Part 2
Ce recueil de trois contes reçut, lui aussi, un accueil favorable aussi bien public que privé, et fort propre à satisfaire un éditeur. Ce petit succès vint à point pour tonifier un état physique fort affaibli. Ce recueil pourrait, en effet, s’appeler le livre d’un convalescent, au moins pour ses trois quarts, car _le Compagnon Secret_ fut écrit bien avant les deux autres. A la vérité les souvenirs que je conserve de «_Sous les Yeux d’Occident_» se trouvent associés à ceux d’une grave maladie qui semble avoir attendu, comme un tigre au détour d’un sentier dans la jungle, pour se jeter sur moi, à peine écrits les derniers mots. Le souvenir d’une maladie ressemble assez à celui d’un cauchemar. Au sortir de là, dans un assez grand état de faiblesse, j’eus l’inspiration de diriger mes pas chancelants vers l’Océan Indien, ce qui constituait assurément un changement complet d’atmosphère et de décor avec le lac de Genève. Entrepris si languissamment et d’une main si incertaine qu’il fallut en jeter au panier la première vingtaine de ses pages, _Un Sourire de la Fortune_,--celui des trois Contes qui est le plus étroitement associé avec l’Océan Indien,--a fini par devenir ce que verra le lecteur. Je dirai simplement à ma décharge que j’en ai reçu des compliments fort inattendus et de gens qui m’étaient complètement inconnus, entre autres du directeur d’un magazine populaire qui le publia tout entier dans un de ses numéros. Qui oserait dire, après cela, que ce changement d’air ne m’a pas parfaitement réussi?
Les origines du second récit: _Le Compagnon Secret_ sont fort différentes. Il fut écrit bien avant les deux autres et publié, si je ne me trompe, dans le _Harper’s Magazine_ durant les premiers mois de 1911, ou peut-être les derniers: ma mémoire sur ce point est hasardeuse. J’étais depuis fort longtemps en possession du fait qui en forme la base. C’était, à vrai dire, une possession commune à toute la flotte des navires marchands qui naviguaient aux Indes, en Chine et en Australie, une grande compagnie dont les derniers jours ont coïncidé avec les premières années de mon service au long cours. Le fait lui-même s’était produit à bord d’un des membres les plus distingués de cette compagnie, le _Cutty Sark_, qui appartenait à M. Willis, un armateur bien connu en son temps, l’un de ceux (la terre est maintenant sur eux) qui tenaient à assister en personne au départ de leurs navires pour ces lointains rivages où ils allaient porter avec dignité le pavillon fort estimé de leur armateur. Je suis heureux de n’être pas venu trop tard pour entrevoir encore M. Willis, par un matin pluvieux, assistant du haut du môle du nouveau Dock Sud, au départ d’un de ses grands voiliers pour une campagne de Chine; silhouette imposante d’un homme coiffé d’un invariable chapeau blanc bien connu dans tout le port de Londres et qui attendait que son navire eût évité pour descendre la Tamise avant de lui adresser, de sa grosse main gantée, un dernier salut fort digne. Il se pourrait que c’eût été le _Cutty Sark_ lui-même, quoique certainement pas lors de ce malencontreux voyage. Je ne connais pas la date de l’événement sur lequel est basé mon conte: cet événement se répandit et fut même relaté dans les journaux vers 1885, quoique j’en eusse entendu parler auparavant, en petit comité, parmi les officiers de la grande flotte des navires lainiers sur lesquels j’ai servi mes premières années de long cours.
Cet événement vint au jour dans des circonstances assez dramatiques, si je m’en souviens bien, mais qui n’ont rien à faire avec mon récit. Dans la partie spécialement maritime de mon œuvre, ce conte peut figurer comme un de mes «calmes». Car si une classification par sujets semble légitime, j’ai fait deux «tempêtes», _le Nègre du Narcisse_ et _Typhon_, et deux «calmes», celui-ci et _la Ligne d’Ombre_, un livre qui appartient à une époque ultérieure.
