Énide

Part 4

Chapter 43,996 wordsPublic domain

Accompagnée de son bourru de mari, Énide suivit alors un chemin battu qui conduisait du territoire du félon Limours au comté dépeuplé d'un autre comte, Doorm, que ses vassaux tremblants appelaient le Taureau. Une fois elle jeta les yeux en arrière, et lorsqu'elle vit son époux de beaucoup plus rapproché que la veille, cette circonstance la rendit presque heureuse; jusqu'au moment où Geraint, faisant un geste de colère comme pour dire: «Vous m'observez,» ramena la tristesse dans son cœur; mais pendant que le soleil achevait de pomper la rosée sur chaque brin d'herbe, le son d'un pesant galop frappa son oreille, et, regardant autour d'elle, elle vit un nuage de poussière et des pointes de lances s'y agiter. Alors, pour ne point désobéir à son époux, et cependant pour l'avertir (car il marchait comme s'il n'eût pas entendu), se retournant, elle tint son doigt en l'air et montra la poussière. Dans son obstination, le guerrier fut jusqu'à un certain point charmé en voyant qu'elle observait son ordre à la lettre, et, se retournant, il s'arrêta. Un moment après le farouche Limours, monté sur un cheval noir, pareil à un sombre nuage dont les franges se détachent par l'effet de la tempête, presque désarçonné par sa monture et tout à sa passion, fondit avec un cri aigu sur Geraint, qui le joignit, le renversa loin de la croupière, de toute la longueur de la lance et du bras, et le laissa ainsi étourdi ou mort. Il culbuta le suivant et se rua tête baissée sur toute la troupe qui se trouvait derrière; mais, à l'aspect d'une pareille impétuosité, elle disparut en proie à une terreur panique, comme un banc de poissons agiles, qui un matin d'été viennent en glissant le long des digues de cristal à Camelot au-dessus de leurs ombres sur le sable; mais si quelqu'un se tenant sur le bord lève seulement la main contre le soleil qui l'éclaire, il ne reste pas l'étincelle d'une nageoire entre les îlots blancs de fleurs. Ainsi effarouchés du seul mouvement de l'homme, tous les compagnons ou plutôt les parasites du comte s'enfuirent et le laissèrent gisant an milieu de la route. Ainsi s'évanouissent les amitiés qui ne prennent naissance que dans le vin.

Alors, comme un rayon de soleil chargé de tempête, Geraint sourit, en voyant les destriers des deux combattants qui venaient de tomber, abandonner leurs maîtres à terre et s'enfuir follement mêlés avec les fuyards: «Chevaux et hommes, dit-il, tous animés du même esprit, et de bien honnêtes amis! Il n'est pas resté une seule monture. Jusqu'à présent j'étais honnête: je payais avec des chevaux et avec des armes; je ne puis voler ni piller, encore moins mendier, et ainsi qu'en dites-vous, Énide? Dépouillerons-nous ici votre amoureux? votre palefroi a-t-il assez de cœur pour porter son armure? Jeûnerons-nous ou dînerons-nous? Non? Alors, honnête comme vous êtes, priez que nous puissions rencontrer les cavaliers du comte Doorm; je voudrais aussi être encore honnête.» Il dit, et Énide regardant tristement ses rênes, reprit la marche sans répondre un seul mot.

Mais comme un homme sur lequel fond un terrible désastre dans une terre éloignée et à son insu, mais qui l'apprend à son retour et en souffre jusqu'à en mourir: ainsi Geraint, blessé dans son combat avec le satellite de Limours, saignait secrètement sous son armure et continuait sa marche sans dire à sa noble épouse qu'elle était sa blessure, le sachant à peine lui-même, jusqu'au moment où son œil s'obscurcit et son heaume vacilla; et à un détour de la route le prince, sans prononcer un seul mot, tomba de cheval, heureusement sur le gazon.

