Enfances célèbres

Chapter 9

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--Oh! ce portrait, je l'ai vu une fois, s'écria Jean, quand j'étais tout petit, et je m'en souviens bien. C'était un homme brun à grand visage, cheveux et moustaches noirs; sa poitrine était couverte d'un corset d'acier, sur lequel était jetée une écharpe rouge. Dans la main droite il tenait le bâton de commandant, et l'autre main était appuyée sur un beau casque luisant. Puis dans le fond c'était des navires, bataille et flots remués par la tempête comme le jour où je suis allé en haute mer en compagnie des deux petits mousses de Rotterdam.

--C'est bien cela, mon enfant, reprit Cornille Bart, et puisque tu te souviens de ce portrait du Renard de la mer, c'est comme si tu te souvenais de l'avoir vu vivant. Donc le Renard de la mer et ton grand-père étaient comme frères. Un soir d'hiver, nous étions réunis ici dans cette même chambre, bien chaudement près d'un bon feu, fumant du tabac de Hollande et buvant de l'ale d'Angleterre. Un corsaire, ami de mon père, nous racontait ses courses lointaines et ses combats; je l'écoutais comme tu m'écoutes; tout à coup la porte s'ouvre, et le Renard de mer apparaît, enveloppé d'un long manteau goudronné, tout ruisselant d'eau; il pleuvait à torrents et la mer était grosse. Sous son manteau, le Renard était armé en guerre.

«Antoine, dit-il à mon père, j'ai besoin de toi, de ton fils, de ton équipage et de ton brigantin.

«--Quand cela? dit mon père.

«--A l'heure même, répondit le Renard, et pour aller en haute mer.

«--Nous allons, mon fils et moi, nous armer pour te suivre,» dit simplement mon père. Ce fut bientôt fait. Nous sortîmes tous les trois et nous nous rendîmes au port. La nuit était sombre. Onze heures sonnaient au carillon. Nous trouvâmes notre brigantin, _l'Arondelle-de-Mer_, avec tout son équipage à bord. C'était le vouloir de mon père; il fallait que l'on fût prêt au départ à toute heure.

«Le bosseman leva l'ancre.

«Quand nous fûmes en pleine mer, le Renard fit apporter sur le pont des piques, des coutelas, des espontons, des haches d'armes, et dit à chacun de s'armer pour être prêt au point du jour pour n'importe quelle chance. Une fois armé, tout l'équipage se mit en prière. Nous naviguâmes ainsi toute la nuit, sous très-petites voiles, à cause de la bourrasque; quand le jour parut, un mousse qui était en vedette au haut du grand mât de hune cria: «Je vois deux gros vaisseaux et un autre plus petit.» Le visage du Renard de mer s'empourpra d'orgueil: «Enfin! enfin! les voici!» s'écria-t-il joyeusement. Alors seulement il apprit à mon père qu'il avait ordre d'attirer les croiseurs anglais loin du port, afin d'en laisser l'entrée libre à un convoi considérable qui nous arrivait du Nord et qu'on avait signalé dès la veille. «Mon vaisseau était en radoub, ajouta le Renard de mer, voilà pourquoi je t'ai demandé le tien, Antoine.

«--Oh! merci, répliqua mon père; ils vont avoir une danse, les trois Anglais!

«--Un contre trois! reprit le Renard, ce sera rude; il faut mettre le feu au ventre de nos gens pour qu'ils ne reculent pas.» Mon père et le Renard haranguèrent l'équipage. Tous jurèrent de mourir pour Dieu et pour le roi, et que l'ennemi n'aurait d'eux ni os ni chair vive. On fit apporter un tonneau d'eau-de-vie et on le distribua. Les gens de l'artillerie se barbouillèrent le visage avec de la poudre: on aurait dit des Africains.

--Et les trois vaisseaux des Anglais? demanda le petit Jean Bart avec impatience.

