Énide

Part 1

Chapter 13,712 wordsPublic domain

ÉNIDE

Par

ALFRED TENNYSON

POÈME TRADUIT DE L'ANGLAIS

PAR FRANCISQUE-MICHEL

CORRESPONDANT DE L'INSTITUT

Avec neuf gravures sur acier

D'Après

LES DESSINS DE GUSTAVE DORÉ

PARIS

LIBRARIE DE L. HACHETTE ET Cie

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No. 77

1869

A

NAPOLÉON III

EMPEREUR DES FRANÇAIS

CE LIVRE

ŒUVRE DU GÉNIE COMBINÉ

DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE

ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES

QUI DOIT SURTOUT SA FORCE

A UNE AUGUSTE IMPULSION

EST DÉDIÉ

PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÉS-OBÉISSANT SERVITEUR

J. BERTRAND PAYNE

ÉNIDE

Le brave Geraint, chevalier de la cour d'Arthur et du grand ordre de la Table ronde, prince tributaire de Devon, avait épousé Énide, la fille unique d'Yniol, et il l'aimait comme la lumière du ciel. Et comme la lumière du ciel varie à l'aurore, au coucher du soleil et pendant les nuits éclairées par la lune et les étoiles tremblantes, ainsi Geraint se plaisait à varier la beauté de sa bien-aimée par la soie, la pourpre et les pierres précieuses. Et Énide, uniquement pour charmer les yeux de son mari, qui l'avait trouvée tout d'abord et aimée dans un état de pauvreté, se présentait journellement à lui dans une parure nouvelle; la reine elle-même, reconnaissante envers le prince Geraint pour ses services, aimait Énide, et souvent de ses blanches mains l'habillait, la paraît, comme la plus charmante après elle dans toute la cour. Énide aimait la reine et d'un cœur sincère l'adorait comme la plus imposante, la meilleure et la plus aimable de toutes les femmes sur la terre. En les voyant si tendres et si unies, Geraint s'applaudissait de cette amitié mutuelle; mais quand le bruit public accusa la reine d'un amour coupable pour Lancelot, bien qu'il n'y eût pas encore de preuves, et que les bruits du monde n'eussent point encore éclaté comme une tempête, néanmoins Geraint y ajouta foi et fut consterné, appréhendant que sa noble épouse, à cause de cette grande tendresse pour Genièvre, eût reçu ou dût recevoir la moindre tache: c'est pourquoi, se rendant auprès du roi, il donna pour prétexte que sa principauté était sur la lisière d'un territoire fréquenté par des comtes pillards, des chevaliers tarés, des assassins, en un mot, par tous ceux qui cherchaient par la fuite à se dérober à la justice, par tous ceux qui haïssaient les lois: conséquemment, tant qu'il ne plairait pas au roi lui-même de nettoyer cette sentine de tout son royaume, il demandait la permission de partir et d'aller défendre ses frontières. Le roi considéra pendant quelque temps cette requête; mais à la fin, le prince, ayant obtenu son congé, se mit en route avec Énide et une suite de cinquante chevaliers, vers les bords de la Severn, et ils passèrent dans leur pays. Là, pensant que si jamais femme fut fidèle à son mari, la sienne lui garderait aussi sa foi, il l'entoura de tendres soins et d'adoration, ne la laissant jamais seule; il oublia ainsi la promesse qu'il avait faite au roi, les faucons et la chasse, les joutes et les tournois, sa gloire et son nom, sa principauté et les soucis de son gouvernement. Cet oubli était odieux à la dame; et bientôt les gens, lorsqu'ils se trouvaient ensemble deux ou trois ou en plus grand nombre, commencèrent à rire, à railler et à jaser sur le compte de Geraint, comme d'un prince dont la virilité s'était évanouie et fondue en amour immodéré pour sa femme. Énide en fut instruite par les yeux du peuple, elle le sut encore par les femmes qui lui ornaient la tête; pour être agréables à leur maîtresse, elles parlaient de l'amour sans bornes de Geraint, mais elles ne l'en attristaient que davantage. Chaque jour elle songeait à avertir son époux, sans pouvoir s'y résoudre par timidité et délicatesse. De son côté, Geraint, qui l'observait, la voyant s'attrister, soupçonnait de plus en plus une tache sur sa pureté.

