Part 4
Jacobus m’ayant fait souvenir de son frère le riche négociant, je décidai de faire cette visite d’affaires, sur-le-champ. J’en savais alors un peu plus long sur lui. Il était l’un des membres du Conseil municipal, et il y donnait du fil à retordre aux autorités. Il exerçait une influence considérable sur l’opinion publique. Nombre de gens lui devaient de l’argent. C’était un gros importateur de toutes sortes de marchandises. Entre autres, il détenait pratiquement tout le stock de sacs pour le sucre. Cela je ne le sus que plus tard. L’impression générale que j’en eus fut qu’il s’agissait d’une notabilité locale. Il était célibataire et une fois par semaine on jouait aux cartes chez lui dans la maison qu’il avait en dehors de la ville: on y rencontrait les gens les plus en vue de la colonie.
Ma surprise n’en fut donc que plus grande à découvrir son bureau dans un endroit assez misérable, loin du quartier des affaires, parmi des taudis. Guidé par un écriteau noir à lettres blanches, je grimpai un étroit escalier de bois et j’entrai dans une pièce dont le plancher était jonché de morceaux de papier d’emballage et de bouchons de paille. Le long d’un des murs étaient empilées des caisses qui semblaient être des caisses de vin. Un jeune mulâtre efflanqué, couvert d’encre, au teint jaunâtre et au long cou et qui, dans l’ensemble, avait l’air d’un poulet malade, se leva d’un escabeau derrière un pupitre de bois blanc et me regarda comme si la frayeur l’eût rendu muet. J’eus quelque peine à le persuader de m’annoncer, sans pouvoir parvenir à comprendre la nature de son objection. Il s’y décida à la fin avec une répugnance indicible qui cessa de me paraître mystérieuse quand j’entendis qu’on l’accueillait avec force jurons et avec des grognements sauvages, qu’on le frappait et qu’on le jetait finalement dehors sans autre forme de procès, car il repassa la porte la tête la première avec un hurlement étouffé.
Dire que j’en fus stupéfait, ne rendrait pas la chose. J’en demeurai immobile, comme un homme perdu dans un rêve. Portant les deux mains à cette partie de sa frêle anatomie qui avait reçu le choc, le pauvre diable me dit simplement:
--«Voulez-vous entrer, je vous prie.»
La lamentable maîtrise de soi dont il faisait preuve était admirable; mais je n’en croyais vraiment pas mes yeux. Une vague notion que j’avais déjà vu ce garçon-là quelque part,--ce qui était évidemment impossible,--ajoutait encore quelque étrangeté à une scène capable de vous faire douter de vos sens. Je jetai un regard anxieux autour de moi comme un somnambule qui s’éveille.
--«Dites-moi»,--m’écriai-je,--«je ne me trompe pas, n’est-ce pas? C’est bien ici le bureau de M. Jacobus?»
Le garçon me regarda avec une expression douloureuse,--et qui m’était pourtant familière. Une voix dans la pièce voisine grognait agressivement:
--«Entrez, entrez, puisque vous êtes là... Je ne savais pas.»
Je traversai la pièce comme on s’approche du repaire d’un animal sauvage inconnu: avec intrépidité mais avec quelque émotion. Aucun animal sauvage toutefois ne pourrait jamais susciter l’indignation: le pouvoir de la faire naître n’appartient qu’à la brute humaine. Et mon indignation était vive, ce qui ne m’empêcha pas d’être immédiatement frappé par l’extraordinaire ressemblance des deux frères.
Celui-ci était brun au lieu d’être blond comme l’autre; mais il était de la même taille. Il avait enlevé sa veste et son gilet; et visiblement il avait dû somnoler dans le _rocking-chair_ qui se trouvait dans un coin, du côté opposé à la fenêtre. Au-dessus de la masse imposante de la chemise blanche chiffonnée aux trois boutons de diamant, son visage rond semblait basané. Il était moite: la moustache pendante, ébouriffée. Il poussa du pied vers moi une chaise cannée.
--«Asseyez-vous.»
J’y jetai un vague coup d’œil, puis tournant vers lui un regard indigné, je lui déclarai d’un ton précis et incisif que j’étais venu le voir pour me conformer au désir de mes armateurs.
