Part 3
C'est ce qui arriva à Geraint. Sortant le matin, une fois qu'ils furent tous les deux à cheval, peut-être parce qu'il aimait Énide avec passion, ressentait cette tempête qui couvait dans son cœur et qui, s'il ouvrait la bouche, éclaterait comme le tonnerre sur une tête si chère, il dit: «Loin d'ici, marchez devant à une distance respectueuse; je vous commande encore, sur l'obéissance que vous me devez, de ne point m'adresser la parole, quoi qu'il arrive; non, pas un mot.» Énide fut atterrée. Les deux époux cheminaient; mais ils avaient à peine fait trois pas que Geraint se prit à s'écrier: «Efféminé comme je suis, je ne combattrai pas sur ma route avec des armes dorées, mais avec du fer.» Il détacha une grosse bourse suspendue à sa ceinture et la lança vers l'écuyer. Ainsi, quand Énide vit pour la dernière fois son manoir, le seuil de marbre était étincelant, jonché d'or et d'argent, et l'écuyer se frottait l'épaule. Geraint alors s'écria de nouveau: «En campagne!» Énide ouvrant la marche dans les chemins qu'il lui avait désignés, ils passèrent les frontières et chevauchèrent parmi les repaires des bandits, les sombres marais et les étangs hantés seulement par le héron, à travers les solitudes et les sentiers périlleux. D'abord leur allure fut assez vive; mais bientôt leur pas se ralentit. Un étranger qui les aurait rencontrés eût sûrement pensé, en les voyant chevaucher si lentement et si pâles, que chacun d'eux avait reçu quelque injure; car Geraint se disait sans cesse à lui-même: «Hélas! pourquoi faut-il que j'aie perdu mon temps à lui prodiguer des soins, à l'entourer de douces prévenances, à l'habiller richement et à la conserver fidèle?» Là, il s'interrompait brusquement en son cœur, autant qu'un homme peut arrêter sa langue lorsque la passion le domine. Pour Énide, elle ne cessait de prier les cieux cléments d'épargner à son cher mari toute blessure, et toujours elle cherchait dans son esprit cette faute dont elle n'avait pas conscience, mais qui le faisait paraître si sombre et si froid; jusqu'à ce que le cri du grand pluvier qui ressemble à un sifflet humain, lui remuât le cœur, et regardant autour d'elle dans le désert elle voyait une embuscade dans chaque touffe tremblante de fougère. Elle se prit alors à penser de nouveau: «O si j'étais coupable, je pourrais avec l'aide du ciel réparer ma faute, pour peu que mon époux voulût seulement parler et me rapprendre.»
Le quart du jour était passé. Énide aperçut trois chevaliers de haute taille montés et armés de pied en cap, derrière un rocher dans l'ombre, tous malfaiteurs, qui les attendaient. Elle en entendit un qui criait à son compagnon: «Regarde, voici un traînard qui s'avance la tête pendante; il ne semble pas plus courageux qu'un chien battu. Viens, nous le tuerons et nous aurons son cheval et son armure, sa dame aussi.»
Énide se prit alors à réfléchir, et dit en elle-même: «Je retournerai en arrière vers mon mari et je lui rapporterai toute leur criminelle conversation; car, au risque de l'irriter jusqu'à me tuer, je préfère cent fois mourir de sa chère main que si mon seigneur devait souffrir la moindre perte, la moindre honte.»
Elle retourna alors sur ses pas, affronta avec timidité, mais avec une ferme contenance, le visage irrité de Geraint, et lui dit: «Monseigneur, j'ai vu près du rocher trois bandits qui s'apprêtent à fondre sur vous; je les ai entendus se vanter qu'ils vous tueraient et se rendraient maîtres de votre cheval ainsi que de votre armure, et que votre dame serait à eux.»