Enfin, il arriva qu'un matin d'été, pendant qu'ils dormaient l'un à côté de l'autre, les premiers rayons du soleil pénétrèrent sans obstacle par la fenêtre et vinrent échauffer le robuste guerrier dans ses songes. En se remuant, Geraint rejeta la couverture de côté et mit à nu la colonne noueuse de son cou, le carré massif de son héroïque poitrine, et des bras sur lesquels des muscles saillants se courbaient comme un torrent fougueux sur une petite pierre, se précipitant avec trop de force pour s'y briser. Énide se réveilla et s'assit à côté du lit en admiration devant son mari, pensant en elle-même: «Y eut-il jamais un homme d'aussi grandes proportions?» Alors, comme une ombre, passèrent dans son esprit et les bruits populaires et l'accusation de mollesse; et, se penchant sur lui, elle parla ainsi tout bas et tristement à son cœur:

«O noble poitrine et bras tout-puissants, suis-je la cause, la pauvre cause des reproches que l'on vous adresse, quand on dit que toute votre force est évanouie? J'en suis la cause, parce que je n'ose point parler et lui dire ce que je pense et ce qu'on dit; et cependant, je regrette qu'il languisse ici; je ne puis aimer mon époux et ne point avoir souci de son nom. J'aimerais bien mieux lui ceindre son harnais, chevaucher avec lui à la bataille, combattre à ses côtés et regarder sa puissante main porter de grands coups aux félons et aux malfaiteurs. Il vaudrait bien mieux que je fusse sous la terre sans entendre davantage sa noble voix, privée de ses douces caresses et de la lumière de ses yeux, que de savoir mon époux déshonoré par moi. Ai-je ce courage et puis-je ainsi assister à la lutte et voir mon cher époux blessé, peut-être même frappé d'un coup mortel sous mes yeux: et je n'oserais pas lui dévoiler ma pensée et lui dire combien on se rit de lui quand on dit que toute sa force s'est changée en mollesse? Hélas! je crains de ne point être une fidèle épouse.»

Elle parla moitié en elle-même, moitié de façon à être entendue, et la passion qui l'agitait fortement lui fit verser des larmes sur la poitrine large et nue de son époux. Elles l'éveillèrent, et, par un malheureux hasard, il ne saisit que quelques lambeaux de ses dernières paroles, exprimant la crainte qu'elle ne fût point une fidèle épouse. Il se dit en lui-même: «En dépit de tous mes soins, de toutes mes peines, malheureux que je suis! oui de toutes mes peines, elle ne m'est point fidèle, et je la vois pleurer pour quelques galants chevaliers de la cour d'Arthur.» Alors, quoiqu'il l'aimât et la respectât trop pour songer qu'elle pût être coupable, sa mâle poitrine fut percée du dard qui rend un homme solitaire et misérable en la douce présence de celle qu'il aime le mieux. Il s'élança hors du lit, réveilla son écuyer assoupi et cria: «Mon destrier et son palefroi!» puis, s'adressant à Énide: «Je veux chevaucher à l'aventure; car bien qu'il semble qu'il me reste à gagner mes éperons, je ne suis point encore tombé si bas que quelques-uns pourraient le désirer. Quant à vous, prenez vos vêtements les plus mauvais, tout ce que vous avez de pire et venez avec moi.»