--«Ah! oui! Bon! Je n’avais pas compris ce que cet imbécile me racontait... Mais tant pis! Cela apprendra à cet idiot à me déranger à ce moment de la journée»,--ajouta-t-il, en m’adressant une grimace empreinte d’un cynisme sauvage.
Je tirai ma montre. Il était plus de trois heures,--l’heure du plein travail dans les bureaux du port. Il se mit à hurler impérieusement:
--«Asseyez-vous, capitaine.»
Je répondis à cette gracieuse invitation en lui déclarant tranquillement:
--«Je peux très bien écouter sans m’asseoir tout ce que vous avez à me dire.»
Il poussa une interjection véhémente et me considéra un moment avec des yeux ronds et une expression furibonde. On eût dit un gigantesque matou qui vous aurait soudain lancé à la tête: «Voyez-vous ça... Pour qui vous prenez-vous? Qu’est-ce que vous êtes venu faire ici? Si vous ne voulez pas vous asseoir et parler affaires, allez au Diable.»
--«Je ne le connais pas personnellement»,--répondis-je.--«Mais après ceci, je lui rendrais bien volontiers visite. Ce serait agréable de rencontrer un gentleman.»
Il me suivit, tout en grognant derrière mon dos:
--«Quelle impudence! J’ai bien envie d’écrire à vos armateurs ce que je pense de vous.»
Je me retournai et le regardai un moment.
--«Voilà qui m’est parfaitement égal. Pour ma part je vous assure que je ne prendrai même pas la peine de leur parler de vous.»
Il ne dépassa pas la porte de son bureau tandis que je traversais l’antichambre jonchée de paille et de papier. Je crois qu’il en demeura quelque peu abasourdi.
--«Je te casserai les reins»,--se mit-il à hurler tout à coup au misérable mulâtre,--«si tu oses jamais me déranger avant trois heures et demie pour qui que ce soit. Tu entends? Pour qui que ce soit? Que le diable emporte ces capitaines»,--ajouta-t-il dans un grognement en baissant la voix.
Le frêle gamin, tremblant comme la feuille, fit entendre un gémissement. Je m’arrêtai net et donnai un conseil à ce martyr. Il me fut inspiré par la vue d’un marteau (servant à ouvrir les caisses de vin, je suppose) qui traînait à terre.
--«Si j’étais de toi, mon garçon, je mettrais ça dans ma manche la prochaine fois que j’entrerais dans son bureau et à la première occasion je lui...»
Qu’y avait-il donc qui m’était si familier dans cette face jaune du gamin? Retranché derrière ce pupitre de bois blanc, il ne levait pas les yeux. Ses lourds cils baissés me donnèrent soudain le mot de l’énigme. Il ressemblait,--oui, ces grosses lèvres collées,--il ressemblait aux frères Jacobus. Il leur ressemblait à tous les deux, au riche négociant et à l’entreprenant approvisionneur (qui se ressemblaient); il leur ressemblait autant qu’un maigre mulâtre à peau jaunâtre peut ressembler à un blanc gros et grand, et d’un certain âge. C’était son teint exotique et la fragilité de sa structure qui m’avaient à ce point abusé. Je distinguais maintenant en lui à n’en pas douter le caractère Jacobus, affaibli, atténué, dilué pour ainsi dire, et je crus bon de ne pas achever mon discours. Je me proposais de lui dire: «Casse-lui donc la tête à cette brute.» J’avais encore l’impression que la chose était parfaitement raisonnable. Mais ce n’était pas une petite responsabilité que de conseiller à quelqu’un de commettre un parricide, si grand que pût être l’affront.
«Sacrés bougres de capitaines!»
Je ne prêtai aucune attention à ce qu’on grommelait derrière mon dos; mais, vexé et irrité, il me faut reconnaître que je frappai la porte derrière moi sans aucune espèce de retenue.
