Entre Deux Ames

Chapter 15

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Devant l'immense tendresse du regard qui l'implorait, les dernières brumes du doute s'évanouirent. La tête charmante s'inclina sur l'épaule de M. de Ghiliac et Valderez murmura: "Je vous aime, mon Elie."

Ils demeurèrent longtemps ainsi, dans l'enivrement de leur bonheur. Les grandes joies sont profondes et silencieuses. Et les baisers d'Elie avaient plus d'éloquence que des paroles, en ces premiers instants où ils sentaient enfin leurs coeurs battre à l'unisson.

-- Voici seulement quelques jours que vous me laissez lire un peu dans ces chers yeux-là, murmura enfin Elie. Avant, j'ignorais si j'avais enfin le bonheur d'avoir conquis votre affection.

-- Vous l'avez depuis longtemps... depuis le commencement, je crois. Mais... Oh! dites-moi, Elie, pourquoi avez-vous eu cette attitude, pourquoi m'avez-vous parlé ainsi le jour de notre mariage? Je sais que j'ai eu tort ce jour-là, que vous pouviez être froissé. Mais si vous aviez songé à ma jeunesse, à mon inexpérience...

-- Oui, je suis le coupable, le seul coupable, ma pauvre chérie! Mon orgueil s'est cabré à ce moment-là, il a étouffé le cri de l'amour, -- car déjà je vous aimais, Valderez, et je devais vous le dire ce jour-là. Ensuite, c'est l'orgueil toujours qui m'a dicté mon odieuse conduite à votre égard, dans les premier mois de notre mariage. Non, ne protestez pas! C'était vraiment odieux de vous délaisser, si jeune, et de vous faire souffrir, simplement parce que mon amour-propre masculin ne voulait pas se plier à demander une explication et à vous faire connaître que vous étiez aimée. J'ai compris enfin mes torts, et je suis revenu près de vous, résolu à conquérir votre affection, en vous montrant que je puis être, que je suis réellement un peu plus sérieux que ne le font penser les apparences... et que j'ai un coeur -- ce dont vous doutiez peut-être aussi, Valderez?

-- J'en ai douté longtemps, Elie, je vous le dis franchement.

-- Je vous en ai donné le droit. Mais me trompé-je en pensant qu'il y a eu autre chose?... que vous aviez été prévenue contre moi?

Elle rougit, mais ne détourna pas son regard de celui d'Elie.

-- Oui, on vous a représenté à moi sous des couleurs très noires, sous l'aspect du pire égoïste, incapable du moindre attachement et n'en désirant pas de ma part, du dilettante tout disposé à ne voir en moi qu'un intéressant sujet d'étude psychologique...

Les bras d'Elie enserrèrent plus étroitement la jeune femme, et elle vit ses yeux étinceler d'irritation intense.

-- On a osé vous dire cela! Ma pauvre petite aimée! Ah! je comprends, maintenant, la crainte, la défiance que je vous inspirais! Mais quel est le misérable auteur de cette perfidie?...

Valderez rougit plus fort encore en murmurant:

-- Je vous en prie, Elie, ne me demandez pas cela! Je ne puis vous le dire.

Les yeux d'Elie étincelèrent de nouveau; il dit à mi-voix:

-- Non, je ne demande rien... je sais, maintenant.

Elle comprit, à son accent, à l'expression de sa physionomie, qu'il avait en effet tout deviné et que l'irritation grondait en lui. D'un ton de prière, elle demanda:

-- Vous ne direz rien, Elie? Il faut oublier et pardonner. Je le fais bien volontiers, je vous assure, car je suis si heureuse maintenant!

Il baisa les cheveux aux reflets d'or en murmurant:

-- Je ne suis pas si bon que vous, ma Valderez! Oublier et pardonner cela! Non, non!

-- Vous le devez, Elie!

-- Peut-être, à la longue... N'exigez pas trop pour le moment d'un imparfait comme moi, ma chérie, ajouta-t-il en souriant doucement aux grands yeux pleins de reproche. Je vous promets de ne rien dire, c'est tout ce que je puis faire; et encore est-ce parce que, malgré tout, je dois conserver le respect filial. Quant à Roberte, c'est autre chose...

-- Laissez-la aussi, Elie!

