Chapter 5
Ce singulier fiancé ne donna plus ensuite signe de vie que par l'envoi d'une quotidienne corbeille de fleurs -- une véritable merveille qui faisait jeter des cris d'admiration à Mme de Noclare et à Marthe, tandis que Chrétienne hochait la tête en murmurant:
-- En voilà de l'argent dépensé pour rien! Ferait-il pas mieux de venir voir sa promise, ce beau monsieur?
Valderez, à part elle, se disait qu'elle préférait qu'il en fût ainsi. Au moins, en ces derniers jours de sa vie de jeune fille, elle pouvait réfléchir en paix, s'encourager à l'aide de la prière et des conseils du bon curé, pour l'avenir tout proche, -- l'avenir angoissant qui la mettrait sous l'autorité de cet étranger qu'elle souhaitait et redoutait à la fois de mieux connaître.
La corbeille arriva. Valderez, indifférente, regarda ses parents déployer les soieries, les fourrures, les dentelles, sortir de leurs écrins les deux parures, l'une de diamants, l'autre d'émeraudes...
-- Tout cela est absolument sans prix! dit Mme de Noclare d'une voix étouffée par l'admiration. Voyez ce manteau de fourrure! Il est plus que royal. Et ce point d'Alençon!
-- Eh! il peut payer tout cela à sa femme, et bien d'autres choses encore! répliqua M. de Noclare d'un ton où la satisfaction orgueilleuse se mêlait à l'envie. Te doutes-tu seulement, Valderez, quelle fortune représente cette corbeille?... Eh bien, tu ne regardes même pas! En voilà une fiancée! Qu'as-tu à rêvasser avec cet air sérieux!
-- Je me demande, mon père, pourquoi M. de Ghiliac m'envoie toutes ces choses, puisque je dois vivre à la campagne.
-- Ah! tu t'imagines cela? Eh bien! je ne le crois plus maintenant, car, à mon avis, tout ceci signifie que ton fiancé, s'étant aperçu que tu porterais comme pas une ces parures, te destine une existence plus brillante que tu ne le penses.
-- Je ne le souhaite pas! dit-elle avec une sorte d'effroi.
-- Bah! il faudrait voir, si tu en goûtais, petite sauvage! Tu ne te doutes pas de l'effet que tu produirais... Sapristi! Quel goût dans tout cela! Ah! il s'y connaît en élégance, celui-là! Tu seras à la bonne école pour faire ton éducation mondaine, ma fille. Et voyez donc comme il a choisi ce qui convenait le mieux au genre de beauté de sa fiancée! Ces émeraudes font un effet incomparable dans ta chevelure, Valderez!
Il posait sur le front de sa fille le délicieux petit diadème, tandis que Marthe entourait sa soeur des plis souples d'une soierie brochée d'argent.
-- Oui, tu es faite pour porter de telles parures, ma chérie! s'écria Mme de Noclare avec enthousiasme.
Silencieusement, Valderez retira le diadème et le rangea dans son écrin, elle replia la splendide étoffe et s'en alla au grenier retirer le linge du dernier blanchissage.
Combien elle eût donné joyeusement tout cela en échange d'un peu d'affection, d'une sympathie réciproque!
Un court billet à son adresse accompagnait l'envoi de la corbeille. Cette missive était un chef-d'oeuvre de fine élégance, de délicate courtoisie et de froide convenance. M. de Ghiliac, il fallait le reconnaître à sa louange, ne cherchait pas à feindre des sentiments qu'il n'éprouvait pas.
Valderez se vit dans l'obligation de lui répondre. Elle avait d'ordinaire un style facile et charmant, mais cette fois, la tâche lui semblait au-dessus de ses forces. Pour ce fiancé réellement inconnu d'elle, son coeur restait muet, et son esprit fatigué se refusait à trouver quelques phrases suffisamment correctes.
Elle y gagna une atroce migraine, qui s'augmenta le lendemain d'une forte fièvre, et ce fut M. de Noclare qui dut répondre à son futur gendre en l'informant de l'indisposition de la jeune fille.
Très correct toujours, M. de Ghiliac envoya immédiatement une dépêche pour demander des nouvelles, et fit de même les jours suivants, jusqu'au moment où M. de Noclare lui télégraphia: "Valderez entièrement remise."