On ne s’étonnera probablement pas si je dis que cette entrevue me donna une meilleure idée de l’autre Jacobus. Et ce fut avec le sentiment d’un partisan, en quelque sorte, que quelques jours plus tard j’allai le voir à son «magasin». De la rue on accédait par une grande porte cochère à cette maison de commerce, longue, profonde comme une caverne, dont l’extrémité était obscure et qui regorgeait de toute espèce de marchandises. J’aperçus, tout au fond, mon Jacobus, en bras de chemise, qui s’activait parmi ses employés. La pièce réservée aux capitaines était petite, voûtée, dallée et les fenêtres en étaient garnies de lourds barreaux de fer, ce qui lui donnait l’aspect d’un ancien donjon adapté à des fins hospitalières. Deux ou trois bouteilles engageantes et quelques verres étincelants entouraient de leur groupe brillant un grand pichet de faïence rouge au centre d’une table jonchée de journaux de tous les coins du monde. Un inconnu fort distingué, vêtu d’un élégant complet gris à carreaux, qui était assis là les jambes croisées, posa brusquement sur la table le journal qu’il lisait et me fit un salut.
Je devinai en lui le capitaine d’un vapeur. On ne parvenait pas à connaître ces gens-là. Ils arrivaient et repartaient trop rapidement et leurs navires étaient toujours mouillés trop loin, à l’entrée même du port. Ils avaient une vie toute différente de la nôtre. Il bâilla légèrement.
--«Triste trou, n’est-ce pas?»
Je compris qu’il voulait parler de la ville.
--«Vous trouvez?» murmurai-je.
--«Pas vous? Je pars demain, Dieu merci.»
C’était un homme fort bien élevé, aimable et supérieur. Je le vis tirer à lui la boîte de cigares, prendre dans sa poche un grand étui et se mettre à le remplir méthodiquement. Nos regards se rencontrèrent, il cligna de l’œil comme un simple mortel et m’invita à imiter son exemple.
--«Ils sont très fumables.»
Je secouai la tête.
--«Je ne pars pas demain.»
--«Et alors? Croyez-vous que j’abuse de l’hospitalité du vieux Jacobus? Mon Dieu! C’est compté sur la note, naturellement. Il vous fait des comptes d’apothicaire. Il ne perd pas la tête! Que voulez-vous, ce sont les affaires...»
Je remarquai qu’une ombre passa sur son expression satisfaite, une sorte d’hésitation momentanée, en refermant son étui. Mais en fin de compte il le mit d’un air dégagé dans sa poche. Une voix tranquille se fit entendre sur le seuil de la porte.
--«Vous avez parfaitement raison, capitaine.»
Le gros et silencieux Jacobus s’avança dans la pièce. Sa tranquillité dans la circonstance alla jusqu’à la cordialité. Il avait remis sa veste avant de venir nous retrouver et il s’assit sur la chaise que venait de quitter le capitaine du vapeur qui, m’ayant fait un nouveau salut, sortit avec un rire bref qui me choqua. Il régnait dans la pièce un profond silence. Avec son air somnolent Jacobus semblait dormir les yeux ouverts. Et pourtant j’avais l’impression qu’il m’examinait attentivement de ses yeux lourds. Dans l’énorme caverne que formait le magasin quelqu’un se mit à clouer une caisse habilement: tap-tap, tap, tap, tap... Deux autres experts, l’un d’une voix lente et nasale, l’autre d’une voix aigre et perçante, commencèrent à collationner une facture:
--«Une demi glène d’aussière de manille de trois pouces.»
--«Bon.»
--«Six maillons assortis.»
--«Bon!»
--«Six boîtes de potages, trois de pâtés, deux d’asperges, quinze livres de tabac, cabine.»
--«Bon!»
--«C’est pour le capitaine qui était là justement»,--murmura l’immuable Jacobus.--«Ces commandes des vapeurs sont bien petites. Ils prennent ce dont ils ont besoin le long de leur route. Cet homme-là sera à Samarang en moins de quinze jours. De très petites commandes.»
On continuait à appeler les articles dans le magasin: un extraordinaire méli-mélo d’objets variés, pinceaux, boîtes de sauces..., etc., etc. «Trois sacs de pommes de terre de première qualité»,--continuait à lire la voix nasillarde.
Jacobus là-dessus sursauta comme un homme endormi qu’on secoue et il sembla s’agiter un peu. A l’ordre qu’il lança dans le magasin un métis souriant, aux boucles huilées, une plume derrière l’oreille, apporta un échantillon de six pommes de terre qu’il aligna sur la table.
