Chapter 11
-- Mais oui! il paraît que vous n'y tenez plus guère, puisque vous la prodiguez maintenant.
-- Prodiguer est de trop, Roberte. Mais j'ai trouvé que, groupées dans les jardinières du salon blanc par les mains de ma femme, avec le goût très artistique qu'elle possède au plus haut degré, je jouissais beaucoup plus de ces fleurs qu'en les laissant toutes sur la tige. Ceci est encore de l'égoïsme et ne prouve pas du tout que je ne tienne énormément à mes roses, -- au contraire.
L'éclair railleur, bien connu de Roberte, traversait en ce moment les prunelles du marquis. Elle baissa un peu les yeux, domptée, comme toujours, par la froide ironie de cet homme près de qui échouaient toutes les coquetteries, toutes les subtiles intrigues féminines. Elle força de nouveau ses lèvres à sourire, à prononcer des paroles aimables pour la belle jeune femme qui marchait à la droite d'Elie, -- pour cette créature abhorrée envers qui, à chaque minute, sa haine grandissait.
Le salon blanc était devenu la pièce préférée de Valderez. Elle avait su donner à cet appartement, trop luxueux à son gré, un cachet intime et sérieux. Et ces tentures blanches qui tuaient les plus beaux teints, formaient au contraire pour le sien un cadre incomparable.
Roberte le constata aussitôt -- comme aussi la grâce exquise de la jeune châtelaine dans son rôle de maîtresse de maison. De plus, elle semblait remarquablement douée au point de vue de l'intelligence; elle causait fort bien, -- sauf de sujets purement mondains, qui semblaient lui être à peu près complètement étrangers.
Mme de Brayles, s'en apercevant, s'empressa aussitôt de lancer l'entretien de ce côté afin d'infliger tout au moins quelques petites blessures d'amour-propre à cette trop séduisante marquise. Mais ces finesses méchantes étaient peine perdue avec M. de Ghiliac. En un clin d'oeil, il avait ramené la conversation sur un terrain plus familier à Valderez, et, selon sa coutume, la dirigeait à son gré, en prenant visiblement plaisir à mettre en valeur l'intelligence très délicate de sa femme.
Il semblait aujourd'hui particulièrement gai. Etait-il très heureux de se retrouver près de Valderez? Probablement... bien qu'on pût se demander pourquoi il ne s'était pas donné plus tôt ce plaisir. Mais il s'amusait aussi, -- Roberte le reconnaissait à certaine expression de cette physionomie bien connue d'elle, -- il s'amusait de sa fureur jalouse qu'il savait exister sous les airs aimables de Mme de Brayles. Il se jouait -- comme il l'avait toujours fait -- de cet amour qu'il n'ignorait pas.
Etre un objet d'amusement pour "lui"... et avoir devant les yeux cette merveilleuse châtelaine qui avait peut-être le bonheur d'être aimée de lui! C'était intolérable! Aussi Roberte abrégea-t-elle sa visite, en refusant l'invitation à dîner qui lui était adressée, sous prétexte d'importantes affaires à régler avant son départ.
Tandis que M. de Ghiliac allait la conduire jusqu'à sa voiture, Valderez rentra dans le salon et s'assit près de sa table de travail. D'un geste machinal, ses doigts effleurèrent les fameuses roses "Duchesse Claude" qui s'épanouissaient dans une jardinière de Sèvres, tandis que son regard songeur se posait sur le siège occupé tout à l'heure par la baronne. Cette Mme de Brayles lui était vraiment peu sympathique, et Elie avait peut-être raison dans le jugement sévère qu'il avait porté sur elle ce matin. Ses insinuations au sujet de la nature fantasque de M. de Ghiliac, de sa façon de comprendre le rôle de la femme, de ses malentendus avec Fernande, dénotaient un complet manque de tact.
Elles avaient, en tout cas, réveillé chez Valderez la tristesse latente, comme chaque fois qu'une circonstance quelconque venait lui remettre plus clairement sous les yeux ce qu'elle connaissait bien, hélas! -- l'égoïsme absolu et l'absence de coeur chez cet être si admirablement doué sous les autres rapports.