Aux Hauts-Sapins, la jeune fille entendait chanter sur tous les tons les louanges de son fiancé. Il est vrai que les Noclare ne pouvaient avoir à son égard qu'une très vive reconnaissance. Fort délicatement, il offrait à son futur beau-père une rente dont le chiffre inespéré transportait M. de Noclare. En même temps que la corbeille, de superbes cadeaux étaient arrivés pour Mme de Noclare et pour Marthe, accompagnés d'un mot aimable. Certes, il était généreux, il devait même l'être au plus haut degré. Mais c'était là sans doute une qualité de race, bien facilitée par une immense fortune, et qui pouvait être compatible avec une entière sécheresse de coeur.
-- Mon Dieu! faites que je puisse m'attacher à lui! priait Valderez à tout instant du jour. Faites qu'il soit pour moi un époux bon et sérieux.
Et, invariablement, elle le revoyait alors, causant avec son père de sujets frivoles, ou bien sur la terrasse, révélant à sa fiancée son indifférence paternelle. Quelle nature avait-il? C'était encore, pour Valderez, le mystère profond et redoutable.
* * *
Le marquis de Ghiliac arriva aux Hauts-Sapins l'avant-veille du mariage religieux. Il offrit à sa fiancée une photographie de la petite Guillemette, en lui disant qu'il venait de voir l'enfant au château d'Arnelles, où il avait été jeter un coup d'oeil sur les préparatifs faits pour recevoir la jeune marquise.
-- Je lui annoncé votre arrivée, ajouta-t-il. Je suis certain que vous allez transformer bien vite cette enfant un peu sauvage, dont les institutrices excessives ne se sont probablement pas donné la peine d'étudier la nature.
Valderez considéra longuement le visage enfantin, un peu maigre, aux grands yeux mélancoliques.
-- Elle ne vous ressemble pas, sauf peut-être les yeux, dit-elle en regardant M. de Ghiliac.
-- Non! c'est plutôt le portait de sa mère, répliqua-t-il d'un ton bref, avec un léger froncement de sourcils.
Ils se trouvaient tous deux seuls dans le parloir. Mme de Noclare, sous prétexte d'un peu de fatigue, était remontée dans sa chambre, M. de Noclare s'éternisait dans la recherche de papiers qu'il voulait montrer à son futur gendre. Ils avaient jugé, l'un et l'autre, que ces fiancés par trop corrects et cérémonieux ne pourraient que bénéficier d'un tête-à-tête.
M. de Ghiliac, prenant les pincettes, se pencha pour redresser une bûche qui s'écroulait, tout en disant:
-- Vous verrez demain ma mère et ma soeur aînée, la vicomtesse de Trollens. Ma soeur Claude, à son grand regret, ne pourra pas venir d'Autriche.
-- M ais elle m'a écrit une lettre si charmante, accompagnant un délicieux cadeau! Elle doit avoir une bien aimable nature?
-- Oui! elle est tout à fait bonne et gracieuse, et je suis certain qu'elle vous plaira, beaucoup plus qu'Eléonore. Celle-ci réalise un type de femme moderne qui vous semblera un peu étrange. Elle est d'ailleurs fort intelligente, elle a un nom dans la littérature comme romancier et poète. N'avez-vous rien lu d'elle?
-- Si, quelques vers, je m'en souviens.
-- Eh bien! vous ont-ils plu?
Un peu d'embarras s'exprima dans les prunelles veloutées de Valderez.
-- Je dois vous avouer que je ne les ai pas très bien compris, dit-elle sincèrement.
Il éclata de rire -- de ce rire jeune, sans ironie, qui lui était peu habituel.
-- Eh! c'est précisément la perfection du genre symboliste, cela! Vous êtes une profane, mademoiselle... et moi aussi, rassurez-vous. Nous avons à ce sujet, Eléonore et moi, de petites escarmouches, mais allez donc convaincre une femme pénétrée de sa supériorité intellectuelle, et qui voit, pour comble, son mari en extase devant ses plus nuageuses créations! Ce pauvre Anatole est le pire des sots.
Il paraissait très gai, aujourd'hui, et beaucoup moins froid, il semblait déployer tout le charme irrésistible de son esprit pour sa modeste petite fiancée, dont il s'occupait davantage cet après-midi. De temps à autre, son regard se faisait plus doux en se posant sur elle, sa voix prenait des inflexions enveloppantes, et Valderez, à la fois éblouie et troublée, songeait qu'après tout il ne serait peut-être pas si difficile de découvrir les bons côtés de sa nature et de s'attacher à lui.