Il répondit d'un air courroucé: «Vous ai-je demandé votre avis ou votre silence? Je ne vous ai commandé qu'une seule chose: de ne point m'adresser la parole, et c'est ainsi que vous m'obéissez! Eh bien! regardez maintenant: quel que soit votre désir, que je remporte la victoire ou que j'éprouve une défaite, que vous souhaitiez ma vie ou ma mort, vous verrez par vous-même que ma vigueur n'est point perdue.»
Énide attendit avec un visage pâle et assombri par le chagrin, et les trois bandits tombèrent sur Geraint. Le prince fondit sur celui du milieu, et de sa longue lance lui perça la poitrine de part en part de la longueur d'une coudée; puis tournant ses efforts contre les deux autres, dont chacun avait brisé sur lui une lance qui vola en éclats comme du verre, il cingla des coups d'epée à droite et à gauche, étourdit les bandits ou les tua; et, descendant de cheval, comme un homme qui écorche une bête fauve après l'avoir tuée, il arracha aux trois loups liés d'une femme les trois belles armures qu'ils portaient. Il laissa les corps gisants sur la terre; mais attacha les armes sur leurs chevaux et les rênes de tous les trois ensemble; puis il dit à Énide: «Poussez-les devant vous;» et Énide les poussait devant elle par les solitudes.
Il se rapprocha d'elle. La pitié commença à combattre en lui la colère, pendant qu'il considérait l'être qu'il aimait le plus au monde poussant devant elle les chevaux avec difficulté, obéissance et douceur. Il lui aurait volontiers parlé et exhalé tout de suite en paroles brûlantes le courroux et l'injure qui couvaient et le dévoraient intérieurement; mais il semblait toujours plus aisé de tuer d'un coup Énide sans remords que de crier halte, et de lui imputer en face la moindre immodestie. Ayant ainsi la langue liée, il fut d'autant plus irrité, qu'elle pouvait dire qui sa propre oreille avait entendue l'accuser de fausseté. Souffrant ainsi, les minutes furent pour lui un siècle; mais, en moins de temps qui n'en met, à Caerleon, l'Usk à haute marée pour se reposer avant de reprendre sa course vers la mer, Énide, qui avait l'œil au guet, vit dans l'obscurité d'un bois épais, devant l'ombre de chênes aux troncs de fer, trois autres cavaliers qui attendaient armés de toutes pièces. L'un d'eux semblait plus fort que Geraint.
Énide s'émut en l'entendant crier: «Voici une proie! trois chevaux et trois armures; tout cela à la garde de qui? d'une jeune fille.--Non pas, dit le second; là-bas vient un chevalier.--C'est un lâche, dit le troisième; comme il tient la tête basse!» Le géant répondit gaiement: «En vérité, n'y en a-t-il qu'un? Attendez ici, et quand il passera, tombez dessus.»
Énide délibéra en elle-même, et dit: « J'attendrai l'arrivée de mon époux, et je lui ferai part de toute leur scélératesse. Messire est fatigué pour avoir combattu, et ils tomberont sur lui à l'improviste. Mon devoir est de lui désobéir pour son bien; comment oserais-je lui obéir à son détriment? Je dois parler, et, dût-il me tuer pour cela, sauver ainsi une vie plus chère que la mienne.»
Elle attendit sa venue, et lui dit avec une timide fermeté: «M'est-il permis de parler?» Il répondit: «Vous en prenez la permission en la demandant.» Et elle dit:
«Il y a là-bas trois malfaiteurs en embuscade dans le bois; tous sont armés de pied en cap, et l'un d'eux paraît plus fort que vous; ils disent qu'ils tomberont sur vous à votre passage.»
A cette ouverture, Geraint répondit avec colère: «Fussent-ils cent dans le bois, et chacun d'eux plus fort que je ne le suis, et quand même ils se rueraient tous à la fois sur moi, je le jure, j'en serais moins contrarié que de votre désobéissance. Rangez-vous, et, si je succombe, attachez-vous au vainqueur.»
