Part 14
Mais Jasper était transporté, au vrai sens du mot, depuis le jour où, après avoir regardé ensemble le brick pendant un de ces silences décisifs qui seuls peuvent établir une communion parfaite entre des êtres doués de langage, il lui avait offert de partager avec lui la possession de ce trésor. A la vérité, il lui avait offert le brick tout entier. Mais son cœur était alors avec le brick, depuis le jour où il l’avait acheté à Manille à un Péruvien d’un certain âge, sobrement vêtu de noir, énigmatique et sentencieux, qui avait peut-être bien volé ce navire sur la côte orientale de l’Amérique du Sud, d’où il disait être venu au Philippines «pour des raisons de famille». Ce _pour des raisons de famille_ était vraiment bien. Aucun vrai _caballero_ n’eût osé pousser plus loin l’investigation après une pareille déclaration.
En vérité, Jasper était tout à fait le _caballero_. Quant au brick lui-même, il était alors tout noir, mystérieux et fort sale: une perle de mer ternie, ou plutôt une œuvre d’art à l’abandon. Car ce devait être un artiste, cet obscur constructeur qui, du bois tropical le plus dur renforcé du cuivre le plus pur, avait tiré les lignes harmonieuses de son corps. Dieu seul sait dans quelle partie du monde on l’avait construit. Jasper lui-même n’avait pu découvrir grand’chose de son histoire dans les propos de son sentencieux et taciturne Péruvien,--si tant est que l’individu fût vraiment un Péruvien et non pas le diable en personne comme Jasper prétendait le croire. Mon opinion est que ce bâtiment était assez vieux pour avoir été l’un des derniers pirates, ou peut-être avoir fait la traite, ou peut-être avoir été de ces fins voiliers d’autrefois qui faisaient le commerce,--à moins que ce ne fût la contrebande,--de l’opium.
En tout cas, ce brick était aussi étanche que le premier jour où on l’avait mis à l’eau, il naviguait comme le diable, se gouvernait comme une embarcation, et, pareil en cela à quelques belles femmes aux vies aventureuses et que l’histoire a rendues célèbres, il semblait avoir reçu le don d’éternelle jeunesse: aussi était-il assez naturel que Jasper Allen le traitât comme un amoureux. Et cela lui rendit tout l’éclat de sa beauté. Il le revêtit de plusieurs robes de la peinture la plus blanche, si habilement, si soigneusement, si artistement, et son équipage de Malais y apporta tant de zèle, que le plus coûteux émail employé par les bijoutiers n’aurait pas eu meilleur air et n’eût pas été plus doux au toucher. Un fin liston doré faisait ressortir son élégante tonture, et bien assis sur l’eau, il éclipsait la belle ligne classique des yachts qui venaient en Extrême-Orient à cette époque. Je dois avouer que je préfère, pour ma part, un liston rouge vif sur une coque blanche. Cela ressort mieux et est beaucoup moins coûteux: et c’est ce que je disais à Jasper. Mais non, rien d’autre que des feuilles d’or de la meilleure qualité ne pouvait convenir, car aucune décoration n’était assez belle pour le futur foyer de Freya.
Ses sentiments pour le brick et pour la jeune fille étaient aussi indissolublement mêlés dans son cœur que peuvent se fondre deux métaux précieux dans un creuset. Et la flamme était plutôt chaude, je vous assure. Elle mettait en lui une agitation dévorante faite d’activité et de désir. Avec son visage trop fin, cette ondulation transversale dans ses cheveux châtains, sa minceur, ses longues jambes, le regard ardent de ses yeux d’acier, ses mouvements brusques, il me faisait penser parfois à une étincelante épée qui sortirait perpétuellement de son fourreau. C’était seulement quand il était près de la jeune fille, quand il pouvait la contempler, que cette attitude particulièrement tendue faisait place à une grave et dévote attention de ses moindres gestes, de ses moindres mots. La maîtrise froide, résolue, avisée, égale de la jeune fille semblait raffermir le cœur de Jasper. Était-ce le pouvoir magique de son visage, de sa voix, de ses regards qui le calmait ainsi? En tout cas, c’était ce qui avait, il faut le croire, enflammé son imagination,--si l’amour commence par l’imagination. Mais je me sens incapable de discuter de pareils mystères et je m’aperçois que nous avons bien négligé le pauvre vieux Nelson en train de soupirer mélancoliquement sur sa véranda.