--Ils arrivaient toujours sur nous, leurs voiles déployées. Mon père et le Renard ordonnèrent au pilote de virer de bord sur le plus proche vaisseau de l'ennemi. C'était un petit navire moins fort que notre brigantin; nous lui donnâmes deux bordées dans la quille, et il fut coulé. Alors les deux grosses frégates anglaises firent sur notre pauvre _Arondelle-de-Mer_ un feu si formidable, que la moitié de notre monde resta tué ou blessé. Mais aussi, mon fils, quelle gloire! quelle défense! seuls contre trois vaisseaux! seuls nous en avions détruit un, et les deux autres nous approchaient à peine, tant nous combattions avec rage et furie aux cris de _Vive le roi_! Nous brandissions nos piques, nous appelions les Anglais à grands cris: _Abordez! abordez donc!»_

Ici le pâle visage de Cornille Bart se colora tout à coup, sa voix s'altéra, et il s'appuya contre le mur tout chancelant. «Seigneur Dieu! s'écria sa femme accourant, vous vous faites du mal en vous animant ainsi.

--Laissez-moi, laissez-moi, et silence, écoutez! répliqua brusquement le conteur, tout à l'action de son souvenir. Les Anglais, défiés par nous, abordent de chaque côté du brigantin: ce fut une joyeuse et sanglante mêlée. Hache en main, coutelas au poing, on s'attaqua homme à homme. Les deux frégates avaient de quoi remplacer ceux qui tombaient, tandis qu'il ne restait plus des nôtres qu'un petit nombre debout, et encore étaient-ils tout saignants. Mon père avait reçu trois coups de pique, le Renard une arquebusade dans le corps. Le pont se couvrait de morts et d'agonisants, le canon ennemi éventrait notre brigantin. Le Renard s'approcha de mon père et lui dit sourdement: «Allons, Antoine, le feu aux poudres, et à la grâce de Dieu! Il ne faut pas que ces hérétiques nous aient vivants.»

--Oh! que cela est beau! que cela est beau! s'écria le petit Jean transporté et en embrassant son père, dont le visage devenait de plus en plus livide.

--Je vois encore, poursuivit le corsaire, le Renard de la mer, debout sur le pont, cramponné de tout son poids au capitaine anglais, qui nous avait abordé avec plus de cent des siens: «Feu! feu!» criait le Renard à mon père. L'explosion se fit: tout fut englouti....

«J'avais senti une épouvantable secousse. Puis je perdis tout sentiment. La fraîcheur de l'eau me fit revenir à moi, et je me trouvai suspendu à un débris. Je vis des Anglais qui dans leurs chaloupes allaient çà et là recueillant des naufragés. Je fus ramassé comme les autres; mon père était mort! Le Renard de la mer était mort! De notre équipage, il restait deux hommes! de notre brigantin quelques, planches! Mais aussi des deux frégates anglaises il n'en restait plus qu'une désemparée; l'autre avait coulé par l'explosion de notre brigantin. Pendant ce temps, le grand convoi qui arrivait du Nord entrait à Dunkerque, et j'allai prisonnier en Angleterre avec les deux matelots qu'on avait sauvés.

«Voilà, mon fils, ce qu'a été ton grand-père! ce que j'ai été! sois digne de nous.»

A ce dernier mot, un flot de sang jaillit de la bouche de Cornille Bart: «J'étouffe, dit-il faiblement; oh! c'est la balle anglaise!» et il s'affaissa sans vie dans les bras de sa femme et de son enfant. «Mon père! mon père! s'écriait Jean, les Anglais aussi t'ont tué!» Puis, se tournant vers sa mère: «Oh! les Anglais! ajouta-t-il avec une expression terrible, je les exterminerai un jour et j'en délivrerai la France.»

Six ans, après, Jean Bart faisait sa première croisière comme capitaine en second.

DEUX ENFANTS DE CHARLES Ier

NOTICE SUR LA PRINCESSE ELISABETH STUART ET SUR LE DUC HENRI DE GLOCESTER.

La reine Henriette d'Angleterre, femme de Charles Ier et fille d'Henri IV, quitta l'Angleterre au moment des troubles avec quatre de ses enfants. Mais les deux autres, Élisabeth et Henri de Glocester, ne purent la rejoindre et restèrent prisonniers, comme leur père, du Parlement révolté.