Pourtant, il semblait maintenant aimer sa fille. Hier, aujourd'hui encore, il s'était montré affectueux pour elle, avait paru s'intéresser à tout ce que sa femme lui disait de la santé de l'enfant, de sa vive intelligence et de l'amélioration de son caractère. Et, pour elle-même, Valderez trouvait en lui un changement qui lavait frappée aussitôt. Ce n'était plus la froideur d'autrefois, ni l'ironie, ni cette amabilité fugitive et enjôleuse qui l'avait parfois troublée, trois mois auparavant, parce qu'elle avait laissé entrevoir à son inexpérience l'effrayant pouvoir de séduction que possédait cet homme, et lui avait donné la crainte qu'il ne cherchât à en user pour faire tout à son aise une étude approfondie du jeune coeur ignorant, ainsi soumis à son empire. Non, ce n'était plus cela du tout. Il se montrait sérieux, réservé sans froideur, discrètement aimable, et jusqu'ici il n'avait pas eu à son égard une seule de ces ironies qui ne lui étaient que trop familières. S'il continuait ainsi... oui, vraiment, l'existence serait possible...
Il venait de rentrer dans le salon. Sur la tapis, quelques pétales de roses gisaient et aussi une fleur à peine entr'ouverte, que les doigts distraits de la jeune femme avaient fait glisser à terre tout à l'heure. M. de Ghiliac se pencha et la ramassa.
-- Il serait dommage de la laisser se faner là! dit-il en la glissant à sa boutonnière.
Attirant à lui un fauteuil, il s'assit près de Valderez, qui venait de prendre son ouvrage.
-- Cette nappe d'autel me paraît une merveille. Où avez-vous pris ce dessin?
-- C'est moi qui l'ai imaginé, d'après une vieille gravure que j'ai trouvée dans la bibliothèque.
-- Mais je ne vous connaissais pas encore ce talent! Vous êtes, décidément, une artiste en tout. Ce dessin est admirablement compris. A qui destinez-vous cet ouvrage?
-- A ma pauvre vieille église de Saint-Savinien. J'espère l'avoir terminé pour la fête de l'Assomption.
-- Vous me permettrez de vous recommander de ménager vos yeux. Ceci doit être très fatigant. Et, en dehors de ce travail, qu'avez-vous fait? Les derniers livres que je vous ai envoyés vous ont-ils paru intéressants?
La conversation, une fois sur ce terrain, éloignait d'eux tout embarras, et elle se continua longuement, Elie prenant un visible intérêt aux jugements très délicats portés par sa femme sur les oeuvres lues, Valderez écoutant avec un secret ravissement la critique si fine, si brillante et cependant si profonde qu'en faisait M. de Ghiliac.
XV
Il n'était décidément plus question de pôle Nord. Le marquis de Ghiliac, comme il l'avait annoncé à Mme de Brayles, s'installait pour l'été et l'automne à Arnelles, ainsi que le démontrait l'arrivée de tout son personnel, de ses voitures et de ses chevaux. Cette année, Saint-Moritz, Ostende et Dinard l'attendraient en vain. Il leur préférerait, cette fois, les ombrages de son parc aux arbres séculaires, la floraison superbe de ses jardins, le calme majestueux des grands salles du château, -- et peut-être aussi la jeune châtelaine.
Il s'était remis à la reconstitution de ces mémoires qu'il voulait faire publier avec une préface et des commentaires de lui. Pour ce travail, Valderez lui était, paraît-il, indispensable, aucun de ses secrétaires ne sachant comme elle déchiffrer ces écritures pâlies et ce vieux français quelquefois incorrect. La jeune femme fut donc sollicitée de venir passer quelques heures chaque jour dans son cabinet de travail, la bibliothèque, exposée au midi, étant fort chaude en cette saison. Le parfum détesté d'elle en avait disparu, les fleurs aux senteurs trop fortes en étaient bannies. Valderez n'aurait eu aucune raison pour refuser, en admettant qu'elle pût en avoir l'idée, -- ce qui n'était pas, car elle savait que, quelle que fût la crainte qui l'obsédait encore, elle devait se prêter à un rapprochement, s'il le voulait.
