Entre Deux Ames

Chapter 8

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M. de Ghiliac ne donnait pas signe de vie autrement que par l'envoi fréquent de livres et de revues. C'était, du reste, pour Valderez, le meilleur moyen d'être au courant de l'existence de son mari. Revues purement littéraires comme revues mondaines citaient sans cesse le nom qui occupait une place de choix dans le monde des lettres et dans celui de la haute élégance. Ce fut ainsi qu'elle apprit l'apparition d'un nouvel ouvrage de son mari, un récent voyage de M. de Ghiliac en Espagne, où il avait été reçu en intime à la cour, et son séjour actuel à Pau. Elle n'ignora plus, désormais, que le marquis de Ghiliac, cavalier consommé, était un fervent du polo et de la chasse au renard. Elle put admirer aussi un étalon superbe acquis à prix d'or par Elie, qui était grand amateur de chevaux et possédait les plus beaux attelages de France. Et, en tournant la page, elle put le voir, lui, au milieu d'un groupe élégant photographié à une fête donnée par une haute personnalité russe habitant Biarritz.

Tout cela l'aurait convaincue -- si elle ne l'avait été déjà d'avance -- de l'abîme existant entre ce mondain adulé et elle, la modeste Valderez, qui ignorait tout de ces plaisirs où se complaisait son mari. Sa tristesse en devenait plus profonde encore, et, pour s'en distraire, elle multipliait les visites charitables, distribuant en aumônes la somme, énorme à ses yeux, trouvée dans un tiroir de son bureau et attribuées à ses seules dépenses personnelles, celles de la maison étant réglées par l'intendant du marquis. Pour elle-même, elle ne prenait que le strict nécessaire, et personne, dans le pays, n'était plus simplement vêtu. Cet argent, venant de "lui", de même que le luxe qui l'entourait dans cette demeure, lui étaient un poids très lourd. Etre obligée de tout lui devoir!... et penser même qu'aux Hauts-Sapins ils vivaient tous de ses libéralités!

Par moment, elle se demandait si elle ne rêvait pas, si bien réellement elle était devenue marquise de Ghiliac. De jour en jour, sa situation lui paraissait plus étrange, plus pénible à supporter. Pourquoi M. de Ghiliac avait-il eu cette cruauté inutile de l'enlever aux Hauts-Sapins! Pour sa fille? C'était bien improbable, vu son insouciance. Y avait-il donc là, chez lui, question de méchanceté pure, peut-être de vengeance contre cette jeune femme qui n'avait paru rien moins qu'heureuse de porter son nom? Il était possible, aussi, qu'il eût voulu ainsi affirmer son autorité, et que, plus tard, bientôt peut-être, il autorisât Valderez à rentrer définitivement aux Hauts-Sapins, en emmenant Guillemette.

Mais, en attendant, elle souffrait. Et un mois s'écoula, sans qu'elle eût de nouvelles directes de M. de Ghiliac.

Un après-midi, le courrier lui apporta une lettre de M. de Noclare. Ce n'était qu'un long dithyrambe en faveur de son gendre, dont la royale générosité permettait de rendre aux Hauts-Sapins leur aspect d'autrefois.

"Ce que je ne puis comprendre, par exemple, c'est que tu n'aies pas accompagné ton mari à Pau," ajoutait-il. "Je crains, ma chère enfant, que tu n'opposes des goûts déplorablement pot-au-feu aux désirs d'Elie. Car il est bien certain qu'il ne demande pas mieux que de t'associer à sa vie mondaine -- les splendeurs de ta corbeille le prouvent. T'imagines-tu, par hasard, le convertir à tes idées? Ce serait là une déplorable erreur, dans laquelle je t'engage à ne pas persévérer si tu ne veux t'aliéner ton mari."

En repliant la lettre, Valderez eut un sourire plein d'amertume. Elle n'avait pas parlé dans ses lettres aux Hauts-Sapins de la situation qui était la sienne. Ils la croyaient tous heureuse -- et ils s'imaginaient qu'elle cherchait à faire du marquis de Ghiliac un époux pot-au-feu!

Un domestique apparut à ce moment, apportant le goûter de Guillemette, que l'enfant venait toujours prendre près de sa belle-mère -- sa maman chérie, comme elle l'appelait déjà.