En proie à l'étonnement, Énide demande: «Si votre épouse a erré, faites-lui du moins connaître sa faute.» Lui réplique: «Je vous ordonne, ne demandez rien, mais obéissez.» Alors elle se prit a songer à de vieux vêtements, à un manteau et à un voile fanés, et, venant à une armoire de cèdre où elle les gardait comme des reliques pliés avec des fleurs d'été placées entre les plis, elle les prit et s'habilla, se rappelant qu'elle était ainsi vêtue la première fois que Geraint vint à elle, combien il l'aimait dans ce costume, toutes ses folles craintes relativement à ses atours, comment il était venue auprès d'elle, ainsi que lui-même le lui avait raconté, et leur arrivée à la cour.

Car Arthur, la Pentecôte auparavant, tenait sa cour à la vieille ville de Caerleon-sur-Usk. Là, un certain jour, pendant qu'il était assis sur un siège élevé dans la grande salle, il vit venir à lui un forestier de Dean, les habits trempés de la rosée des bois, qui lui donna des nouvelles d'un cerf de plus haute taille que ses compagnons, blanc comme du lait, qui s'était montré ce jour-là pour la première fois. Il rapporta ces choses au roi. Sur ce, le bon roi donna l'ordre d'annoncer à son de trompe la chasse pour le lendemain matin; et lorsque la reine demanda la permission d'y assister, elle l'obtint aisément, de sorte que dès le matin toute la cour était partie. Mais Genièvre resta couchée tard dans la matinée, plongée dans des songes agréables, rêvant à son amour pour Lancelot et oublieuse de la chasse; à la fin, elle se leva, n'ayant qu'une seule femme avec elle; elle prit un cheval, passa l'Usk à gué et gagna le bois. Là, montée sur une petite éminence, elle s'arrêta pour écouter les chiens; mais à la place elle entendit un bruit soudain de pas de chevaux, car le prince Geraint, également en retard et ne portant ni costume de chasse, ni arme, excepté un sabre à la poignée d'or, vint rapide comme un trait à travers le gué derrière les chasseurs, et monta ainsi l'éminence au galop. Une écharpe de pourpre, aux deux bouts de laquelle se balançait une pomme de l'or le plus pur, flottait autour de lui, pendant qu'il galopait pour les joindre, brillant comme une libellule dans son habit d'été et de fête. Le prince tributaire s'inclina profondément, et la reine, avec douceur et majesté, et toute la grâce de la femme et de la souveraine, lui répondit: «Vous venez bien tard, seigneur prince, bien plus tard que nous.--Oui, noble reine, reprit-il, et tellement tard que je ne viens, comme vous, que pour voir la chasse et non pour m'y joindre.--Restez donc avec moi, dit-elle; car sur cette petite éminence nous entendrons les chiens mieux que partout ailleurs. Ici, souvent, ils débouchent à nos pieds.» Pendant qu'ils prêtaient l'oreille à la chasse lointaine et surtout aux aboiements de Cavall, le chien du roi Arthur, qui avait la voix la plus grave, ils virent paraître un chevalier, une dame et un nain qui s'avançaient lentement vers eux. Le nain venait le dernier; le chevalier avait la visière levée et montrait une figure jeune, impérieuse et les traits les plus hautains. Genièvre ne se rappelant pas avoir vu sa figure dans le palais du roi, désira savoir son nom, et envoya sa suivante le demander au nain. Celui-là, vicieux, vieux, irritable et surpassant son maître en orgueil, répondit aigrement qu'elle ne le saurait pas: «Alors, je veux le lui demander à lui-même,» dit-elle. «Non, par ma foi, tu ne le feras pas,» cria le nain, «tu n'es pas même digne de lui parler.» Et quand elle tourna son cheval vers le chevalier, le nain la frappa de son fouet, et elle revint indignée auprès de la reine. Là-dessus Geraint s'écria: «Sûrement je saurai son nom.» Il poussa résolûment vers le nain et le lui demanda. Même réponse. Le prince s'étant avancé vers le chevalier, le nain le frappa de son fouet et lui coupa la figure. Le sang du prince ruissela sur son écharpe et la teignit. Son premier mouvement fut de mettre le fer à la main pour anéantir le misérable; mais bientôt, cédant à une excessive générosité et a une pure noblesse de caractère, honteux d'être en colère à l'endroit d'un être pareil, il ne lui adressa pas même la parole, et dit en se retournant:

«Je vengerai cette insulte faite à vous-même, noble reine, en la personne de votre suivante; je ferai rentrer cette vermine sous terre: car, quoique je chevauche sans arme, je suis sûr d'en trouver à emprunter en quelque endroit que je vienne, ou d'en obtenir d'une manière quelconque; et, une fois que j'en aurai trouvé, je combattrai et j'abattrai l'orgueil de ce chevalier. Le troisième jour je serai ici de nouveau, si je n'ai pas succombé dans la lutte. Adieu.

--Adieu, beau prince, répondit la majestueuse reine. Soyez heureux dans ce voyage comme dans tout le reste, puissiez-vous arriver à tout ce que vous aimez, et vivre assez pour épouser votre premier amour; mais avant de contracter mariage, amenez votre fiancée, et moi, fût-elle la fille d'un roi, fût-elle même une mendiante des chemins, je l'habillerai brillante comme le soleil pour le jour de ses noces.»

Le prince Geraint, croyant avoir entendu le noble cerf aux abois, puis le cor dans le lointain, quelque peu vexé de perdre la chasse, comme aussi de sa triste rencontre, chevaucha par monts et par vaux à travers plus d'une clairière et d'une vallée suivant le groupe de l'œil. A la fin, chevalier, dame et nain sortirent du bois et montèrent sur une hauteur en pente douce; ils firent face au ciel et disparurent. Là, vint Geraint, et sous ses pieds, il regarda la longue rue d'une petite ville dans une longue vallée, sur un côté de laquelle s'élevait une forteresse blanche comme si elle fût sortie des mains du maçon, et d'un autre côté, un château en ruines après un pont qui enjambait un ravin desséché. De la ville et de la vallée montait un bruit comparable à celui d'un large ruisseau mugissant sur un lit de cailloux, ou au croassement des corbeaux dans le lointain avant qu'ils ne prennent gîte pour la nuit.

Le groupe des trois personnes se dirigea vers la forteresse; ils entrèrent et disparurent derrière les murs. «Ainsi, pensa Geraint, je l'ai traqué jusqu'à son terrier;» et, d'un pas fatigué, suivant la longue route, il trouva chaque maison pleine. Partout les maréchaux étaient occupés, et l'on entendait l'ardente haleine du servant qui sifflait d'une manière bruyante en nettoyant l'armure de son maître. S'adressant à l'un d'eux, il lui demanda ce que signifiait ce bruit dans la ville; celui-ci lui répondit en continuant à fourbir: «L'épervier.» Alors, passant près d'un vieux paysan qui, frappé par un rayon de soleil poudreux, suait sous le poids d'un sac de blé, il demanda une fois de plus ce que signifiait tout ce bruit. Le rustaud répondit en grommelant: «Eh! l'épervier.» Plus loin, il passa près d'un armurier qui, le dos tourné et penché sur son ouvrage, rivait un casque sur son genou; il lui adressa la même question; mais l'homme, sans tourner la tête, ni même le regarder, lui dit: «Ami, quand on travaille pour l'épervier, on a peu de temps à donner aux questions oiseuses.» A ces mots, Geraint ne se contint plus «Que votre épervier soit mille fois en proie à la pépie! que les mésanges, les roitelets et tous les riens ailés le frappent à mort! Vous prenez le caquetage rustique de votre bourg pour le murmure de l'univers: qu'est-ce que cela me fait? O misérable troupe de moineaux qui ne voyez rien que des éperviers! parlez si vous n'êtes pas, comme le reste, en proie à la folie de l'épervier: où puis-je trouver un gîte pour la nuit et des armes, des armes, des armes pour combattre mon ennemi? Parlez.» A ces mots, l'armurier se tournant d'un air tout étonné, et, voyant un homme si resplendissant de soie pourpre, s'avança sans quitter le heaume qu'il tenait et répondit: «Pardonnez-moi, chevalier étranger; nous donnons un tournoi ici demain matin et nous avons à peine le temps pour la moitié de notre besogne. Des armes? en vérité, je ne sais pas, toutes sont nécessaires ici. Un logement? en vérité, en bonne vérité, je n'en connais point, sauf peut-être chez le comte Yniol, là-bas, de l'autre côté du pont.» Il dit et se remit à l'ouvrage.