Chaque jour, elle vint donc s'asseoir près de lui, dans la grande pièce d'un luxe si délicat, où les stores abaissés entretenaient une agréable fraîcheur. La lecture parfois laborieuse des manuscrits n'occupait pas toutes ces heures; M. de Ghiliac entretenait sa femme de maints sujets différents, et, en particulier, du roman dont il préparait le plan. Celui-ci fut soumis à Valderez, qui dut donner son avis et faire ses critiques. Or, Jusqu'ici, jamais pareil fait ne s'était produit. Demander conseil à une femme, lui, l'orgueilleux Ghiliac! Et accepter de voir ses idées discutées par une enfant de dix-neuf ans, qui se qualifiait elle-même sincèrement d'ignorante!
Mais cette enfant avait les yeux les plus merveilleusement expressifs qui se pussent voir, et de la petite bouche délicieuse sortaient des mots profonds, des appréciations délicates et élevées, qui semblaient probablement fort fignes d'attention à M. de Ghiliac, puisqu'il les sollicitait et les recueillait précieusement.
Son attitude des premiers jours n'avait pas varié. Sa courtoisie revêtait maintenant une nuance d'empressement chevaleresque, son regard sérieux avait, en se posant sur Valderez, une profondeur mystérieuse qui la faisait frémir, non de crainte, comme quelque temps auparavant, mais d'un émoi un peu anxieux. La gêne d'autrefois avait presque complètement disparu pour elle, devant cette attitude nouvelle qui transformait M. de Ghiliac. Et c'était fort heureux, car leurs rapports devenaient continuels. Ce n'étaient sans cesse que promenades, visites chez les châtelains d'alentour, séances de musique à deux, leçons d'équitation, de sports à la mode données par lui-même à la jeune femme, dont la souple adresse et les progrès rapides paraissaient ravir ce sportsman hors de pair.
Valderez se prêtait à tout avec une grâce aimable. Et ce qui n'avait été d'abord que soumission aux désirs de son mari devenait un plaisir, car elle était jeune, bien portante, accoutumée à l'exercice et à la fatigue par sa vie aux Hauts-Sapins, toute prête donc à goûter les longues promenades à cheval dans les sentiers pittoresques de la forêt d'Arnelles, ou les parties de tennis sous les vieux arbres centenaires, à l'heure matinale où la rosée des nuits rafraîchit encore l'atmosphère.
Et ils étaient presque toujours seuls tous deux, et Valderez se demandait toujours avec la même angoisse quel mystère se cachait sous ce regard si souvent fixé sur elle.
Une immense surprise lui avait été réservée peu de temps après le retour d'Elie, à propos du baptême de Benaki. M. de Ghiliac, le plus simplement du monde, déclara qu'il serait parrain, avec sa femme comme marraine. Tout Vrinières en fut ahuri. Et le curé, admis à faire la connaissance de ce paroissien si peu exemplaire, aperçu seulement de loin au cours de ses séjours à Arnelles, le trouva si différent de ce qu'il pensait, si aimable et si sérieux que, du coup, Elie gagna un admirateur de plus.
-- Il est impossible que vous n'arriviez pas à vous entendre avec lui, madame, déclara-t-il à Valderez en la revoyant peu après. Qu'il ait eu des torts envers sa première femme, envers sa fille, envers vous aussi, je ne le nie pas. Mais cette nature-là doit avoir une certaine somme de loyauté, elle doit posséder des qualités qu'il s'agit pour vous de découvrir. La défiance vous glace, ma pauvre enfant; essayez chrétiennement de la surmonter, si vous voulez arriver à voir un jour tout malentendu cesser entre vous et lui.
Oui, la défiance était toujours là. Et le changement réel d'Elie venait encore augmenter la perplexité de la jeune femme. Elle le voyait très affectueux pour Guillemette, généreux et bon à l'égard de Dubiet, soucieux de procurer à Benaki une suffisante instruction, et une bonne éducation morale. Elle le voyait conduire sa femme et sa fille chaque dimanche à l'église dans le phaéton attelé de ces vives et superbes bêtes dont il aimait à dompter la fougue, et assister près d'elles à la messe. Quel sentiment le guidait en agissant ainsi? Pourquoi se montrait-il si différent de celui qu'elle avait connu quelques mois auparavant?