-- C'est impossible. Quand on trouve un serpent venimeux sur sa route, il faut l'écraser. Ne vous occupez donc pas de cela, Valderez. Dites-moi plutôt si, maintenant, toute méfiance a bien disparu, si vous croyez en moi, sans réserve?

-- Vous avez toute ma confiance, mon cher Elie, car vous m'avez permis d'apprécier depuis quelque temps toute la bonté, toute la droiture de votre coeur... et parce que je sens, je suis sûre que vous m'aimez réellement. J'ai tant souffert de douter de vous! Mais vous étiez un mystère bien angoissant pour une pauvre petite ignorante comme moi...

Il l'interrompit avec un rire ému:

-- Je le suis pour tous, même pour mes parents et mes intimes. Mais vous, mon premier et unique amour, vous, dont je souhaite faire ma bien-aimée confidente, je veux que vous me connaissiez, avec tous mes défauts et mes qualités, -- car, enfin, j'espère en avoir quelques-unes, malgré tout le mal que l'on dit de moi!

Et il parla de lui, simplement, loyalement. Il montra l'enfant au coeur ardent et à la grâce charmeuse, petit souverain adoré de tous, l'adolescent adulé et déjà sceptique, car il voyait trop bien toutes les faiblesses humaines et les raillait sans pitié. Cette tendance n'avait fait qu'augmenter en lui, lorsque, jeune homme, il était devenu l'idole du monde de la haute élégance, qui oubliait l'impitoyable ironiste devant le séduisant grand seigneur et l'écrivain au style enivrant.

L'éducation religieuse, très superficielle, reçue dans son enfance avait été vite oubliée. Cependant, une empreinte en était restée dans cette âme aux instincts très nobles et très chevaleresques, et c'était à elle, plus encore qu'à son orgueil d'homme fier de sa force morale qu'Elie devait d'avoir échappé aux faiblesses et aux fautes où s'enlisaient tant d'autres. Mais, dans l'exagération de son scepticisme, il en était arrivé à s'endurcir le coeur, et à accorder au cerveau une place prépondérante. L'orgueil s'était exalté chez lui, entretenu par les adulations dont il était l'objet, par la conscience de sa supériorité morale et intellectuelle. Et, par une contradiction qu'il n'avait jamais cherché à expliquer, cet homme qui raillait et méprisait le monde, vivait continuellement dans son ambiance, et se laissait complaisamment encenser, un sourire de sarcasme aux lèvres, par des thuriféraires idolâtres.

Les contrastes avaient toujours été déconcertants chez lui. C'est qu'aucune sérieuse éducation morale ne lui avait jamais été donnée et qu'il avait poussé au gré d'une nature très riche, sans autre loi que son caprice. Son père était mort jeune, sa mère n'avait vu d'abord en lui que l'enfant délicieux qui flattait sa vanité, et, plus tard, elle avait admiré aveuglément l'adolescent dont la volonté impérieuse et la hautaine intelligence la subjuguaient. Lui, tout enfant, l'avait devinée frivole et uniquement occupée d'elle-même; il s'était toujours souvenu d'un soir où sa soeur Eléonore, en proie à une fièvre ardente, retenait de ses petites mains brûlantes la robe de soie précieuse que portait la marquise, venue pour jeter un coup d'oeil, avant de partir en soirée, sur l'enfant que sa gouvernante lui avait dit très malade. Mme de Ghiliac avait écarté brusquement les doigts d'Eléonore en s'écriant: "Cette petite est insupportable! Surveillez donc un peu ses gestes, fraulein! Et si vous croyez le médecin nécessaire, faites-le venir. Mais vous vous effrayez bien à tort, certainement."

Non, jamais Elie n'avait oublié cette scène, qui avait frappé son esprit d'enfant trop observateur. Et bien qu'il eût bénéficié, à lui seul, de toute la somme d'amour maternel que pouvait contenir le coeur de Mme de Ghiliac, il avait été incapable d'accorder jamais autre chose qu'une froide déférence à la mère qui n'avait pas conscience de ses devoirs.

