Chapter 4
-- Je suis absolument sérieuse, mon père. Le sujet est trop grave pour qu'il en soit autrement. Je vous avoue, en toute franchise, que M. de Ghiliac m'inspire une sorte d'effroi et que je ne crois pas possible, en ce cas, de devenir sa femme.
Elle prononçait ces derniers mots d'une voix tremblante, car elle savait d'avance quelle fureur elle allait déchaîner. Mais elle savait aussi que, loyalement, elle devait les dire.
-- Valderez! gémit Mme de Noclare.
Un flot de sang était monté au visage de M. de Noclare. Il posa sur l'épaule de sa fille une main si dure que Valderez chancela.
-- Ecoute, dit-il d'une voix sifflante, je vais te dire les conséquences d'un refus de ce genre. J'avais engagé les quelques fonds qui nous restaient dans des opérations financières paraissant annoncer des chances sérieuses. Ces jours derniers, j'ai appris que cette affaire périclitait. Si j'en retire le quart, je devrai m'estimer satisfait. Alors, ce sera la misère, comprends-tu, Valderez? la misère noire. Les Hauts-Sapins seront vendus pour un morceau de pain et nous irons mendier sur les routes.
Valderez, écrasée par cette révélation, demeurait sans parole. Il poursuivit:
-- Si tu épouses M. de Ghiliac, tout change, car naturellement, celui-ci ne laissera pas dans le besoin les parents de sa femme, il pourvoira à l'éducation des enfants...
-- Non, non, pas cela! je travaillerai, je ferai n'importe quoi... mais ne me demandez pas cela! dit-elle d'une voix étranglée.
-- Je serais curieux de savoir comment tu parviendrais à nourrir tes frères et soeurs, ainsi que ta mère et moi! riposta ironiquement M. de Noclare. Ne nous débite pas de pareilles sottises, je te prie.
Valderez baissa la tête. C'était vrai, ce qu'elle pouvait n'était à peu près rien et ne parviendrait pas à combler la centième partie du gouffre ouvert par l'imprévoyance paternelle.
-- Ce mariage est donc pour nous une invraisemblable planche de salut. Il nous donnera enfin la sécurité, il assurera brillamment ton avenir en faisant de toi une des plus grandes dames de France.
-- Oh! moi! murmura Valderez d'un ton brisé.
Elle rencontra le regard de sa mère, suppliant et pathétique. Là non plus, elle ne trouverait pas d'appui. Mme de Noclare était une âme faible unie à un corps fatigué; jamais elle n'avait eu d'autre volonté que celle de son mari, jamais elle n'avait su diriger ses enfants, et c'était l'aînée, admirablement douée moralement, qui assumait les responsabilités de l'éducation de ses frères et soeurs. Pour sa mère, Valderez avait une affection inconsciemment protectrice, mêlée de compassion et de respect, elle s'ingéniait à lui enlever les moindres soucis. Aussi comprit-elle aussitôt la signification de ce regard.
-- Le voulez-vous donc aussi? murmura-t-elle, le coeur serré, en se penchant vers Mme de Noclare.
-- Si je le veux! Mais ce sera le repos pour nous tous, mon enfant! Te savoir si bien mariée!... Et nous à l'abri du besoin! Il n'y a pas à hésiter, voyons, Valderez!
-- Si, je dois réfléchir, dit fermement la jeune fille en se redressant et en se tournant vers son père. Une telle décision ne peut être prise inconsidérément. D'ailleurs, ne faut-il pas avoir des informations auprès de M. d'Essil? Nous ne savons rien de M. de Ghiliac... rien, pas même s'il a quelques sentiments religieux, et si sa femme pourrait voir ses convictions respectées.
M. de Noclare eut un geste impatient.
-- Eh! te figures-tu qu'il soit un sectaire? Il est catholique, naturellement, comme tous les Ghiliac; quant à être pratiquant, c'est chose peu probable. Mais il ne faut pas trop demander et faire la petite exagérée. Du reste, je vais écrire à M. d'Essil, s'il ne faut que cela pour te décider. En attendant sa réponse, tu réfléchiras à ton aise. Mais n'oublie pas qu'il s'agit pour nous de la misère ou de la sécurité, selon le parti que tu prendras.