Entendant le bruit de sa chute, Énide s'empressa d'accourir, et, toute pâle, descendant à son côté, elle détacha les liens qui retenaient ses armes. Sa main fidèle n'hésita point, et pas une larme ne vint mouiller son œil bleu jusqu'à ce qu'elle eût découvert la blessure, exposé, en déchirant son voile de soie fanée, son front au soleil brûlant, et bandé la plaie par où s'écoulait la vie de son cher époux. Après avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle s'arrêta, la désolation s'empara d'elle, et elle pleura sur le bord du chemin. Plusieurs passèrent, mais nul ne la regarda; car, dans ce royaume sans loi ni droit, on se souciait autant d'une femme pleurant la mort de son compagnon que d'une pluie d'été. L'un pensa que c'était une victime du comte Doorm, et n'osa se mettre pour le blessé en frais d'une pitié périlleuse. Il en passa un autre à la hâte, un homme d'armes envoyé en mission auprès du noble brigand; moitié sifflant, moitié chantant une chanson grossière, il souleva la poussière contre les yeux sans voile de la dame. Un autre, fuyant la colère de Doorm devant une flèche sans cesse présente à sa pensée, faisait dans sa crainte fumer la longue route sous lui. Le palefroi d'Énide en hennissant leva le pied, se sauva dans les taillis et fut perdu, pendant que le grand destrier restait affligé comme un homme.

À ce moment parut le gigantesque comte Doorm à la large face bordée d'une frange de barbe rousse; en marche pour une expédition et roulant des yeux d'oiseau de proie, il parut suivi d'une centaine de lances; mais avant d'arriver, comme quelqu'un qui hèle un navire, il cria avec une grosse voix: «Holà! est-il mort?--Non, non, il n'est pas mort, répondit vivement Énide. Quelques-uns de vos braves gens voudraient-ils le lever et remporter loin de ce cruel soleil? Je suis bien sûre, très-sûre qu'il n'est pas mort.»

--Eh bien! s'il n'est pas mort, dit alors le comte Doorm, pourquoi le pleurez-vous ainsi? vous ressemblez à un enfant; et s'il est mort, je vous considère connue une sotte: vos pleurs ne le rendront pas à la vie; mort ou non, vous gâtez une jolie figure par des larmes insensées. Cependant, puisqu'il y a un joli minois, que quelqu'un de vous ici relève le blessé et l'emporte dans notre manoir. S'il vit, nous l'enrôlerons dans notre bande; s'il meurt, la terre est assez profonde pour le cacher. Voyez aussi à prendre le destrier, un noble animal.»

Il dit et s'en alla, non sans laisser deux robustes piquiers, qui s'avancèrent en grondant comme un dogue à la vue de son os menacé par des enfants de village qui s'amusent à le tourmenter pendant qu'il mange. Il pose sa patte dessus en rongeant et en grondant. De même les vauriens grondaient, craignant de perdre, et cela pour un homme mort, leurs chances de butin dans l'expédition de la matinée. Néanmoins, ils se levèrent, et le placèrent sur une de ces litières comme ils en emportaient dans leurs courses pour ceux qui pourraient être blessés; ils l'y placèrent après l'avoir posé dans le creux de son écu, et le transportèrent ainsi à la salle nue de Doorm, suivi de son noble coursier qui marchait tout seul. Ils le jetèrent, lui et la bière où il était couché, sur un tréteau de chêne dans la salle, et partirent ensuite, brûlant de rejoindre leurs compagnons mieux partagés, mais grondant comme auparavant et maudissant leur temps perdu, l'homme mort, leur comte, leurs propres âmes et Énide. Ils auraient pu aussi bien la bénir: elle était sourde aux bénédictions et aux anathèmes de qui que ce fût, si ce n'est d'un seul.

Ainsi, elle resta assise auprès de son époux pendant de longues heures, lui soutenant la tête, réchauffant ses mains pâles et l'appelant. A la fin, il revint de son évanouissement; il trouva sa chère femme qui lui soutenait la tête, réchauffait ses mains affaiblies et l'appelait, et il sentit de chaudes larmes qui tombaient sur sa figure. Il dit à son cœur: «Elle pleure pour moi.» Il resta néanmoins immobile et feignit d'être mort, afin de l'éprouver jusqu'au bout et de dire à son cœur: «Elle pleure pour moi.»