Je lui fis remarquer qu’après tout les visites de Jasper n’étaient pas très fréquentes. Lui et son brick travaillaient ferme à travers tout l’Archipel. Mais tout ce que le vieux Nelson voulut dire, et encore comme à regret, ce fut:
«J’espère que Heemskirk n’arrivera pas pendant que le brick est ici.»
Voilà qu’il s’inquiétait à cause d’Heemskirk maintenant! Heemskirk!... Non vraiment, il y avait de quoi perdre patience...
II
Car, je vous le demande, qu’était-ce qu’Heemskirk? Vous comprendrez immédiatement combien craindre Heemskirk était absurde... Assurément, il était assez malveillant de sa nature. On en était convaincu dès qu’on l’entendait rire. Rien ne trahit mieux les dispositions secrètes d’un homme que le timbre de son rire. Mais, que diable! s’il fallait se mettre martel en tête au moindre mauvais rire, comme un lièvre s’agite au moindre bruit, on n’aurait plus d’autre ressource que la solitude d’un désert ou la réclusion d’un ermitage. Et encore faudrait-il compter avec l’inévitable compagnie du Diable.
Le Diable toutefois est un personnage considérable qui a connu de meilleurs jours et a évolué dans les hautes sphères de la hiérarchie céleste: mais dans la hiérarchie des simples Hollandais de ce monde. Heemskirk, qui n’avait pas dû connaître une jeunesse bien brillante, n’était rien de plus qu’un officier de marine de quarante ans, sans parentés ni capacités notoires. Il commandait le _Neptune_, une petite canonnière qui patrouillait à travers l’Archipel, pour surveiller les trafiquants. Ce n’était pas là une position particulièrement reluisante. Je vous le dis, rien de plus qu’un lieutenant entre deux âges avec quelque vingt-cinq ans de service et la retraite avant peu; rien d’autre.
Il ne s’était jamais beaucoup préoccupé de ce qui se passait dans le groupe des Sept-Iles jusqu’au jour où une conversation à Mintok ou à Palembang, je suppose, lui avait révélé qu’une jolie fille y habitait. La curiosité, je le présume, le poussa à venir rôder de ce côté et une fois qu’il eut vu Freya, il prit l’habitude de faire un tour dans les îles chaque fois qu’il se trouvait à une demi-journée de là.
Je ne veux pas dire qu’Heemskirk était un officier typique de la marine hollandaise. J’en ai rencontré assez pour ne pas commettre une pareille erreur. Il avait un large visage rasé; de grandes joues plates et brunes, un nez mince et recourbé, et une petite bouche aux lèvres rentrées. Ses cheveux noirs étaient parsemés de quelques fils d’argent et ses yeux désagréables étaient presque noirs également. Il avait une façon hargneuse de jeter des regards de côté sans remuer la tête, laquelle tête était attachée à un cou rond et court. Son buste épais, revêtu d’une veste noire à pattes d’épaules dorées, était supporté par une paire de grosses jambes dans un pantalon blanc flottant. Son crâne rond sous la casquette blanche avait l’air extrêmement épais, mais il s’y trouvait assez de cervelle pour s’être aperçu et avoir su prendre malignement avantage de la nervosité du pauvre Nelson en présence de tout ce qui était investi de la moindre parcelle d’autorité.
Heemskirk débarquait à la pointe et, avant de se rendre à la maison, parcourait en silence les moindres recoins de la plantation comme si l’endroit lui eût appartenu. Sur la véranda il prenait la meilleure chaise et restait à déjeuner ou à dîner; il restait tout simplement, sans même prendre la peine de prononcer une parole quelconque pour s’inviter.