En dépit de leur forme autobiographique, les deux contes que je viens de nommer ne sont pas le résultat d’une expérience personnelle. Leur qualité, si tant est qu’ils en aient, repose sur quelque chose de plus large sinon d’aussi précis: sur le caractère, la vision et le sentiment même des vingt premières années indépendantes de ma vie. Et l’on peut en dire autant de «_Freya des Sept-Iles_.»
J’ai été grandement critiqué pour avoir écrit ce conte: on m’a reproché sa cruauté, à la fois dans des articles et dans des lettres privées. Je m’en rappelle une qui me fut adressée par un correspondant d’Amérique animé d’une furieuse colère. Au milieu d’un torrent d’imprécations, il me déclarait que je n’avais pas le droit d’écrire une aussi abominable histoire qui, me disait-il, avait gratuitement et intolérablement blessé ses sentiments. C’était une lettre fort intéressante. Impressionnante même. Je l’ai gardée quelques jours dans ma poche. Avais-je le droit? La sincérité de sa colère m’imposait. Avais-je ce droit? Avais-je réellement péché comme il le disait, ou bien était-ce extravagance de sa part? Il me semblait pourtant distinguer quelque méthode dans sa fureur... Je composai dans ma tête une réponse violente, une réponse où j’argumentais avec calme, une réponse empreinte d’un hautain détachement: mais en fin de compte je n’en écrivis aucune et j’en ai oublié la forme. La lettre même de ce lecteur révolté s’est égarée, et rien ne subsiste d’autre que les pages de ce conte que je ne puis ni ne veux me rappeler.
Je suis heureux tout de même de penser que les deux femmes de ce livre: Alice, la victime maussade et passive de son destin, et Freya, si active, si individuelle, si déterminée à être la maîtresse du sien, ont dû susciter des sympathies, car de tous mes livres de contes, c’est celui qui a rencontré le plus de lecteurs dès son apparition.
J. C.
1920
UN SOURIRE DE LA FORTUNE
Je n’avais cessé, depuis le lever du jour, de regarder vers l’avant. Le navire glissait doucement sur l’eau calme. Après soixante jours de mer, j’avais hâte de faire mon atterrissage: une île fertile et fort belle des Tropiques. Ses habitants les plus enthousiastes se plaisent à la surnommer «la Perle de l’Océan». Appelons-la donc «la Perle». C’est un excellent nom. Une perle qui distille beaucoup de douceur sur le monde.
Ce n’est qu’une façon de vous dire qu’on y cultive la meilleure espèce de canne à sucre. Toute la population de la Perle ne vit que de cela et pour cela. Le sucre est--si l’on peut ainsi dire--son pain quotidien. Et j’y venais chercher un chargement de sucre avec l’espoir d’une bonne récolte et d’un fret avantageux.
Mon second, M. Burns, reconnut la terre le premier: et je fus bientôt saisi d’admiration devant cette apparition bleue, en forme de pointe, presque transparente sur la clarté du ciel: simple émanation, corps astral d’une île qui s’élevait pour m’accueillir de loin. C’est un phénomène assez rare que d’apercevoir ainsi la Perle à soixante milles en mer. Et je me demandais à moitié sérieusement si c’était de bon augure, et si ce que j’allais trouver dans cette île serait aussi heureusement exceptionnel que cette magnifique vision de rêve, que si peu de marins ont eu le privilège de contempler.
Mais d’importunes préoccupations d’affaires ne tardèrent pas à venir interrompre ma satisfaction d’avoir atteint le terme d’un voyage. Je souhaitais réussir et je désirais, en outre, faire honneur à la latitude flatteuse que m’avaient laissée mes armateurs dont les instructions étaient contenues dans cette noble et simple phrase: «Nous nous en remettons entièrement à vous pour tirer le meilleur parti possible du navire...» Le monde entier m’étant ainsi donné comme champ d’action, mes capacités ne me paraissaient pas beaucoup plus grosses que la tête d’une épingle.
Cependant le vent tomba et M. Burns se lança dans des considérations assez désobligeantes sur ma malechance habituelle. Je crois volontiers que c’était par dévouement pour moi que son humeur critique se manifestait ainsi à tout propos. Mais je dois dire que si, une fois, à la mer, je n’avais pas eu à le tirer d’une maladie fort grave, je n’aurais certainement pas supporté son genre d’humeur. Après l’avoir arraché aux griffes de la mort, c’eût été vraiment absurde de se priver des services d’un aussi bon officier: mais j’avais parfois une furieuse envie de le voir débarquer de son propre mouvement.