-- Nous n'avons pas encore parlé de voyage de noces, dit-il un peu plus tard. Préférez-vous que nous le fassions aussitôt après la cérémonie ou bien seulement après avoir passé quelques jours à Arnelles.
-- J'aime mieux aller faire connaissance tout de suite avec votre petite Guillemette, si vous le voulez bien, répondit-il.
-- Soit! Et nous partirons ensuite, pour où vous voudrez. Quel est le pays objet de vos préférences?
-- Il me semble que j'aimerais tant l'Italie!
-- Le voyage classique. Mais je suis moi-même un fervent de certaines parties de ce beau pays, et j'aurai grand plaisir à vous le faire connaître. Au passage, nous nous arrêterons à Menton afin que je vous présente à mes excellents parents, le duc et la duchesse de Versanges, qui y sont installés depuis un mois comme chaque année. Au retour de notre voyage, nous pourrons passer quelque temps à Cannes, où je possède une villa. Une croisière à bord de mon nouveau yacht, dont l'aménagement sera complètement terminé dans deux mois, vous sera peut-être agréable à cette époque, si vous supportez bien la mer! Puis nous reviendrons à Paris, où je dois avoir ma séance de réception à l'Académie vers la fin d'avril.
Elle l'écoutait, surprise et perplexe. Que devenait dans tous ces projets Guillemette, dont la santé délicate exigeait, avait-il déclaré naguère, le séjour continuel de la campagne?
Secrètement, elle s'effarait un peu de ce changement d'existence, la pauvre Valderez, qui n'avait jamais été plus loin que Besançon, et qui, dans sa parfaire ignorance d'elle-même, s'imaginait très inférieure à ce que pouvait attendre d'elle M. de Ghiliac.
Elle avait aussi un autre sujet de crainte: c'était sa future famille. La comtesse Serbeck, la seconde soeur d'Elie, le duc de Versanges, grand-oncle de M. de Ghiliac, et sa femme, lui avaient envoyé, avec leur superbe présent de mariage, un mot fort aimable. Mais celui qui accompagnait les cadeaux de Mme de Ghiliac et de sa fille aînée était banal et froid. C'étaient elles qui inquiétaient un peu Valderez. Elles les savait très mondaines, et elle avait la crainte que le choix de M. de Ghiliac ne fût pas vu d'un bon oeil par elles. Cependant, elles se dérangeaient toutes deux, en plein hiver, pour venir dans ce froid Jura, en dépit de toutes les incommodités du voyage et du séjour, quelque bref que fût celui-ci. Si elles eussent été très mécontentes, les prétextes ne leur auraient pas manqué pour s'abstenir d'assister au mariage.
Quelle figure ferait-elle près de ces femmes si différentes d'elle? Personnellement, leur opinion lui eût importé peu, mais elle avait maintenant le désir, tout nouveau, de ne pas déplaire à M. de Ghiliac.
-- Vous me direz ce que je dois faire, n'est-ce pas, car je suis si ignorante de tous les usages mondains? lui demanda-t-elle le soir de son arrivée, comme il prenait congé d'elle après le dîner.
Il sourit, en rencontrant le beau regard timide.
-- Très volontiers, si j'en vois la nécessité. Mais vous êtes trop grande dame d'instinct pour ne pas vous adapter aussitôt à toutes les circonstances.
Elle rougit légèrement. C'était le premier compliment qu'il lui adressait. Et le regard qui l'accompagnait mit un émoi inconnu au coeur de Valderez.
VII
"C'est un homme bien stupéfait et bien perplexe qui vous écrit, ma chère Gilberte. Je n'avais pas idée, en acceptant d'être l'un des témoins de votre filleule, de la surprise que me réservait cet Elie que vous avez eu raison de qualifier d'extraordinaire. Comment, voilà un homme qui me déclare ne pas vouloir, surtout, d'une jolie femme, et qui...