Énide se tint de côté pour attendre l'événement, n'osant pas suivre le combat; elle soupirait seulement de courtes prières, à chaque coup un soupir. Le brigand qu'elle redoutait le plus se jeta sur Geraint. Il visa au heaume; sa lance fit fausse route; mais celle du prince, un peu forcée dans le dernier choc, pénétra juste au milieu du corselet du gigantesque bandit; elle se rompit tout court, et l'ennemi ayant roulé sur la poussière, resta sans mouvement. Tel celui qui fait le conte, vit autrefois une grande portion d'un promontoire surmonté d'un jeune arbre glisser des flancs battus par les vents d'une longue falaise sur la grève, et y rester immobile, l'arbre continuant à croître: ainsi gisait l'homme transpercé. Ses lâches camarades, donnant avec moins d'ardeur contre le prince, s'arrêtèrent à la vue de la chute de leur chef. Pour les confondre davantage, le vainqueur piqua des deux en lançant son terrible cri de guerre; car, comme quelqu'un qui prête l'oreille près d'un torrent descendant d'une montagne, et tout à travers le fracas de la cataracte prochaine entend le roulement de tonnerre de la plus grande chute dans le lointain, les soldats étaient accoutumés à entendre sa voix dans la bataille et à s'enflammer, et l'ennemi était saisi d'épouvante. Ainsi ce couple de bandits prit la fuite; mais, atteints, ils souffrirent la mort qu'ils avaient eux-mêmes donnée à maint innocent.
Sur ce, Geraint, mettant pied à terre, ramassa la lance qui lui plaisait le mieux, arracha à ces loups sans vie leurs trois brillantes armures l'une après l'autre, les attacha de même sur leurs chevaux, lia ensemble les rênes de tous les trois, et dit à Énide: «Poussez-les devant vous.» Et elle les poussa à travers le bois.
Il suivit encore de plus près. La peine qu'elle avait à maintenir ensemble dans les sentiers difficiles de la forêt deux troupes de trois chevaux chargés d'armes retentissantes, servit un peu à adoucir l'amertume qu'elle ressentait dans son cœur. Les chevaux eux-mêmes, comme des créatures de noble origine, mais tombées en de mauvaises mains et pansés depuis longtemps par des bandits, dressaient leurs oreilles légères et obéissaient à sa voix calme et ferme et à sa douce autorité.
C'est ainsi qu'ils passèrent à travers la verte obscurité de la forêt. Sortant à ciel ouvert, ils virent une petite ville avec des tours sur un rocher, et tout au-dessous une prairie enchâssée comme une pierre précieuse dans le rude paysage à la teinte brune, avec des faucheurs occupés à couper l'herbe. De la ville, par un sentier taillé dans le roc, venait un jeune homme aux blonds cheveux, qui portait à la main de quoi manger aux faucheurs, et Geraint eut encore pitié d'Énide en voyant sa pâleur. Descendant alors vers la prairie, quand le jeune homme blond fut près, il lui dit: «Mon ami, donne à manger à cette damoiselle; elle est si épuisée!--Oui, vraiment, répondit le jeune gars; et vous, messire, mangez aussi, bien que la chère soit grossière et bonne seulement pour des faucheurs.» Il déposa alors son panier, et, mettant pied à terre sur le gazon, les voyageurs laissèrent paître les chevaux et mangèrent eux-mêmes. Énide prit délicatement peu de chose, ayant moins d'appétit que de désir de se conformer à la volonté de son époux; mais Geraint dévora, sans y penser, toute la pitance des moissonneurs, et, ne trouvant plus rien, il fut surpris. «Mon garçon, dit-il, j'ai tout mangé; mais prends en payement un cheval et des armes, choisis les meilleurs.» Lui, rougissant de plaisir, repartit: «Messire, vous me payez au centuple.--Tu n'en seras que plus riche,» s'écria le prince. «Je reçois donc votre présent, dit l'enfant, comme une libéralité et non comme une récompense; car il m'est aisé, pendant que votre bonne dame se repose, de retourner au logis et d'aller chercher un nouveau repas pour ces faucheurs de notre comte. Ces gens sont en effet à lui comme toute la campagne, et, moi-même, je lui appartiens. Je lui dirai en même temps combien vous êtes grand. Il aime à savoir quand des gens de marque sont sur ses terres. Il vous recevra dans son manoir, et vous y serez mieux servi qu'à présent.»