Nous n’approchâmes de la terre que fort tard et il nous fallut mouiller en dehors du port jusqu’au lendemain matin. La nuit fut on ne peut plus désagréable et nous ne pûmes prendre aucun repos. Dans cette rade qui nous était également inconnue à tous deux, Burns et moi, nous passâmes presque tout notre temps sur le pont. Des nuages dégringolaient du haut des pentes de basalte à l’abri desquelles nous nous tenions. La brise qui fraîchissait faisait grincer notre mâture avec des interludes de tristes gémissements. Je fis à Burns la remarque que nous avions eu de la chance de rallier le mouillage avant qu’il ne fît noir. Nous aurions eu une mauvaise nuit à passer s’il nous avait fallu rester au large sous voiles.
Mais mon second ne démordait pas de son attitude.
--«Vous appelez cela de la chance, capitaine! Oui! notre chance habituelle! Une chance à remercier Dieu que ça ne soit pas pire.»
Il grommela ainsi toute la nuit, tandis que je faisais appel à toute ma philosophie. Ce fut vraiment exaspérant, fatigant, interminable que d’avoir à rester ainsi au mouillage trop près de cette côte sombre. L’eau houleuse faisait entendre des grognements sourds autour du navire. Par moments une rafale sauvage, jaillissant d’un ravin au haut de la falaise, tirait de notre gréement une note rauque et plaintive comme le gémissement d’une âme abandonnée.
I
A sept heures et demie du matin, une fois le navire enfin rentré, et amarré à une certaine distance du quai, mon fond de philosophie se trouvait à peu près épuisé. Je me hâtais de m’habiller dans ma chambre quand le steward entra, un de mes vêtements sur le bras.
Affamé, éreinté, épuisé, et, de plus, la tête engagée dans une chemise blanche trop amidonnée contre laquelle je me débattais, je le priai d’un ton maussade «d’activer ce petit déjeuner». Je voulais aller à terre aussi tôt que possible.
--«Bien, capitaine. Ce sera prêt à huit heures, capitaine. Il y a un monsieur qui attend pour vous parler, capitaine.»
Cette annonce fut curieusement accueillie. Je tirai violemment la chemise sur ma tête et émergeai de là en le regardant fixement.
--«A cette heure-ci!»--m’écriai-je.--«Qui est-ce? Qu’est-ce qu’il veut?»
Quand on arrive de la mer on a à s’adapter aux conditions d’une existence complètement dénuée de relations. Chaque petit événement prend d’abord l’importance particulière de la nouveauté. Ce visiteur matinal me surprenait grandement: mais mon steward n’avait aucune raison d’avoir l’air si particulièrement ahuri.
--«Vous ne lui avez pas demandé son nom?»--lui dis-je d’un ton ferme.
--«Il s’appelle Jacobus, je crois»,--marmotta-t-il d’un air embarrassé.
--«Monsieur Jacobus!»--m’écriai-je, au comble de l’étonnement, en changeant soudain de sentiment.--«Pourquoi ne l’avoir pas dit tout de suite?»
Le steward s’était déjà esquivé. Un instant, j’avais aperçu, par l’entre-bâillement de la porte, un homme grand et fort, debout dans le carré, près de la table sur laquelle la nappe était déjà mise: une nappe «pour le port», immaculée et d’un blanc étincelant. Tout était pour le mieux.
Du ton le plus aimable je lui criai à travers la porte que j’étais en train de m’habiller et que je serais à lui dans un moment. J’entendis le visiteur me répondre d’une voix tranquille et un peu sourde de ne pas me bousculer. Tout son temps était à ma disposition. Il espérait seulement que je voudrais bien lui faire donner une tasse de café.
--«Je crains que vous n’ayez un bien piètre déjeuner»,--lui criai-je en m’excusant.--«Nous avons été soixante jours à la mer, vous savez.»