V
Oh! non, elle ne devait pas l'oublier, pauvre Valderez! Toute la nuit se passa pour elle à tourner et à retourner dans son esprit la pénible alternative: ou la misère pour tous et la vie devenue un enfer pour elle par suite du ressentiment de son père -- ou le mariage avec cet étranger.
Pourquoi donc cette dernière solution lui inspirait-elle une telle crainte? Elle ne savait pas le définir clairement. Nature rare et charmante, très mûre sur certains points par les responsabilités qui lui incombaient, et par son existence sévère, elle avait conservé sur d'autres l'exquise simplicité, la fraîcheur d'impressions d'une enfant. L'extrême sérieux de son caractère, sa piété profonde la préservaient en outre de toute tendance romanesque, et de tous désirs de luxe et de vanité. Aussi, à cette première visite de M. de Ghiliac, avait-elle été moins frappée de l'extérieur séduisant de cet étranger, qu'impressionnée par ce qu'il y avait en cette physionomie, dans ce regard et ce sourire, d'énigmatique et d'inquiétant. Puis, ainsi qu'elle l'avait dit à son père, elle l'avait deviné aussitôt entièrement différent d'elle-même, la pauvre petite Valderez, habituée à la pauvreté, aux durs labeurs du ménage, ne connaissant rien des raffinements de la coquetterie, si opposée dans tous ses goûts aux femmes de son monde. Etait-il possible qu'elle devînt l'épouse de ce brillant grand seigneur? L'incompatibilité ne serait-elle pas trop forte entre eux?
Telle fut la question qu'elle adressa le lendemain matin au bon vieux curé de Saint-Savinien, lorsque, après une nuit d'insomnie, elle se rendit à l'église pour lui demander conseil.
-- Voilà, ma pauvre petite, une alternative bien grave, dit le prêtre en secouant la tête. Quant à ce point-là, il me semble que vous ne devez pas trop vous en inquiéter, puisqu'il vous prévient lui-même que vous n'aurez pas une existence mondaine. C'est donc qu'il souhaite avant tout une épouse sérieuse, ce qui est tout à son honneur et doit vous inspirer confiance.
-- Mais puis-je, loyalement, accepter sa demande, lorsque je n'ai pour lui que de l'indifférence -- même plus que cela, une sorte de défiance?
-- Ceci est plus grave. Pourquoi cette défiance, mon enfant?
-- Je ne sais trop, monsieur le curé... Il est si différent des hommes que j'ai vus jusqu'ici! Son regard a une expression que je ne puis définir, qui attire et trouble à la fois. Puis, sous ses façons aimables, il est froid et hautain... et je crains qu'il ne soit très railleur, très sceptique. Enfin, monsieur le curé, pour résumer tout, je ne le connais pas, et c'est cet inconnu qui me fait peur.
-- M. d'Essil ne pourrait-il vous donner des renseignements?
-- Mon père va lui écrire. C'est un homme sérieux et loyal, il dira ce qu'il sait, certainement. La question religieuse me tourmente aussi. Je m'imagine que M. de Ghiliac est un incroyant.
-- Ma pauvre petite, votre cas est bien épineux! Il ne s'agirait que de vous, je dirais: refusez, puisque l'idée de cette union vous inspire tant de crainte. Mais il y a les vôtres... On vous demande un sacrifice. Vous êtes assez forte pour le faire, Valderez. Mais il s'agit de savoir si vous en avez le droit. Le mariage est un sacrement avec lequel on ne doit pas jouer. Vous ne pouvez accepter la demande de M. de Ghiliac que si vous êtes résolue non seulement à remplir tous vos devoirs envers lui, mais encore à chasser cette crainte, cette défiance et à faire tous vos efforts pour l'aimer, ce qui est un précepte divin. Si vous ne vous en croyez pas capable, alors dites non, quoi qu'il doive vous en coûter.
Elle serra l'une contre l'autre ses mains froides et tremblantes.
-- Je ne sais pas! murmura-t-elle. Si, au moins, j'avais pu le connaître un peu plus! Il est certain que le ton de sa lettre est sérieux... mais lui, l'est-il? Que faire, mon Dieu, que faire?