On eût dû vraiment le flanquer à la porte, ne fût-ce que pour ses manières avec Mademoiselle Freya. Si ce n’avait été qu’un sauvage tout nu, avec une lance et des flèches empoisonnées, le vieux Nelson (ou Nielsen) eût certainement sauté dessus avec le seul secours de ses poings. Mais ces pattes d’épaules,--et qui plus est des pattes d’épaules hollandaises,--suffisaient à terrifier le pauvre homme: et il laissait cet individu le traiter avec le plus parfait mépris, dévorer sa fille des yeux et boire le meilleur vin de sa petite cave.
J’en fus témoin et me hasardai une fois à faire une remarque à ce sujet. Le trouble qui parut dans les yeux ronds du vieux Nelson était vraiment pitoyable. Il s’écria d’abord que le lieutenant était un de ses bons amis: un très brave garçon. Je continuai à le regarder fixement, si bien qu’à la fin il flancha, et dut reconnaître qu’en somme, Heemskirk n’était pas très remarquable en apparence, mais que dans le fond, tout de même...
--«Je n’ai jamais rencontré un Hollandais remarquable dans ces parages», interrompis-je. «Ce n’est pas, après tout, ce qui importe, mais ne voyez-vous pas...»
Nelson eut soudain l’air si effrayé de ce que j’allais dire que je n’eus pas le courage de poursuivre. J’allais naturellement lui dire que ce garçon courait après sa fille. C’était exactement la chose. Ce que Heemskirk pouvait bien en espérer ou ce qu’il pensait pouvoir en attendre, je n’en sais rien. Peut-être se croyait-il irrésistible ou bien avait-il pris Freya pour ce qu’elle n’était pas, sur la foi de son allure assurée, libre et spontanée. Mais le fait est qu’il courait après la jeune fille. Nelson pouvait s’en rendre assez bien compte. Seulement il préférait l’ignorer. Il n’avait pas envie qu’on lui en parlât.
--«Tout ce que je désire, c’est de vivre en paix avec les autorités hollandaises», murmura-t-il d’un air honteux.
Il était incurable. Cela m’ennuyait pour lui et je crois vraiment que Mademoiselle Freya en était ennuyée pour son père aussi. Elle se contenait par égard pour lui; et elle le faisait comme tout ce qu’elle faisait, simplement, sans affectation, et même avec bonne humeur. Et ce n’était pas là un petit effort, car les attentions d’Heemskirk avaient une nuance insolente de dédain assez difficile à supporter. Les Hollandais de cette sorte sont extrêmement hautains avec leurs inférieurs, et cet officier du roi considérait le vieux Nelson et Freya comme tout à fait au-dessous de lui, à tous égards.
Je ne puis dire que cela m’ennuyait pour Freya. Ce n’était pas une jeune fille à prendre quoi que ce fût au tragique. On pouvait sympathiser avec elle, comprendre ses difficultés, mais elle semblait à la hauteur de n’importe quelle situation. C’était plutôt de l’admiration que sa sérénité avisée vous inspirait. Il n’y avait que lorsque Jasper et Heemskirk se trouvaient ensemble au bungalow, comme cela arrivait de temps à autre, qu’elle éprouvait de la contrainte: et, même alors, il n’était pas donné à tout le monde de s’en apercevoir. Mes yeux seuls pouvaient distinguer comme une ombre légère dans le rayonnement de sa personnalité. Une fois je ne pus me retenir de lui en faire mon compliment:
--«Vraiment! vous êtes étonnante!»
Elle laissa passer cette remarque avec un vague sourire.
--«La grande affaire est d’empêcher Jasper de devenir impossible», me dit-elle et je pus voir une réelle inquiétude dans les tranquilles profondeurs du regard plein de franchise qu’elle dirigeait droit sur moi. «Vous m’aiderez à le faire rester tranquille, n’est-ce pas?»
--«Certainement, il faut qu’il se tienne tranquille», répondis-je, comprenant fort bien la nature de son inquiétude. «C’est un tel extravagant, aussi, quand il se monte.»