"Mais laissez-moi vous raconter tout par le menu. Nous arrivons donc aux Hauts-Sapins, cet après-midi, en traîneau, Mme de Ghiliac, Eléonore, Anatole de Trollens, le prince Sterkine et moi. M. de Noclare nous reçoit. Il a l'air transfiguré, vous ne le reconnaîtriez plus, et n'a d'yeux que pour son futur gendre. Nous entrons dans le salon. Elie présente à ses parents Mme de Noclare et sa fiancée. Ici, coup de théâtre. Nous avons devant les yeux la plus idéale beauté qu'il m'ait été donné de voir. Sapristi! ce qu'elle a changé, cette petite! Et une aisance de grande dame, bien qu'elle fût visiblement intimidée. Vous voyez d'ici la stupéfaction! Et vous devinez aussi les impressions de cette pauvre Herminie, dont la beauté, si bien conservée pourtant, ne peut pas lutter avec celle-là. Malgré toute sa science de femme du monde, elle n'a pu réussir à les dissimuler complètement, et le prince Sterkine m'a fort bien dit un peu plus tard:
"-- Heureusement que Mme de Ghiliac n'a pas d'influence sur son fils, qui a toujours été le maître chez lui, et que cette délicieuse jeune marquise sera très aimée de son mari, car autrement je la plaindrais!
"Très aimée? Oui, cela devrait être. Mais la vérité m'oblige à dire qu'Elie n'a pas l'air d'un homme très épris. Et -- chose plus étrange encore -- la petite Valderez ne paraît pas non plus très fortement touchée par l'amour.
"Certainement ils se connaissent bien peu! Mais nous sommes habitués à voir Elie inspirer des passions sur la vue d'une simple photographie de lui. Dès lors, il me semble que cette petite fille aurait dû être éblouie et captivée dès le premier instant. Il est vrai qu'il paraît assez froid à son égard... Je me demande toujours, Gilberte, si nous avons bien fait de prêter les mains à ce mariage. Sa physionomie m'a semblé cet après-midi plus inquiétante que jamais. Je le regardais, pendant qu'il faisait la présentation de sa fiancée, et je voyais dans ses yeux cette expression d'amusement railleur, sur ses lèvres ce demi-sourire d'ironie énigmatique que je n'aime pas chez lui. Evidemment, ce dilettante se complaisait à voir les expressions différentes, mais toutes marquées au coin de la plus profonde surprise, que laissaient voir les physionomies de ses parents et de son ami, -- la mienne aussi, probablement. Il n'ignore pas que sa mère va être follement jalouse de cette jeune femme, que sa soeur le sera aussi. Est-ce une satisfaction pour lui?
"Et va-t-il vraiment la confiner à Arnelles? Le prince Sterkine, comme nous nous organisions pour monter en traîneau afin de nous rendre à la mairie, chuchota à l'oreille d'Elie en passant près de lui:
"-- Dis donc, mon très cher, quelle surprise! Cachottier, va! Voilà une jeune marquise de Ghiliac qui va faire sensation dans les salons de Paris.
"-- Détrompe-toi, ma femme n'est pas destinée à mener cette stupide existence mondaine, répliqua Elie de ce ton bref qui indique qu'on lui fait une observation oiseuse.
"Cet excellent Sterkine en est resté un instant un peu abasourdi. Il est certain qu'avec Elie, on ne sait jamais trop où l'on en est. C'est l'être le plus déconcertant que je connaisse.
"Votre filleule est une enfant délicieuse, ma chère Gilberte, au moral comme au physique. Non, le mot enfant ne convient pas ici; c'est la jeune fille, la vraie jeune fille, qui a gardé toute sa candeur, toute sa délicatesse d'âme. Elie saura-t-il apprécier le trésor qu'il va posséder? Ce blasé, cet insensible se laissera-t-il toucher par cette grâce pure, par cette fraîcheur d'âme, par ce coeur que je devine très aimant, très sensible, et qu'il pourra faire si facilement souffrir? Le cerveau, chez lui, n'a-t-il pas étouffé complètement le coeur?
"Je vous avoue, mon amie, que je ne me défendrai pas d'un peu d'appréhension en les voyant demain échanger leurs promesses! Si la chose était à refaire... eh bien! je crois que cette fois je ne lui parlerais pas de Valderez!
"Maintenant, quelques détails sur la manière dont nous nous installons, pour ces vingt-quatre heures. Je suis logé aux Hauts-Sapins, Mme de Ghiliac et Eléonore iront coucher au château de Virettes, tout proche, que ses propriétaires ont mis à la disposition des Noclare. De même, Elie et le prince Sterkine.