-- M. le marquis vient de téléphoner qu'il arriverait demain matin, par le train de dix heures, et a donné l'ordre d'en prévenir madame la marquise, dit-il.

Cette nouvelle produisit chez Valderez une impression complexe. Certes, il lui serait pénible de le revoir, et sa présence ne lui procurerait qu'une gêne profonde; mais, d'autre part, aux yeux d'autrui, elle ne passerait pas pour une complète abandonnée.

Néanmoins, la perspective de cette arrivée lui donna une nuit d'insomnie, après laquelle, toutefois, elle se leva à l'heure matinale accoutumée pour se rendre à la messe. Elle s'en alla à pied, comme d'habitude, car jamais elle n'avait eu l'idée de faire atteler une voiture, le temps fût-il menaçant comme aujourd'hui, ces délicatesses étant tout à fait inconnues à la vaillante Valderez des Hauts-Sapins.

Au retour, elle alla visiter quelques indigents, et s'attarda chez l'un d'eux, vieux bonhomme paralytique qui n'avait plus que peu de temps à vivre et qu'elle essayait de ramener à Dieu. Quand elle sortit de la pauvre demeure, la pluie tombait à torrents. Elle se hâta vers le château, et y arriva complètement trempée, pour tomber juste, dans le vestibule, sur M. de Ghiliac, que l'automobile venait de ramener de la gare.

Il eut une légère exclamation:

-- Mais d'où venez-vous donc ainsi?

-- Du village. Je me suis un peu attardée, et...

-- Du village? A pied par ce temps! En vérité, je...

Il s'interrompit en jetant un rapide coup d'oeil sur les domestiques qui étaient là.

-- Allez vite mettre des vêtements secs, Valderez, c'est le plus pressé.

-- Oh! j'en ai vu bien d'autres, aux Hauts-Sapins! Et d'ailleurs, j'ai un manteau qui me couvre très bien.

Dans l'émotion et la gêne que lui causait sa vue, elle oubliait de lui tendre la main. Ce fut lui qui la prit, et la porta à ses lèvres.

-- Montez vite... Je vous demanderai tout à l'heure des nouvelles de vos parents et de vous-même, dit-il.

Elle alla changer de toilette et s'attarda un peu dans son appartement. Le revoir le plus tard possible était tout son désir. Enfin, comme la demie de onze heures sonnait, elle se décida à descendre et gagna la bibliothèque, où elle s'installait généralement pour travailler. Cette sorte de galerie, décorée avec l'art merveilleux de la Renaissance, garnie de livres rares et de toutes les principales productions littéraires, lui plaisait extrêmement. Ses immenses fenêtres donnaient sur le lac, au delà duquel s'étendaient les jardins et le parc, qui, bientôt, sortiraient de la torpeur hivernale.

Valderez s'assit près de la haute cheminée, chef-d'oeuvre de sculpture, où crépitaient joyeusement de grosses bûches, et prit un ouvrage destiné à une oeuvre charitable. Ses journées se partageaient ainsi entre les travaux d'aiguille, les promenades avec Guillemette, les visites de charité et la lecture des bons auteurs représentés dans la bibliothèque d'Arnelles. Elle avait aussi repris l'étude du piano, commencée au couvent et presque abandonnée aux Hauts-Sapins, faute de temps. Musicienne d'instinct, elle avait passé, pendant le mois qui venait de s'écouler, des heures très douces dans le commerce des grands maîtres, et travaillait assidûment chaque jour afin d'acquérir le mécanisme qui lui manquait. Fort heureusement, elle avait un piano dans son appartement, car elle n'aurait osé utiliser ceux du salon de musique pendant le séjour de M. de Ghiliac, celui-ci ayant déclaré un jour, au cours de leur visite chez la baronne d'Oubignies, qu'il ne pouvait supporter les pianoteuses. Or, Valderez jugeait qu'elle n'était pas autre chose, près de lui surtout que l'on disait si remarquable musicien.

L'aiguille que maniait diligemment la jeune femme frémit tout à coup entre ses doigts. M. de Ghiliac entrait, suivi de sa fille.

-- Guillemette m'a indiqué votre retraite, Valderez. Il faut avoir vos goûts sérieux pour vous tenir ici de préférence à d'autres pièces plus élégantes.

