Énide

Part 2

Chapter 23,724 wordsPublic domain

--Alors, s'écria le comte Yniol, en vérité, es-tu ce Geraint, nom si célébré parmi les hommes pour de nobles actions? Vraiment quand, pour la première fois, je vous ai vu marchant à mes côtés sur le pont, j'ai pensé que vous étiez quelque peu (oui, et par votre stature et votre présence je l'aurais deviné) l'un de ceux qui mangent dans la salle d'Arthur à Camelot. Je ne parle pas ainsi par une sotte flatterie; car cette chère enfant m'a souvent entendu louer vos faits d'armes, et souvent, lorsque je faisais une pause, elle m'interrogeait encore et se montrait avide d'écouter: tant le bruit des belles actions plaît aux nobles cœurs qui ne voient que des torts à redresser. O jamais encore femme n'a eu comme cette fille deux pareils prétendants! d'abord Limours, un être entièrement livré aux désordres et au vice, ivre même lorsqu'il faisait sa cour. S'il est mort, je l'ignore; mais il est passé dans les déserts. Le second était votre ennemi, l'épervier, mon supplice, mon neveu. Je ne laisserai pas son nom tomber de mes lèvres, si je puis l'éviter. Quand je le vis batailleur et turbulent, je lui refusai ma fille. Alors son orgueil se réveilla. Depuis, l'homme orgueilleux s'est souvent montré petit; il a semé une calomnie dans l'oreille du public, affirmant que son père lui avait laissé de l'or dont le dépôt m'avait été confié et ne lui avait pas été rendu. Il corrompit, par de séduisantes promesses, les hommes qui servaient ma personne, et cela d'autant plus aisément que ma fortune avait quelque peu baissé par suite de l'hospitalité d'une table ouverte à tout venant; il souleva ma propre ville contre moi la nuit qui précéda l'anniversaire de la naissance de mon Énide, il mit à sac ma maison; il me chassa odieusement de mon propre comté, il bâtit ce nouveau fort pour en imposer à mes amis; car véritablement il en est qui m'aiment encore. Il me garde ici dans ce château en ruines, où, sans aucun doute, il me ferait bientôt périr, si son orgueil ne me méprisait pas trop, et quelquefois je me méprise moi-même, car j'ai laissé faire les hommes chacun à sa volonté, j'ai trop cédé; je n'ai point fait usage de mon pouvoir. Si je suis vil ou noble, sage ou fou, je l'ignore; je sais seulement que, quoi qu'il m'arrive, je me trouve sain et sauf; mais je puis tout endurci avec la plus grande patience.

--C'est parler en homme de cœur, répondit Geraint; mais des armes, afin que si, comme je suppose, votre neveu combat dans le tournoi de demain, je finisse rabattre son orgueil.»

Yniol répondit: «J'ai bien des armes, en vérité, mais vieilles et rouillées, vieilles et rouillées, prince Geraint: vous les demandez, elles sont à vous; mais dans ce tournoi, nul ne peut jouter à moins que la dame qu'il aime le mieux n'y assiste. Deux fourches sont enfoncées dans la prairie, sur elles est placée une verge d'argent; et là-dessus l'épervier, prix de la beauté pour la plus belle. Tout chevalier en lice y prétend pour la dame placée à son côté, et le dispute, le fer à la main, à mon brave neveu, qui, étant habile aux armes et fort de corps, l'a toujours remporté pour celle qui est avec lui, et, ne craignant nul adversaire, a conquis pour lui le nom d'épervier. Mais vous qui n'avez point de dame, vous ne pouvez combattre. Geraint, les yeux brillants, lui répondit et en se penchant un peu de son côté: «Avec votre permission, que j'aie une lance en arrêt, ô noble hôte! pour cette chère enfant, parce que je n'ai jamais vu, bien que toutes les beautés de notre temps me soient connues, et que je ne puisse voir ailleurs rien d'aussi beau. Si je succombe, son nom restera sans tache comme auparavant; mais si je vis, que Dieu ne m'assiste pas quand je serai arrivé à mon dernier moment, si je ne fais point d'elle ma légitime épouse.»

Tout patient qu'il était, le cœur d'Yniol tressaillit dans son sein à la perspective de meilleurs jours. Regardant autour de lui, il ne vit point Énide (entendant prononcer son nom elle avait disparu), mais la vieille dame, à laquelle il dit avec tendresse et passion, sa main dans la sienne: «Mère, une jeune fille est chose délicate que nul ne comprend aussi bien que celle qui l'a portée. Va te reposer; mais avant de te retirer, parle-lui et interroge son cœur au sujet du prince.»