--«Oui», fit-elle avec douceur: car nous avions l’habitude, en manière de plaisanterie, de parler de Jasper en termes injurieux. «Mais je l’ai un peu apprivoisé. Il est tout à fait gentil maintenant.»
--«Il écraserait Heemskirk comme un cancrelat, tout de même», remarquai-je.
--«Je crois bien!» murmura-t-elle. «Et cela ne ferait rien de bon», ajouta-t-elle rapidement. «Imaginez dans quel état serait mon pauvre père. En outre, je veux être la maîtresse de ce cher brick et naviguer dans ces parages, et non pas avoir à m’en aller à dix milles d’ici.»
--«Le plus tôt vous serez à bord pour surveiller l’homme et le brick, le mieux ce sera», lui dis-je sérieusement. «Ils ont bien besoin de vous pour les calmer un peu. Je ne crois pas que Jasper devienne jamais raisonnable avant de vous avoir enlevée de cette île. Vous ne le voyez pas quand il est loin de vous, comme cela m’arrive à moi. Il est dans un état d’enivrement perpétuel qui m’effraie presque.»
Elle se mit à sourire, puis reprit un air grave. Il ne lui déplaisait pas d’entendre parler du pouvoir qu’elle exerçait sur lui, et elle avait un certain sentiment de sa responsabilité. Elle me quitta brusquement, car Heemskirk, escorté du vieux Nelson, montait l’escalier de la véranda. Dès que sa tête eut atteint le niveau du parquet, je vis ses mauvais yeux noirs jeter des regards de tous côtés.
--«Où est donc votre fille, Nelson?» demanda-t-il d’un tel ton qu’on eût dit que toute l’humanité lui appartenait. Puis s’adressant à moi: «La déesse a fui, hein?»
La Baie de Nelson,--comme nous disions,--était ce jour-là encombrée de navires. Il y avait d’abord mon vapeur, et puis le _Neptune_ un peu plus loin, et le _Bonito_, ancré comme d’habitude si près du rivage qu’avec un peu d’adresse et de jugement on aurait presque pu de la véranda lancer un chapeau sur sa dunette soigneusement poncée. Ses cuivres étincelaient comme de l’or, toute sa coque blanche avait l’éclat d’une robe de satin. L’inclinaison de ses mâts bien vernis et ses longues vergues brassées au millimètre lui donnaient une très fière allure. Il était vraiment magnifique. Comment s’étonner qu’en possession d’un bâtiment pareil et avec la promesse d’une femme comme Freya, Jasper vécût dans un état d’exaltation perpétuelle, convenable peut-être pour le septième ciel, mais pas exactement fait pour un monde comme le nôtre.
Je fis poliment remarquer à Heemskirk qu’avec trois hôtes dans la maison, Mademoiselle Freya avait sans doute des questions domestiques à régler. Je savais,--à n’en pas douter--, qu’elle était allée retrouver Jasper à une petite clairière au bord de la seule rivière qui se trouvât sur la petite île de Nelson. Le commandant du _Neptune_ me lança un regard de doute, et se mit à son aise, installant sa grosse et cylindrique carcasse dans son rocking-chair et déboutonnant sa veste. Le vieux Nelson s’assit en face de lui, le plus modestement possible, en le regardant anxieusement de ses yeux ronds, tout en s’éventant avec son chapeau. J’essayai de faire la conversation pour passer le temps: ce n’était pas une tâche facile avec un Hollandais morose et amoureux qui ne cessait de jeter des regards de l’une à l’autre porte et ne répondait à vos avances que par un sarcasme ou un grognement.