Il prit un fauteuil et s'assit en face de sa femme, tandis que Guillemette appuyait tendrement sa tête sur les genoux de Valderez.

-- Comment vous trouvez-vous ici? L'air si pur des Hauts-Sapins ne vous manque-t-il pas trop? demanda-t-il d'un ton d'intérêt poli.

-- Je ne m'en suis pas aperçue, jusqu'ici. Ce climat paraît excellent.

-- On le dit. Mais il ne faudrait pas en annihiler les bons effets par des imprudences. Je me demande pourquoi la marquise de Ghiliac s'en va pédestrement, dans la boue des chemins, alors qu'elle a à sa disposition automobile, voitures et chevaux.

-- Je vous avoue que je n'ai jamais admis, pour les gens jeunes et bien portants, la dévotion ni la charité en équipage.

-- Soit, par un temps passable, mais aujourd'hui!... La simplicité et l'humilité sont choses exquises, mais peut-être seriez-vous disposée à les exagérer, Valderez.

-- J'ai été accoutumée à une existence sévère et un peu rude, et je ne souffre pas de ce qui, pour d'autres, serait pénible, répondit-elle froidement, en détournant un peu son regard de ces yeux où elle retrouvait toujours la même lueur d'ironie.

-- Evidemment. Mais vous vous habituerez vite à un autre genre de vie, et vous vous demanderez bientôt comment vous avez pu supporter l'existence des Hauts-Sapins.

-- Oh! non, non! Rien ne me sera jamais plus cher que mon passé, et mes Hauts-Sapins où je voudrais tant être encore!

Ces mots s'étaient échappés involontairement, impétueusement de ses lèvres. Tout aussitôt, elle devint pourpre de confusion. M. de Ghiliac, lui, avait froncé les sourcils, et il serra un instant les lèvres, un peu nerveusement. Puis, s'accoudant au bras de son fauteuil, il demanda tranquillement:

-- Avez-vous eu de bonnes nouvelles de tous les vôtres?

D'une voix dont elle s'efforçait de dominer le frémissement, Valderez parla de la santé de sa mère, un peu améliorée en ce moment, de son père qui rajeunissait, écrivait Marthe, des enfants qui obéissaient difficilement à la cadette. Puis elle demanda des nouvelles de Mme de Ghiliac, des d'Essil, des soeurs de M. de Ghiliac. Peu à peu, l'embarras de tout à l'heure s'atténuait, disparaissait. Elie n'avait pas jugé bon de relever les paroles de Valderez -- preuve qu'il était décidé à ne pas revenir sur ce sujet, pour le moment du moins.

La jeune femme avait repris son ouvrage, M. de Ghiliac parcourait ses journaux. Et ces jeunes gens si beaux, cette petite fille tendrement blottie contre Valderez formaient un délicieux tableau de famille, dans l'atmosphère chaude de cette pièce superbe.

XII

M. de Ghiliac venait à Arnelles pour faire un choix parmi les manuscrits inédits qu'il possédait en grand nombre, mémoires et lettres de ses ancêtres, et en particulier de la belle duchesse Claude. Il lui était venu récemment à l'idée, ainsi qu'il l'apprit à Valderez, de les exhumer et de les faire connaître au public des lettrés.

Tous ses anciens papiers se trouvaient dans la bibliothèque, et M. de Ghiliac s'installa dans cette pièce pour faire ses recherches, seul, car, contre sa coutume, il n'avait pas amené de secrétaire. Valderez, voyant cela, s'abstint, dès le second jour, de venir y travailler. Mais le soir même, M. de Ghiliac lui dit, en l'accompagnant après le dîner dans le salon blanc:

-- Je vous préviens, Valderez, que si ma présence doit vous faire changer quelque chose à vos habitudes, je me verrai dans l'obligation de repartir immédiatement pour Paris. Continuez à venir travailler dans la bibliothèque, sans aucune crainte de me gêner.

Elle reprit donc, le lendemain, sa place accoutumée, sans enthousiasme, car le tête-à-tête au cours des repas lui semblait déjà suffisamment pénible, malgré la présence de Guillemette et de son institutrice, acceptée sans observation par le marquis, quoique jusqu'alors l'enfant n'eût jamais paru dans la salle à manger.