Ainsi parla l'excellent comte, et la vieille dame, partie en souriant fréquemment et en saluant, trouva la jeune fille à moitié déshabillée, comme pour se coucher; elle la baisa sur l'une et l autre joue, puis elle plaça ses deux mains sur ses épaules de satin, la tint à distance, la regarda en face et lui rapporta toute leur conversation dans la salle, cela pour sonder son cœur; mais jamais la lumière et l'ombre ne se succédèrent l'une à l'autre plus rapidement sur une plaine, sous un ciel troublé, que le rouge et le blanc sur la figure d'Énide aux paroles de sa mère, pendant que, fléchissant lentement comme le plateau d'une balance qui tombe lorsque le poids est seulement augmenté grain par grain, sa tête empreinte de douceur tombait sur sa jolie poitrine. Elle ne leva pas les yeux, ne prononça pas un mot, tant étaient grands et sa crainte et son étonnement. Ainsi, allant se coucher sans réponse, elle ne trouva pas le repos, et même la nuit bienfaisante n'apporta aucune fraîcheur à son sang. Elle resta plongée dans la contemplation de son indignité, et lorsque le pâle orient commença à s'animer au soleil, elle se leva. Sa mère en fit autant, et la main l'une dans l'autre, elles descendirent, se dirigeant vers la prairie où les joutes avaient lieu, et là, elles attendirent Yniol et Geraint.

Là vint le couple, et lorsque Geraint contempla d'abord Énide qui l'attendait dans le champ, il sentit que, si elle était le prix de la force corporelle, lui-même, au delà des autres qui y employaient leurs efforts, il pourrait mettre en mouvement la chaise d'Idris. Les armes rouillées d'Yniol étaient sur sa personne princière; mais, à travers les armes on voyait briller le prince. Des chevaliers errants et des dames arrivèrent, et bientôt la ville s'écoula de ce côté et se groupa derrière les barrières. Les fourches furent plantées dans la terre, et une baguette d'argent surmontée d'un épervier d'or fut placée au-dessus. Alors le neveu d'Yniol, après que la trompette eut sonné, parla à la dame qui était avec lui et fit cette proclamation: «Avance et montre-toi comme la plus belle des belles, car ces deux dernières années j'ai gagné pour toi le prix de la beauté.» Le prince, élevant la voix, s'écria: «Arrête, il y en a une plus digne.» Le chevalier, avec quelque surprise, et trois fois autant de dédain, se retourna; il les vit tous les quatre, et toute sa figure s'enflamma comme le foyer d'un grand feu à la Saint-Jean, tant la passion lui avait communiqué d'ardeur. Il se mit à crier: «Il te faut donc combattre.» Il n'en fut pas dit davantage. Trois fois ils se heurtèrent et trois fois ils rompirent leurs lances. Alors chacun d'eux démonté et dégaînant portait à l'autre des coups si répétés et si terribles, que toute la foule était dans l'admiration, et de moment à autre, on entendait, des murs lointains, des applaudissements comme s'ils étaient partis de mains invisibles. Ainsi, ils combattirent deux fois, et pendant ce temps-là la rosée de leur grande fatigue et le sang de leurs corps vigoureux coulant ensemble, épuisaient leur force; mais la vigueur de l'un et de l'autre était égale quand Yniol se prit à crier: «Rappelle-toi la grosse insulte faite à la reine.» Ces mots donnèrent à Geraint une nouvelle ardeur. Il leva le fer, fendit le heaume de son adversaire, lui entama le crâne, le terrassa, lui mit le pied sur la poitrine, et lui dit: «Ton nom?» Le guerrier tombé répondit en grondant: «Édyrn, fils de Nudd. Je suis honteux d'être obligé de te le dire. Mon orgueil est abattu, on a vu ma chute.

--«Alors, Édyrn, fils de Nudd, répliqua Geraint, tu feras ces deux choses, ou tu mourras. D'abord toi-même, ta dame et ton nain, vous vous rendrez à la cour d'Arthur, et une fois là, vous demanderez pardon pour l'insulte faite à la reine et vous exécuterez sa sentence à cet égard; ensuite tu rendras leur comté à tes parents. Tu feras ces deux choses, ou tu mourras.» Édyrn répondit: «Je ferai ces deux choses, car je n'ai jamais encore été renversé: tu m'as terrassé et mon orgueil est abattu; car Énide voit ma chute.» Alors, se relevant, il se dirigea vers la cour d'Arthur et là la reine lui pardonna aisément. Comme il était jeune, il changea et en vint à haïr le péché qui ressemblait si bien à celui de Modred, le neveu d'Arthur, et il succomba à la fin dans la grande bataille en combattant pour le roi.