-- Maintenant, je dois vous parler de mon premier mariage, ma chère Valderez, ajouta-t-il. Car je me doute que sur ce point encore j'ai été quelque peu malmené. Il fut ce que sont tant d'autres, dans notre monde en particulier: une union de convenance, -- de ma part du moins. J'avais vingt-deux ans, Fernande dix-sept. Nos quartiers de noblesse s'égalaient; elle était femme du monde, savait s'habiller et recevoir. Je la connaissais depuis l'enfance, je la savais frivole, d'intelligence moyenne, mais douce et se laissant facilement conduire. L'amour étant jugé par moi, à cette époque, comme un encombrement inutile dans l'existence, -- je n'ai changé d'avis qu'en vous connaissant, -- ce mariage de raison me parut suffisant; Fernande de Mothécourt devint marquise de Ghiliac. Mais, chose étrange, la jeune femme se révéla à moi plus enfant, plus futile que ne l'avait été la jeune fille. Et je connus toute la gamme des exigences déraisonnables, des crises de nerfs, des exubérances sentimentales. Ce n'est pas que je veuille nier mes torts! J'en ai eu, j'ai manqué de patience, d'indulgence envers une pauvre créature exaltée, qui m'aimait réellement. Mais ces scènes continuelles m'exaspéraient et me conduisaient peu à peu à l'antipathie à son égard. Ce mariage fut une erreur de notre part à tous deux. Elle l'a expiée plus durement que moi, la pauvre enfant, parce qu'elle aimait. Mais, à son lit de mort, elle a compris qu'elle avait elle-même compromis et finalement perdu son existence, car, dans le délire de la fin, elle a répété plusieurs fois: "Je me suis trompée! Elie, je me suis trompée!"

Ils demeurèrent un moment silencieux. Entre eux passait l'ombre de la jeune femme à la cervelle d'oiselet, mais au coeur passionné, qui était morte sans comprendre -- sauf peut-être à ses derniers moments -- ce qu'il eût fallu pour conquérir le coeur d'Elie de Ghiliac.

-- Pardonnez-moi, Valderez, d'avoir abordé ce sujet, dont il n'aurait pas dû être question entre nous, dit doucement Elie. Mais je devais remettre les choses au point, dans le cas où on les aurait faussées pour vous. J'ai eu des torts, elle aussi. Dieu seul sera juge des responsabilités. Maintenant, parlons de vous, ma Valderez. Savez-vous qu'une certaine jeune Comtoise de ma connaissance fit une profonde impression sur moi, dès le premier jour où je la vis, aux Hauts-Sapins?

-- Oh! Elie, vous étiez si froid pourtant!... Et même après, pendant nos fiançailles...

-- Ma pauvre chérie, pardon! Mon stupide orgueil se révoltait à l'idée de l'influence que -- je le sentais instinctivement -- vous exerceriez sur moi dès que j'aurais laissé parler mon coeur. Car vous, Valderez, vous êtes une intelligence, vous êtes une âme, et quelle âme! Votre beauté n'aurait pas suffi à me vaincre tout entier, si elle n'avait été sur merveilleusement complétée... Allons, ne rougissez pas, chérie! Il faut permettre à votre mari de vous dire la vérité. Et il faudra aussi lui apprendre à vous imiter quelque peu, à devenir meilleur, chère petite fée.

-- Ce sera si facile, avec un coeur comme le vôtre! Vous allez me rendre trop heureuse, mon cher mari!

-- Il ne sera pas trop tôt! Les soucis et le chagrin ne vous ont pas manqué, chez vous d'abord, ici ensuite. Heureuse, je veux que vous le soyez, autant qu'il dépendra de moi. Et tout d'abord, c'est vous qui organiserez notre existence, à votre gré.

-- Vous permettez qu'elle ne soit pas si mondaine? dit joyeusement Valderez.

-- Elle sera ce que vous voudrez, je le répète. Il me suffit de vous avoir à mon foyer, le reste m'importe peu. Vous n'êtes pas faite pour la vie mondaine, Valderez. Je vous ai mise à l'épreuve, pour savoir si le trésor que je possédais était réellement d'or pur. Et je vous ai vue rester la même devant les tentations du luxe, de la coquetterie, de la vanité que pouvait vous inspirer votre position. Je vous ai vue demeurer indifférente devant l'attrait du plaisir, des mondanités qui occupent les autres femmes, et ne vous soucier en rien de l'admiration dont vous êtes partout l'objet. Valderez, comme il faudra que vous soyez patiente pour arriver à me rendre digne de vous!

Ils causèrent ainsi longuement, coeur à coeur, jusqu'à l'heure du thé. Alors Valderez se leva, pour aller s'habiller afin de descendre rejoindre ses hôtes.

