-rare-book, et la traduction en cours du site en anglais, allemand, italien et portugais. Actuellement, nous avons 33 libraires sur le site et 85.000 livres (le chiffre a fortement augmenté depuis, avec environ 100 librairies et 300.000 livres en mai 2001, ndlr).

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?

Un cercle vicieux.

= Que pensez-vous de l'évolution vers un internet multilingue?

Un sujet passionnant.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

La lettre d'une vieille dame québécoise à qui j'ai pu faire retrouver un livre de son enfance.