Elie, de temps à autre, lisait à la jeune femme les passages les plus curieux des manuscrits qu'il examinait. Un jour, il lui montra l'un d'eux, dont l'écriture bizarre demeurait indéchiffrable pour lui, peu patient de son naturel. Valderez, après quelques efforts, réussit à la lire, et comme elle reparaissait dans des pages assez nombreuses, M. de Ghiliac lui demanda de copier celles-ci. Elle se trouva donc ainsi associée à son travail, auquel, d'ailleurs, son intelligence si profonde et si fine s'intéressait fort. C'était sur ce terrain historique et littéraire qu'ils se rencontraient sans cesse maintenant. Elie semblait prendre plaisir à faire causer la jeune femme, à la guider dans ses lectures, -- et cela avec un tact, un souci moral qui ne laissèrent pas que d'étonner le curé de Vrinières, lorsque Valderez lui apprit que M. de Ghiliac n'avait autorisé pour elle que la lecture de deux de ses romans.

-- Voilà qui le montre beaucoup plus sérieux qu'on ne le prétend! Combien d'époux, même chrétiens, n'ont pas ce soin, cette délicatesse pour la jeune âme de leur compagne!

Cette nature singulière restait toujours une énigme pour Valderez. Mais si son coeur demeurait inquiet et profondément défiant, son esprit subissait le charme de cette intelligence éblouissante, de cette érudition toujours claire et élégante, de tout ce qui faisait l'attrait ensorcelant de la personnalité intellectuelle d'Elie de Ghiliac. Elle devait reconnaître que rien, chez lui, n'était superficiel, qu'il avait étudié sous toutes leurs faces les sujets dont il traitait et ne se hasardait jamais en hypothèses. De plus, ce mondain sceptique avait, sur bien des points de morale, une opinion que l'on n'aurait pas attendue de lui. Mais Valderez savait maintenant qu'un homme peut professer les théories les plus parfaites, sans se donner la peine de les mettre en pratique.

Oui, elle subissait quelque chose du charme d'Elie. Mais lorsqu'elle se trouvait seule, elle se sentait envahie par un malaise indéfinissable, en se disant qu'elle lui servait simplement de sujet d'étude, comme le prouvait le regard d'observation pénétrante qu'elle surprenait parfois fixé sur elle. Et la pensée d'être l'objet de cette froide curiosité intellectuelle lui était si affreusement pénible qu'elle l'eût portée à éviter des rapports aussi fréquentes, si le curé de Vrinières, son directeur spirituel, ne lui avait dit:

-- Malgré tout, et quelle que soit l'attitude de votre mari, remplissez votre devoir qui est de vous rapprocher de lui autant qu'il vous y encouragera. Vous avez été fautive en lui montrant si ouvertement votre éloignement le jour de votre mariage. Votre excuse est dans votre inexpérience et dans l'affolement où les paroles pour le moins inconsidérées de votre belle-mère avaient jeté votre coeur très aimant et très droit. Malheureusement, l'attitude, les paroles de M. de Ghiliac sont venues aussitôt donner raison à ce qu'elle vous avait appris de lui. L'abandon dans lequel il vous a laissée pendant ce mois n'est pas fait non plus pour le réhabiliter à vos yeux. Mais enfin, vous êtes sa femme, et s'il se dispense de ses devoirs envers vous, il vous appartient de remplir les vôtres à son égard dans la mesure où il vous le permettra.

Valderez, suivant ces conseils, se faisait donc une obligation stricte d'accepter toujours lorsque son mari l'invitait pour une promenade à pied ou en voiture. Elle emmenait Guillemette, que son père paraissait considérer d'un oeil un peu moins indifférent. D'autres fois, il donnait à sa femme des conseils pour l'exécution de morceaux de musique, -- car il avait reconnu chez elle un talent très délicat, un jour où il l'avait entendue jouer, dans le salon de musique, alors qu'elle le croyait parti pour Angers en automobile. Et lui-même se mettait souvent au piano qui résonnait parfois jusqu'à une heure avancée de la nuit, le musicien et celle qui l'écoutait étant également oublieux de l'heure dans l'émotion artistique communiquée par les oeuvres des maîtres.

Mais en tous ces rapports, aucune intimité ne se glissait. Valderez gardait une attitude timide et un peu raidie, que la courtoisie légèrement hautaine de M. de Ghiliac, ni son amabilité cérémonieuse, n'étaient faites pour modifier.