Je l’entendis rire légèrement et me répondre: «Ça ira très bien, capitaine.» Tout cela, ses paroles, son intonation, l’attitude de l’homme entrevu dans le carré, avait un caractère inattendu, quelque chose d’amical, d’encourageant. Ma surprise n’en était pas moindre. Quelle était la raison de cette visite? Était-ce là le signe de quelque noir dessein dirigé contre mon innocence commerciale?
Ah! ces intérêts commerciaux,--qui venaient gâter la plus belle vie qui fût au monde. Pourquoi faut-il que la mer serve au commerce,--et aussi à la guerre? Pourquoi se livrer sur mer au massacre et au trafic, y poursuivre des buts égoïstes sans grande importance après tout? Combien il eût été préférable de n’avoir qu’à naviguer tout simplement, avec par-ci par-là un port et un morceau de terre, juste de quoi se dégourdir les jambes, acheter quelques livres et changer un peu l’ordinaire de ses repas. Mais, puisque je vivais dans un monde plus ou moins homicide et désespérément mercantile, mon devoir était évidemment de m’en accommoder de mon mieux. La lettre de mes armateurs me laissait le soin, comme je l’ai dit, de tirer le meilleur parti possible du navire, à mon gré. Mais elle contenait encore un post-scriptum ainsi conçu:
«_Sans vouloir entraver en rien votre liberté d’action, nous écrivons par le prochain courrier à quelques-uns de nos correspondants de là-bas qui peuvent vous être de quelque utilité. Nous désirerions particulièrement que vous rendiez visite à M. Jacobus, un négociant et affréteur fort important. Si vous pouvez vous entendre avec lui, il vous trouvera certainement un emploi profitable du navire._»
Nous entendre! Et cet important personnage était précisément à bord et me demandait de lui offrir une tasse de café! Comme la vie n’est pas un conte de fée, l’improbabilité de cet événement me choquait presque. Avais-je découvert un coin enchanté de la terre, où de riches marchands se précipitent pour déjeuner à bord des navires avant même que ceux-ci ne soient amarrés? Était-ce là de la magie blanche ou seulement quelque malice commerciale? En fin de compte, j’en arrivai (tout en nouant ma cravate) à supposer que je n’avais pas dû bien entendre le nom. J’avais assez fréquemment pensé au notable M. Jacobus durant le voyage et mon oreille avait dû être abusée par quelque similitude de son... Le steward avait peut-être dit Antrobus ou peut-être Jackson.
Mais lorsqu’au sortir de ma chambre je demandai: «Monsieur Jacobus?» je fus accueilli par un «Parfaitement» qu’accompagna un aimable sourire. Il ne semblait pas se prévaloir extrêmement du fait qu’il était M. Jacobus. Je distinguai un visage assez fort et pâle, une tête légèrement chauve au sommet, des favoris rares et d’une couleur indéterminée, des paupières lourdes. Les lèvres épaisses et lisses semblaient, au repos, collées l’une à l’autre. Le sourire était vague. C’était un homme pesant et paisible. Je lui présentai mes deux officiers qui venaient de descendre pour déjeuner: mais je ne pouvais comprendre pourquoi l’attitude silencieuse de M. Burns trahissait une indignation contenue.
Comme nous prenions place autour de la table, les mots entrecoupés d’une altercation qui avait lieu à l’entrée du panneau parvinrent à mon oreille. Quelqu’un d’étranger au navire voulait apparemment descendre me parler et le steward s’y opposait.
--«On ne peut pas le voir.»
--«Pourquoi pas?»
--«Le capitaine est en train de déjeuner, je vous dis. Il va aller à terre dans un moment et vous pourrez lui parler sur le pont.»
--«Ça n’est pas juste. Vous laissez...»
--«Je n’y suis pour rien.»
--«Comment, vous n’y êtes pour rien? Tout le monde doit être sur le même pied. Vous laissez cet homme...»
Le reste m’échappa. La personne ayant été évincée, le steward descendit. Je ne peux pas dire qu’il était rouge d’excitation,--c’était un mulâtre,--mais il semblait fort agité. Après avoir posé les plats sur la table, il alla se placer près du buffet avec cet air singulier d’indifférence qu’il avait coutume de prendre lorsqu’il avait fait quelque mauvais coup et craignait de se faire attraper. L’expression de mépris qui se peignit sur le visage de M. Burns en promenant son regard du steward jusqu’à moi était réellement extraordinaire. Je ne pouvais imaginer quelle mouche avait encore piqué mon second.