Mais lorsqu'après le matin de la chasse, le troisième jour commença à luire sur le monde et que des ailes s'agitèrent dans le lierre d'Énide, car elle était couchée sa belle tête dans la pénombre, parmi les ombres mouvantes des oiseaux, elle se réveilla et se prit à penser à la promesse qu'elle avait donnée, pas plus tard que la veille, au prince Geraint: il paraissait tellement disposé à partir le troisième jour, qu'il ne voulait pas la quitter qu'elle ne prît l'engagement de s'en aller avec lui le lendemain à la cour, d'en informer la noble reine et de se marier dans les formes. A ce moment, elle jeta les yeux sur ses vêtements, et pensa qu'ils ne lui avaient jamais paru si pauvres; car de même que la feuille an milieu de novembre est à quelque chose près ce qu'elle était au milieu d'octobre, la robe sur laquelle se portaient ses regards ressemblait ainsi à celle quelle regardait avant l'arrivée de Geraint. Plus elle la considérait, plus elle se sentait saisie de terreur à l'idée de cette chose si brillante et à la lois si effrayante, une cour d'où les yeux se porteraient sur elle aussi pauvrement vêtue. S'adressant à son tendre cœur, elle lui dit doucement:

«Ce noble prince, qui a regagné notre comté, qui est si splendide dans ses actes et dans son costume, doux ciel! je vais lui faire bien peu d'honneur. Combien je désirerais qu'il pût rester avec nous quelque temps ici! mais lui étant ainsi redevables il y aurait bien peu de bonne grâce de notre part, décidé comme il le paraît à partir dans trois jours, à lui demander une seconde faveur. Cependant, s'il pouvait rester un jour ou deux de plus, je travaillerais jusqu'à perdre la vue et les doigts plutôt que de lui faire honte.»

Énide se prit à désirer une robe toute semée de rinceaux et de fleurs d'or, don précieux de sa mère, qu'elle avait reçu la veille de l'anniversaire de sa naissance, il y avait trois ans de cela, cette nuit de feu, où Édyrn mit à sac leur maison et sema à tous les vents tout ce qu'ils possédaient; car au moment même où la mère étalait cette parure et que toutes deux la retournaient et l'admiraient, tant l'ouvrage leur en paraissait précieux, il s'éleva un cri annonçant que les hommes d'Édyrn étaient à leur porte. Elles s'enfuirent avec bien peu de chose de plus que les bijoux qu'elles portaient; en les vendant peu à peu, elles s'étaient procuré du pain. Les hommes d'Édyrn les avaient arrêtées dans leur fuite et les avaient placées dans cette ruine. Énide désirait que le prince l'eût trouvée dans son ancienne demeure; elle laissait alors son imagination errer à travers le passé et revisiter les beaux endroits qu'elle connaissait. A la fin, elle se souvint qu'elle avait l'habitude de contempler, près de ce vieux manoir, un vivier peuplé de poissons dorés: l'un d'eux était tacheté, bigarré et sans éclat parmi ses frères qui brillaient. A moitié endormie, elle rapprochait ce souvenir de la pauvreté de son costume et de l'éclat de la cour, et elle se rendormit. Elle rêva alors qu'elle était pareillement une forme sans éclat parmi ses sœurs brillantes de l'onde; mais c'était dans le jardin d'un roi. Quoiqu'elle fût obscurément dans le vivier, elle savait que tout était brillant; que tout à l'entour il y avait, dans des volières dorées, des oiseaux d'un plumage éclatant que tout le gazon était émaillé comme de grenats et de turquoises. Les seigneurs et les dames de la cour venaient en habit de drap d'argent causer d'affaires d'État; et les enfants du roi, costumés de drap d'or, regardaient aux portes ou folâtraient sur les promenades. Elle espérait n'être point vue, quand survint une reine majestueuse qui s'appelait Genièvre, et tous les enfants dans leur drap d'or accoururent à elle en criant: «Si nous devons avoir des poissons, qu'ils soient d'or. Ordonnez donc au jardinier de ramasser dans le vivier la misérable créature et de la jeter sur le fumier, pour qu'elle meure.» A ces mots, quelqu'un vint et la saisit; alors Énide s'éveilla en sursaut, le cœur tout assombri par ce songe insensé, C'était sa mère qui avait posé la main sur elle pour la réveiller; elle tenait un brillant costume, qu'elle étala sur la couche de sa fille, et elle parla avec allégresse:

«Vois, mon enfant, combien ces couleurs paraissent fraîches, combien elles ressemblent à celles d'une coquille qui garde la trace et le poli de la vague. Pourquoi pas? elle n'a jamais été portée, je crois. Jette un regard sur cette robe et dis-moi si tu la reconnais.»