La princesse Élisabeth était née au palais de Saint-James, le 8 janvier 1635. Dès son plus jeune âge elle montra un esprit vif et pénétrant et les plus heureuses dispositions pour l'étude. Elle avait à peine dix ans, que son père la consultait déjà avant de prendre une décision, tant il avait reconnu en elle de justesse d'esprit et de perspicacité précoce. Elle était frêle et délicate, mais d'une figure expressive et charmante. Elle avait quatorze ans quand elle perdit son père; elle en ressentit une si vive douleur qu'on la vit dépérir rapidement; on lui avait donné pour prison, ainsi qu'à son frère le duc de Glocester, la forteresse de Carisbrooke dans l'île de Wight, la même où leur père avait langui prisonnier. La vue de ces murs acheva de la tuer. On la trouva morte un matin dans sa chambre, le 8 septembre 1650.

Elle fut inhumée secrètement dans l'église de Newport. La reine Victoria vient de lui faire élever un monument dont Marochetti a fait la statue dans la nouvelle église de Newport.

Le duc Henri de Glocester, frère de la princesse Élisabeth, naquit aussi dans le palais de Saint-James en 1640. Il suivit la destinée de sa soeur, mais à la mort de celle-ci, Cromwell le renvoya en France rejoindre sa mère, ses frères et ses soeurs exilés; il languit triste et taciturne jusqu'à la restauration de son frère Charles II sur le trône d'Angleterre. Il était toujours poursuivi par l'image de son père décapité auprès duquel on l'avait conduit, ainsi que sa soeur Élisabeth, la veille du jour de son exécution, et qui lui avait dit: «Mon fils, souviens-toi qu'ils vont couper la tête de ton père.»

Ce jeune prince ne rentra en Angleterre que pour y mourir. Il expira à peine âgé de vingt et un ans dans le petit palais de Whitehall, le même qui fut témoin du supplice de son père.

DEUX ENFANTS DE CHARLES Ier.

Chaque pays a son Eldorado, son coin de terre enchanté que le soleil caresse, que la nature embellit, et où on voudrait vivre les belles années de la jeunesse. La France a ses îles d'Hyères et l'Italie ses îles du lac de Côme; l'Espagne a Grenade, le Portugal a Cintra, l'Angleterre a son île de Wight.

Dans les premiers jours d'août 1859, je partis de Londres à trois heures, par un temps brumeux, et j'arrivai à six à Portsmouth, par un magnifique soleil couchant qui me rappela ceux du Midi. La mer, d'un vert d'aigue-marine, était azurée par le reflet du ciel. Je montai sur le pont du steamer qui devait me conduire à l'île de Wight, et bientôt l'île charmante, l'île jardin de l'Angleterre, soeur lointaine de l'_Isola-Bella_, apparut devant moi comme un immense radeau de verdure et de fleurs caressé par les flots.

Tandis que le steamer s'éloignait du port de Portsmouth, un grand vaisseau de guerre y arrivait; il revenait de Crimée chargé de soldats, qui tous se pressaient sur le pont pour saluer les côtes de l'Angleterre. Les uniformes rouges et les armes brillantes se détachaient sur le bleu d'un ciel chaud et lumineux. Le grand navire passa si près de nous que je pus distinguer les figures martiales et bronzées de ces vaillantes troupes décimées! Le vaisseau creusa derrière nous un profond sillage et entra dans la rade de Portsmouth, pendant que la marée nous poussait vers l'île de Wight, et bientôt nous touchâmes le Pire, jetée aérienne qui sert de promenade aux baigneurs, et par laquelle les nouveaux débarqués arrivent à Ryde, la ville aristocratique de l'île.

En ce moment, les deux tours du château d'Osborne se dressaient à la pointe extrême de l'île, éclairées en plein par le soleil couchant qui les couronnait et les faisait ressembler à deux phares.

Osborne est la résidence privée de la reine d'Angleterre; elle s'est plu à embellir les jardins et les promenades de ce riant palais et l'habite plusieurs mois de l'année. Mais mon but, en visitant l'île de Wight, était surtout de voir l'ancien château fort de Carisbrooke, qui servit de prison à Charles Ier. Je partis un matin de Ryde pour faire cette excursion.