Le capitaine gardant le silence, personne ne parlait, comme c’est l’usage à bord. Et si je ne disais rien, c’est tout simplement que la splendeur du festin m’avait rendu muet d’étonnement. Je m’attendais à l’habituel petit déjeuner du bord et je voyais étalé devant nous un véritable débordement de victuailles venues de terre: des œufs, des saucisses, du beurre qui visiblement ne sortait pas d’une boîte de conserve danoise, des côtelettes et même un plat de pommes de terre. Il y avait trois semaines que je n’avais vu une pomme de terre réelle, vivante. Je les contemplai avec intérêt et M. Jacobus se révéla comme un homme doué de sympathies humaines et domestiques, et qui savait même lire dans les pensées.
--«Essayez-les, capitaine,--me dit-il à mi-voix, d’un ton encourageant et amical.--Elles sont excellentes.»
--«Elles en ont l’air,--lui répondis-je.--Cela vient de l’île, je suppose?»
--«Oh! non, c’est importé. Celles qui poussent ici coûtent trop cher.»--L’insignifiance de cette question me choquait. Était-ce là vraiment un sujet de conversation pour un riche et notable négociant? Je trouvai charmantes sa simplicité et son aisance: mais de quoi parler, après soixante et un jours de mer, à un homme qui surgit ainsi inopinément, et qui vient d’une petite ville dont on ne sait rien, dans une île qu’on n’a jamais vue? Que pouvaient bien être (en dehors du sucre) les intérêts de cette petite motte de terre, ses propos, ses sujets de conversation? Le mettre immédiatement sur le terrain des affaires eût été presque inconvenant, ou même pire: maladroit. Tout ce que je pouvais faire pour le moment, c’était de rester sur le même terrain.
--«Est-ce que les victuailles sont généralement chères ici?»--demandai-je, non sans rougir à part moi de l’inanité de mes paroles.
--«Je ne dirai pas cela»,--répondit-il placidement, avec cet air de ménager son souffle que lui donnait cette façon contenue qu’il avait de parler.
Il ne sembla pas vouloir être plus explicite, quoiqu’il n’éludât aucunement le sujet. Tout en regardant la table avec un complet esprit d’abstinence (ce fut en vain que je voulus lui faire prendre quelque chose), il aborda des détails d’approvisionnement. «On importait le bœuf généralement de Madagascar: le mouton, cela va sans dire, était rare et d’un prix assez élevé, mais la bonne viande de chèvre...»
--«Ce sont des côtelettes de chèvre?»--m’écriai-je en désignant l’un des plats.
Le steward, qui avait pris près du buffet une pose sentimentale, sursauta:
--«Seigneur! non, capitaine! c’est du vrai mouton!»
M. Burns continuait à déjeuner avec une visible impatience, comme s’il eût été outré de se voir associé à une monstrueuse sottise, s’excusa en marmottant et remonta sur le pont. Peu après, le lieutenant, avec sa figure rouge et lisse, disparut à son tour. Pourvu d’un appétit de collégien et après deux mois de navigation, il n’était pas sans apprécier ce repas généreux. Mais moi pas. Cela vous avait un goût d’extravagance. Tout de même, avoir pu faire jaillir tout cela si rapidement était remarquable et j’en fis mes compliments au steward d’un ton quelque peu inquiétant. Il eut un sourire désapprobateur et, d’une façon dont je ne sus que penser. Je vis ses petits yeux noirs cligner d’une façon significative dans la direction de notre hôte.