"On a, pour la circonstance, arrangé rapidement, le mieux possible, les principales pièces des Hauts-Sapins, -- aux frais d'Elie naturellement. Noclare ne m'a pas caché qu'il était à la veille d'une ruine complète quand est venue la demande du marquis de Ghiliac. C'était le salut pour eux, -- et je soupçonne Valderez de s'être sacrifiée, tout simplement.
"Se sacrifier en épousant Elie! Voilà un mot qui sonnerait étrangement aux oreilles de bien des femmes, qu'en dites-vous, ma chère amie? -- et en particulier à celles de Roberte de Brayles. Mais Valderez est d'une autre trempe. Si Elie ne l'aime pas sincèrement et sérieusement, elle souffrira, car je ne la crois pas femme à se contenter d'attentions passagères, de caprices de son seigneur et maître, -- et elle sera sans doute incapable aussi de l'adorer aveuglément, dans ses défauts comme dans ses qualités, ainsi que d'autres feraient certainement.
"Vous le voyez, j'en reviens toujours à mes craintes. Je vais tâcher de causer seul quelques instants avec Elie, afin d'essayer de surprendre sa pensée véritable. Ce sera difficile, -- pour ne pas dire impossible.
"Voici l'heure du dîner qui approche, il est temps que je vous quitte, ma chère Gilberte. La belle fiancée m'a chargé de tous ses souvenirs affectueux pour vous, Mme de Noclare aussi. Cette dernière, un peu surexcitée en ce moment, m'a paru moins languissante. C'est curieux, ce mariage ne semble lui inspirer aucune anxiété! Comme son mari, elle est complètement éblouie par Elie. Quel effrayant charmeur que cet homme-là! Moi-même, quand je ne réfléchis pas, je suis comme les autres, parbleu! Mais c'est égal, je ne lui donnerais pas ma fille avec autant de sérénité.
"Marthe est une fort gentille fillette, Roland, une jeune garçon charmant et bien élevé, il a le regard pur et profond de sa soeur aînée. Noclare m'a confié qu'il voulait être prêtre, mais qu'il ne le lui permettrait jamais. Il serait plus aise probablement qu'il devînt un inutile et une ruine morale comme lui?
"Allons, je finis, Gilberte. Après-demain, vous me reverrez et je vous conterai tout en détail, y compris les amertumes de Mme de Ghiliac, qui, entre parenthèses, devait avoir des soupçons quant au choix d'Elie, malgré la façon dont celui-ci nous a déclaré, à son retour des Hauts-Sapins: "Mlle de Noclare réalise tous mes souhaits et sera une mère parfaite pour Guillemette." Il fallait qu'elle eût une furieuse envie de connaître cette future belle-fille, pour venir à cette époque, dans ce pays, et se priver pendant vingt-quatre heures seulement de tout son luxueux confortable habituel!"
* * *
La soirée s'achevait. Le grand salon des Hauts-Sapins, meublé hâtivement, mais avec goût, orné de touffes de houx et de gui, présentait ce soir un aspect inaccoutumé. Depuis bien longtemps, il n'avait vu réunion semblable, le pauvre vieux salon, et il devait être tout aussi étonné que la jeune fiancée qui se trouvait, pour la première fois, en contact avec quelques-unes des personnalités les plus marquantes du milieu où elle allait vivre.
Valderez était vêtue ce soir d'une robe d'étoffe légère faite par une excellente couturière de Besançon et dont la nuance de coque d'amande pâle seyait incomparablement à son teint admirable. Près de la toilette d'une élégance très sûre que portait Mme de Ghiliac, près de celle, plus excentrique, de Mme de Trollens, -- toutes deux sortant de maisons célèbres, -- celle de Valderez, simple pourtant; n'était pas éclipsée.
La jeune fille parlait peu. La belle marquise de Ghiliac, brune imposante au regard froid, l'intimidait beaucoup, Mme de Trollens, jeune femme d'allure décidée, très poseuse, lui déplaisait, comme l'avait déjà prédit M. de Ghiliac. Le vicomte de Trollens était quelconque. Seule la physionomie franche et douce du prince Sterkine lui était sympathique -- sans parler, naturellement, de M. d'Essil, qu'elle connaissait et appréciait depuis longtemps.