L'antique forteresse, dont les premières constructions remontent aux Romains, est située près de Newport, capitale de l'île. La Medina traverse Newport et coule en ligne droite et en s'élargissant toujours jusqu'à Cowes, où est son embouchure. Newport, bâti dans l'intérieur des terres, n'a d'intéressant que ses souvenirs historiques et son église de Saint-Thomas qui renferme une tombe virginale, qui est la poésie éternelle de l'île.

Après avoir traversé Newport, je laissai à ma droite le joli village de Carisbrooke avec ses arbres, ses jardins, son église, flanquée d'une haute tour, dont le cadran fait voir les heures aux campagnards éloignés; la mer est à l'horizon, et à mesure que je montais, me rapprochant de la forteresse, l'étendue des flots se déroulait plus immense. Je marchais sous de grands arbres séculaires, dans des sentiers de gazon, au pied des remparts en ruine. Je passai sous une grande arche de porte sans fermeture, et j'arrivai sous la voûte profonde de pierre, flanquée de deux bastions, qui sert d'entrée à la forteresse. Je me trouvai alors dans une espèce de place d'armes. Je me dirigeai à l'aventure, et j'escaladai les débris des remparts, auxquels s'enchevêtrent des arbustes, des sureaux et des ronces. Le hasard m'avait bien guidée; c'est là que se trouve la fenêtre de la citadelle par laquelle Charles Ier tenta de s'échapper. Cette fenêtre, formée de deux ogives, était voisine de la chambre du prisonnier. Chaque ogive n'avait d'abord qu'un barreau, mais, après la tentative d'évasion, le barreau fut doublé. Un figuier et une vigne sauvage s'enlacent maintenant à cette fenêtre et y forment un treillis. Tandis que je regardais la base des remparts extérieurs, à travers le feuillage frissonnant à la brise de mer qui soufflait de l'ouest, j'entendis dans la grande cour de la forteresse une voix de jeune fille qui me disait en anglais: «Quand madame aura vu à son gré les ruines, je la conduirai dans les appartements fermés.» Celle qui me parlait ainsi paraissait avoir dix-huit ans. Sa taille était élancée, son visage avait un éclat de carnation que possèdent seules les jeunes Anglaises; j'en dirai autant de ses yeux noirs, tranquilles et profonds; ce ne sont point les yeux des Italiennes, ils ont plus de pensée et moins de flamme; sa chevelure brune et abondante était nattée sous un chapeau rond en paille grise. Elle portait une robe en mousseline blanche et lilas, dont le corsage flottant était fermé au cou par un noeud de ruban cerise; les manches laissaient le bras à découvert jusqu'au coude; les mains étaient voilées par de petites mitaines en filet noir. Elle avait dans toute sa personne cette propreté anglaise irréprochable.

Je lui demandai comment elle possédait les clefs du château; elle me répondit qu'elle était la fille du concierge du lord gouverneur (c'est toujours un lord qui est le gouverneur titulaire de ces ruines), et qu'elle était chargée d'accompagner les visiteurs. Avant de la suivre dans les appartements intérieurs, je voulus continuer mon exploration des remparts et des tours démantelées. Tout ce qui reste des remparts était couvert d'une végétation vigoureuse; les genêts et les sureaux en fleurs répandaient dans l'air leurs chauds parfums qui me rappelèrent ceux des campagnes du Midi. Les abeilles assiégeaient ces fleurs pour y prendre leur miel.

Je descendis des remparts, je traversai la place d'armes, je laissai à ma gauche les bâtiments plus modernes que la jeune fille devait me montrer, et je me dirigeai vers la tour principale, la grande tour bâtie par les Romains, près de laquelle s'élèvent deux magnifiques sapins. Les chroniques des sixième et neuvième siècles parlent de cette tour comme d'une place très-importante; elle avait alors à sa base un puits de trois cents pieds de profondeur, qui fut comblé plus tard comme inutile. On monte jusqu'au sommet effondré de cette tour par un escalier de soixante-douze marches très-hautes et très-rudes, qui de loin font ressembler cet escalier à une échelle presque perpendiculaire. A l'angle sud-est de la tour romaine sont les restes d'une autre tour plus basse appelée _Montjoye_, dont les murs ont dix-huit pieds d'épaisseur. Arrivée sur le parapet en ruine qui couronne la haute tour romaine, je m'assis sur des touffes de bruyères pour contempler longuement la mer et la campagne qui se déroulaient sous mes yeux.