Vers la fin de juillet, il l'emmena à Paris pour commander des toilettes. Personne n'avait un goût plus sûr et une plus grande horreur de la banalité et du convenu. Personne, non plus, ne possédait à un degré plus subtil l'amour de l'élégance, de la beauté harmonieuse, du luxe sobre et magnifique. Valderez en fit cette fois l'expérience personnelle. Des merveilles furent commandées pour elle. Et d'abord, elle fut éblouie, un peu grisée même -- car enfin, elle était femme, et elle aussi avait le goût très vif de l'élégance et de la beauté. Mais le bon sens chrétien, si profond chez elle, reprit vite le dessus, s'effara un peu des dépenses folles dont elle était l'objet.
Un jour, elle trouva dans son appartement un écrin renfermant un collier de perles d'une grosseur rare et d'un orient admirable. Un peu moins inexpérimentée maintenant, elle pouvait se rendre compte approximativement de la valeur énorme d'une telle parure. Le soir, en se retrouvant avec son mari dans le salon avant le dîner, elle lui dit, après l'avoir remercié:
-- Vraiment, tant de choses sont-elles nécessaires, Elie? Cela m'effraye un peu, je l'avoue.
Il se mit à rire.
-- Quelle singulière question de la part d'une jeune femme! Vous n'aimez donc pas les toilettes, les bijoux, toutes ces choses pour lesquelles tant de créatures perdent leur âme?
-- Je les aime dans une certaine limite, et vous la dépassez, Elie. Ce collier est une folie.
-- Ce n'est pas mon avis. Du moment où je puis vous l'offrir sans faire de tort à personne, sans que notre budget risque pour cela de se déséquilibrer, je ne vois pas trop où se trouve la folie?
Il souriait, l'air amusé, mais sans ironie.
-- Si, car il me sera pénible de penser que je porte sur moi des parures dont le prix soulagerait tant de malheureux, répondit-elle gravement.
-- Mais il faut songer, Valderez, que notre luxe, nos dépenses font vivre une certaine catégorie de travailleurs.
-- Je l'admets. Mais si ce luxe est exagéré, il excite l'envie et la haine. De plus il amollit l'âme et le corps. Je crois qu'une certaine modération s'impose.
-- Le juste milieu, toujours! Ce terrible juste milieu si difficile à atteindre! Vous y êtes, vous, Valderez. Mais moi, hélas!
Il riait, très gai, en offrant son bras à la jeune femme pour la conduire à la salle à manger dont le maître d'hôtel venait d'ouvrir la porte. Ce mondain égoïste avait-il compris le sentiment exprimé par elle? Valderez en doutait. En tout cas, il souhaitait calmer les scrupules de sa femme, car le lendemain, comme elle entrait dans la salon où il l'attendait pour l'emmener en automobile à Fontainebleau, il lui remit un portefeuille à son chiffre en disant:
-- Je tiens à me faire pardonner ce que vous appelez mes folies. Dépensez vite pour vos pauvres les petits billets qui se trouvent là dedans, et demandez-m'en d'autres le plus tôt possible.
Comme elle ouvrait la bouche pour lui exprimer sa reconnaissance, il dit vivement:
-- Non, pas de remerciements! Je vois dans vos yeux que vous êtes contente, cela me suffit.
Des actes de ce genre, accomplis avec une bonne grâce si simple et si chevaleresque, étaient bien faits pour toucher Valderez. Pourquoi fallait-il que ce doute fût toujours là? Il empoisonnait sa vie, il maintenait la barrière entre Elie et elle.