Geraint alors, un peu en proie au dépit, dirigea sa course sur le pont jeté sur le ravin desséché. Là, se tenait assis un comte à la tête blanche, vêtu d'habits d'une magnificence éclipsée, autrefois destinés à des cérémonies. Il dit: «Où vas-tu, mon fils?» A quoi Geraint répliqua: «Ami, je cherche un abri pour la nuit.» Yniol reprit: «Entre donc et partage la mince hospitalité d'une maison autrefois riche, maintenant pauvre, mais dont la porte est toujours ouverte.--Merci, vénérable ami, répliqua Geraint; si vous ne me servez pas d'épervier à souper, j'entrerai et mangerai avec tout l'appétit d'un jeûne de douze heures.» A ces mots, le vieillard soupira et sourit, puis répondit: «J'ai bien plus de motifs que vous de maudire ce brigand de l'air, l'épervier. Mais entrez; entrez, car, à moins que vous ne le désiriez, nous n'y toucherons pas, même en plaisantant.»

Alors Geraint entra dans la cour du château, foulant aux pieds de son cheval plus d'une étoile piquante de chardon poussée entre les pierres brisées; il regarda et vit que tout était en ruines. Ici se trouvait une porte prête à s'écrouler, couronnée de fougères; la gisant sur le sol une grande partie d'une tour pareille à un gros quartier de roc détaché tout entier de sa base, et, comme ce rocher, elle était parée de fleurs sauvages. Bien haut, au-dessus, un morceau de l'escalier d'une tourelle usée par des pieds qui maintenant étaient silencieux, tournait nu au soleil, et de monstrueuses touffes de lierre serraient le mur gris de leurs bras fibreux; elles suçaient la jointure des pierres et semblaient en bas un nœud de serpents, en haut un bosquet.

Pendant qu'il attendait dans la cour du château, la voix d'Énide, fille d'Yniol, se fit entendre par la fenêtre ouverte de la grande salle. Elle chantait, et de même que le doux ramage d'un oiseau entendu par celui qui aborde dans une île déserte, lui donne à penser de quelle espèce est l'oiseau dont le chant est si délicat et si pur, et lui fait conjecturer son plumage et sa forme; ainsi, la douce voix d'Énide émut Geraint. Tel dehors, le matin, lorsque pour la première fois les cadences perlées d'une voix aimée des mortels glissent vers Albion sur les mille ondes de la brise, et tout d'un coup en avril surgissent d'un taillis émaillé de vert et de rouge, un homme suspend sa conversation avec un ami ou peut-être le travail de ses mains, pour penser ou pour dire: «Voilà le rossignol.» Il en fut de même de Geraint, qui pensa et dit: «Voici, par la grâce de Dieu, la seule voix pour moi.»

Le hasard voulut qu'Énide chantât une chanson de la Fortune et de sa roue. Énide chanta:

«Tourne, Fortune, tourne ta roue et abaisse l'orgueilleux; tourne ta roue sans frein par le soleil, la tempête et les nuages; ta roue et toi nous n'aimons ni ne haïssons.

«Tourne, Fortune, tourne ta roue avec un sourire ou un air d'humeur; avec cette roue sans frein nous ne montons ni ne descendons. Notre trésor est petit, mais nos cœurs sont grands.