A la chute du jour, le robuste comte Doorm revint au manoir chargé de butin. Ses rudes piquiers le suivaient avec bruit, chacun lançant à terre un amas de choses qui résonnaient contre le pavé; il jeta sa lance de côté et ôta son heaume. Au milieu de ces hommes armés s'agitait une troupe de femmes moitié hardies, moitié effrayées, ouvrant de grands yeux, et habillées de différentes couleurs. Le comte Doorm frappa rudement avec le manche d'un couteau contre la table, et demanda de la viande et du vin pour nourrir ses hommes. On apporta des porcs entiers et des quartiers de bœuf, et tout le lieu lut rempli par la vapeur de la viande. Nul ne prononça un mot; mais tous s'assirent à la fois et mangèrent en tumulte dans la salle nue avec le bruit de chevaux au râtelier, jusqu'au moment où Énide se replia sur elle-même pour éviter les manières brutales de ces gens sans frein. Quand le comte Doorm eut mangé tout son content, il roula ses yeux autour de lui et aperçut dans un coin une damoiselle languissante. Alors il se rappela Énide, et pourquoi elle pleurait. Là elle produisit un effet si puissant sur lui, qu'il se leva tout d'un coup et dit: «Mangez! Je n'ai jamais vu une créature si pâle. Malédiction de Dieu! de vous voir pleurer, cela me rend fou. Mangez, songez-y bien. Votre bonhomme a été fort heureux; car si j'étais mort, qui me pleurerait? Chère dame, jamais depuis que j'ai commencé à respirer, je n'ai vu un lis pareil à vous; et pour peu que votre joue présentât quelque couleur, il n'y a pas une de mes dames digne de porter votre pantoufle en guise de gant. Mais écoutez-moi, suivez ma direction, et je ferai ce que je n'ai jamais fait: Vous partagerez mon comté avec moi, jeune fille, nous vivrons comme deux oiseaux dans un nid, et je vous rapporterai du fourrage de tous les champs; car je fais plier toutes les créatures à mes volontés.» Il dit; les robustes piquiers s'arrêtèrent la bouche pleine, et se retournant regardèrent avec surprise; pendant que quelques-uns, dont le vieux serpent avait depuis longtemps abaissé les âmes, comme le ver entraîne la fouille flétrie et en fait de la terre, chuchotaient dans l'oreille l'un de l'autre ce qui ne sera pas raconté. Les femmes, ou ce qui avait été ces êtres gracieux, mais qui maintenant désiraient l'abaissement de la meilleure de leur sexe, y auraient donné les mains; toutes à la fois elles haïssaient Énide, qui ne prenait aucun souci d'elles, mais répondait à voix basse en tenant sa douce tête penchée sur sa poitrine: «J'attends de votre courtoisie que, dans l'état où il est, vous me laissiez tranquille.» Elle parlait si bas, que Doorm l'entendit à peine; mais, comme un puissant patron satisfait d'avoir agi si gracieusement, il imagina qu'elle l'avait remercié, ajoutant: «Mangez et tenez-vous en joie, car je vous considère comme à moi.»

Elle répondit avec douceur: «Comment pourrais-je avoir la moindre joie dans ce monde jusqu'à ce que mon époux se lève et jette un regard sur moi?»

A ces mots, le rude comte se récria sur cette réponse, comme si elle fût partie d'un cœur vide et de la fatigue d'un être maladif. Tout à coup, il se saisit d'Énide, la porta violemment vers la table et lui jeta le plat devant elle, en lui criant: «Mange!»

--Non, non dit Énide avec humeur; je ne mangerai pas tant que cet homme là-bas sur la bière ne se lèvera point pour manger avec moi.--Alors tu boiras, répondit-il. Ici!» Il remplit une corne de vin et la lui tendit. «Eh! moi-même, ajouta-t-il, quand je suis échauffé par la bataille ou, Dieu me damne, rouge de colère, souvent je ne puis manger avant d'avoir bien bu. Buvez donc, et le vin vous fera changer d'avis.

--Non pas, s'écria-t-elle; par le ciel! je ne boirai pas jusqu'à ce que mon cher époux se lève et m'ordonne de le faire, et qu'il boive avec moi. S'il ne se relève plus, je ne toucherai jamais au vin tant que je serai en vie.»