Invité à en admirer la beauté, je leur jetai un regard froid et hostile. Jacobus, avec calme, me proposa d’en commander dix ou quinze tonnes,--tonnes! Je n’en pouvais croire mes oreilles. Mon équipage n’en aurait pas consommé autant en une année: et les pommes de terre (excusez cette remarque d’ordre pratique) sont une marchandise extrêmement périssable. Je pensais que c’était là une plaisanterie; ou que peut-être il cherchait à découvrir si j’étais un parfait idiot. Mais son intention n’était pas aussi simple. Je compris qu’il pensait que je les achèterais pour mon compte.
--«Je vous proposais une affaire, capitaine. Je ne vous en demanderais pas un gros prix.»
Je lui répondis que je ne faisais pas d’affaires. J’ajoutai même d’un ton lugubre que je ne savais que trop comment finissent généralement ces sortes de spéculations.
Il soupira et croisa les mains sur son estomac avec une résignation exemplaire. J’admirai la placidité de son impudence. Puis s’éveillant soudain à demi:
--«Vous ne voulez pas essayer un cigare, capitaine?»
--«Non, merci. Je ne fume pas le cigare.»
--«Pour une fois!»--s’écria-t-il, avec patience.
Un silence mélancolique succéda à ces paroles. On sait combien il arrive parfois qu’une personne révèle une profondeur et une pénétration insoupçonnées: c’est-à-dire, en d’autres termes, qu’on l’entend tout d’un coup dire quelque chose d’inattendu. Je ne m’attendais guère à entendre Jacobus dire:
--«Cet homme qui vient de sortir a raison. Vous pouvez en prendre un, capitaine. Ici tout est une question d’affaires.»
Je me sentis un peu honteux. En me rappelant son horrible frère je le trouvais parfaitement convenable. Ce fut avec un peu de remords que je déclarai n’avoir aucune objection à accepter son hospitalité.
Une minute ne s’était pas écoulée que je vis où cette déclaration me menait. Comme s’il changeait de sujet, Jacobus m’apprit que sa maison d’habitation n’était pas à plus de dix minutes de marche. Elle avait un très beau jardin enclos de mur. Vraiment remarquable. Il fallait que je vienne voir cela un de ces jours.
Il semblait être très amateur de jardins. J’en étais moi-même grand amateur: mais je n’entendais pas que mes remords me menassent aussi loin qu’aux parterres de Jacobus, si beaux qu’ils pussent être. Il ajouta d’un ton de simplicité parfaite:
--«Il n’y a là que ma fille.»
Il est difficile de mettre chaque chose à sa place exacte et il me faut revenir ici sur un fait qui s’était passé une semaine ou deux auparavant. Le médecin du Service de Santé était venu à bord soigner un de mes hommes et naturellement je l’avais fait entrer dans ma chambre. Le capitaine d’un voilier avec lequel je m’étais lié se trouvait là et dans la conversation, je ne sais comment, on prononça le nom de Jacobus. Le capitaine en question le prononça sans le moindre respect, si je ne me trompe. Je ne me rappelle pas maintenant ce que j’étais sur le point de dire, quand le docteur,--homme fort agréable, cultivé et assez sûr de lui,--m’arrêta en déclarant d’un ton aigre:
--«Ah! vous parlez de mon respectable beau-papa!»
Naturellement cette sortie nous fit nous taire. Mais je me rappelai cet épisode, et à ce moment, pour dire quelque chose sans me compromettre, je demandai d’un ton de surprise polie:
--«Votre fille mariée habite avec vous, monsieur Jacobus?»
Il remua tranquillement sa grosse main de droite à gauche.
--«Non! C’est une autre de mes filles»,--déclara-t-il, pesamment, et d’une voix contenue, comme d’habitude. «Elle...» Il parut chercher dans son esprit une phrase descriptive. Mais mon espoir fut déçu. Il articula seulement sa définition stéréotypée:
--«Elle est tout à fait différente.»
--«Vraiment... A propos, Jacobus, j’ai rendu visite à votre frère, l’autre jour. Je ne vous ferai pas un grand compliment si je vous dis que je l’ai trouvé très différent de vous.»
Il eut l’air de réfléchir profondément, puis il fit cette remarque bizarre:
--«C’est un homme qui a des habitudes régulières.»
Peut-être voulait-il faire ainsi allusion à son habitude de faire la sieste très tard: mais je marmottai «Sacrées habitudes en tout cas», ou quelque chose de ce genre, et je sortis brusquement du magasin.