La soirée se passa pourtant sans incident. Il y a heureusement un degré de béatitude si intense qu’il ne permet plus l’exaltation. Jasper demeura tranquille et ne cessa de contempler Freya en silence. Quand nous regagnâmes nos navires respectifs, je lui offris de remorquer son brick au large le lendemain matin. Je le fis avec intention pour lui permettre de partir le plus tôt possible. Aussi dès l’aigre pointe du jour nous passâmes au long de la canonnière noire et immobile, parfaitement silencieuse à l’embouchure de la baie, qu’on eût dit de verre. Mais, avec une rapidité tropicale, le soleil avait déjà monté de deux fois son diamètre avant que nous n’eussions doublé le récif et que nous ne fussions arrivés par le travers de la pointe. Sur le plus gros rocher j’aperçus Freya debout, tout en blanc, et semblable, avec son casque, à une statue féminine et martiale au visage rose, je pouvais la distinguer fort bien à travers mes jumelles. Elle agitait un mouchoir, et Jasper, courant sur la dunette de son brick blanc à fière allure, y répondit en agitant son chapeau. Peu après nous nous séparâmes; moi vers le nord, Jasper mettant le cap à l’est avec une légère brise sur la hanche, dans la direction du Banjermassin et de deux autres ports, si je ne me trompe, à ce voyage-là.
Cette paisible occasion fut la dernière où je pus voir ces diverses personnes réunies: le charme frais et délicieusement résolu de Freya, l’innocence aux yeux ronds du vieux Nelson, Jasper, ardent, avec ses longues jambes, sa figure mince, son attitude admirablement contenue, parce qu’il était inconcevablement heureux en présence de Freya: tous trois, grands, blonds, avec des yeux bleus de nuances différentes, et parmi eux cet arrogant Hollandais basané, aux cheveux bruns, plus petit qu’eux de près d’une tête, et tellement plus gros qu’aucun d’eux qu’on eût dit un être capable de se gonfler lui-même, le spécimen grotesque d’une humanité venue d’une autre planète.
Le contraste me frappa tout d’un coup alors que nous nous trouvions tous dans la véranda éclairée au sortir de table. J’en demeurai saisi le reste de la soirée, et l’impression que j’eus alors de quelque chose à la fois de plaisant et de sinistre, je me la rappelle encore aujourd’hui.
III
Quelques semaines plus tard, comme j’arrivais le matin de bonne heure à Singapour, au retour d’un voyage dans le sud, j’aperçus le brick à l’ancre, harmonieux et splendide comme toujours, avec son air d’avoir été retiré d’une vitrine et posé sur l’eau au moment même.
Il était assez loin en rade, mais je fis route pour entrer et pris mon poste habituel assez près devant la ville. Je n’avais pas achevé mon petit déjeuner qu’un quartier-maître vint me dire que l’embarcation du capitaine Allen se dirigeait vers le bord.
Son élégante yole accosta à toute allure et en deux bonds il avait grimpé notre échelle et me serrait la main d’une nerveuse étreinte, tandis que son regard m’interrogeait avidement, car il supposait que j’avais touché aux Sept-Iles pendant mon voyage. Je pris dans ma poche une petite lettre soigneusement pliée qu’il m’enleva des mains sans cérémonie et qu’il emporta sur le pont pour la lire à son aise. Après lui avoir donné un peu de temps, je l’y rejoignis et le trouvai marchant de long en large: car la nature de ses émotions l’agitait, même aux moments où il était le plus absorbé.
Il me fit de la tête un geste triomphant.
--«Eh bien, mon cher», me dit-il, «maintenant je vais pouvoir compter les jours!»
Je compris ce qu’il voulait dire. Je savais que les jeunes gens avaient déjà décidé de partir ensemble sans préliminaires officiels. Le vieux Nelson (ou Nielsen) n’aurait jamais accepté d’accorder paisiblement la main de Freya à ce compromettant Jasper. Grands Dieux! Que diraient d’une telle union les autorités hollandaises! Cela peut paraître ridicule: mais il n’y a rien au monde d’aussi égoïstement entêté qu’un homme timoré qui craint pour son «petit domaine», comme disait en s’excusant le vieux Nelson. Un cœur qu’une panique particulière a envahi est à l’épreuve de la raison, des sentiments et du ridicule. C’est un caillou.