Des larmes glissaient sur ses joues. Le bon curé la regardait, très ému, lui qui connaissait si bien cette âme énergique et tendre à la fois. Le noble étranger qui demandait Valderez pour épouse saurait-il les comprendre et les apprécier, cette âme délicieuse, ce coeur aimant dont il aurait toute la première fraîcheur? Hélas! étant donné le portrait que lui en avait fait la jeune fille, le curé se sentait envahi par le doute à ce sujet. Aussi, combien aurait-il voulu lui dire de répondre par un refus! Mais il n'ignorait pas la situation lamentable de la famille de Noclare, il savait aussi qu'en cas de refus, M. de Noclare ne pardonnerait jamais à sa fille, et que l'existence de celle-ci deviendrait intolérable. Alors, si le sacrifice pouvait être fait sans attenter aux droits de la conscience, ne fallait-il pas l'accomplir quand même?
C'est ce qu'il expliqua à Valderez, en ajoutant que l'incroyance présumée de M. de Ghiliac ne serait pas, dans ce cas particulier, un obstacle absolu, pourvu que la liberté religieuse de sa femme et l'éducation de leurs futurs enfants se trouvassent garanties.
-- Je ne parlerais pas ainsi à toutes, mon enfant. L'incrédulité de l'époux est presque toujours un danger pour la foi de l'épouse et pour celle des enfants. Mais vous êtes une âme profondément croyante, intelligente et droite, vous êtes instruite au point de vue religieux, et il vous sera possible de le devenir davantage encore. Dans ces conditions, le péril sera moindre pour vous, et vous pourrez même espérer, à l'aide de vos exemples et de vos prières, faire du bien à votre époux.
-- Ce sera tellement dur pour moi! dit-elle avec un soupir. Il doit être si bon d'avoir les mêmes croyances, les mêmes célestes espoirs!
-- Hélas! ma pauvre petite enfant, je voudrais tant qu'il en soit ainsi! Réfléchissez, priez beaucoup surtout, Valderez. Voyez si vous pouvez vous habituer à la pensée de cette union. D'après ce que vous me dites du ton de la lettre de M. de Ghiliac, il paraît évident qu'il ne s'agit pour lui aussi que d'un mariage de raison. Il ne peut donc vous demander rien de plus, pour le moment, que la résolution de remplir tous vos devoirs à son égard et de vous attacher à lui peu à peu. Vous auriez une belle tâche près de cette enfant sans mère, et une autre, plus délicate, mais plus belle encore, près de votre époux. Tout cela doit être un encouragement pour vous, si rien, d'après les renseignements que vous recevrez, ne s'oppose à ce mariage.
-- Et il faudra quitter mes pauvres petits! dit-elle d'une voix étouffée. Que feront-ils sans leur Valderez?... Mais non, je dis une sottise, personne n'est indispensable.
-- Vous êtes tout au moins très utile, ma chère enfant; mais ils sont tous d'âge à aller en pension, et Marthe est très capable de vous remplacer. Et puis, ma pauvre petite, vous n'avez pas le choix! conclut-il avec un soupir. Retournez à votre tâche, et demain j'offrirai le saint sacrifice à votre intention.
Dieu seul, et un peu aussi le vieux prêtre, confident de son âme, connurent ce que souffrit en ces trois jours Valderez. Combien de fois envia-t-elle le sort d'Alice d'Aubrilliers, dont la lettre laissait voir à chaque ligne un tranquille bonheur, basé sur une sérieuse affection mutuelle!
Et comme un incessant aiguillon, il lui fallait entendre son père répéter: "Heureuse Valderez, tu peux dire que tu as eu les fées pour marraines!"; sa mère murmurer d'un ton extasié: "Ma future petite marquise!"; Marthe s'écrier cent fois le jour: "Oh! comment peux-tu hésiter? Moi, j'aurais dit oui tout de suite, tout de suite!"
Personne ne paraissait penser à la possibilité d'un refus. Et Valderez, le coeur serré par l'angoisse, songeait que rien, humainement, ne la sauverait de cette union.
La réponse de M. d'Essil arriva promptement. Il disait avec franchise tout ce qu'il savait sur Elie, ses doutes, ses inquiétudes, et aussi ses soupçons de qualités plus sérieuses que ne le faisaient penser les apparences.
M. de Noclare ne lut pas cette lettre à sa fille. Il passa sous silence ce qui était défavorable et s'étendit longuement sur le reste, insistant sur ce fait que la conduite de M. de Ghiliac ne laissait pas prise à la critique, et que, tout indifférent qu'il fût, il tenait à avoir une épouse très bonne chrétienne.