A cette époque, le Tout-Paris avait commencé à fuir vers d'autres cieux. M. de Ghiliac, libéré de devoirs mondains, en profitait pour faire connaître à sa femme le Paris artistique. Il se montrait le plus aimable et le plus érudit des ciceroni, et Valderez oubliait les heures en regardant des chefs-d'oeuvre, en écoutant la voix chaude et vibrante qui lui en faisait si bien détailler toutes les beautés. Le soir, il la conduisait au théâtre lorsqu'une pièce pouvait lui convenir, l'après-midi, ils faisaient des excursions en automobile, ou se rendaient au Bois. Ils rencontraient quelques personnalités parisiennes, qui s'empressaient de se faire présenter à la jeune marquise. Partout, Valderez était l'objet d'une admiration qui la gênait fort, mais amenait une lueur de contentement et de fierté dans le regard de M. de Ghiliac. La jeune femme le remarqua un jour, et se demanda avec anxiété si la nouvelle attitude d'Elie n'était pas due simplement à ce fait que, la beauté de sa femme flattant son orgueil, il se plaisait à s'en parer, à la faire valoir par l'élégance raffinée du cadre dont il l'entourait. Et pour apprivoiser la jeune provinciale récalcitrante, il se faisait aimable et sérieux, discrètement empressé...
Valderez se révoltait contre cette pensée qui venait trop souvent l'assaillir, depuis son séjour à Paris. Mais elle reparaissait toujours, quand elle croyait saisir dans les yeux d'Elie cette expression de joie orgueilleuse qui l'avait frappée, ou bien encore lorsqu'elle le voyait choisir avec soin quelqu'une des parures délicieuses destinées à rehausser la beauté de cette jeune femme auparavant délaissée par lui.
Quand les quinze jours fixés par M. de Ghiliac pour leur séjour à Paris furent écoulés, il demanda un soir à sa femme:
-- Désirez-vous rester encore quelque temps ici, Valderez?
-- Je n'y tiens pas, et je serais même heureuse d'aller revoir ma petite Guillemette, qui trouve le temps si long. Voulez-vous voir sa dernière lettre, Elie?
Il prit la feuille, couverte d'une écriture inhabile, la parcourut rapidement, et dit avec un sourire:
-- Eh bien! retournons donc à Arnelles! Je ne demande pas mieux, pour ma part. Nous profiterons, pour travailler, du temps qui nous reste encore avant l'arrivée de nos invités.
XVI
Vers la fin d'août, les châtelains d'Arnelles virent apparaître l'avant-garde de leurs hôtes en la personne du duc et de la duchesse de Versanges, grand-oncle et grand'tante d'Elie. C'étaient d'aimables et charmantes vieilles gens, que le grand chagrin de leur vie -- la mort d'un fils unique tué au cours d'une exploration en Afrique -- n'avait pas rendu misanthropes, ni aigris contre les autres plus heureux. Elie, leur plus proche parent, l'héritier du vieux titre ducal, était de leur part l'objet d'une affection enthousiaste. Ce n'était pas à eux qu'il eût fallu parler d'absence de coeur chez lui, qu'ils prétendaient très bon et très délicat, toujours prêt à leur témoigner un dévouement discret. Ceux qui les entendaient ne protestaient généralement pas, par respect, mais songeaient: "Ce bon duc, cette excellente duchesse, dans leur admiration aveugle pour leur petit-neveu, lui prêtent leurs propres qualités, dont il est certainement si loin."
Absents de Paris les deux mois où Valderez y avait séjourné, ils ne connaissaient pas encore leur nouvelle nièce. Dès le premier abord, elle les conquit complètement. Et tandis que Mme de Versanges causait avec Valderez, son mari glissa à l'oreille d'Elie:
-- On s'étonne, parmi tes connaissances, que tu t'enterres si longtemps à la campagne. Mais quand on connaîtra cette merveille, on te comprendra, mon cher ami!
M. de Ghiliac sourit en répliquant:
-- Mon oncle, ne faites surtout pas de compliments à Valderez! Je vous préviens qu'elle les reçoit sans aucun plaisir.
-- Aussi modeste que belle alors? C'est parfait, et tu es un heureux mortel. Mais voilà une nièce que nous allons joliment gâter, je t'en avertis, Elie!
-- Faites, mon oncle, ce n'est pas moi qui m'y opposerai.
-- Non, j'imagine même que tu n'es pas le dernier à le faire de ton côté, riposta en riant le duc.
Mme de Versanges s'avançait à ce moment, tenant la main de Valderez. Elle dit gaiement:
-- Mon cher enfant, je suis au regret de n'avoir pas connu plus tôt la délicieuse nièce que vous nous avez donnée là. J'aurai bien de la peine à vous pardonner de nous l'avoir cachée si longtemps. Mais je m'en vengerai en vous aimant doublement, ma belle Valderez.