Jasper était d’avis de faire sa demande tout de même et de prendre ensuite une décision: mais c’était Freya qui avait décidé qu’il valait mieux ne rien dire, attendu que «Papa se ferait du mauvais sang à en perdre la tête». Il était capable de s’en rendre malade, et alors elle n’aurait pas le cœur de le quitter. On a ici un exemple de la clarté des vues féminines et de la netteté du raisonnement féminin. Et, d’ailleurs, Mademoiselle Freya pouvait lire dans l’âme du «pauvre cher papa» comme une femme lit dans l’âme d’un homme,--comme dans un livre ouvert. Une fois sa fille partie, le vieux Nelson ne se ferait plus de mauvais sang. Il pousserait de grands cris, et se lamenterait interminablement, mais ce n’était pas la même chose. Les véritables agonies de l’indécision, l’angoisse d’un conflit de sentiments lui seraient épargnées. Et comme il était trop simple pour se mettre en fureur, il ne tarderait pas, après une période de lamentation, à se consacrer à «son petit domaine» et à rester en bons termes avec les autorités.
Le temps ferait le reste. Et Freya pensait qu’elle pourrait supporter d’attendre, tout en gouvernant à la fois son foyer à bord de ce joli brick et l’homme qui l’aimait. C’était tout à fait la vie qui convenait à quelqu’un comme elle qui avait appris à marcher sur le pont d’un navire. Elle était l’enfant des navires, l’enfant de la mer si jamais il en fut. Et naturellement elle aimait Jasper et avait confiance en lui: mais il y avait un peu d’anxiété dans son orgueil. C’est très joli et fort romanesque que de posséder à soi une épée bien trempée et résistante, mais savoir si c’est la meilleure arme à opposer aux coups de bâton du Destin,--c’est une autre question.
Elle savait que d’elle et de Jasper, c’était elle qui avait le plus de substance; épargnez-moi, je vous prie, les plaisanteries faciles, je ne parle pas ici de leurs poids. En son absence elle était un peu anxieuse, et de mon côté, moi qui étais un confident parfaitement sûr, je prenais la liberté de lui murmurer fréquemment: «Le plus tôt sera le mieux.» Mais Mademoiselle Freya avait une forme très particulière d’obstination, et la raison qui lui faisait retarder cette décision était caractéristique: «Pas avant mon vingt-et-unième anniversaire: de façon à ce que les gens soient bien convaincus que je suis assez vieille pour savoir ce que je fais.»
Jasper lui était si soumis qu’il n’avait jamais protesté contre ce décret. Elle était magnifique, quoi qu’elle pût dire ou faire: il n’y avait pas de doute à cet égard. Il était, me semble-t-il, assez subtil pour en être flatté au fond,--quelquefois. Et pour le consoler, il avait son brick qui semblait imprégné de l’esprit de Freya, puisque tout ce qu’il faisait à bord il le faisait toujours avec la suprême sanction de son amour.
--«Oui. Je vais bientôt commencer à compter les jours», répéta-t-il. «Encore onze mois. Il va falloir faire trois voyages pendant ce temps-là.»
--«Prenez garde de ne pas vous créer des ennuis en voulant en faire trop», lui dis-je en matière d’avertissement. Mais ma prudence ne rencontra qu’un rire et un geste d’enthousiasme. «Bah! Rien, rien ne saurait arriver au brick», s’écria-t-il, comme si la flamme de son cœur pouvait éclairer les nocturnes ténèbres de mers inconnues, et comme si l’image de Freya pouvait être un infaillible phare au milieu des bancs invisibles: comme si les vents avaient à se faire les serviteurs de son avenir, les étoiles à combattre pour lui dans leur course: comme si la magie de sa passion avait le pouvoir de faire flotter un navire sur une goutte de rosée ou de le faire passer par le chas d’une aiguille,--simplement parce que ce navire avait le destin étonnant d’être le serviteur d’un amour assez privilégié pour rendre toutes les routes de la terre, sûres, resplendissantes et faciles.
--«Je suppose», lui dis-je, lorsqu’il eut fini de rire de ma très innocente remarque, «je suppose que vous appareillez aujourd’hui.»
C’était en effet son intention. S’il ne l’avait pas fait à la pointe du jour, c’est uniquement qu’il avait attendu mon arrivée.