J'avais en face, sur le premier plan, la forêt et le village de Carisbrooke, et, plus loin, à droite, la ville de Newport; à gauche, l'Océan, dont la marée montait, et où quelques voiles se montraient au large; derrière moi s'étendaient les plaines et les collines couvertes de cultures abondantes. Tout l'intérieur de la tour, vide des constructions primitives, est devenu comme un puits de verdure où s'enlacent les lierres et les sureaux. Des lézards sautaient du mur en ruine où j'étais adossée et disparaissaient dans cet abîme dont ils agitaient un moment la surface: c'était le seul bruit qui parvenait jusqu'à moi; à cette hauteur, la nature paraissait endormie sous l'accablante chaleur de ce jour d'août.

Il me semblait voir errer, sur les remparts de la vieille citadelle que je dominais, l'ombre de Charles Ier, de ce roi chevaleresque et mélancolique, passionné et lettré comme Marie Stuart! Il aimait les arts en profond connaisseur, il savait goûter Raphaël dont il recueillit les précieux cartons; il fit éclater le génie de Van Dyck et décida de sa fortune.

Sa famille était dispersée, la reine (Henriette, fille de Henri IV) avait passé en Hollande (avant la déchéance du roi) avec la princesse royale qui épousa le prince d'Orange; la reine était revenue en Angleterre ramener des secours pour la royauté; mais elle fut forcée de se réfugier bientôt en France, où la princesse Henriette (qu'immortalisa Bossuet), le prince de Galles (qui fut plus tard Charles III), et le duc d'York (qui devint Jacques II), la rejoignirent.--Deux autres enfants, la petite princesse Élisabeth et son plus jeune frère le duc de Glocester, n'avaient pu quitter l'Angleterre pendant la captivité de leur père; ils furent confiés par le Parlement à la comtesse de Leicester; elle eut pour eux des soins de mère. Il est rare, malgré la guerre et les passions politiques qui déchaînent les hommes, qu'une femme se prête au rôle de geôlier et persécute l'enfance! Ces deux derniers enfants du roi, d'une intelligence précoce et d'une beauté frappante que Van Dyck a rendue dans un tableau de famille, étaient ceux que le pauvre monarque prisonnier aimait entre tous; il demanda vainement à les voir pendant qu'il était enfermé à Carisbrooke. Mais le 29 janvier 1649, les soldats de Cromwell virent passer sous la sombre porte de Whitehall deux enfants conduits par une lady[4]; une petite fille de treize ans, vêtue de noir, avec la fraise à la Médicis entourant son cou délicat et montant jusqu'à l'ovale expressif de sa tête blonde, donnait la main à un petit garçon de huit ans, frêle et amaigri comme elle: c'étaient le frère et la soeur; tous deux étaient si tristes et si graves, qu'ils faisaient involontairement songer à ce vers de Shakspeare.

So wise, so young, they say do ne'er live long.

[Note 4: La comtesse de Leicester.]

Ils traversèrent plusieurs salles pleines de gardes, et arrivèrent enfin dans une chambre plus sombre, où ils trouvèrent leur père calme et digne, écrivant devant une table. Mais quand les deux enfants se précipitèrent dans ses bras, la nature éclata en sanglots, et l'héroïsme stoïque fut vaincu; ce père était Charles Ier, qui devait mourir le lendemain! ces enfants, la jeune princesse Elisabeth et le petit duc de Glocester!

Quand le roi put maîtriser son émotion, il remit à sa fille quelques bijoux pour sa mère, ses frères et ses soeurs, et, pour elle, la Bible qui ne l'avait jamais quitté durant sa captivité, et où il avait puisé de hautes et immortelles consolations!