Celui-ci demanda à mi-voix une autre tasse de café, et grignota ascétiquement un morceau de biscuit de mer. Je ne crois pas qu’en fin de compte il en avala plus de la valeur d’un doigt: mais, pendant ce temps, il me fit un rapport complet sur la récolte de sucre, les différentes maisons de commerce de l’île, l’état des frets. Cette conversation était tout émaillée d’indications sur les différentes personnalités et qui allaient jusqu’à des avertissements voilés, mais son visage pâle et charnu demeurait immuable, sans le moindre rayonnement, comme si sa propre voix lui eût été étrangère. Vous pouvez bien penser que j’ouvrais les oreilles toutes grandes. Chaque mot m’était précieux. Mes idées sur la valeur des amitiés commerciales s’en trouvaient favorablement modifiées. Il me donna les noms de tous les navires disponibles, m’indiqua leur tonnage et le nom de leurs capitaines:--ce qui était encore des renseignements commerciaux,--après quoi, il condescendit à me mettre au courant des potins du port. La _Hilda_ avait, on ne sait comment perdu sa figure de proue dans le golfe de Bengale et son capitaine en était grandement affecté. Le navire et lui avaient été associés depuis des années et le vieil homme s’imaginait que cet étrange événement était le signe précurseur de sa propre et prochaine dissolution. La _Stella_ avait essuyé du très gros temps au large du Cap, avait eu son pont balayé et son second emporté par un paquet de mer. Et quelques heures avant d’atteindre le port le bébé était mort. Ce pauvre capitaine H... et sa femme étaient terriblement désemparés. S’ils avaient pu seulement l’amener vivant jusqu’au port, on aurait probablement pu le sauver: mais le vent avait molli pendant à peu près toute la dernière semaine, rien qu’une légère brise et... on allait enterrer l’enfant cet après-midi. Il pensait que j’assisterais...
--«Vous croyez que je dois y aller?»--lui demandai-je avec appréhension.
Il le pensait, certainement. On apprécierait cela beaucoup. Tous les capitaines des navires dans le port devaient y assister. Cette pauvre madame H... était tout à fait prostrée. Un rude coup aussi pour H...
--«Et vous, capitaine, je suppose que vous n’êtes pas marié?»
--«Non, je ne suis pas marié,--lui dis-je.--Ni marié, ni même fiancé.»
Mentalement j’en rendis grâce aux dieux: et tandis qu’il souriait d’un air rêveur, je lui exprimai mes remerciements pour sa visite et les renseignements si intéressants qu’il avait eu l’obligeance de me fournir. Mais je ne soufflai mot de l’étonnement que j’en ressentais.
--«Il va sans dire que je me serais fait un devoir de vous rendre visite dans un jour ou deux»,--lui dis-je en terminant.
Il souleva visiblement les cils pour me regarder, mais n’en parut pas pour cela moins somnolent qu’auparavant.
--«Conformément aux instructions de mes armateurs,--expliquai-je.--Vous avez reçu leur lettre, n’est-ce pas?»
A ce moment, il avait également levé les sourcils, mais sans manifester aucune émotion particulière. Je fus au contraire frappé de le voir demeurer parfaitement imperturbable.
--«Oh! vous devez parler de mon frère.»
Ce fut alors à moi de faire: «Oh!» Mais j’espère que rien de plus qu’un étonnement poli ne parut dans ma voix lorsque je lui demandai à quoi alors je devais le plaisir... Il cherchait tranquillement quelque chose dans une poche intérieure de son veston.
--«Mon frère est très différent. Mais je suis bien connu dans cette partie du monde. Vous avez probablement entendu...
Je pris la carte qu’il me tendait. Une solide carte commerciale, s’il en fut. _Alfred Jacobus_,--l’autre s’appelait Ernest,--_approvisionneur de navires. Viandes salées et fraîches, huiles, peinture, cordages, voiles, etc. Ravitaillement de navires au port, conditions modérées..._
--«Je n’ai jamais entendu parler de vous»,--fis-je brusquement.
Son assurance sourde ne l’abandonna pas.
--«Vous serez tout à fait satisfait»,--murmura-t-il doucement.
Je n’en fus pas radouci. J’avais l’impression d’avoir été circonvenu en quelque sorte. Pourtant je m’étais trompé moi-même,--s’il y avait là tromperie. Mais cette extraordinaire audace de s’inviter à prendre le petit déjeuner était suffisante pour tromper n’importe qui. Et je pensai tout d’un coup: Eh quoi! cet homme a fourni lui-même toutes ces victuailles afin de faire une affaire.
--«Vous avez dû vous lever diablement de bonne heure ce matin»,--lui dis-je.