Par exemple, elle devait reconnaître qu'il s'attachait à réaliser les quelques désirs qu'elle laissait parfois paraître, et qu'elle ne ressentait pas les effets de cette volonté autoritaire qui s'exerçait si bien par ailleurs.

Parviendrait-elle jamais à le connaître, à savoir ce qu'il y avait de vrai dans les dires de Mme de Ghiliac? Hélas! ce qu'elle savait, en tout cas, c'est que cet homme étrange lui avait clairement démontré son épouvantable égoïsme et son manque de coeur dans cette scène des Hauts-Sapins dont le souvenir pesait si lourdement sur l'âme de Valderez! C'est qu'il ne cherchait toujours pas à se rapprocher d'elle, moralement, et la traitait en étrangère.

D'autre part, il semblait assez étonnant qu'il se privât des fêtes mondaines qui l'attendaient partout à cette époque de l'année, pour demeurer à la campagne. Les vieux manuscrits pouvaient facilement être transportés à Paris. Il n'y avait à cela qu'une explication: le romancier étudiait un type curieux de petite provinciale et s'y attardait quelque peu. Quand il l'aurait mis au point, il s'en irait vers d'autres cieux, vers d'autres études.

Et c'était cette pensée qui paralysait secrètement Valderez en sa présence, qui la faisait frémir d'angoisse lorsque les ensorcelantes prunelles bleues s'attachaient un peu plus longuement sur elle.

Il se montrait absolument respectueux de ses convictions religieuses, et quelques-unes de ses paroles auraient même pu faire penser qu'il n'était pas aussi incroyant que le démontraient les apparences. Mais, d'autre part, Valderez put mesurer son indifférence en matière de religion peu de temps après son arrivée, à propos de Benaki. Au cours d'une promenade dans le parc avec Guillemette, elle rencontra le négrillon qui trottinait dans une allée, vêtu de son petit pagne blanc sur lequel il jetait, pour sortir, une sorte de burnous d'un rouge éclatant. Valderez l'avait jusque-là à peine aperçu. Elle l'arrêta, lui parla avec bonté, l'interrogea sur ce qu'il faisait. Benaki, dans un français bizarre, raconta qu'il avait été victime d'une razzia opérée là-bas, dans son village africain dont il ne savait plus le nom, que ses parents avaient été tués et lui vendu comme esclave. M. de Ghiliac, qui voyageait par là, l'avait acheté. Depuis lors, Benaki était très heureux. Il passait ses journées dans l'appartement du maître, couchait devant sa porte, mangeait à sa faim, était parfois caressé et rarement frappé. Tout cela constituait, pour le négrillon, le summum du bonheur.

Mais Valderez, en poussant un peu plus loin ses interrogations, constata avec un serrement de coeur que cet enfant, dont M. de Ghiliac avait assumé, en l'achetant à ses ravisseurs, la charge morale et physique, ne recevait aucune éducation religieuse et n'avait qu'un culte au monde: son maître, qui était de sa part l'objet d'une véritable adoration.

Le soir même, dominant sa timidité et sa gêne, elle aborda ce sujet, tandis que M. de Ghiliac, après le dîner, arpentait en fumant le magnifique jardin d'hiver terminant les salons de réception.

-- Pourriez-vous me dire, Elie, si Benaki a été baptisé?

Il s'arrêta devant la jeune femme assise près d'une colonnade autour de laquelle s'enroulaient d'énormes clématites d'un mauve rosé.

-- Non, il ne l'a pas été. Je n'y ai pas songé, je l'avoue.

-- Me permettez-vous de m'occuper de son instruction religieuse?

-- Mais certainement! A condition que cela ne vous fatigue ni ne vous ennuie, naturellement?

-- Ce sera, au contraire, un grand bonheur pour moi, en même temps que l'accomplissement d'un devoir, répondit-elle gravement.

-- En ce cas, tout est pour le mieux, et je vous confie volontiers Benaki pour que vous en fassiez un bon petit chrétien.

Par hasard, l'ironie était absente de son accent. Et, dès le lendemain, Valderez vit arriver chez elle le négrillon, envoyé par son maître. Chaque jour, désormais, elle réserva un moment pour l'instruction religieuse de l'enfant, et en même temps commença à lui apprendre à lire, l'insouciance ou le dédain de M. de Ghiliac paraissant avoir été jusqu'à traiter, sur ce point-là encore, Benaki sur le même pied qu'Odin.