A ces mots, Doorm changea de couleur et parcourut la salle à grands pas, mordant tour à tour sa lèvre inférieure et supérieure; et se rapprochant d'elle, il dit à la fin: «Jeune fille, je vois bien que vous dédaignez mes avances; prenez note de ce que je vais vous dire: Sûrement, cet homme là-bas est mort, et j'impose ma volonté à toute créature vivante. Ni boire ni manger? et pourquoi vous lamenter pour quelqu'un qui expose votre beauté a l'insulte et au mépris en la parant de haillons? Je suis étonné, en vous voyant contrecarrer mes désirs, que je le supporte ainsi; ne me contrariez plus. Au moins, pour me faire plaisir, dépouillez cette pauvre robe, ces haillons de soie, cette livrée de la misère: j'aime que la beauté marche avec la parure; car, ne voyez-vous pas mes dames ici, comme elles sont brillantes et en rapport avec la maison de quelqu'un qui aime que la beauté marche avec la parure? Prenez donc cette robe, obéissez.»

Il dit, et l'une des dames déploya une robe de soie de fabrique étrangère, où, comme une mer peu profonde, le bleu tendre jouait avec le vert, et qui, sur le devant, était émaillée de plus de joyaux que ne l'est le gazon de gouttes de rosée lorsque, pendant toute la nuit, un nuage s'attache à la colline et, montant avec l'aube, laisse la place à la lumière du jour. Ainsi brillaient, pressées, les pierres précieuses.

Mais Énide répondit, plus difficile à émouvoir que ne le sont les plus durs tyrans au jour de leur puissance, ayant d'anciennes injures restées sans vengeance et dont maintenant l'heure est venue; elle dit:

«C'est dans cette pauvre robe que mon cher époux me trouva tout d'abord et m'aima pendant que je servais dans la salle de mon père; c'est dans cette pauvre robe que je me rendis avec lui à la cour, et c'est là que la reine me fit resplendir comme le soleil; c'est dans cette pauvre robe qu'il m'a dit de m'habiller lorsque nous nous sommes mis en route pour cette fatale quête d'honneur, où il n'y a pas d'honneur à gagner. Cette pauvre robe, je ne l'ôterai point que mon époux ne se relève vivant, et ne me dise de la jeter de côté. J'ai assez de peines: je vous en prie, soyez généreux; je vous en prie, laissez-moi tranquille. Je n'ai jamais aimé et ne puis jamais aimer que lui. Oui, mon Dieu! je vous en supplie, dans l'état où il est, laissez-moi en repos.»

Le brutal comte parcourut alors la salle à grands pas et prit sa barbe rousse entre ses dents; à la fin, se plaçant tout près d'Énide, dans sa fureur il s'écria: «J'estime qu'il ne sert pas plus, dame, d'être doux que rude avec vous. Recevez mon salut.» Au mépris des lois de la chevalerie, de sa main ouverte il la frappa au visage, mais légèrement.

Alors Énide, dans son extrême détresse et pensant que Doorm ne se fût point porté à cette extrémité s'il n'eût pas cru que Geraint était mort, poussa un cri aigu et plaintif, comme celui d'un animal sauvage pris dans un piège, quand il voit la trappe tomber sur lui.

Geraint l'entendit; saisissant son épée, qui se trouvait à côté de lui dans le creux du bouclier, il ne fit qu'un bond; d'un coup de revers il frappa le cou basané du comte; et, comme une balle, la tête à la barbe rousse bondit sur le plancher. Ainsi mourut le comte Doorm de la main de celui qu'il croyait mort. Hommes et femmes, tous ceux qui se trouvaient dans la salle se levèrent quand ils virent le mort se lever, et s'enfuirent hurlant comme à la vue d'un spectre. Les deux époux furent laissés seuls, et Geraint parla ainsi:

«Énide, je vous ai traitée plus mal que cet homme que vous voyez sans vie, je vous ai plus fait injure; tous les deux nous avons éprouvé une peine qui m'a laissé trois fois plus malheureux que vous: désormais, je préfère la mort au doute. Je m'impose cette pénitence à moi-même: quoique de mes propres oreilles, hier matin, je vous aie entendu dire, pensant que je dormais, oui, entendu dire que vous n'étiez pas une femme fidèle, je jure que je ne vous demanderai point d'explication à cet égard; je vous crois en dépit de vous-même, et dorénavant, j'aime mieux mourir que douter.»