Geraint dit alors: «Je ne désire pas de meilleure chère, n'ayant jamais mangé avec plus d'appétit que quand j'ai laissé vos faucheurs sans dîner. Je n'irai dans le château d'aucun comte: je connais, Dieu le sait, trop de châteaux. Si votre maître a besoin de moi, qu'il vienne me trouver. Arrêtez-nous quelque bonne chambre pour la nuit, ainsi qu'une écurie pour les chevaux; revenez avec des vivres pour ces hommes et rendez-nous réponse.
--Oui, mon bon seigneur,» dit l'enfant transporté de joie. Il partit portant la tête haute, rêvant qu'il était chevalier, et disparut en haut du sentier escarpé, tirant le cheval après lui. Les deux époux restèrent seuls.
Mais lorsque le prince eut ramené ses yeux errants sur ce qui l'entourait, il les laissa tomber sur Énide au lieu où elle s'était affaissée plutôt qu'assise. Son jugement si mal fondé, que jamais ombre de méfiance ne s'élèverait entre eux deux, lui revint à l'esprit, et il se mit à soupirer. Dans un autre accès de pitié, mêlée de bonne humeur, il remarqua les robustes faucheurs qui travaillaient sans avoir dîné; il observait le soleil étincelant sur la faux quand elle tournait, et ensuite, accablé par la chaleur, il s'endormait à moitié. Quant à Énide, se rappelant son vieux manoir ruiné et, pareils au vent, tous les cris des corneilles autour de son donjon désert, elle arrachait le gazon le plus long qui croissait près des bords de la prairie, et nonchalamment elle le tressait en anneaux, qu'elle défaisait ensuite, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de son anneau de mariage, lorsque l'enfant retourna et leur annonça qu'ils avaient une chambre. Ils s'y rendirent et, là, après que Geraint eût dit à Énide: «Si vous voulez, appelez la femme de la maison?» question à laquelle elle répondit par: «Merci, monseigneur,» tous deux restèrent séparés par toute la largeur de la chambre, et, muets comme des créatures privées de la parole par un vice de naissance, ou plutôt comme deux sauvages peints et servant de support à un écu, qui, séparés par lui, regardent dans l'espace sans se regarder l'un l'autre.
Tout à coup, un bruit de voix dans la rue et de pas retentissants sur le pavé les tira de leur assoupissement. L'un et l'autre se levèrent pendant que la porte, poussée du dehors, reculait jusqu'au mur. Au milieu d'une troupe de libertins, d'une beauté efféminée et d'une pâleur dissolue, entra l'ancien soupirant d'Énide, le seigneur débauché de l'endroit, Limours. Avec une révérence obséquieuse, il salua Geraint en face; mais, à la dérobée, dans la chaleur des premiers compliments, il regarda Énide du coin de l'œil, et la reconnut dans son attitude triste et solitaire. Geraint demanda alors du vin et des rafraîchissements pour l'hôte qui lui était survenu, et, somptueusement, suivant son habitude, il dit à l'hôte d'inviter tous ses amis et de se réjouir avec eux en l'honneur de leur comte. «Et ne vous inquiétez pas de la dépense, ajouta-t-il; les frais sont à ma charge.»