IV
L’algarade que j’avais eue avec Jacobus le négociant fut bientôt connue. Deux ou trois de mes relations y firent des allusions voilées. Peut-être le petit mulâtre avait-il parlé. Je dois avouer que les gens avaient l’air assez scandalisés, mais non pas de la brutalité de Jacobus. Un homme que je connaissais me reprocha même ma vivacité.
Je lui fis le récit complet de ma visite, sans oublier de mentionner la significative ressemblance du pauvre petit mulâtre et de son bourreau. Il n’en fut pas surpris. Sans doute, sans doute. Et puis après? Il m’assura d’un ton jovial qu’il y en avait pas mal dans ce cas-là. L’aîné des Jacobus avait toujours été célibataire. Un célibataire tout à fait respectable. Il n’y avait jamais eu de scandale de ce côté-là. Sa vie avait été on ne peut plus régulière. Cela n’avait pu offusquer personne.
Je répliquai que j’avais été pour ma part extrêmement offusqué. Mon interlocuteur ouvrit de grands yeux. Pourquoi? Parce qu’un mulâtre recevait quelques coups. En voilà une affaire, par exemple? Je ne savais pas à quel point ces métis étaient insolents et sournois. En fait il semblait penser que M. Jacobus était bien bon d’employer ce garçon-là: c’était une sorte d’aimable faiblesse assez pardonnable.
L’homme avec qui je parlais appartenait à une des vieilles familles françaises, descendant des anciens colons: toutes nobles, toutes appauvries et qui mènent une vie étroite, triste et digne. Les hommes, en règle générale, occupent des postes subalternes dans des administrations ou dans des maisons de commerce. Les jeunes filles sont presque toujours jolies, ignorantes du monde, aimables, agréables et généralement bilingues: elles babillent innocemment aussi bien en français qu’en anglais. Le vide de leur existence passe l’imagination.
J’avais pu entrer dans deux ou trois de ces maisons parce que quelques années auparavant, me trouvant à Bombay, j’avais eu l’occasion de rendre service à un jeune garçon sympathique et désœuvré qui s’y trouvait échoué, ne sachant guère que faire de lui-même ni même comment regagner son île. Ç’avait été une affaire de deux cents roupies à peu près, mais à son arrivée la famille avait tenu à me témoigner sa gratitude en m’admettant dans son intimité. Ma connaissance du français facilitait grandement la chose. Dans l’entre-temps ils avaient fait en sorte de marier le garçon à une femme qui avait à peu près le double de son âge, relativement riche: seule profession qui lui convînt réellement. Mais ce n’était pas le paradis. La première fois que je rendis visite à ce couple, elle remarqua une petite tache de graisse sur le pantalon du pauvre diable et lui fit une virulente scène de reproches si pleine de passion que j’en demeurai aussi terrifié que si j’assistais à une tragédie de Racine. Il va sans dire qu’il ne fut jamais question de l’argent que je lui avais avancé: mais ses sœurs, mademoiselle Angèle et mademoiselle Marie, et les tantes de l’une et l’autre famille, qui parlaient un français archaïque d’avant la Révolution, et une armée de parents éloignés, m’adoptèrent sur-le-champ comme ami, d’une façon presque embarrassante.
C’est avec le frère aîné (il était employé dans le bureau de mes consignataires) que j’avais cette conversation au sujet de Jacobus le négociant. Il regrettait mon attitude et hocha la tête d’un air entendu. Un homme influent. On ne savait jamais si on n’aurait pas besoin de lui. J’exprimai mon immense préférence pour l’autre. Sur quoi mon ami prit un air grave.
--«Pourquoi diable me faites-vous cette tête-là?»--lui dis-je avec quelque impatience.--«Il m’a demandé d’aller voir son jardin et j’ai bien envie d’y aller un de ces jours.»
--«Ne faites pas cela»,--me dit-il avec un tel sérieux que j’éclatai de rire: mais il continua à me regarder sans sourire.
