Chapter 1
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ENTRETIENS (1998-2001)
MARIE LEBERT
NEF, University of Toronto, 2001
Copyright © 2001 Marie Lebert
Quelle est leur activité sur l'internet? Quelle est leur opinion sur l'avenir du réseau, l'avenir de l'imprimé, le livre électronique, le droit d'auteur, le multilinguisme, le cyberespace, la société de l'information, etc.? Entretiens avec des bibliothécaires-documentalistes, chercheurs, écrivains, éditeurs, gestionnaires, journalistes, libraires, linguistes, professeurs, traducteurs, etc., francophones et non francophones.
Il existe aussi une version anglaise partielle (avec de nombreux entretiens): Interviews (1998-2001), et une version espagnole partielle (avec quelques entretiens): Entrevistas (1998-2001). Les versions originales sont disponibles sur le NEF: http://www.etudes-francaises.net/entretiens/index.htm
TABLE
(*) Entretiens traduits de l'anglais ou de l'espagnol.
Nicolas Ancion (Madrid) / Ecrivain et responsable éditorial de Luc Pire électronique
Alex Andrachmes (Europe) / Producteur audiovisuel, écrivain et explorateur d'hypertexte
Guy Antoine * (New Jersey) / Créateur de Windows on Haiti, site de référence sur la culture haïtienne
Silvaine Arabo (Poitou-Charentes) / Poète et plasticienne, créatrice de la cyber-revue Poésie d'hier et d'aujourd'hui
Arlette Attali (Paris) / Responsable de l'équipe "Recherche et projets internet" à l'Institut national de la langue française (INaLF)
Isabelle Aveline (Lyon) / Créatrice de Zazieweb, site consacré à l'actualité littéraire
Jean-Pierre Balpe (Paris) / Directeur du département hypermédias de l'Université de Paris 8
Emmanuel Barthe (Paris) / Documentaliste juridique chez Coutrelis & Associés, cabinet d'avocats, et modérateur de la liste de discussion Juriconnexion
Robert Beard * (Pennsylvanie) / Co-fondateur de yourDictionary.com, portail de référence pour les langues
Michael Behrens * (Bielefeld, Allemagne) / Responsable de la bibliothèque numérique de la Bibliothèque universitaire de Bielefeld
Michel Benoît (Montréal) / Ecrivain, utilise l'internet comme outil de recherche, de communication et d'ouverture au monde
Guy Bertrand & Cynthia Delisle (Montréal) / Respectivement directeur scientifique et consultante au Centre d'expertise et de veille inforoutes et langues (CEVEIL)
Olivier Bogros (Lisieux, Normandie) / Créateur de la bibliothèque électronique de Lisieux et directeur de la bibliothèque municipale
Christian Boitet (Grenoble) / Directeur du Groupe d'étude pour la traduction automatique (GETA), qui participe au Universal Networking Language Programme (UNLP)
Bernard Boudic (Rennes) / Responsable éditorial du serveur internet du quotidien Ouest-France
Bakayoko Bourahima (Abidjan) / Documentaliste à l'Ecole nationale supérieure de statistique et d'économie appliquée (ENSEA)
Marie-Aude Bourson (Lyon) / Créatrice de la Grenouille Bleue et de Gloupsy, sites littéraires destinés aux nouveaux auteurs
Lucie de Boutiny (Paris) / Ecrivain papier et pixel. Auteur de Non, roman multimédia publié en feuilleton sur le web
Anne-Cécile Brandenbourger (Bruxelles) / Auteur de La malédiction du parasol, hyper-roman publié aux éditions 00h00.com
Alain Bron (Paris) / Consultant en systèmes d'information et écrivain. L'internet est un des personnages de son roman Sanguine sur toile.