On apporta le vin et les mets. Le comte Limours but jusqu'à ce qu'il plaisantât à son aise; il débita des contes libres, saisit le mot au vol, joua sur lui et le fit de deux couleurs; car sa conversation, lorsque le vin et la mauvaise compagnie rallumaient, brillait et étincelait comme une pierre à cinquante facettes. Il provoqua ainsi le rire du prince et les applaudissements de ses camarades. Voyant alors Geraint en gaieté, Limours lui dit: «Avec votre permission, monseigneur, je traverserais la chambre et parlerais à votre belle damoiselle, qui se tient à l'écart et semble si solitaire.--Bien volontiers, dit-il, faites-la parler; elle ne me parle pas.» Limours se leva alors et, regardant à ses pieds comme celui qui essaye un pont qu'il craint de voir tomber, il traversa la chambre, s'approcha d'Énide, leva des yeux charmés, s'inclina à côté d'elle et lui dit à voix basse: «Énide, l'étoile de ma vie solitaire; Énide, mon premier et mon seul amour; Énide, dont la perte m'a rendu sauvage, quel hasard? Comment se fait-il que je vous voie ici? Vous êtes enfin en ma puissance. Cependant, n'ayez aucune crainte, je me qualifie de sauvage; mais je garde un vernis de douce courtoisie ici au cœur du désert et de la solitude. Je pensais que si votre père ne s'était point mis entre nous deux autrefois, vous m'auriez vu d'un œil favorable. S'il en est ainsi, ne me le cachez pas. Rendez-moi un peu plus heureux, faites-le-moi connaître. Ne me devez-vous rien pour une vie à moitié perdue? Oh! oui, bien aimée comme vous l'êtes, vous me devrez tout. Énide, vous et lui, je le vois avec joie, vous vous tenez à l'écart l'un de l'autre, vous ne lui parlez pas, vous venez sans suite, page ni suivante, pour vous servir. Vous aime-t-il comme autrefois? Appelez cela querelles d'amants, si vous le voulez, je sais cependant que quoique les hommes puissent se quereller avec les êtres qu'ils aiment, ils n'iraient pas jusqu'à les rendre ridicules à tous les yeux tant qu'ils les aiment encore; et votre pauvre toilette, misérable insulte à votre adresse, raconte votre histoire sans paroles: savoir, que cet homme ne vous aime plus. Votre beauté n'en est plus une pour lui. Par un sort commun il est rassasié, je le sais bien; car je connais les hommes. Vous ne regagnerez jamais son amour: une fois parti l'amour d'un homme ne revient plus. Mais en voici un qui vous aime comme autrefois, avec plus de passion que jamais. De grâce, un mot: mes gens font cercle autour de lui; il est sans armes; que je lève un doigt, ils me comprendront. Non, je ne veux pas de sang, et il n'est pas besoin que vous paraissiez si effrayée de ce que je dis: ma méchanceté n'est pas plus profonde qu'un fossé, ni plus forte qu'un mur. Voilà le donjon: votre époux ne se trouvera plus entre nous. Dites seulement un mot, ou ne le dites pas; mais par Celui qui m'a fait le seul amant fidèle que vous ayez jamais eu, je ferai usage de toute ma puissance. Oh! pardonnez-moi! l'égarement de cette heure qui vit notre première séparation m'agite encore.»
A ces mots, les tendres accents de sa propre voix, le sentiment de ce qu'il avait souffert, ou son imagination, mouillèrent ses yeux; mais Énide crut y voir la chaleur du vin. Elle répondit avec l'adresse dont les femmes savent user, coupables ou non, pour détourner le danger qui éclate au-dessus de leur tête. Elle dit:
«Comte, si vous m'aimez comme autrefois, et si vous ne m'abusez point, venez demain matin et arrachez-moi à Geraint comme par violence. Pour ce soir, laissez-moi; je suis fatiguée jusqu'à la mort.» Le comte éperdu d'amour, prenant congé, s'inclina en balayant son pied de la plume de son chapeau; et le brave prince lui cria: «Bonne nuit!» En se retirant, le châtelain racontait à ses hommes comment Énide n'avait jamais aimé que lui, et ne se souciait pas plus de son époux que d'une coquille d'œuf.