C’était à la vérité une tout à fait autre affaire. La conscience publique de l’île avait été à un certain moment grandement troublée par mon Jacobus. Les deux frères avaient été longtemps associés sans aucun nuage, lorsqu’un cirque ambulant survenant dans l’île, mon Jacobus s’était soudainement amouraché d’une des écuyères. Ce qui rendait la chose plus grave, c’est qu’il était marié. Il n’avait même pas eu le bon goût de cacher sa passion. Elle avait dû être forte, à la vérité, pour entraîner ainsi un homme aussi placide. Son attitude avait été absolument scandaleuse. Il avait suivi cette femme au Cap et il avait apparemment voyagé à la suite de cet absurde cirque dans d’autres parties du monde et dans une position tout à fait dégradante. La femme n’avait pas tardé à ne plus se soucier de lui et l’avait traité comme le dernier des derniers. Les récits les plus extraordinaires de sa dégradation morale étaient parvenus jusque dans l’île à cette époque. Il n’avait pas assez de volonté pour se délivrer...
L’image grotesque d’un gros approvisionneur de navires, très entreprenant, enchaîné par une passion des plus profanes, m’enchantait: et j’écoutai bouche bée cette histoire vieille comme le monde, cette histoire qui avait fait le sujet de légendes, de fables morales, de poèmes, mais qui s’accordait on ne peut plus comiquement avec la personnalité en question. Quelle étrange victime pour les dieux!
Par la suite, sa femme abandonnée était morte. Son frère avait pris soin de sa fille qu’il maria aussi avantageusement qu’il le put dans la circonstance.
--«Oh! La femme du médecin!»--m’écriai-je.
--«Vous savez cela? Oui. Un garçon très capable. Il avait besoin d’un peu d’aide dans la vie et il y avait pas mal d’argent du côté de la mère de la jeune fille, sans compter les espérances. Bien entendu, ils ne le connaissent pas»,--ajouta-t-il.--«Le docteur le salue dans la rue, je crois, mais il évite de lui parler quand ils se rencontrent à bord d’un navire, comme cela arrive parfois.»
Je remarquai que c’était là maintenant de l’histoire ancienne.
Mon ami en convint. Mais c’était bien la faute de Jacobus si on ne l’avait jamais oubliée ni pardonnée. Il était revenu un beau jour. Mais comment? Pas le moins du monde dans un esprit de contrition qui eût pu lui concilier ses concitoyens scandalisés. Il était revenu en traînant avec lui un enfant,--une fille...
--«Il m’a parlé d’une fille qui habite avec lui»,--déclarai-je fort intéressé.
--«C’est certainement la fille de l’écuyère»,--reprit mon ami.--«Il se peut que ce soit sa fille à lui: je suis prêt à l’admettre. En fait je n’ai aucun doute...»
Mais il ne comprenait pas pourquoi il l’avait amenée ainsi dans une respectable communauté pour perpétuer le souvenir d’un scandale. Et ce n’était pas là le pire. Il se passa quelque chose de plus lamentable encore, bientôt après. L’écuyère arriva un beau matin. Elle débarqua d’un paquebot...
--«Quoi? Ici? Pour réclamer son enfant probablement»,--suggérai-je.
--«Non pas.»
Mon amical informateur se montra des plus méprisants.
--«Imaginez une furie peinte et hagarde. On l’avait expédiée du Mozambique, où quelqu’un avait payé son passage jusqu’ici. Elle avait une blessure interne, un coup de pied de cheval: elle n’avait pas un sou vaillant en débarquant: je ne crois pas qu’elle ait même demandé à voir l’enfant. En tout cas, pas avant son dernier jour. Jacobus lui loua un bungalow pour y mourir. Il fit demander deux sœurs de l’hôpital pour la soigner pendant ces quelques mois. S’il ne l’a pas épousée _in extremis_, comme ces bonnes sœurs essayaient de l’en persuader, c’est qu’elle ne voulut pas en entendre parler. Comme disaient les religieuses: «Cette femme est morte impénitente». On a raconté qu’elle a mis Jacobus à la porte de sa chambre en poussant son dernier soupir. C’est peut-être la véritable raison pour laquelle il ne s’est pas mis en deuil lui-même: il a seulement mis l’enfant en noir. Quand elle était petite on la voyait parfois passer dans la rue escortée d’une négresse, mais depuis qu’elle a eu l’âge de relever les cheveux je ne crois pas qu’on l’ait jamais vue mettre un pied hors de ce jardin. Elle doit avoir maintenant dix-huit ans.»