Patrice Cailleaud (Paris) / Membre fondateur et directeur de la communication de HandiCaPZéro
Tyler Chambers * (Boston, Massachusetts) / Créateur de The Human-Languages Page (devenue iLoveLanguages en 2001) et de The Internet Dictionary Project
Pascal Chartier (Lyon) / Créateur de Livre-rare-book, site professionnel de livres d'occasion
Richard Chotin (Paris) / Professeur à l'Ecole supérieure des affaires (ESA) de Lille
Alain Clavet (Ottawa) / Analyste de politiques au Commissariat aux langues officielles du Canada
Jean-Pierre Cloutier (Montréal) / Auteur des Chroniques de Cybérie, chronique hebdomadaire des actualités de l'internet
Jacques Coubard (Paris) / Responsable du site web du quotidien L'Humanité
Luc Dall'Armellina (Paris) / Co-auteur et webmestre d'oVosite, espace d'écritures hypermédias
Kushal Dave * (Yale) / Etudiant à l'Université de Yale
Emilie Devriendt (Paris) / Elève professeur à l'Ecole normale supérieure de Paris et doctorante à l'Université de Paris 4-Sorbonne
Bruno Didier (Paris) / Webmestre de la bibliothèque de l'Institut Pasteur
Catherine Domain (Paris) / Créatrice de la librairie Ulysse, la plus ancienne librairie de voyage au monde
Helen Dry * (Michigan) / Modératrice de The Linguist List
Bill Dunlap * (Paris & San Francisco) / Fondateur de Global Reach, société qui favorise le marketing international en ligne
Pierre-Noël Favennec (Paris & Lannion, Bretagne) / Expert à la direction scientifique de France Télécom R&D et directeur de la collection technique et scientifique des télécommunications
Gérard Fourestier (Nice) / Créateur de Rubriques à Bac, bases de données destinées aux étudiants du premier cycle universitaire
Pierre François Gagnon (Montréal) / Créateur d'Editel, pionnier de l'édition littéraire francophone en ligne
Olivier Gainon (Paris) / Fondateur et gérant de CyLibris, maison d'édition littéraire en ligne
Jacques Gauchey (San Francisco) / Spécialiste en industrie des technologies de l'information, "facilitator" entre les Etats-Unis et l'Europe, journaliste
Raymond Godefroy (Valognes, Normandie) / Ecrivain-paysan, publie son recueil Fables pour les années 2000 sur le web avant de le publier sur papier
Muriel Goiran (Rhône-Alpes) / Libraire à la librairie Decitre
Marcel Grangier (Berne) / Responsable de la section française des services linguistiques centraux de l'Administration fédérale suisse
Barbara Grimes * (Hawaii) / Directrice de publication de l'Ethnologue, une encyclopédie des langues
Michael Hart * (Illinois) / Fondateur du Project Gutenberg, qui est la plus ancienne bibliothèque numérique sur l'internet
Roberto Hernández Montoya (Caracas) / Responsable de la bibliothèque numérique du magazine électronique Venezuela Analítica
Randy Hobler * (Dobbs Ferry, New York) / Consultant en marketing internet, notamment chez Globalink, société spécialisée en produits et services de traduction
Eduard Hovy * (Marina del Rey, Californie) / Directeur du Natural Language Group de l'Université de Californie du Sud
Christiane Jadelot (Nancy) / Ingénieur d'études à l'Institut national de la langue française (INaLF)
Gérard Jean-François (Caen) / Directeur du centre de ressources informatiques de l'Université de Caen
Jean-Paul (Paris) / Webmestre du site hypermédia collectif Des cotres furtifs
Anne-Bénédicte Joly (Antony, région parisienne) / Ecrivain auto-éditant ses oeuvres et utilisant le web pour les faire connaître
Brian King * / Directeur du WorldWide Language Institute, qui est à l'origine de NetGlos, un glossaire multilingue de la terminologie de l'internet
Geoffrey Kingscott * (Londres) / Co-directeur du magazine en ligne Language Today
Steven Krauwer * (Utrecht, Pays-Bas) / Coordinateur d'ELSNET (European Network of Excellence in Human Language Technologies)
Gaëlle Lacaze (Paris) / Ethnologue et professeur d'écrit électronique dans un institut universitaire professionnalisé