Les contrastes si déconcertants de cette nature étaient bien faits pour désemparer une âme même plus expérimentée que celle de Valderez. Le curé de Vrinières, à qui elle demandait ce qu'il fallait penser des oeuvres de son mari, lui déclara que, leur rare valeur littéraire mise à part, elles avaient encore une valeur morale réelle, car elles mettaient en jeu de nobles sentiments, fustigeaient le mal, laissaient paraître de hautes et belles pensées. Mais certaines s'enveloppaient de formes si osées qu'il ne pouvait autoriser une jeune femme inexpérimentée à les lire.

-- Et l'on sent si bien qu'il lui manque le fil conducteur! ajouta le prêtre. Avec la foi, un tel écrivain produirait une oeuvre admirable et qui ferait tant de bien! Tandis que son talent, en admettant qu'il ne soit pas nuisible, -- et il peut l'être pour certaines jeunes âmes, -- n'a qu'un effet moral très atténué par le scepticisme qui perce trop souvent.

C'était, en effet, ce que constatait Valderez, en lisant les deux volumes signés du marquis de Ghiliac, dont la lecture lui avait été permise. Or, précisément, comme elle finissait le dernier, un peu avant l'heure du dîner, M. de Ghiliac entra dans le salon blanc, et, voyant le livre qu'elle tenait encore entre ses mains, demanda, tout en s'asseyant:

-- Eh bien! que dites-vous de cela, Valderez?

Encore sous le charme du style étincelant et si fin, si français, elle répondit avec enthousiasme:

-- Comme vous écrivez bien! J'ai fermé ce livre avec tant de regret!

-- J'en suis infiniment flatté! dit-il d'un ton sérieux... Mais le reste?... le fond, les idées?

Elle rougit un peu en répondant cependant avec sincérité:

-- Il y a des choses que j'aime beaucoup... et d'autres moins.

-- Lesquelles?... Allons! dites-moi cela, tout simplement, comme vous le pensez! ajouta-t-il en remarquant son embarras.

Elle développa alors son idée avec une grande clarté et une entière franchise. M. de Ghiliac, accoudé à une table en face d'elle, l'écoutait attentivement.

-- En effet, vos pensées sont très belles, beaucoup plus élevées que les miennes, dit-il, quand elle s'arrêta. Ce sont celles d'une chrétienne. Mais me croyez-vous capable d'atteindre à ces hauteurs?

Un sourire sarcastique entr'ouvrait ses lèvres. Quelque chose s'agita dans l'âme de Valderez, -- une irritation, une souffrance, elle ne savait quoi. Détournant les yeux de ce regard où il lui semblait voir briller une sorte de défi, elle riposta froidement:

-- Il serait, en effet, peut-être raisonnable d'en douter.

Il eut un rire moqueur.

-- A la bonne heure, vous êtes franche! Et vous avez peut-être raison... Mais il se peut aussi que vous ayez tort. Qui donc me connaît, sait ce dont je suis capable? Qui donc? Mais pas même moi, je l'avoue!

L'entrée de Guillemette et de son institutrice vint interrompre cette conversation qui semblait glisser sur une pente jusqu'à ce jour inconnue entre eux. Mais à dater de ce moment, M. de Ghiliac s'avisa plusieurs fois de demander à Valderez son avis sur les oeuvres littéraires qu'il mettait entre ses mains, et, s'il lui arriva de discuter ses opinions, ce fut, cette fois, sans cette note sardonique qui avait impressionné visiblement la jeune femme.

XIII

Valderez venait de recevoir un mot de son amie Alice. Celle-ci ayant l'occasion de passer le lendemain par Angers, demandait à Mme de Ghiliac de lui envoyer une dépêche pour lui dire si elle pouvait venir la voir à Arnelles et lui présenter son mari, en même temps que faire connaissance avec M. de Ghiliac.

Certes, Valderez était heureuse à la pensée de revoir cette amie très aimée. Mais une sourde tristesse s'agitait en elle, car elle savait que la vue du bonheur conjugal d'Alice allait raviver la secrète blessure de son propre coeur.