-- Quelle robe voulez-vous que je mette, mon cher seigneur et maître? demanda-t-elle avec un sourire de tendre malice.

Il se pencha vers elle, et ses lèvres effleurèrent les cils brun doré.

-- Mettez du blanc, ma reine chérie. Rien ne vous va mieux. Candidior candidis. Cette devise de la pieuse reine Claude et de ma sage aïeule sera aussi la vôtre, mon beau cygne.

XX

Depuis une heure, Mme de Brayles s'acharnait à faire et à refaire ses comptes. Mais de quelque façon qu'elle les retournât, elle se heurtait toujours à la terrible réalité: des dettes accumulées, la Reynie hypothéquée, et là, sur son bureau, une pile de lettres de créanciers menaçants réclamant leur dû.

Ce qui lui était resté après la mort de son mari aurait suffi à une femme de goûts simples et sérieux. Mais elle avait voulu continuer sa vie mondaine, suivre le train de ses connaissances plus riches, porter les toilettes du grand faiseur. Il lui fallut bien vite avoir recours aux emprunts. Elle devait ainsi d'assez fortes sommes à plusieurs de ses amies, à Eléonore en particulier. Ces temps derniers, elle s'était adressée à Mme de Ghiliac, qui paraissait mieux disposée à son égard. Mais tous ces expédients étaient usés maintenant, Roberte se trouvait acculée à la ruine honteuse. Et après, ce serait la misère, l'abandon de toutes les brillantes connaissances.

Elle s'était renversée sur son fauteuil, dans une attitude d'abattement complet. Tout s'effondrait pour elle. Car, depuis la mort du baron de Brayles, elle n'avait vécu que dans l'espoir de toucher un jour le coeur d'Elie. Le second mariage du marquis l'avait atterrée, en lui faisant paraître désormais l'existence sans but. Et là-dessus la vue à peu près quotidienne de Valderez, la certitude de l'amour profond d'Elie pour sa femme étaient venues exciter sa jalousie, jusqu'à la transformer peu à peu en haine, en désir ardent de nuire à cette jeune femme, et de la faire souffrir.

C'était le motif de perfides insinuations telles que celles de la veille, c'était le but poursuivi dans ses essais de coquetterie provocante à l'égard de M. de Ghiliac, -- coquetterie qu'elle savait de longue date sans effet sur lui, mais qui pouvait inquiéter Valderez, et lui porter ombrage.

Elle comprenait cependant que tous ses efforts demeuraient infructueux, par le fait qu'Elie la devinait trop bien et ne cessait d'exercer une vigilance constante autour de sa femme. Et cette constatation l'exaspérait encore, tendait jusqu'au dernier point toutes les forces haineuses de son âme.

-- Il faut que j'aille prendre l'air, que je marche un peu! murmura-t-elle tout à coup. J'ai le cerveau en feu, avec tous ces abominables comptes.

Elle sonna sa femme de chambre, demanda un vêtement et un chapeau, puis s'en alla, au hasard, dans la direction du bois de Vrinières.

Elle avait un instinctif désir de solitude, et, au lieu de prendre la route qui traversait le bois, s'engagea dans un sentier parallèle à cette route, que l'on apercevait à travers les arbres.

Elle allait d'un pas saccadé, l'esprit absorbé dans une vision, toujours la même, insensible au charme de cette matinée automnale, à la fraîcheur délicieuse de la brise, à la splendeur des feuillages ocrés et brunis qui s'agitaient doucement au-dessus de sa tête et bruissaient sous ses pas.

Tout à coup, elle s'arrêta, les yeux fixes. Sur la route s'avançait un couple, reconnaissable entre tous. Lui, inclinant un peu sa taille svelte, parlait à la jeune femme, qui s'appuyait à son bras avec le confiant abandon de l'épouse qui se sait aimée. La même expression d'amour tendre et profond se discernait sur leurs physionomies. Et celle de M. de Ghiliac en était tellement transformée que Roberte crut voir en lui un autre homme.

Elle ferma un instant les yeux en se retenant à un arbre. Une douleur atroce l'étreignait, la raidissait tout à coup.

Quand ses paupières se soulevèrent de nouveau, elle vit qu'ils s'étaient arrêtés au milieu de la route. Et la voix de Valderez s'éleva, très gaie...