Hélène Larroche (Paris) / Gérante de la librairie Itinéraires, spécialisée dans les voyages
Pierre Le Loarer (Grenoble) / Directeur du centre de documentation de l'Institut d'études politiques de Grenoble et chargé de mission TICE (technologies de l'information et de la communication pour l'éducation)
Fabrice Lhomme (Bretagne) / Créateur d'Une Autre Terre, site consacré à la science-fiction
Naomi Lipson (Paris & Tel-Aviv) / Ecrivain multimédia, traductrice et peintre
Philippe Loubière (Paris) / Traducteur littéraire et dramatique, spécialiste de la Roumanie
Pierre Magnenat (Lausanne) / Responsable de la cellule "gestion et prospective" du centre informatique de l'Université de Lausanne
Xavier Malbreil (Ariège, Midi-Pyrénées) / Auteur multimédia, créateur du site www.01.com, modérateur de la liste e-critures
Alain Marchiset (Paris) / Président du Syndicat de la librairie ancienne et moderne (SLAM)
Maria Victoria Marinetti (Annecy) / Professeur d'espagnol en entreprise et traductrice
Michael Martin * (Berkeley, Californie) / Créateur de Travlang, un site consacré aux voyages et aux langues
Tim McKenna * (Genève) / Ecrivain, s'interroge sur la notion complexe de "vérité" dans un monde en mutation constante
Emmanuel Ménard (Paris) / Directeur des publications de CyLibris, maison d'édition littéraire en ligne
Yoshi Mikami * (Fujisawa, Japon) / Créateur de The Languages of the World by Computers and the Internet, et co-auteur de Pour un web multilingue
Jacky Minier (Orléans) / Créateur de Diamedit, site de promotion d'inédits artistiques et littéraires
Jean-Philippe Mouton (Paris) / Fondateur et gérant de la société d'ingénierie Isayas
John Mark Ockerbloom * (Pennsylvanie) / Fondateur de The On-Line Books Page, répertoire de livres en ligne disponibles gratuitement
Caoimhín Ó Donnaíle * (Ile de Skye, Ecosse) / Webmestre du principal site d'information en gaélique écossais, avec une section sur les langues européennes minoritaires
Jacques Pataillot (Paris) / Conseiller en management chez Cap Gemini Ernst & Young
Nicolas Pewny (Annecy) / Créateur des éditions du Choucas
Hervé Ponsot (Toulouse) / Webmestre du site web des éditions du Cerf, spécialisées en théologie
Olivier Pujol (Paris) / PDG de la société Cytale et promoteur du Cybook, livre électronique
Anissa Rachef (Londres) / Bibliothécaire et professeur de français langue étrangère à l'Institut français de Londres
Peter Raggett * (Paris) / Directeur du centre de documentation et d'information (CDI) de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE)
Patrick Rebollar (Tokyo) / Professeur de littérature française, créateur d'un site web de recherches et activités littéraires, modérateur de la liste de diffusion LITOR (littérature et ordinateur)
Jean-Baptiste Rey (Aquitaine) / Webmestre et rédacteur de Biblio On Line, un site web destiné aux bibliothèques
Philippe Rivière (Paris) / Rédacteur au Monde diplomatique et responsable du site web
Blaise Rosnay (Paris) / Webmestre du site du Club des Poètes
Jean-Paul Rousset Saint Auguste (Paris) / Journaliste spécialisé dans l'histoire des techniques
Bruno de Sa Moreira (Paris) / Co-fondateur des éditions 00h00.com, spécialisées dans l'édition numérique
Pierre Schweitzer (Strasbourg) / Architecte designer, concepteur d'@folio (support de lecture nomade) et de Mot@mot (passerelle vers les bibliothèques numériques)
Henri Slettenhaar * (Genève) / Professeur en technologies de communication à la Webster University
Murray Suid * (Palo Alto, Californie) / Ecrivain, travaille pour EDVantage Software, société internet de logiciels éducatifs
June Thompson * (Hull, Royaume-Uni) / Directeur du C&IT (Communications & Information Technology) Centre, basé à l'Université de Hull
Jacques Trahand (Grenoble) / Vice-président de l'Université Pierre Mendès France, chargé de l'enseignement à distance et des TICE (technologies de l'information et de la communication pour l'éducation)