-- Un indifférent! murmura Valderez avec tristesse.
-- Eh! tu t'occuperas à le convertir, voilà tout! C'est déjà très bien de sa part de tenir à la religion pour sa femme. Cela doit t'encourager, je suppose?
Valderez, d'un geste inconscient, froissa ses mains l'une contre l'autre.
-- Cela m'est dur, mon père! Je vous assure qu'il faut vraiment que nous soyons dans cette situation pour accepter un mariage dans ces conditions.
M. de Noclare bondit.
-- Mais tu es folle à lier! A-t-on jamais idée d'une jeune fille pareille! Il n'y a pas à discuter avec toi, du moment où tu as de semblables raisonnements et une mentalité aussi extraordinaire. Je vais écrire à l'instant à M. de Ghiliac. C'est oui, n'est-ce pas?
Une dernière hésitation angoissa l'âme de Valderez. Elle murmura intérieurement: "Mon Dieu! s'il faut faire ce sacrifice, je le ferai, pour eux, et avec la volonté de remplir tout mon devoir envers "lui"." Alors, d'une voix ferme, elle répondit:
-- Ce sera oui, mon père.
VI
M. de Ghiliac arriva quelques jours plus tard aux Hauts-Sapins. Valderez avait revêtu sa toilette du dimanche, une robe bleu foncé, d'une simplicité monacale, mal taillée par la petite couturière du village. Très pâle, les traits tirés par l'insomnie et les douloureuses incertitudes de ces derniers jours, elle se tenait assise dans le parloir, près de sa mère. M. de Ghiliac entra, introduit par la vieille Chrétienne, dont le regard, sous les paupières retombantes, l'examinait des pieds à la tête. Il salua Mme de Noclare, s'inclina devant Valderez en prononçant une phrase de remerciement des mieux tournées. Puis, prenant la petite main un peu frémissante, il l'effleura de ses lèvres et y passa la bague de fiançailles.
La loquacité de M. de Noclare et l'extrême aisance mondaine du marquis vinrent heureusement en aide à Valderez, dont la gorge serrée avait peine à laisser échapper quelques paroles. M. de Ghiliac se mit à conter avec verve un petit incident de son voyage, qui mettait en relief un trait particulier du caractère comtois. De temps à autre, il s'adressait à Valderez. Elle lui répondait en quelques mots, singulièrement gênée devant ce causeur étincelant, qu'elle devinait si facilement railleur, intimidée aussi par ces yeux pénétrants et très énigmatiques dont elle rencontrait souvent le regard.
-- Valderez, voici justement un rayon de soleil, tu devrais montrer à M. de Ghiliac le coup d'oeil qu'on découvre de la terrasse, dit tout à coup M. de Noclare.
-- Si cela peut vous intéresser, monsieur?...
-- Mais certainement, mademoiselle! répondit-il en se levant aussitôt.
Valderez jeta sur sa tête une capeline de drap brun, et le précéda vers le jardin. Dans l'allée principale, ils marchèrent l'un près de l'autre. Valderez, toujours en proie à cette insurmontable timidité, ne trouvait pas un mot à dire à ce fiancé si élégamment correct, si froidement courtois. Mais Elie de Ghiliac n'était pas homme à se laisser embarrasser, en quelque circonstance que ce fût. Il se mit à questionner Valderez sur les coutumes du pays, et la jeune fille, dominant sa gêne, lui répondit avec simplicité, dévoilant ainsi une intelligence très fine, très pénétrante, beaucoup plus cultivée que ne l'avait pensé probablement M. de Ghiliac, car il dit tout à coup, d'un ton où passait un peu de surprise:
-- Je croyais que vous n'aviez jamais quitté ce petit coin de province, mademoiselle? Cependant, vous paraissez fort instruite...
-- J'ai été élevée jusqu'à seize ans chez les Bénédictines de Saint-Jean, tout près d'ici, où les études sont poussées très fortement sous l'impulsion d'une abbesse remarquablement douée. Ici, dans mes rares moments de loisir, je travaillais encore... Mais il ne faudrait pas penser trouver en moi l'instruction moderne, si étendue, si variée, ajouta-t-elle avec un sourire, -- sourire timide et délicieux, qui communiquait à sa physionomie un charme inexprimable.
-- Oh! je n'y tiens pas, je vous assure! dit-il avec quelque vivacité. On bourre nos jeunes filles modernes de connaissances de toutes sortes, mais, bien souvent, que leur en reste-t-il?
Ils atteignaient la base de la terrasse. Lentement, ils gravirent les marches. La neige gelée craquait sous leurs pas. Elie s'accouda à la balustrade de pierre effritée et contempla longuement la vallée toute blanche, les sapinières couvertes de leur parure immaculée, les pentes rocheuses entre lesquelles se creusaient de profonds abîmes. Cette vue était d'une beauté austère, sous le pâle rayon de soleil qui jetait sur la neige de grandes taches étincelantes, et, des branches de pins abondamment poudrées, faisait jaillir des lueurs argentées.
-- Ce pays est magnifique, mais d'aspect sévère, dit M. de Ghiliac en se tournant vers Valderez. L'existence doit être assez triste pour vous, ici?
-- Je n'ai jamais eu le temps de m'en apercevoir. D'ailleurs, j'aime beaucoup mon pays, et la campagne, même en hiver, a pour moi un très grand charme.
-- Arnelles vous plaira, en ce cas. Ce château est admirablement situé dans la plus jolie partie de l'Anjou; les environs en sont charmants. Vous pourrez y avoir quelques relations agréables. Les distractions mondaines vous font-elles envie?
Il adressait cette question presque à brûle-pourpoint.
Elle répondit spontanément:
-- Oh! pas du tout! Je suis ignorante sur ce point, mais ce que j'en ai entendu dire ne m'a pas tentée. Je n'ai jamais désiré qu'une vie tranquille et occupée utilement.
Elie enveloppa d'un coup d'oeil rapide le visage aux lignes admirables, éclairé par la douce lueur du soleil hivernal qui mettait des reflets d'or foncé sur la magnifique chevelure relevée avec la plus extrême simplicité. Dans les yeux bruns si beaux, l'inimitable observateur pouvait lire une sincérité absolue.
-- Vous avez raison, mademoiselle, et je ne puis qu'approuver d'aussi sages paroles, dit-il d'un ton sérieux. Je vois que Guillemette sera en bonne mains -- ce qui lui a bien manqué jusqu'ici, paraît-il.
Paraît-il! Ce mot sembla un peu singulier à Valderez. Elle dit timidement:
-- L'enfant m'accueillera-t-elle bien? Quel est son caractère?
-- Je vous avoue que je n'en sais absolument rien! Je ne la connais pour ainsi dire pas, je ne peux donc vous renseigner à ce sujet... Ah! si, je me souviens d'avoir entendu dire, par ma mère, qu'elle était un peu morose, par suite de sa santé délicate, mais assez douce.
-- Ainsi, vous ne la voyez jamais? dit-elle en levant les yeux vers le beau visage fier qui lui faisait face.
-- Si, je l'aperçois quelquefois, lorsque je suis à Arnelles. Mais je ne m'en occupe pas; c'était jusqu'ici l'affaire de ma mère, ce sera maintenant la vôtre, puisque vous voulez bien accepter de porter mon nom.
Le ton était péremptoire et froid, il glaça la pauvre Valderez stupéfaite et effrayée devant cette complète indifférence paternelle. Il est probable que M. de Ghiliac s'aperçut de l'effet produit par ses paroles. Mais il ne daigna pas les atténuer. Changeant de conversation, il demanda, en jetant un coup d'oeil sur la bague de fiançailles dont le magnifique diamant lançait des lueurs merveilleuses sous le soleil:
-- Votre bague vous plaît-elle, mademoiselle? J'ai choisi selon mon goût, qui peut n'être pas le vôtre. En ce cas, dites-le-moi bien sincèrement.
-- Oh! elle me plaît aussi, monsieur! D'ailleurs je ne me connais guère en bijoux.
Elle avait envie d'ajouter: "Cela m'importe si peu, en comparaison de tant d'autres questions angoissantes!"
-- Les aimez-vous, mademoiselle?
-- Je n'ai jamais songé à en désirer, je vous l'avoue.
-- J'aurai le plaisir de vous en offrir. Mais j'aimerais à connaître votre goût.
-- Choisissez au vôtre, je vous en prie, ce sera beaucoup mieux.
-- Soit, dit-il, du ton d'un homme qui a adressé une demande de pure courtoisie, mais qui trouve qu'en effet la solution est entièrement raisonnable.
Ils quittèrent la terrasse. M. de Noclare et Marthe arrivaient au-devant des fiancés. Ensemble, ils revinrent au castel, dont M. de Ghiliac examina en artiste la vieille architecture. A l'entrée du salon, Valderez s'esquiva. Chrétienne souffrait aujourd'hui de ses rhumatismes; il fallait l'aider à confectionner le dîner, plus compliqué pour la circonstance.
Tandis que la jeune fille entourait sa taille d'un large tablier, Chrétienne, levant son visage penché vers le fourneau, dit d'un ton sentencieux:
-- Tu as tort d'épouser ce beau Parisien, ma fille. Il n'est pas fait pour toi, vois-tu.
-- Qu'en sais-tu, ma bonne? répliqua Valderez en essayant de sourire.
-- Ce n'est pas difficile à voir. C'est sûr qu'il a une figure et des manières à tourner bien des cervelles, mais tu n'es pas de celles-là: il te faut quelque chose de plus sérieux. Il a beau être marquis et avoir des millions à ne savoir qu'en faire, ce n'est pas cela qui te donnera le bonheur... Et ce n'est pas cela non plus...
Elle désignait la bague qui étincelait au doigt de Valderez...
-- ... Ce n'est pas ton genre, ma pauvre, et j'ai bien peur que vous ne vous entendiez pas tous deux!
-- Quel oiseau de mauvais augure tu fais là, ma pauvre Chrétienne! Espérons que tes fâcheuses prédictions ne se réaliseront pas.
Chrétienne hocha la tête en marmottant quelques mots. Elle avait l'esprit morose, "toujours tourné du mauvais côté," disait souvent M. de Noclare avec impatience, et le moindre événement était pour elle prétexte à prédiction sombre.
Mais, en la circonstance, Valderez n'était pas loin de penser que la vieille femme voyait juste. Elle sentait, sous les courtois dehors d'homme du monde dont ne se départait pas M. de Ghiliac, une froideur déconcertante.
Oui, il était en vérité le plus froid des fiancés. Pendant le dîner, il causa surtout avec M. de Noclare, de courses, de théâtre, de sports élégants, tous sujets chers à son futur beau-père et ignorés de sa fiancée. D'ailleurs, Valderez n'aurait pu soutenir une conversation suivie, car elle était obligée de surveiller la servante supplémentaire prise pour la circonstance. Deux ou trois fois, malgré le froncement de sourcils de son père, elle dut se lever pour suppléer elle-même à un manquement du service: mais elle le faisait avec une grâce si simple et si digne qu'elle restait, là encore, infiniment aristocratique et charmante.
M. de Ghiliac ne semblait s'apercevoir de rien. En véritable grand seigneur, qui sait s'adapter à toutes les situations, il était aussi à l'aise dans ce milieu appauvri que chez lui, entouré d'une domesticité attentive, qui le savait très exigeant pour les moindres détails du service. Et il parut goûter autant le repas très simple, mais bien préparé, que les raffinements culinaires de son chef, un artiste qu'il payait d'une véritable fortune.
A un moment, ce fut Valderez qui changea son couvert. Il jeta les yeux sur la petite main si jolie de forme, mais brunie et un peu abîmée par les travaux de ménage; puis il les reporta sur la sienne, blanche et fine, soignée comme celle de la plus coquette des femmes. Un sourire se joua pendant quelques secondes sous sa moustache, tandis qu'une expression indéfinissable traversait son regard, qui effleurait rapidement le beau visage que la chaleur de la pièce, et surtout l'émotion, empourpraient un peu.
Il se retira presque aussitôt après le dîner, pour prendre le train du soir. Auparavant, il avait été décidé que le mariage serait célébré six semaines plus tard.
-- Si tôt! avait murmuré involontairement Valderez.
Elle rougit sous le regard de surprise légèrement ironique qui se posait sur elle.
-- Je serai fort occupé ensuite, c'est pourquoi je désirerais que notre mariage eût lieu le plus tôt possible, dit M. de Ghiliac. Cependant, si vous trouvez cette date trop rapprochée, nous la reculerons comme il vous plaira.
Mais déjà Valderez s'était ressaisie, elle songeait qu'il valait mieux, après tout, que l'événement inévitable ne traînât pas. Et la date demeura fixée comme le désirait M. de Ghiliac.