Énide regarda; mais d'abord toute troublée, elle pouvait à peine la séparer de son rêve extravagant. Tout à coup elle reconnut la robe, se réjouit et répondit: «Oui, je la reconnais; c'est votre beau présent, si tristement perdu cette malheureuse nuit; votre propre présent.--Oui, sans doute, dit la dame, et joyeusement rendu cette heureuse matinée; car hier, lorsque les joutes prirent fin, Yniol parcourut la ville, et partout il trouva les dépouilles de notre maison disséminées çà et là. Il commanda que tout ce qui autrefois nous appartenait nous revînt, et hier au soir, pendant que vous échangiez de doux propos avec votre prince, il arriva quelqu'un avec cet objet qu'il me mit dans la main de bon cœur ou par crainte, ou pour se recommander à nous, voyant que nous étions rentrés en possession de notre comté. Hier je ne voulais pas vous en parler; mais je vous réservais ce matin cette surprise. En vérité, n'est-elle point douce? car moi-même j'ai porté contre mon gré mon costume usé, comme vous, mon enfant, vous avez le vôtre et comme Yniol, tout patient qu'il est, a le sien. Ah! ma chère fille, il m'a pris dans une bonne maison, où rien ne manquait, ni riches habits, ni table somptueuse, où il y avait page, suivante, écuyer et sénéchal, chasse au faucon et au chien, en un mot, tout ce qui fait partie de la vie d'un noble. Oui vraiment, et il m'a amenée dans une bonne maison; mais depuis que notre fortune du soleil est passée à l'ombre, et tout cela par ce jeune traître, le cruel besoin nous a forcé de nous restreindre. Aujourd'hui un meilleur temps est venu. Revêts-toi donc de cette robe qui convient mieux au retour de notre fortune et à la fiancée d'un prince; car, bien que vous ayez remporté le prix de la plus belle, et que je l'aie entendu vous appeler ainsi, une jeune fille, quelle que soit sa beauté, ne doit jamais penser qu'elle n'est pas plus belle dans des habits neufs que dans de vieux. Si quelque grande dame venait dire que le prince a cueilli quelque fleur sauvage sur une haie et l'a, comme un fou, apportée à la cour, vous seriez honteuse, et qui pis est, vous feriez honte au prince envers lequel nous sommes tenus; mais je sais que lorsque ma chère fille est parée de son mieux, ni la cour ni la campagne, n'ont sa pareille, cherchât-on dans toutes les provinces comme on fit autrefois pour la reine Esther.»

Ici la bonne mère hors d'haleine se tut, et Énide, dont la figure s'éclairait, écoutait couchée. Alors de même que la blanche et brillante étoile du matin quitte une couche de neige et bientôt se glisse dans un nuage d'or, la jeune fille se leva; elle quitta sa couche virginale, s'habilla sans miroir de sa robe splendide, avec l'assistance attentive et sous l'œil de sa mère. Celle-ci fit ensuite tourner sa fille et lui dit qu'elle ne l'avait jamais vue à moitié aussi belle. Elle l'appela comme la jeune fille du comte, que Gwydion tira par magie des fleurs, et plus charmante que la fiancée de Cassivelaun, Flur, pour l'amour de laquelle César le Romain envahit la Grande-Bretagne pour la première fois; «mais, ajouta-t-elle, nous le repoussâmes. De même ce noble prince nous envahit; mais, loin de le repousser, nous l'accueillîmes avec joie. J'aurais de la peine à aller à la cour avec vous; car je suis vieille, et les routes sont rudes et peu sûres; mais Yniol y va, et souvent je songerai que je vois ma princesse comme je la vois maintenant habillée de ma main et belle parmi les belles.»

Pendant que ces femmes se réjouissaient ainsi, Geraint se réveillait dans la grande salle où il s'était endormi et demanda Énide. Lorsque Yniol lui apprit que sa bonne mère la parait d'une façon digne d'une princesse et même de la puissante reine, il répondit: «Comte, suppliez-la, par amour pour moi, bien que je ne donne aucune raison à mon désir, qu'elle m'accompagne avec ses habits fanés.» Yniol rapporta ce dur message, qui tomba, comme en été, un vent soudain parmi les épis de blé trop chargés; car Énide, toute honteuse sans savoir pourquoi, n'osait pas lever les yeux sur la figure de sa tendre mère; mais, sans mot dire, ni faire la moindre résistance, elle ôta son costume richement brodé, sans l'aide de sa mère également muette, et elle revêtit de nouveau sa vieille robe. Ainsi habillée, elle descendit. Jamais homme ne fut plus joyeux que Geraint quand il la salua dans cette toilette; jetant un regard perçant sur l'ensemble en même temps que sur elle, de la façon dont le rouge-gorge observe le travail de l'homme des champs, il fit monter le sang aux joues de la jeune fille et baisser ses paupières; mais il resta satisfait de sa charmante figure. Voyant un nuage sur le front de la vieille dame, il lui prit les deux mains et lui dit avec douceur:

«O ma seconde mère, n'ayez ni colère ni chagrin de la demande de votre nouveau fils. Quand dernièrement j'ai quitté Caerleon, notre grande reine, dont les paroles retentissent encore à mon oreille, tant elles étaient douces, me promit que quelle que fût la fiancée de mon choix, elle l'habillerait brillante comme le soleil du firmament. Ensuite, quand je vins dans ce manoir en ruine, voyant une créature si charmante en un misérable état, je fis le vœu que si je pouvais faire sa conquête, notre bonne reine (et personne qu'elle) ne donnerait à votre Énide l'éclat du soleil échappé de la nue. Je crus encore que peut-être un service rendu avec tant de bonne grâce les lierait toutes les deux; car je souhaite qu'elles s'aiment l'une l'autre: Énide pourrait-elle trouver une plus noble amie? J'avais une autre pensée. Je suis venu ici parmi vous si soudainement que, bien que son aimable présence aux joutes eût pu servir de preuve que j'étais aimé, je doutais si la tendresse filiale ou une bonne nature ne s'était point laissée influencer par vos désirs pour son bien, ou si dans son esprit quelque fausse image du contraste de mon éclat ne dominait pas son imagination pendant son séjour dans cette triste demeure. Un pareil sentiment aurait pu la faire soupirer pour la cour et pour ses gloires dangereuses, et j'ai pensé que je pouvais, dans une certaine mesure, éprouver sa force et son amour, si par un mot, sans lui donner de raison, elle pouvait jeter de côté une splendeur chère aux femmes, nouvelle pour elle, et d'autant plus précieuse, ou, si elle n'était pas si nouvelle, dix fois plus chère encore par sa puissance d'une habitude intermittente. Je sentis alors que je pouvais me reposer sur sa foi comme un roc contre vents et marée, et maintenant je suis en repos, prophète certain de ma prophétie, que jamais une ombre de défiance ne s'élèvera entre nous. Pardonnez-moi mes pensées; je vous revaudrai ensuite mon étrange requête, quelque heureux jour, lorsque votre charmante fille portera votre splendide présent, à votre foyer domestique, tenant sur ses genoux, qui sait? un autre don du Tout-Puissant, qui peut-être aura appris à vous bégayer des remercîments.»

Il dit; la mère sourit les yeux mouillés de larmes; elle apporta alors un manteau dont elle enveloppa sa fille; elle le lui agrafa, l'embrassa, et ils partirent.

Ce matin-là Genièvre était montée trois fois sur la grande tour, d'où l'on voyait, à ce qu'on dit, les riantes collines de Somerset et les blanches voiles courant sur la mer jaune; mais ce n'était ni vers les riantes collines ni vers la mer jaune que la belle reine dirigeait ses regards: c'était vers la vallée d'Usk, sur un gazon uni, jusqu'à ce qu'elle vît venir le jeune couple. Alors descendant, elle le reçut à la porte. Elle embrassa Énide de tout son cœur comme une amie, lui fit honneur comme à la fiancée du prince, et l'habilla pour sa noce brillante comme le soleil. Toute la semaine l'antique Caerleon fut en fêtes; car par les mains de Dubric, le grand saint, le couple fut uni avec toutes les cérémonies.

Tout cela eut lieu à la Pentecôte de l'année dernière; mais Énide garda toujours sa robe fanée en souvenir de l'arrivée de Geraint qui l'avait trouvée ainsi vêtue; elle se souvenait encore combien il l'aimait sous ce costume et se rappelait ses folles craintes au sujet de cette robe, son voyage auprès d'elle comme lui-même le lui avait raconté, et leur arrivée à la cour.

Ce matin même, lorsqu'il dit à Énide: «Prenez votre robe la plus pauvre,» elle la trouva, la prit et s'habilla.

O misérable race d'hommes à moitié aveugles! combien parmi nous, à cette heure même, se créent un chagrin pour toute leur vie en prenant le vrai pour le faux, ou le faux pour le vrai, marchant à tâtons à travers le faible crépuscule de ce monde, jusqu'à ce que nous passions dans l'autre, où nous verrons comme nous serons vus.