Paul Treanor * (Pays-Bas) / Gère sur son site personnel une section consacrée à l'avenir des langues en Europe
Zina Tucsnak (Nancy) / Ingénieur d'études en informatique à l'ATILF (Analyses et traitements informatiques du lexique français)
François Vadrot (Paris) / Fondateur et PDG de FTPress (French Touch Press), société de cyberpresse
Christian Vandendorpe (Ottawa) / Professeur à l'Université d'Ottawa et spécialiste des théories de la lecture
Robert Ware * (Colorado) / Créateur de Onelook Dictionaries, un moteur permettant une recherche rapide dans 650 dictionnaires
Russon Wooldridge (Toronto) / Professeur au département d'études françaises de l'Université de Toronto et créateur de ressources littéraires librement accessibles en ligne
Denis Zwirn (Paris) / Co-fondateur et PDG de Numilog, librairie en ligne de livres numériques
Index des entretiens par profession
Bilan, par Marie Lebert
NICOLAS ANCION (Madrid)
#Ecrivain et responsable éditorial de Luc Pire électronique
Lancé en février 2001, Luc Pire électronique est le département d'édition numérique des éditions Luc Pire, créées à l'automne 1994 et basées à Bruxelles et à Liège. Le catalogue de Luc Pire électronique, en cours de constitution, comprendra les versions numériques des livres déjà publiés par les éditions Luc Pire (300 titres au catalogue papier en juin 2001) et de nouveaux titres, soit en version numérique seulement, soit en deux versions, numérique et imprimée.
*Entretien du 24 avril 2001
= Pouvez-vous vous présenter?
Je suis écrivain et, depuis 1997, je tente d'utiliser internet comme outil de communication et de création. Depuis l'année 2000, je collabore également au développement électronique des éditions Luc Pire, en tant que responsable éditorial.
= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?
Ma fonction est d'une double nature: d'une part, imaginer des contenus pour l'édition numérique de demain et, d'autre part, trouver des sources de financement pour les développer. En quoi consiste exactement votre activité liée à l'internet?
En tant qu'auteur, je publie des textes en ligne, soit de manière exclusive (j'ai publié un polar uniquement en ligne et je publie depuis février deux romans-feuilletons écrits spécialement pour ce support), soit de manière complémentaire (mes textes de poésie sont publiés sur papier et en ligne). Je dialogue avec les lecteurs et les enseignants à travers mon site web.
En tant que responsable éditorial au sein de Luc Pire électronique, je supervise le contenu du site de la maison d'édition et je conçois les prochaines générations de textes publiés numériquement (mais pas exclusivement sur internet).
= Comment voyez-vous l'avenir?
Je pense que l'édition numérique n'en est encore qu'à ses balbutiements. Nous sommes en pleine phase de recherche. Mais l'essentiel est déjà acquis: de nouveaux supports sont en train de voir le jour et cette apparition entraîne une redéfinition du métier d'éditeur. Auparavant, un éditeur pouvait se contenter d'imprimer des livres et de les distribuer. Même s'il s'en défendait parfois, il fabriquait avant tout des objets matériels (des livres). Désormais, le rôle de l'éditeur consiste à imaginer et mettre en forme des contenus, en collaboration avec des auteurs. Il ne fabrique plus des objets matériels, mais des contenus dématérialisés. Ces contenus sont ensuite "matérialisés" sous différentes formes: livres papier, livres numériques, sites web, bases de données, brochures, CD-Rom, bornes interactives. Le département de "production" d'un éditeur deviendrait plutôt un département d'"exploitation" des ressources. Le métier d'éditeur se révèle ainsi beaucoup plus riche et plus large. Il peut amener le livre et son contenu vers de nouveaux lieux, de nouveaux publics. C'est un véritable défi qui demande avant tout de l'imagination et de la souplesse.
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Je suis un télétravailleur. J'habite Madrid et les éditions Luc Pire sont à Bruxelles et Liège, en Belgique. En huit mois, j'ai reçu deux plis postaux relatifs à mon travail et je suis resté plus de six mois sans imprimante. En dehors des contrats, tout se passe sur l'écran. Pour mon travail, c'est donc très clair, 99% de l'information passe par des fichiers informatiques sans gaspiller de papier.
En tant qu'auteur, je continue à rédiger majoritairement à la main, au stylo sur papier. Je ne tape le texte que dans une seconde étape sur mon ordinateur. En réalité, même si je publie sur le web depuis 1998, je continue à travailler comme au 19e siècle pour mon écriture. Tout à la main dans des petits cahiers d'écolier. Sauf pour mes deux romans-feuilletons, précisément. J'ai décidé de changer mon mode d'écriture pour ces deux textes et je les écris directement à l'écran, comme ils seront lus, semaine après semaine. C'est un défi, une contrainte que je me suis posée volontairement. Pour voir si ça change quelque chose et pour répondre en détail à cette question souvent posée aux auteurs: est-ce que vous écrivez à la main ou à la machine?
En tant que lecteur, bien que je lise presque exclusivement les journaux en ligne, de même que les critiques littéraires et cinématographiques, je ne peux pour autant me passer de la littérature imprimée. J'ai toujours de bon vieux romans jaunis sur ma table de nuit et dans mon sac, où que j'aille. Dans le train, le métro, je lis. De laids bouquins de poche, dont le papier ne sent pas bon et dont les couvertures sont écornées, mais qui sont légers, résistants et fourrables dans n'importe quel bagage.
= Les jours du papier sont-ils comptés?
Je crois qu'il est fort imbécile de penser que l'arrivée du numérique va tuer le papier. Comme si l'arrivée de la radio avait tué la presse écrite, ou la télévision le cinéma. C'est une opinion tellement stupide que beaucoup de gens la partagent. Pour ma part, je crois que l'arrivée du numérique grand public offre une panoplie de nouveaux supports pour les contenus. Qu'elle ouvre de nombreuses possibilités pour imaginer de nouveaux types de créations et de produits culturels.
J'aime beaucoup le papier, j'adore les livres: ils m'accompagnent depuis toujours, que ce soient des bandes dessinées, des romans, des dictionnaires. Je pense qu'ils continueront à être présents pendant très longtemps. Mais qu'à leurs côtés apparaîtront de nouveaux formats. Le roman, tel que nous le connaissons, correspond très précisément à des contraintes techniques d'impression et de reliure; si l'on change les supports, on provoque l'apparition de nouvelles formes. La plupart des musiciens ont dû réinventer la composition de leurs albums suite à l'arrivée du CD qui ajoute vingt minutes au format 33 tours. Je me réjouis de lire ce qu'il y aura à lire dans dix ans. Mais j'aurai toujours un Dumas ou un Michaux sur ma table de nuit.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Ces appareils ne me paraissent pas porteurs d'avenir dans le grand public tant qu'ils restent monotâches (ou presque). Un médecin ou un avocat pourront adopter ces plate-formes pour remplacer une bibliothèque entière, je suis prêt à le croire. Mais pour convaincre le grand public de lire sur un écran, il faut que cet écran soit celui du téléphone mobile, du PDA (personal digital assistant) ou de la télévision. D'autre part, je crois qu'en cherchant à limiter les fournisseurs de contenus pour leurs appareils (plusieurs types de e-books ne lisent que les fichiers fournis par la bibliothèque du fabricant), les constructeurs tuent leur machine. L'avenir de ces appareils, comme de tous les autres appareils technologiques, c'est leur ouverture et leur souplesse. S'ils n'ont qu'une fonction et qu'un seul fournisseur, ils n'intéresseront personne. Par contre, si à l'achat de son téléphone portable, on reçoit une bibliothèque de vingt bouquins gratuits à lire sur le téléphone et la possibilité d'en charger d'autres, alors on risque de convaincre beaucoup de monde. Et de couper l'herbe sous le pied des "serpent", "memory" et autres jeux qu'on joue sans plaisir pour tuer le temps dans les aéroports.