Cette entrevue sembla soulager l'âme du père, mais elle brisa à jamais celle des deux enfants. Ils comprirent bien, dès les jours suivants, que le roi avait été décapité aux rigueurs qui s'étendaient sur eux: la pension que leur faisait le Parlement fut supprimée; ils perdirent leur titre de prince, et leurs serviteurs leur furent enlevés; Cromwell parla même de leur faire apprendre un métier. Le petit duc devait devenir un ouvrier cordonnier, et la jeune princesse une ouvrière en boutons.

Ces indignités (qui heureusement pour la nation anglaise ne s'accomplirent pas) me faisaient penser aux tortures infligées au fils de Marie-Antoinette; il en mourut, et les autres, suivant la belle expression anglaise, moururent d'un _coeur brisé_.

Je savais la fin prématurée de ces deux adolescents, dont la vie fut si vite assombrie par le malheur; mais les circonstances de leur déclin, les détails, qui sont la physionomie des choses, m'échappaient. Les historiens contemporains parlent peu de la mort de cette jeune princesse, si merveilleusement intelligente, dont tous célèbrent l'esprit. Elle naquit dans le palais de Saint-James, le 8 janvier 1635; elle était d'une beauté attrayante qui semblait refléter son coeur affectueux et son vif esprit. Van Dyck en a fait un portrait quand elle avait sept ans. C'est une petite fille, au cou tendu, à la mine éveillée et mutine. Elle avait douze ans quand le comte de Montreuil, alors ambassadeur de France à Londres, écrivait d'elle à sa cour: «qu'elle était d'une grande beauté, qu'elle rappelait par son esprit le roi Henri IV, son grand-père, et que jamais dans un enfant il n'avait vu tant de grâce, de dignité et de sensibilité.»

Hume va plus loin, il lui accorde une grande supériorité de jugement, et le chancelier Clarendon ajoute que son intelligence inusitée et profonde était un sujet d'étonnement pour son père, qui la consultait souvent et s'émerveillait sur ses remarques toujours justes sur les hommes et sur les choses.--Où avait-elle langui, et où s'était-elle éteinte, cette belle enfant si merveilleusement douée? Je la voyais toujours frappée à mort sortant de Whitehall, en tenant par la main ce petit frère dont elle semblait être la mère anticipée; puis elle disparaissait pour moi dans l'ombre et l'oubli de l'histoire.

Tandis que les souvenirs de Charles Ier et de sa famille remontaient à flots pressés dans mon esprit, j'étais toujours assise sur le sommet de la tour gigantesque de Carisbrooke, dominant la campagne tranquille et l'Océan agité. Les travailleurs quittaient les champs, poussant les boeufs vers l'étable; les troupeaux de moutons aux pieds noirs et polis, contrastant avec la blancheur de leur toison, se serraient vers les granges: le crépuscule se faisait dans le ciel, où se montraient déjà de pâles étoiles.

Comme pétrifiée sur ce sommet, je méditais encore sur les luttes incessantes des sociétés, qui troublent de leurs éternels orages la terre nourricière, ainsi que des enfants qui s'entre-déchirent sur le sein de leur mère.

Tout à coup une voix fraîche et jeune monta de l'escalier de la tour et dit en anglais:

«Si madame veut voir l'appartement de la princesse, il est temps, car la nuit va venir.» Et la jeune et jolie gardienne de Carisbrooke, avec son trousseau de clefs, arriva bientôt jusqu'à moi. Je la suivis en silence; elle tenait à la main avec ses clefs un petit livre que j'eus la curiosité de regarder: c'étaient les poésies écossaises de Burns.

Les appartements dans lesquels me conduisit la jeune fille forment la partie moderne de la citadelle de Carisbrooke; ils furent construits sous le règne d'Élisabeth, et adossés à un vieux bâtiment qui sert aujourd'hui de ferme et où se trouve un puits très-profond dont l'eau a la fraîcheur de la glace. Cette ferme est ombragée par de beaux arbres et des fourrés de végétations qui la relient à la partie en ruine des remparts. C'est de ce côté qu'était la chambre de Charles Ier, dont il ne reste que des fragments de murs et un pan de fenêtre. Ces débris, les constructions anciennes et les constructions plus modernes dont je viens de parler, se massent ensemble et séparent la place d'armes, que j'avais traversée en entrant, de la cour qui mène à la grande tour.