Et l'aimable femme baisa le front de la jeune marquise, un peu rougissante, mais émue et charmée de cette sympathie sincère.
-- Ah! si j'avais une fille comme vous! Si j'étais à la place d'Herminie! Hélas! notre foyer est vide depuis longtemps!
Une douloureuse émotion brisa la voix de Mme de Versanges.
Valderez se pencha vers elle, son regard compatissant et respectueusement tendre se posa sur le fin visage de la vieille dame, encadré de bandeaux argentés:
-- Ma tante, voulez-vous me permettre de vous aimer, de vous témoigner, autant qu'il sera en mon pouvoir, mon affection, bien impuissante, hélas! auprès de celle que vous avez perdue?
-- Non, pas impuissante, ma chère enfant, car elle réchauffera nos pauvres coeurs, et sera un rayon de bonheur sur la fin de notre existence! interrompit vivement Mme de Versanges en embrassant la jeune femme.
Le duc se mordait la moustache pour cacher son émotion, tandis que M. de Ghiliac, les yeux un peu baissés, caressait d'un geste machinal la chevelure de Guillemette, debout près de lui.
-- Du bonheur, je crois que vous en donnez à tous ceux qui vous entourent, ma mignonne, continua la duchesse. Voilà une petite fille absolument méconnaissable, n'est-ce pas, Bernard?
-- C'est en effet le mot. Il y a maintenant de la vie, de la gaieté dans ces yeux-là -- tes yeux, Elie. C'est, avec ces belles boucles brunes, tout ce qu'elle a de toi, car la coupe du visage est tout à fait celle des Mothécourt.
Un pli léger se forma pendant quelques secondes sur le front du marquis. Entre ses dents, il murmura:
-- Qu'elle ne soit pas une poupée frivole comme sa mère, au moins, si elle doit lui ressembler de visage!
La marquise douairière apparut cette année-là à Arnelles plus tôt que de coutume. Une sorte de hâte fébrile la possédait de voir face à face celle qu'elle appelait en secret "l'ennemie", de se rendre compte de la place que Valderez occupait chez son fils. Elle avait vu avec une irritation d'autant plus forte qu'elle se trouvait obligée de la contenir, Elie, dédaignant tous les plaisirs mondains, s'installer à Arnelles, près de cette jeune femme qu'il avait feint de délaisser d'abord. Si aveuglée qu'elle fût par la jalousie, il lui était impossible de ne pas admettre que l'orgueil, à défaut du coeur, inclinât son fils vers cette admirable créature, digne de flatter l'amour-propre masculin le plus exigeant. Et elle savait aussi d'avance que la belle douairière ne serait plus maintenant que bien peu de chose, près de cette jeune femme vers qui iraient tous les hommages, toutes les admirations des hôtes du marquis de Ghiliac.
Pendant quelque temps, en le voyant si peu préoccupé de sa femme, menant seul comme auparavant son existence mondaine, elle avait fortement espéré que Valderez séjournerait aux Hauts-Sapins, avec Guillemette, pendant la durée de la saison des chasses à Arnelles. Un jour, peu de temps après le retour d'Elie de sa croisière, elle lui en parla incidemment. Il la regarda d'un air étonné, un peu sardonique, en ripostant:
-- A quoi songez-vous, ma mère? Si Valderez avait le désir d'aller passer quelque temps dans le Jura, ce n'est pas ce moment-là qu'elle choisirait, car, naturellement, il est indispensable que ma femme se trouve là pour faire les honneurs de notre demeure.
Quelque temps après, le départ et l'installation à Arnelles de M. de Ghiliac venaient montrer à sa mère que son influence conjugale était peut-être beaucoup plus apparente que réelle.
Et quand, en arrivant à Arnelles, elle vit Valderez dans tout l'épanouissement d'une beauté qui s'était augmentée encore, quand elle remarqua la grâce incomparable avec laquelle elle portait ses toilettes, signées d'un des grands maîtres de la couture, tous les démons de la jalousie s'agitèrent en elle. M. d'Essil l'avait dit un jour à sa femme: Mme de Ghiliac ne pouvait pardonner à une bru des torts de ce genre.