= Quel est votre avis sur les débats relatifs au respect du droit d'auteur sur le web?
Je ne vois pas de débat. Le droit d'auteur est un droit, il n'y a pas à revenir là-dessus. La question intéressante est de savoir comment appliquer ce droit inaliénable à la nouvelle réalité de diffusion des oeuvres.
Mon point de vue est très simple: l'auteur doit être rémunéré pour son travail. Mais il reste maître de son oeuvre et peut aussi décider lui-même de céder ses droits gratuitement (par exemple pour l'encodage en alphabet braille à destination des malvoyants) ou de diffuser certains de ses textes gratuitement (ce que je fais sur internet). Je tiens beaucoup au respect du droit de paternité de l'auteur, mais je ne pense pas que tout échange sur cette planète doive être monnayé. Je suis très heureux d'offrir des textes gratuitement. Mais je ne tolère ni le vol ni la piraterie. Si quelqu'un vole un texte et le diffuse sous un autre nom, il commet un délit grave, bien entendu.
= Comment définissez-vous la société de l'information?
Pour moi, la société de l'information est l'arrivée d'un nouveau clivage sur la planète: distinction entre ceux qui ont accès au savoir, le comprennent et l'utilisent, et ceux qui n'y ont pas accès pour de nombreuses raisons. Il ne s'agit cependant pas d'une nouvelle forme de société du tout car le pouvoir de l'information n'est lié à aucun pouvoir réel (financier, territorial, etc.). Connaître la vérité ne nourrit personne. Par contre, l'argent permet de très facilement propager des rumeurs ou des mensonges. La société de l'information est simplement une version avancée (plus rapide, plus dure, plus impitoyable) de la société industrielle. Il y a ceux qui possèdent et jouissent, ceux qui subissent et ceux dont on ne parle jamais: ceux qui comprennent et ne peuvent pas changer les choses. Au 19e siècle, certains artistes et certains intellectuels se retrouvaient dans cette position inconfortable. Grâce à la société de l'information, beaucoup de gens ont rejoint cette catégorie assise entre deux chaises. Qui possède des biens matériels et a peur de les perdre mais considère pourtant que les choses ne vont pas dans la bonne direction.
Mon opinion personnelle, par rapport à tout ça, c'est que ce n'est pas l'information qui sauve. C'est la volonté. Pour changer le monde, commençons par lever notre cul de notre chaise et retrousser nos manches.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Plusieurs fois, les réactions de lecteurs, notamment des adolescents qui réagissent très spontanément et s'expriment sans détour, m'ont fait pleurer devant mon écran. On passe sa vie à écrire des histoires pour donner des émotions aux lecteurs et voilà que ce sont eux qui nous en renvoient de plus fortes! Je n'ai jamais eu cet effet-là qu'avec des messages électroniques. En face à face ou par courrier postal, l'émotion est bridée par les formules de politesse et les circonlocutions en tous genres.
= Et votre pire souvenir?
A une époque où j'étais entre deux déménagements, que je n'avais plus ni adresse fixe ni téléphone, je me connectais dans les bibliothèques. J'avais participé à un concours sur internet pour être reporter radio pendant deux jours et gagner un téléphone portable, ce qui m'aurait été bien utile. J'avais laissé les coordonnées de mes parents. J'ai gagné, on a téléphoné pour me prévenir mais ma mère a mal compris le message et n'a pas jugé bon de me mettre au courant. Quand j'ai finalement appris ce qui était arrivé, il était trop tard. Internet va vite, les possibilités sont fantastiques, mais il faut aussi que le reste de la planète suive le mouvement, sinon on fabrique du vent. C'est une bonne morale.
ALEX ANDRACHMES (Europe)
#Producteur audiovisuel, écrivain et explorateur d'hypertexte
L'auteur a choisi de participer à ces entretiens sous le pseudonyme d'@ Andrachmes (Alex Andrachmes).
*Entretien du 16 décembre 2000
= Pouvez-vous vous présenter?