Pendant la cérémonie du mariage civil, et pendant le dîner, elle avait fort bien eu conscience d'être de la part de tous l'objet d'un examen discret et incessant. Secrètement gênée par cette attention, elle réussit cependant à conserver son aisance habituelle, faite de simplicité charmante, avec une nuance de réserve à la fois timide et fière qui communiquait à sa beauté un caractère particulier.
M. de Ghiliac s'était montré éblouissant ce soir. Sa conversation avait littéralement ensorcelé les quelques amis des Noclare conviés au dîner, et le bon curé lui-même. Valderez l'écoutait avec un mélange de plaisir et d'effroi. Cet être étrange émettait des aperçus très profonds, des théories morales irréprochables; puis, tout à coup, un étincelant sarcasme jaillissait de ses lèvres, l'ironie s'allumait de nouveau dans ses yeux superbes, s'exprimait dans sa voix aux inflexions captivantes. Et la pauvre jeune fiancée, toute désemparée, ne savait plus que croire et qu'espérer.
Ils n'avaient pas eu, aujourd'hui, un seul instant de tête-à-tête. M. de Ghiliac ne paraissait à personne très empressé près de sa fiancée. Celle-ci retrouvait chez lui la froideur qui semblait avoir subi une éclipse, hier. Et son coeur se serrait de nouveau.
Vers onze heures, les hôtes des Hauts-Sapins se levèrent pour gagner leurs logis respectifs. Valderez, s'écartant un instant, alla redresser les tisons qui s'effondraient en projetant des étincelles. Elle eut un léger tressaillement en voyant tout à coup près d'elle M. de Ghiliac.
-- Laissez-moi faire cela. Avec cette robe légère, c'est une imprudence.
En trois coups de pincettes, il écarta les tisons. Puis il se tourna vers la jeune fille:
-- Voyons, que je vous complimente sur votre toilette, qui est charmante et vous rendrait plus jolie encore, si la chose était possible. Mais vous paraissez fatiguée, ce soir, vous n'avez presque rien mangé. Il faut aller bien vite vous reposer, ma chère Valderez.
Il parlait à mi-voix, d'un ton où passait une chaleur inaccoutumée. Elle leva sur lui ses grands yeux lumineux, qui reflétaient une timide émotion. Les cils bruns d'Elie palpitèrent un peu, quelque chose de très doux transforma son regard. Il se pencha, prit la main de Valderez et la baisa avec cette élégance inimitable qui le faisait appeler "le dernier des talons rouges". Mais ce baiser, cette fois, était plus prolongé que de coutume. Et quand Elie se redressa, Valderez, toute rose d'un émoi un peu effarouché, vit une expression inconnue dans les yeux sombres qui s'attachaient de nouveau sur elle.
Ce soir-là, quand elle se trouva seule dans sa chambre, elle sentit, sous l'appréhension de ce lendemain si proche, percer comme un bonheur imprécis, comme une aube d'espérance qui faisait battre son coeur.
VIII
"Une Noclare qui se marie un jour où la neige tombe a bien des chances d'être malheureuse en ménage."
La vieille Chrétienne marmottait ce dicton en se levant, au matin du jour qui devait voir s'accomplir l'union du marquis de Ghiliac et de Valderez de Noclare. Ce mariage n'était pas du tout dans les idées de Chrétienne, et celle-ci ne se faisait pas faute de recueillir les sombres présages qui devaient, selon elle, annoncer la destinée de la jeune fiancée.
Mme de Noclare vint présider à la toilette de sa fille. Mais, vaincue par la fatigue et l'émotion, elle dut se retirer bientôt afin de se reposer un peu avant le départ pour l'église. Marthe restait près de sa soeur, afin de l'aider dans les derniers détails de sa toilette.
-- Là, te voilà prête maintenant, chérie. Que tu es belle, ma Valderez! Bien sûr M. de Ghiliac...
Un coup léger fut frappé à ce moment à la porte. Et Marthe, allant ouvrir, se trouva en présence de Mme de Ghiliac, dans la toilette sobrement élégante choisie pour ce mariage à la campagne.
-- Puis-je voir votre soeur, mon enfant?
-- Oui, entrez donc, madame! dit vivement Valderez en s'avançant vers sa future belle-mère.
Mme de Ghiliac lui tendit la main.