«Souris et nous sourions, seigneur de maints domaines; boude et nous sourions, seigneurs de nos propres mains; car l'homme est homme et maître de sa destinée.

«Tourne, tourne ta roue au-dessus de la foule ébahie: ta roue et toi vous êtes des ombres dans les nuages; ni ta roue, ni toi nous n'aimons ni ne haïssons.

«Écoutez, par le chant de l'oiseau vous pouvez apprendre où est le nid, dit Yniol; entrez vite.» Passant alors sur un monceau de pierres fraîchement tombées, dans la salle aux noirs chevrons couverts de toiles d'araignées, il trouva une vieille dame vêtue de brocart de couleur sombre; et près d'elle, comme une fleur rouge et blanche qui légèrement perce une enveloppe flétrie, s'épanouissait la belle Énide, sa fille, vêtue d'une robe de soie passée. En un moment Geraint se prit à penser: «Voici, par la croix du Sauveur, une jeune fille pour moi.» Mais personne ne prononça une parole excepté le vieux comte: «Énide, le dextrier du bon chevalier est dans la cour; mène-le à l'écurie et donne-lui du grain; puis, va a la ville et achète-nous de la viande et du vin, nous nous réjouirons de notre mieux. Notre trésor est petit; mais nos cœurs sont grands.»

Il dit. Le prince, comme Énide passait près de lui, volontiers l'eût suivie. Il fit un pas; mais Yniol saisit son écharpe de pourpre et le retint en lui disant: «Arrêtez! restez! la bonne maison, bien que ruinée, ô mon fils, n'endure pas que son hôte se serve lui-même.» Respectant les habitudes du lieu, Geraint, par excès de politesse, s'arrêta.

Alors Énide conduisit son dextrier à l'écurie et traversa ensuite le pont. Elle gagna la ville et, pendant que le prince et le comte s'entretenaient encore ensemble, elle revint avec un jeune garçon porteur d une cantine, c'est-à-dire avec ce qui constitue une bonne hospitalité, de la viande et du vin. Quant à Énide, elle portait de doux gâteaux pour les régaler, et, plié dans son voile, du pain au lait. Alors, comme leur salle devait aussi servir de cuisine, elle fit bouillir la viande, dressa la table, se plaça derrière et servit les trois convives. En la voyant si douce et si serviable, Geraint mourait d'envie de s'incliner pour baiser le joli petit pouce posé sur le tranchoir, quand elle le lui présentait; mais après que tout le monde eut mangé, le prince, dans les veines duquel le vin avait fait couler l'été, laissa son regard suivre Énide ou s'arrêter sur elle dans ses humbles occupations de ménage, tantôt ici, tantôt là, à travers la salle sombre; puis il s'adressa tout à coup au vieux comte:

«Bon hôte et comte, je vous en prie, cet épervier, quel est-il? Dites-le-moi. Son nom? mais, sur ma foi, je ne veux point le savoir, car si c'est le chevalier que j'ai vu dernièrement entrer dans cette forteresse neuve à côté de votre ville, blanche comme si elle sortait de la main du maçon, j'ai juré sur ses propres lèvres de m'en rendre maître, (je suis Geraint de Devon); car ce matin, lorsque la reine a envoyé sa suivante pour demander son nom, le nain du mécréant, un être vicieux et à peine formé, l'a frappée de son fouet, et elle est revenue indignée auprès de la reine. Alors j'ai juré de traquer ce misérable dans son repaire, de le combattre, d'humilier son orgueil et de me rendre maître de sa forteresse. Je me suis mis en route sans armes, pensant en trouver dans votre ville, où tous les gens ont perdu la tête. Ils prennent le murmure rustique de leur village pour la grande vague qui retentit autour du monde. Ils n'ont pas voulu m'écouter; mais si vous savez où je puis trouver des armes, ou si vous en avez vous-même, dites-le-moi: vous voyez que j'ai juré d'abaisser son orgueil et d'apprendre son nom pour venger la grosse insulte faite a la reine.