Énide, laissée seule avec le prince Geraint, pensant à l'ordre qu'elle avait reçu de garder le silence et à la nécessité où elle était de le violer, tint conseil avec elle-même, et, pendant qu'elle délibérait ainsi, son époux s'endormit. Énide n'eut pas le cœur de l'éveiller; elle se tint penchée sur lui, enchantée de voir qu'il était sorti du combat sans blessure et de l'entendre respirer doucement et également. Bientôt elle se leva, et, marchant légèrement, elle réunit les pièces de son armure en un seul endroit, pour les trouver en cas de besoin. Elle s'assoupit ensuite elle-même; mais, accablée par le chagrin et les fatigues du jour, il lui semblait perpétuellement qu'elle se saisissait d'une broussaille sans racine, et qu'elle glissait le long d'un horrible précipice. En se débattant ainsi, elle se réveilla. Elle se figura alors qu'elle entendait le comte sauvage à la porte avec toute sa troupe d'aventuriers, sonnant du cor pour la sommer de tenir parole. C'était le rouge coq qui saluait la lumière du jour au moment où l'aurore aux yeux gris commençait à paraître sur le monde mouillé de rosée, et brillait sur l'armure du chevalier. Énide se leva de nouveau pour y regarder; mais elle la toucha sans le vouloir. Le casque tomba avec bruit. Geraint se redressa et jeta un regard surpris sur son épouse. Rompant alors le silence qui lui était imposé, Énide répéta à Geraint tout ce que le comte Limours lui avait dit, excepté que son époux ne l'aimait pas. Elle ne manqua pas même de lui apprendre la ruse qu'elle avait mise en œuvre; mais elle termina avec de si douces excuses, d'un ton si humble, en si peu de mots; elle semblait tellement justifiée par cette nécessité, que bien qu'il se demandât si c'était pour lui qu'elle pleurait en Devon, il ne répondit qu'en grondant avec colère, disant: «Vos douces mines font, de bons garçons, des sots et des traîtres. Appelez l'hôte, et dites-lui d'amener un destrier et un palefroi.» Elle se glissa dans la maison endormie, et, comme l'esprit du logis, elle suivit les murs en frappant jusqu'à ce qu'elle éveillât les dormeurs; puis elle revint. Alors, avisant son brusque époux, elle le servit en silence comme un écuyer, bien que sans en être priée. Sortant ensuite armé, Geraint trouva l'hôte et lui cria: «Ton compte, mon ami.» Et, sans attendre sa réponse: «Prends cinq chevaux et leurs armures.» Honnête, contre l'habitude, l'hôte étonné repartit: «Monseigneur, c'est à peine si votre dépense s'élève à la moitié de l'un d'eux.--Vous n'en serez que plus riche,» dit le prince. Puis, s'adressant à Énide: «En route, et aujourd'hui je vous ordonne, Énide, plus spécialement, quoi que vous puissiez entendre ou voir (bien que j'estime médiocrement utile de vous donner des ordres), de ne point ouvrir la bouche, mais d'obéir.»
Énide répondit: «Oui, monseigneur, je connais votre désir et je voudrais m'y conformer; mais, marchant la première, j'entends les violentes menaces que vous n'entendez pas, je vois le danger que vous ne sauriez voir: il m'est donc bien dur de ne point vous avertir. C'est presque au-dessus de mes forces; néanmoins, j'obéirai.
--Je compte bien que vous le ferez, dit-il. Ne soyez point trop avisée. Rappelez-vous que vous êtes mariée à un homme, et non pas tout à fait mésalliée avec un imbécile endormi, à un homme qui a des bras pour garder sa tête et la vôtre, des yeux pour vous trouver quelque loin que vous soyez, et des oreilles pour vous entendre même dans ses rêves.»
A ces mots il se retourna et fixa sur elle un regard aussi perçant que le rouge-gorge contemplant le travail de l'homme des champs; ce qui se passait dans Énide, sentiment qu'un sot débauché ou un juge trop prompt aurait appelé sa faute, lui fit monter le sang au visage et baisser les yeux. Geraint regarda et ne fut pas satisfait.