-- Que vois-je là! Elie, votre cravate est de travers! Mon pauvre ami, qu'est-il donc arrivé?

Il eut un joyeux éclat de rire.

-- Simplement que j'ai envoyé promener Florentin, qui m'impatientait aujourd'hui, car je savais que vous m'attendiez et je ne voulais pas vous faire manquer l'heure de la messe. Or, il n'avait pas achevé de fixer ma cravate convenablement, et moi je n'y ai plus pensé.

-- Attendez que je vous arrange cela. Vous allez perdre votre réputation d'élégance, mon cher mari!

-- A moins que cela ne paraisse, au snobisme de mes contemporains, une aimable négligence voulue, qu'ils s'empresseront d'imiter. On leur ferait adopter ainsi les modes les plus saugrenues... C'est fait? Merci, ma chérie. Vous êtes d'une adresse qui ferait honte à Florentin lui-même, le modèle des valets de chambre cependant.

Il prit les mains de la jeune femme, les baisa longuement, puis tous deux s'en allèrent le long de la route semée de feuilles mortes, dans la lumière pâlie que répandait le soleil d'automne.

Et Roberte les regardait, en comprimant son coeur qui battait désordonnément. Ils s'en allaient dans tout l'enivrement de leur bonheur... Et elle n'était plus qu'une épave, de laquelle chacun se détournerait demain.

Comme il la regardait tout à l'heure, cette Valderez qui triomphait là où toutes avaient échoué! Qu'il devait être enivrant d'être aimée de lui!... aimée à ce point surtout!

Une fièvre de désespoir et de fureur l'agitait. Elle se mit à marcher à travers le bois, jusqu'à ce que, à bout de forces, elle reprît le chemin de la Reynie.

-- M. le marquis de Ghiliac vient d'arriver et attend Madame la baronne dans le petit salon, dit la femme qui lui ouvrit.

Elle eut un sursaut de stupéfaction. Elie n'était jamais venu la voir en dehors de ses jours de réception. Il fallait qu'une raison grave l'amenât...

Et Roberte songea aussitôt:

-- Sa femme lui aura raconté ce que je lui avais dit, et il vient me faire des reproches.

Un léger frisson d'effroi la secoua à la pensée d'affronter l'irritation trop légitime de cet homme qui avait la réputation d'être impitoyable.

Elle s'arrêta un long moment, la main sur le bouton de la porte. Enfin, elle ouvrit et s'avança lentement au milieu du salon.

M. de Ghiliac se tenait debout devant une fenêtre. Il se détourna et elle vit se poser sur elle ces yeux sombres et durs que redoutaient tant ceux qui avaient encouru son mécontentement.

-- Je désire vous dire quelque chose, madame, déclara-t-il froidement.

Elle balbutia:

-- Mais certainement... je suis à votre disposition. Asseyez-vous, Elie...

Il refusa du geste.

-- C'est inutile. Quelques mots suffiront, d'autant plus que vous vous doutez déjà, naturellement, du motif qui m'amène?

-- Mais non, pas du tout!

-- Ne rusez pas avec moi, c'est peine perdue. Vous comprenez que je n'ai pas été sans rechercher la cause de l'émotion pénible de ma femme, trop visible, non moins que votre mine agitée et mauvaise, et l'air gêné de ma mère, lorsque je suis entré dans le petit salon de la Voglerie. Valderez m'a tout appris. Vous ne vous étonnerez donc pas que je vous prie, madame, de ne plus paraître chez moi.

Le visage empourpré de Roberte blêmit soudainement. Pendant quelques secondes, elle regarda Elie avec des yeux dilatés, comme une personne qui ne comprend pas.

-- Vous... me fermez-vous votre porte? dit-elle enfin, d'une voix rauque.

-- Vous faisiez depuis quelque temps tout ce qu'il fallait pour cela. Cette odieuse méchanceté n'a été que le couronnement de vos manoeuvres perfides. Ne vous en prenez qu'à vous de ce qui arrive.

Il fit un pas vers la porte. Mais elle s'avança et posa sa main sur son bras.

-- Elie, ce n'est pas possible! Vous n'allez pas finir une amitié de tant d'années! J'ai eu tort, je le sais, j'ai été mauvaise... mais vous n'ignorez pas pourquoi?

Sa main tremblait et une supplication humble et passionnée s'exprimait dans son regard.

M. de Ghiliac s'écarta d'un mouvement hautain.

-- Je n'ai pas à le savoir, madame. Je ne considère que le fait, qui aurait pu occasionner une souffrance à ma femme, si elle ne m'avait accordé sa confiance absolue. Elle vous pardonne, mais moi, non, et tous les rappels d'une amitié, qui fut d'ailleurs toujours de ma part assez banale, ne changeront rien à ma résolution.

Il sort après un bref salut... Et Roberte demeura au milieu du salon, anéantie, les joues en feu, croyant voir encore sur elle ce regard de mépris altier qui s'y était arrêté pendant quelques secondes.

M. de Ghiliac, en quittant la Reynie, avait pris un raccourci qui l'amena à une des petites portes du parc. Il gagna de là les jardins, dans l'intention d'aller visiter se serres. L'exécution qu'il venait de faire ne lui avait procuré que l'émotion désagréable éprouvée par tout gentilhomme lorsqu'il se voit dans l'obligation de donner une leçon un peu dure à une femme. Et encore était-elle atténuée par le profond ressentiment qu'il gardait contre Roberte pour avoir tenté de faire souffrir Valderez.

En arrivant près d'une des serres, il se croisa avec sa mère qui en sortait, quelques fleurs à la main. Le pli d'irritation qui barrait le front de la marquise s'effaça à la vue d'Elie.

-- Vous n'avez donc pas fait de promenade à cheval, ce matin? dit-elle en lui tendant sa main à baiser.

-- Non, j'ai fait le piéton, aujourd'hui. Le bois de Vrinières était délicieux, par cette fraîcheur. Vous venez de choisir vos fleurs?

-- Oui... mais je désirais surtout un iris rose, et j'ai dû constater qu'il n'en restait plus un seul. Germain m'a dit que Valderez les avait tous fait cueillir ce matin pour l'église. Cela m'a fort étonnée, car vous ne permettez guère que l'on dévalise ainsi vos plantes rares.

Elle s'essayait à parler d'un ton calme, mais sa physionomie décelait malgré tout quelque chose du mécontentement qui l'agitait.

Il riposta tranquillement:

-- Oui, il y a une fête à l'église, demain. Valderez est absolument maîtresse d'agir comme il lui plaît, en cela comme en autre chose, et elle sait beaucoup mieux que moi la meilleure manière d'employer ces fleurs. Si vous tenez à ces iris, ma mère, vous n'avez qu'à les lui demander; elle n'a pas dû les faire porter encore au presbytère.

-- Non, merci! je m'en passerai, dit-elle sèchement.

Elle se dirigea vers une allée conduisant au château, et M. de Ghiliac, au lieu d'entrer dans la serre, se mit à marcher près d'elle.

-- J'ai une petite communication à vous faire, ma mère, dit-il d'un ton froid. Vous avez été témoin des misérables insinuations de Mme de Brayles à ma femme avant-hier. Vous ne vous étonnerez donc pas que je l'aie priée de ne plus remettre les pieds chez moi.

Mme de Ghiliac eut un léger mouvement de stupéfaction.

-- Vous avez fait cela, Elie!... pour Roberte que vous connaissez depuis si longtemps?

-- Je l'aurais fait pour ma soeur elle-même, si elle s'était permis de chercher à me salir aux yeux de ma femme, dit-il durement. Et je tiens à ce qu'on sache bien que toutes les manoeuvres tendant à nous détacher l'un de l'autre, complètement inutiles d'ailleurs, ne seront jamais tolérées par moi.

Les mains de Mme de Ghiliac frémirent, et une teinte pourpre monta à ses joues.

-- En vérité, mon cher Elie, croyez-vous donc que l'on en veuille ainsi à l'union de votre ménage? dit-elle en essayant de prendre un ton mi-sérieux, mi plaisant. Je ne nie pas que Roberte, aveuglée par sa passion pour vous, n'ait été un peu loin, mais Valderez est assez intelligente et vous connaît suffisamment maintenant pour ne pas accorder créance à des racontars de ce genre.

-- Oui, elle me connaît "maintenant". Mais il n'en était pas ainsi le jour de notre mariage.

Le regard éperdu de Mme de Ghiliac rencontra celui de son fils. Et elle comprit qu'il savait tout.

-- Que voulez-vous dire? murmura-t-elle presque machinalement.