Énide ne sut pas trouver un seul mot tendre, tant elle se sentit le cœur abattu. Elle se borna à dire à Geraint avec le ton de la prière: «Fuyez, ils reviendront et vous tueront; fuyez, votre destrier est au dehors, mais mon palefroi est perdu.--Alors, Énide, vous monterez en croupe derrière moi.--Oui, dit Énide, partons. «En sortant, ils trouvèrent le bon cheval qui, ayant cessé d'être le vassal du brigand, et libre de se prêter à un combat loyal, se mit à hennir de joie à leur vue et se baissa vers l'heureux couple en faisant entendre un léger murmure. Énide baisa, joyeuse aussi, la blanche étoile qui brillait sur le front du noble animal. Geraint monta sur lui, tendit la main à Énide, qui mit son pied sur le sien et monta à son tour. Il se retourna et la baisa en passant; elle jeta ses bras autour de lui, et, sans tarder plus longtemps, ils partirent.

Jamais encore depuis qu'en paradis les premières roses parurent sur les quatre rivières, être humain ne goûta un plaisir plus pur qu'Énide quand, à cette heure périlleuse, elle joignit ses mains au-dessous du cœur de son mari, et sentit qu'il lui appartenait encore. Elle ne pleurait point; mais sur ses tendres yeux s'étendait un heureux brouillard, comme celui qui conservait frais le cœur de l'Éden avant l'utile ennui de la pluie. Cependant ses tendres yeux bleus n'étaient pas obscurcis par ce brouillard au point de ne pas voir devant eux sur le sentier, à la porte du manoir du bandit, un chevalier de la cour d'Arthur, qui mit sa lance en arrêt et s'apprêta à tomber sur Geraint. Alors, craignant pour sa blessure, et se rappelant le sang qu'il avait perdu, Énide cria à l'étranger, la tête remplie de ce qui était arrivé: «Ne tuez pas un homme mort!--La voix d'Énide,» dit le chevalier. Mais elle, voyant que c'était Édyrn, fils de Nudd, n'en fut que plus émue, et s'écria de nouveau: «O cousin! ne tuez pas celui qui vous a donné la vie.» Édyrn, s'avançant avec franchise, parla ainsi: «Monseigneur Geraint, je vous salue d'amitié. Je vous avais pris pour un des brigands de Doorm. Quant à vous, Énide, ne craignez point que je fonde sur lui; j'aime le prince, en quelque sorte, de cet amour que nous portons au ciel qui nous châtie; car autrefois, quand mon orgueil s'était élevé jusqu'à me mettre sur la pente de l'enfer, en me renversant Geraint m'a relevé. Maintenant, créé chevalier de la Table ronde d'Arthur, et ayant connu Doorm, quand j'étais moi-même à moitié bandit dans mon temps de désordre, je viens porteur d‘un message du roi, que je précède de très-près, pour dire à ce comte de licencier ses hommes, de faire sa soumission, et d'écouter le jugement de Sa Majesté.

--Il reçoit le jugement du Roi des rois, s'écria le prince, le visage couvert de pâleur; et voyez! les forces de Doorm sont dispersées.» En disant cela, il montrait la campagne, où, foulés çà et là, par monts et par vaux, hommes et femmes étaient immobiles, en proie à la terreur et les yeux fixes, pendant que d'autres couraient encore. Geraint se mit alors à raconter comment le rude comte gisait mort dans son manoir. Mais lorsque le chevalier lui dit avec le ton de la prière: «Suivez-moi au camp, prince, et racontez au roi lui-même ce qui s'est passé; étant seul, vous avez dû sûrement courir d'étranges chances;» l'autre rougit, baissa la tête et s'arrêta sans mot dire, redoutant la douce figure du roi sans reproche, et, après la folie faite, la question qui doit s'ensuivre, jusqu'à ce qu'Édyrn s'étant écrié: «Si vous ne voulez pas venir près d'Arthur, alors Arthur viendra à vous,» il répondit: «C'est assez, je vous suis;» et ils partirent. Mais, pendant la route, Énide avait deux craintes: la première, celle des bandits répandus dans la campagne; l'autre lui venait d'Édyrn. De temps en temps, quand elle le voyait tirer la rêne de son côté, elle se reculait un peu. Dans un terrain creux, d'où sont sorties autrefois des flammes, on peut craindre de nouveau le feu et la ruine. Édyrn apercevant ce qui se passait chez Énide, lui dit:

«Belle et chère cousine, vous qui aviez autrefois tant de raisons de me craindre, n'ayez plus aucune frayeur; je suis changé. Vous avez été d'abord la cause innocente qui a fait éclater en flamme furieuse l'étincelle d'orgueil que la nature avait mise dans mon sang. Me voyant repoussé par Yniol et par vous, j'ai comploté et travaillé jusqu'à ce que je l'ai renversé. Alors, une seule et même idée constamment dans le cœur, j'entrepris mes joutes hautaines et j'adoptai une maîtresse; je lui rendis des honneurs simulés comme à la plus belle des belles; et, vainqueur de toute espèce d'antagonisme, je me roidissais tellement dans mon orgueil que je me croyais à l'abri d'une défaite; car j'étais bien près d'avoir perdu le sens, et, n'eût été le but que je m'étais proposé dans ces joutes, j'aurais tué votre père et me serais emparé de votre personne. Je vivais dans l'espérance que quelque jour vous viendriez dans la lice accompagnée de celui que vous aimiez le mieux, et que là, ma pauvre cousine, avec vos doux yeux bleus, les yeux les plus fidèles qui jamais aient réfléchi le ciel, vous me verriez le renverser et le fouler aux pieds. Alors vous fussiez-vous écriée ou agenouillée, ou m'eussiez-vous prié, je ne l'en aurais pas moins tué. Vous vîntes (vous n'êtes venue qu'une fois), et, de vos propres yeux, vous avez vu l'homme que vous aimiez (je parle comme quelqu'un qui rappelle un service à lui rendu) désarçonner mon orgueilleuse personne et déjouer le projet que je nourrissais depuis trois ans, mettre le pied sur mon corps et me donner la vie. Là je fus brisé; mais là je trouvai mon salut, bien que je partisse couvert de confusion, détestant la vie que m'avait donnée mon vainqueur, et méditant d'y mettre un terme. La seule pénitence que la reine m'imposa fut de rester quelque temps à sa cour. D'abord je m'y montrai aussi chagrin qu'un animal nouvellement mis en cage; et, m'attendant à être traité comme un loup parce que je savais que mes actions étaient connues, je trouvai, au lieu d'une pitié méprisante ou d'un pur mépris, une réserve de si grande délicatesse, une si noble discrétion, des manières si bienveillantes, dignes néanmoins, une telle grâce dans la plus tendre courtoisie, que je commençai à jeter un regard sur ma vie passée, et je trouvai qu'elle avait été en effet celle d'un loup. J'eus de fréquents entretiens avec Dubric, le grand saint, lequel par la douce onction de son éloquence m'a soumis quelque peu à cette douceur qui, alliée avec la vigueur, fait un homme. Là vous fûtes souvent à l'entour de la reine; mais vous ne me vîtes point, ou, si vous me vîtes, je ne fus point remarqué par vous. De mon côté, je n'eus pas l'idée ou la hardiesse de vous parler; je me tins à l'écart jusqu'à ce que je fusse changé. Ne craignez donc rien, ma cousine, je suis devenu tout autre.»

Il dit, et Énide crut aisément, comme les simples et nobles natures, portées à croire ce qu'elles désirent, le bien dans un ami ou dans un ennemi, là surtout dans ceux qui leur ont fait le plus de mal. Lorsqu'ils furent arrivés au camp, le roi lui-même s'avança pour les recevoir, et, voyant Énide pâle mais heureuse, il ne lui adressa pas une seule question, mais tira à l'écart Édyrn, avec lequel il échangea quelques paroles, revint ensuite et, souriant gravement, il descendit Énide de cheval, lui donna un baiser en tout bien tout honneur, comme un frère, et lui montra une tente vide qui lui avait été réservée. Ayant attendu pendant une minute jusqu'à ce qu'elle y fut entrée, il se tourna du côté du prince et lui dit: