Chapter 3
-- Le marquis de Ghiliac, mademoiselle, répondit-il en s'inclinant.
Elle eut un léger tressaillement de surprise et rougit un peu. Dans son regard, Elie vit passer une expression d'étonnement intense, presque incrédule. La jeune provinciale ignorante du monde avait évidemment, malgré tout, entendu parler de cette célébrité et se demandait avec stupéfaction ce qu'un homme comme lui venait faire aux Hauts-Sapins.
Elle s'éloigna d'une allure souple, extrêmement gracieuse. M. de Ghiliac s'approcha d'une fenêtre. Celle-ci donnait sur le jardin, en ce moment vaste étendue de neige. Les yeux du marquis parurent suivre pendant quelques instants les jeux du soleil sur la blanche parure des sapins.
"Il est amusant, mon cousin d'Essil, avec sa photographie datant de trois ans! songea-t-il avec un léger rire moqueur. Pour quelqu'un qui ne veut pas d'une beauté, je tombe bien! Admirable, positivement! Et combien de nos jeunes mondaines pourraient envier l'aisance si naturelle, l'élégance si aristocratique de cette petite provinciale perdue dans ses neiges et ses sapins, fagotée je ne sais comme et occupée à de pénibles besognes ménagères! Avec cela, une incomparable fraîcheur morale, certainement, car ces yeux-là ne trompent pas... une intéressante étude de caractère à faire!"
Il se détourna en entendant la porte s'ouvrir. Un homme de belle taille, maigre et distingué, les cheveux grisonnants, entrait vivement. Lui aussi avait une physionomie stupéfaite, mais visiblement ravie.
-- Vraiment, monsieur! Quelle amabilité!... Par ce temps!
Dans sa surprise, il bredouillait un peu. M. de Ghiliac, sans paraître s'en apercevoir, expliqua le motif de sa visite en quelques phrases aimables et remit à son hôte une lettre de M. d'Essil.
Tandis que M. de Noclare lisait, Elie l'examinait à la dérobée. Cette physionomie mobile, aux lignes molles, laissait deviner la nature de cet homme, prodigue incorrigible, âme faible et volontaire à la fois, qui avait conduit les siens à la ruine et n'avait jamais eu le courage de tenter de remonter le courant.
-- Vraiment, quelle heureuse idée a eue mon ami d'Essil de se rappeler nos vieilles chroniques! s'exclama M. de Noclare, à peine sa lecture terminée. Cela nous vaut la faveur aussi flatteuse qu'inattendue d'une visite de vous, monsieur. Hélas! je ne suis plus Parisien! Mais je sais quelle place vous tenez... Asseyez-vous, je vous en prie! Je suis désolé de vous recevoir ainsi! Ce salon est glacial...
De fait, M. de Ghiliac regrettait fort d'avoir quitté sa pelisse.
-- Si j'osais?... continua M. de Noclare en hésitant. Nous passerions dans la pièce familiale, le parloir, comme disent les enfants. J'aurais le plaisir immense de vous présenter à ma femme et de vous offrir une tasse de thé. Pendant ce temps, ma fille aînée vous chercherait cette chronique; c'est elle qui se connaît dans ces vieilles choses, dont je ne m'occupe guère, je l'avoue.
-- Rien ne me sera plus agréable que d'être traité sans cérémonie, monsieur, et je serai fort heureux de présenter mes hommages à Mme de Noclare.
-- Alors, permettez que je la prévienne.
Il s'éloigna et revint presque aussitôt en invitant son hôte à le suivre. Ils traversèrent le vestibule et entrèrent dans une salle tendue de tapisseries fanées, ornée de vieux meubles de noyer soigneusement entretenus. Des branches de houx et de gui s'échappaient de hottes rustiques pendues à la muraille. Quelques oiseaux gazouillaient dans une cage près de la fenêtre. Dans la grande cheminée de pierre grise, un énorme feu de bûches flambait, répandant une douce tiédeur dans la vaste pièce.
Une femme d'une quarantaine d'années était étendue sur une chaise longue, près du foyer. Elle tourna vers l'étranger un visage diaphane, au regard morne et las, et lui tendit la main avec un mot gracieux murmuré d'une voix fatiguée.
M. de Noclare, très empressé, avança à son hôte le meilleur fauteuil, s'en alla à la recherche de sa fille, puis revint promptement, en homme qui ne veut pas perdre une minute d'une visite si précieuse. Il mit la conversation sur Paris, sur ses fêtes et ses plaisirs. Dans ses yeux, semblables pour la nuance à ceux de Valderez, mais si différents d'expression, M. de Ghiliac pouvait lire le regret ardent que cet homme de cinquante ans gardait de sa vie frivole d'autrefois.
Une fillette de quatorze ans, un peu pâle et fluette, mais de mine éveillée, apparut bientôt avec une assiette garnie de tartines beurrées. Derrière elle entra Valderez, chargée d'un plateau qui supportait les tasses et la théière.
-- Ma fille aînée, que vous avez déjà vue tout à l'heure, monsieur, dit M. de Noclare. Celle-ci est Marthe, la cadette.
Valderez se mit en devoir de servir le thé. Elie, tout en causant avec le charme étincelant qui lui était habituel, ne perdait pas un des ses mouvements. Nul plus que lui ne possédait ce don, précieux pour un écrivain, de saisir chez autrui les moindres nuances, en paraissant tout entier cependant à la conversation même la plus absorbante.
Valderez vint lui présenter une tasse de thé. Il la prit avec un remerciement, la posa près de lui sur une table que venait d'avancer M. de Noclare, puis, levant les yeux vers la jeune fille, il lui dit avec un sourire:
-- Il ne faut pas que j'oublie, mademoiselle, la petite commission que ma cousine d'Essil m'a donnée pour vous
Il lui remit un très mince paquet entouré d'un coquet ruban, que Valderez prit en remerciant avec une grâce timide.
Elle s'en alla à la recherche de la chronique et revint bientôt avec un rouleau de parchemins jaunis. M. de Ghiliac, s'étant excusé fort courtoisement de la déranger ainsi, se mit à parcourir les vieux papiers, tout en continuant de s'entretenir avec son hôte. De temps à autre, il s'interrompait pour demander une explication à Valderez, que son père lui avait désignée comme étant au courant des antiques chroniques du pays. Elle répondait avec beaucoup de clarté et une très grande simplicité, bien qu'au fond elle ressentît une gêne intense devant ce brillant étranger dont le superbe regard semblait vouloir fouiller jusqu'au plus profond de l'âme.
-- Je regrette de ne pouvoir pousser plus loin mes recherches là dedans. Je suis sûr que j'y découvrirais des choses fort curieuses, dit M. de Ghiliac en roulant avec soin les parchemins.
-- Mais emportez-les donc, monsieur! Et ne vous gênez pas pour les garder tant qu'il vous plaira! s'écria avec empressement M. de Noclare, qui semblait littéralement en extase devant lui.
-- Mais je priverais peut-être mademoiselle?... dit Elie en se tournant vers Valderez.
Elle secoua négativement la tête.
-- Je n'ai plus le temps de m'occuper de ces recherches. Emportez ces papiers sans crainte, monsieur.
Il s'inclina avec un remerciement, et, jetant un coup d'oeil sur la pendule, se leva en faisant observer qu'il était temps pour lui de songer au départ, s'il ne voulait manquer l'heure du train. Il prit congé de Mme de Noclare et de Valderez, et sortit du parloir avec M. de Noclare.
-- Eh bien! eh bien! qu'est-ce que cela? Valderez, ne peux-tu surveiller ces enfants? s'écria M. de Noclare avec irritation.
Dans le vestibule, Cécile et un petit garçon du même âge se trouvaient près du coffre, où M. de Ghiliac avait déposé sa pelisse et s'amusaient à enfouir leur visage dans la fourrure magnifique qui ornait celle-ci.
-- Mais cela n'a aucune importance, monsieur! dit Elie en riant.
Valderez était déjà là. Un peu rouge de confusion, elle prit les enfants par la main et les emmena vers une pièce voisine. Ces mots parvinrent aux oreilles d'Elie, prononcés d'un ton de douce sévérité par la voix harmonieuse de la jeune fille:
-- Que c'est vilain d'aller toucher comme cela au vêtement de ce monsieur!
A quoi une petite voix enfantine répondit:
-- Oh! Valderez! c'était si chaud, et ça sentait si bon!
-- Vous avez de nombreux enfants, je crois, monsieur? dit Elie tandis que, ayant endossé sa pelisse avec l'aide de son hôte très empressé, il se dirigeait vers la porte du vestibule.
M. de Noclare eut un profond soupir.
-- Sept! Et ma femme est de si faible santé! Sans ma fille aînée, je ne sais ce que nous deviendrions. Elle est toute dévouée à ses frères et soeurs. Mais enfin, elle peut se marier un jour ou l'autre... bien qu'une fille sans dot, hélas!... Car malheureusement la beauté ne suffit pas toujours...
-- Non, pas toujours... Mais ne vous dérangez pas, monsieur! Je ne souffrirai pas que vous m'accompagniez plus loin.
En rentrant dans le parloir, M. de Noclare s'exclama avec enthousiasme:
-- Quel être merveilleux! Quel chic! Quelle élégance! Tout ce que j'en avais entendu dire est encore au-dessous de la vérité. C'est un homme à tourner toutes les têtes, qu'en dites-vous, Germaine?
-- Oh! pour cela, oui! répondit Mme de Noclare, que cette visite semblait avoir légèrement éveillée de sa torpeur maladive. Quelle surprise nous a faite là M. d'Essil! M. de Ghiliac est fort aimable... et fier cependant.
-- Il a bien le droit de l'être! Ah! en voilà un à qui tout sourit dans la vie! murmura M. de Noclare avec un soupir d'envie.
Il se mit à marcher de long en large, les sourcils froncés, tout en aspirant un subtil parfum qui flottait encore dans l'air tiède de la pièce. Valderez venait d'entrer et s'occupait à ranger la table où elle avait servi le thé. Son père s'arrêta tout à coup devant elle.
-- Dis donc, tu aurais bien pu changer de robe! dit-il d'un ton sec. Crois-tu qu'il soit convenable de te présenter avec cette vieillerie-là? Quelle opinion a dû avoir de toi M. de Ghiliac, accoutumé à toutes les élégances?
-- Mais, mon père, vous savez bien que je n'ai pas eu le temps! Cette robe est vieille, c'est vrai, mais propre... Et que peut nous faire l'opinion de cet étranger? Il a bien vu aussitôt que nous étions pauvres, ce qui n'est pas un déshonneur, si nous savons conserver notre dignité.
-- Ah! oui, il l'a vu!... Etre obligé de recevoir un homme comme lui dans cette maison misérable, et avec ça sur le dos! fit-il en désignant sa vieille jaquette râpée. Ses domestiques me mettraient à la porte, si je me présentais chez lui comme cela!
Il leva les épaules et reprit sa promenade à travers la salle. Quand Valderez fut sortie, il se rapprocha de sa femme.
-- Elle est extraordinaire, cette enfant-là, pour être si peu coquette! Avec une beauté comme la sienne, pourtant!...
-- Oui, elle est bien belle... elle le devient un peu plus chaque jour...
Elle s'interrompit, hésita un moment et murmura:
-- Avez-vous remarqué, Louis, que M. de Ghiliac la regardait beaucoup?
M. de Noclare leva de nouveau les épaules.
-- Eh! oui, il la regardait, parce qu'elle en vaut la peine! Mais vous n'allez pas vous imaginer, je suppose, qu'il va pour cela tomber amoureux de notre fille? D'abord, il a, paraît-il, un coeur rien moins qu'inflammable; ensuite, il manque tant de choses à notre pauvre Valderez pour plaire à un homme comme lui, mondain raffiné, grand seigneur des pieds à la tête, et si admirablement intelligent! Puis il appartient à notre plus haute aristocratie, il est fabuleusement riche... et nous ne sommes que de pauvres hobereaux ruinés, bons tout au plus à exciter sa pitié dédaigneuse, acheva M. de Noclare d'un ton âpre.
IV
C'était jour de grand repassage aux Hauts-Sapins.
Dans l'immense cuisine voûtée, Valderez maniait diligemment le fer, tandis que Cécile et Bertrand, les deux blonds jumeaux de sept ans, jouaient dans un coin de la pièce, près de la vieille Chrétienne, l'unique servante des Noclare, occupée à éplucher des légumes pour le repas du soir.
Un pli profond barrait le beau front de Valderez. Tout en travaillant, elle refaisait mentalement le compte des dépenses du dernier mois. Malgré une économie de tous les instants, ces dépenses dépassaient la modique somme dont disposait la jeune fille. Il est vrai que M. de Noclare exigeait pour lui une nourriture plus soignée, il lui fallait du vin, des cigares... Et aujourd'hui la pauvre Valderez se trouvait toute désemparée en s'apercevant qu'elle avait des dettes. C'était peu de chose, mais jusqu'ici, au prix de maints prodiges, de fatigues et de privations personnelles, elle avait réussi à équilibrer le maigre budget.
En outre, depuis la visite de M. de Ghiliac, son père était plus sombre, plus acariâtre. La vue de ce privilégié, comblé de tous les dons de la fortune, pouvant user à son gré des plaisirs dont demeurait avide M. de Noclare, semblait avoir réveillé touts les amertumes de cette âme faible. De plus, depuis quelques jours, un souci plus grand paraissait peser sur lui, et Valderez se demandait avec angoisse si leur lamentable situation pécuniaire n'avait pas encore empiré.
-- Le facteur est passé! Il y a une lettre pour toi, d'Alice d'Aubrilliers, dit Marthe, qui entrait dans la cuisine. Et papa a une lettre de Paris, avec une enveloppe gris pâle, si joliment satinée! Il y a dessus une toute petite couronne de marquis. C'est probablement de M. de Ghiliac, ne penses-tu pas, Valderez?
-- Je n'en sais rien, petite curieuse.
Le bref passage d'Elie de Ghiliac avait laissé une grande impression dans l'esprit de tous; seule, Valderez n'y songeait plus dès le lendemain, car, en vérité, elle avait bien autre chose à faire et bien d'autres soucis en tête!
Elle prit la lettre que Marthe lui tendait et qui était d'une amie, dont les parents, autrefois voisins des Hauts-Sapins, habitaient depuis quelques mois Besançon.
-- Ah! Alice se marie! dit-elle, après avoir lu les premières lignes.
-- Avec qui, Valderez?
-- Un avocat de Dijon, M. Vallet, -- un jeune homme très sérieux, bon chrétien et d'excellente famille, me dit-elle.
-- Mais il n'est pas noble!
Valderez eut un léger mouvement d'épaules.
-- Qu'est-ce que cela, du moment où les qualités principales se trouvent réunies? Alice semble si heureuse!
-- Alors, tu ne regarderais pas non plus à épouser un roturier?
-- Non, pourvu qu'il fût de même éducation que moi, et de mentalité semblable. Il faut rechercher d'abord le principal, ma petite Marthe, et ne pas trop s'entêter aux considérations secondaires... Mais il est peu probable que des filles pauvres comme nous aient à s'inquiéter de ce sujet-là, ajouta-t-elle avec un sourire pensif.
-- Bah! pourquoi pas? dit Marthe en exécutant une pirouette.
Elle se trouva en face de Chrétienne, qui pelait ses légumes d'un geste automatique.
-- Dis, Chrétienne, que nous trouverons bien à nous marier?
La vieille femme arrêta son travail, elle leva vers Marthe un visage sévère et morose, sillonné de rides.
-- Faudra voir... Et puis, tu seras aussi bien ici, va, plutôt que de t'attacher la chaîne aux bras. C'est comme Valderez, il vaut mieux pour elle qu'elle reste aux Hauts-Sapins, bien qu'elle n'y soit pas toujours sur des roses. Le mariage, c'est la misère... Oui, ma fille, je te le dis, fit-elle d'un ton grave, en étendant la main vers Valderez.
-- Souvent, oui... Mais enfin, Chrétienne, chacun doit suivre sa voie en ce monde! répondit Valderez en secouant doucement la tête.
-- Bien sûr! Tu dis des choses impossibles, Chrétienne! s'écria vivement Marthe. Nous nous marierons, nous serons très heureuses, et toi tu en seras pour tes fâcheuses prédictions. Crois-tu que notre Valderez n'est pas assez belle pour être épousée par un prince?
Chrétienne posa son couteau sur ses genoux, elle croisa les mains et leva vers Valderez ses yeux ternis par l'âge.
-- Ma fille, si jamais un homme t'épousait pour ta beauté seulement, je te plaindrais. Car la beauté s'en va, et alors vient l'abandon. Tu mérites mieux que cela, Valderez, parce que ton âme est plus belle encore que ton visage.
Ces paroles étaient extraordinaires dans la bouche de la vieille servante, généralement taciturne et plus portée à adresser à ses jeunes maîtresses des observations moroses que des compliments. Valderez et Marthe la regardaient avec surprise. Elle étendit sa main vers l'aînée...
-- Va, ma fille, je prierai pour toi, dit-elle solennellement.
Et, reprenant son couteau, elle se remit à l'épluchage de ses légumes.
Marthe s'éloigna, et Valderez, ayant rapidement parcouru la lettre de son amie, se remit à l'ouvrage. Mais à peine avait-elle donné quelques coups de fer que la porte s'ouvrit, livrant passage à M. de Noclare, très rouge, tout émotionné...
-- Viens vite, Valderez, j'ai à te parler, dit-il d'une voie étranglée.
-- Qu'y a-t-il? s'écria-t-elle, déjà anxieuse.
Sans répondre, il l'entraîna vers le parloir. Elle eut une exclamation d'inquiétude en apercevant sa mère à demi évanouie sur sa chaise longue.
-- Oh! ce n'est rien du tout!... c'est la joie! dit M. de Noclare en voyant Valderez se précipiter vers elle. Un événement si inattendu, si incroyable, si... si...
-- Quoi donc? demanda machinalement Valderez, tout en mettant un flacon de sels sous les narines de sa mère.
-- Une demande en mariage pour toi! Devine qui?
-- Une demande en mariage! dit-elle avec stupéfaction. Je ne vois pas qui... nous ne connaissons personne...
-- Ah! tu ne connais pas le marquis de Ghiliac? dit M. de Noclare d'une voix qui sonna comme une fanfare triomphale.
-- Le marquis de Ghiliac!
Le flacon glissa des mains de Valderez, et se brisa sur le parquet. La jeune fille, se redressant, regarda son père d'un air incrédule.
-- Voulez-vous dire, mon père, que... ce soit lui?
-- Oui, c'est lui!... lui qui m'a écrit pour demander ta main, Valderez, ma fille bien-aimée!
Il lui avait saisi les mains entre les siennes, qui tremblaient d'émotion. Valderez, dont le visage s'empourprait, murmura:
-- Mais, mon père... je ne comprends pas...
-- Comment! tu ne comprends pas? N'ai-je pas été suffisamment clair? Faut-il encore te répéter que le marquis de Ghiliac demande la main de Valderez de Noclare?
Mme de Noclare ouvrait en ce moment les yeux. Elle étendit les mains vers sa fille en balbutiant:
-- Mon enfant, combien je suis heureuse! Un tel mariage! Un rêve invraisemblable!
Valderez, devenue subitement très pâle, appuya sa main tremblante au dossier d'une chaise. Il n'y avait pas trace, sur son beau visage, de la joie débordante dont témoignait la physionomie de ses parents. C'était bien plutôt de l'effroi qui se mêlait à sa stupéfaction.
-- Comment M. de Ghiliac peut-il désirer épouser une personne aperçue pendant une heure au plus? dit-elle d'une voix qui tremblait légèrement. Il ne me connaît pas...
M. de Noclare éclata de rire.
-- Es-tu neuve dans la vie, ma pauvre Valderez! La moitié des mariages se font ainsi. D'ailleurs M. de Ghiliac est de ceux qui jugent les gens d'un coup d'oeil... Et puis, petite naïve, ne sais-tu pas que tu es assez belle pour produire le fameux coup de foudre? Cependant, ta surprise est compréhensible, car, malgré tout, il était impossible de rêver pareille chose! Un homme célèbre comme lui, et tellement recherché, et follement riche! Avec cela, il est l'unique héritier de son grand-oncle, le duc de Versanges, dont le titre lui fera également retour...
Un geste de Valderez l'interrompit.
-- Ces considérations me paraissent bien secondaires, mon père. Je vois autre chose dans le mariage...
-- Oui, oui, nous savons que tu fais la sérieuse, la désintéressée. Eh bien! lis la lettre de M. de Ghiliac, tu verras les raisons dont il appuie sa demande.
Valderez prit la feuille gris pâle, d'où s'exhalait ce parfum léger, subtil, qui avait persisté l'autre jour dans le parloir, après la visite de M. de Ghiliac. Elle parcourut rapidement la missive, dans laquelle il sollicitait sa main en termes élégants et froids, déclarant qu'il espérait trouver en Mlle de Noclare, fille et soeur si parfaitement dévouée, l'épouse sérieuse cherchée par lui, et une mère toute disposée à aimer la petite fille qu'il avait eue de son premier mariage.
"Mademoiselle votre fille n'aurait pas à craindre de voir beaucoup changer ses habitudes en devenant marquise de Ghiliac, ajoutait-il. Je n'aurais aucunement l'intention de l'astreindre à la vie mondaine, si déplorable à tous points de vue. Elle vivrait avec ma fille au château d'Arnelles, où son existence serait très calme, -- presque autant qu'aux Hauts-Sapins. Avant toute chose, je recherche une jeune personne raisonnable et bonne, -- et telle m'a apparu Mlle de Noclare."
Ce qui, dans le ton de cette lettre, avait échappé au père et à la mère, fous d'orgueil et de joie, se précisa nettement dans l'esprit de la jeune fille: elle saisit, sous les phrases correctes de l'homme du monde, la froideur absolue, -- probablement aussi profonde que l'était sa propre indifférence à l'égard d'Elie de Ghiliac. En admettant que celui-ci eût ressenti le coup de foudre, il n'avait su aucunement le montrer, en dépit de son habileté littéraire.
De cette flatteuse demande en mariage, il se dégageait clairement ceci: le marquis de Ghiliac cherchait une mère pour sa fille, il pensait la trouver en cette jeune fille pauvre, accoutumée à une existence austère et au soin des enfants. Par M. d'Essil, il avait eu les renseignements nécessaires, et, ne songeant qu'à un mariage de raison, ne s'attardait pas en phrases inutiles à l'égard de cette humble petite provinciale, à laquelle il faisait l'honneur d'offrir son nom, un des plus glorieux de l'armorial français.
Valderez comprit aussitôt tout cela, un peu confusément, car elle était inexpérimentée, et elle n'avait jamais eu le loisir ni l'idée de réfléchir sur la question du mariage, considéré par elle comme à peu près inaccessible.
Elle tendit silencieusement à son père l'élégante missive dont le parfum l'impressionnait désagréablement.
-- Eh bien! qu'en dis-tu? N'est-il pas sérieux? Il ne veut pas d'une mondaine, tu vois... ce qui n'empêchera pas qu'une fois mariée, tu l'amèneras à faire ce qui te plaira. Ce ne serait pas la peine d'avoir une position comme celle-là pour n'en pas profiter!
-- Vraiment, vous me connaissez bien peu, mon père! La perspective de cette vie calme et de ce devoir à remplir près d'une enfant sans mère m'attirerait au contraire, si... si ce n'était "lui".
-- Comment, si ce n'était pas lui? s'exclama M. de Noclare, tandis que sa femme se redressait un peu pour regarder Valderez d'un air stupéfait.
-- Oui, car il ne me plaît pas, et je ne crois pas pouvoir ressentir de sympathie à son égard.
-- Il ne te plaît pas! bégaya Mme de Noclare. Lui qu'on appelle le plus beau gentilhomme de France!
M. de Noclare, un moment abasourdi, eut un mordant éclat de rire.
-- En vérité, Valderez, as-tu donc quelque chose de dérangé là? dit-il en se frappant le front. On t'en donnera, un prétendant de cette espèce! Une pareille demande ne se discute même pas On l'accepte comme une de ces chances inouïes dont on n'aurait jamais osé avoir l'idée. Ah! il ne te plaît pas, cet homme qui n'aurait qu'à choisir parmi les plus nobles et les plus opulentes! Folle créature, combien de femmes, portant les plus grands noms d'Europe, appartenant même à des familles souveraines, exulteraient de bonheur si cette demande leur était adressée! Tu ne l'as donc pas regardé, ou bien tu étais aveugle, l'autre jour, pour venir nous dire cette insanité: "Il ne me plaît pas!"
Comme beaucoup de natures faibles, M. de Noclare était violent à l'égard de ceux sur qui il exerçait une autorité. Valderez voyait poindre l'orage. Néanmoins, elle continua courageusement:
-- J'ai voulu dire, mon père, que sa seule vue suffit à me persuader que rien -- goûts, habitudes, éducation -- n'est commun entre nous. Il est, avez-vous dit vous-même, extrêmement mondain; on le devine aussitôt, rien qu'à sa tenue, raffiné en toutes choses, jusqu'à l'excès peut-être... Et ce pli railleur des lèvres que vous avez sans doute remarqué...
-- Allons, je vois que ma pieuse fille sait fort bien observer et juger son prochain! interrompit M. de Noclare avec une irritation sarcastique. Mais tout cela, ce sont des enfantillages! Parlons sérieusement, Valderez.