Chapter 8
La reine Anne d'Autriche, qui résidait au château de Saint-Germain, voulut voir la petite muse. Mme de Morangis, amie de la famille Pascal et qui était de la cour, se chargea d'y conduire Jaqueline. De Paris à Saint-Germain c'était alors tout un voyage; un carrosse de la reine y mena la petite fille célèbre, accompagnée de Mme de Morangis. La reine était grosse de l'enfant qui fut depuis Louis XIV. Jaqueline composa sur cette circonstance un sonnet où elle célébrait les espérances que la France fondait sur ce prince encore à naître. Arrivée à Saint-Germain, elle fut introduite dans le cabinet de la reine, qui, entourée d'une suite nombreuse, reçut Jaqueline avec bonté et prit de ses mains les vers qu'elle avait composés. Mais en les entendant, la reine s'imagina que ces vers n'étaient pas d'une enfant si jeune, ou du moins qu'on lui avait beaucoup aidé. Tous ceux qui étaient présents eurent la même pensée. Alors Mademoiselle (qui fut plus tard la grande Mademoiselle) s'approcha de Jaqueline et lui dit: «Puisque vous faites si bien les vers, faites-en pour moi.» Aussitôt Jaqueline se retira quelques instants dans un angle du cabinet de la reine, et tranquillement elle improvisa les vers suivants:
A MADEMOISELLE DE MONTPENSIER.
_Fait sur-le-champ par son commandement_.
Muse, notre grande princesse Te commande aujourd'hui d'exercer ton adresse A louer sa beauté; mais il faut avouer Qu'on ne saurait la satisfaire Et que le seul moyen qu'on a de la louer C'est de dire en un mot qu'on ne saurait le faire.
Chacun applaudit cet impromptu, et Mme d'Hautefort demanda à son tour à l'enfant de faire des vers pour elle. Aussitôt la petite Jaqueline improvisa un éloge de la beauté de Mme d'Hautefort. La reine et toute l'assistance étaient ravies, et depuis ce jour la jeune soeur de Pascal fut souvent appelée à la cour et toujours caressée du roi, de la reine, de Mademoiselle et de tous ceux qui la voyaient. Elle avait les reparties les plus justes et souvent les plus profondes. Ce qui charmait en elle, c'est qu'elle gardait la gaieté de son âge; quand elle était avec ses compagnes, elle jouait à tous les jeux des enfants, et, lorsqu'elle était seule, elle s'amusait avec ses poupées.
On sent la naïveté de cet esprit merveilleux dans le morceau suivant qu'elle adressa à la reine pour la remercier de l'accueil fait à ses premiers vers:
Mes chers enfants, mes petits vers, Se peut-il arriver dans le grand univers Un bien qu'on puisse dire au vôtre comparable? Vous êtes remplis de bonheur: La reine vous combla d'honneur, Sa Majesté vous fit un accueil favorable.
Sa main daigna vous recevoir. Son oeil, plein de douceur, se baissa pour vous voir; Vous fûtes en silence ouïs de ses oreilles, Et par un excès de bonté, Sans que vous l'eussiez mérité, Sa bouche vous nomma de petites merveilles.
Malgré le succès de Jaqueline à la cour, malgré le génie naissant de son frère, qui déjà excitait la curiosité des princes et des grands, leur père faillit être enfermé à la Bastille par le cardinal de Richelieu. Dans une réunion nombreuse où se trouvaient d'autres personnages, M. Pascal père et quelques-uns de ses amis exprimèrent à propos des rentes de l'hôtel de ville une opinion assez vive contre le cardinal; traités de séditieux, tous ceux qui avaient parlé de la sorte furent envoyés à la Bastille. L'ordre d'arrêter M. Pascal fut donné; il se sauva et parvint à se dérober aux poursuites qui le menaçaient.
Pour se distraire de ses graves préoccupations d'État, Richelieu faisait souvent jouer la comédie dans le Palais-Cardinal, aujourd'hui le Palais-Royal; les galeries n'existaient pas alors, et les jardins de ce beau palais s'étendaient en parterres et en bosquets jusqu'aux boulevards. La duchesse d'Aiguillon, nièce de ce redoutable ministre, présidait aux fêtes qu'il donnait et en préparait elle-même les divertissements. Corneille, encore peu connu, vivait à Rouen. C'était Rotrou, c'était Scudéry qui fournissaient les pièces que l'on représentait au Palais-Cardinal. Au mois de février 1639, la duchesse d'Aiguillon, pour donner plus d'attrait à ces représentations, voulut faire jouer par des enfants l'_Amour tyrannique_, tragi-comédie de Scudéry. Elle songea aux demoiselles Saintot, à leur petite amie Jaqueline et à son frère Pascal; mais Gilberte, la soeur aînée, qui veillait sur les enfants dont le père était proscrit, répondit fièrement au gentilhomme qui lui fut envoyé en cette occasion par la duchesse d'Aiguillon: «Monsieur le cardinal ne nous donne pas assez de plaisir pour que nous pensions à lui en faire.» La duchesse insista et fit même entendre que le rappel de leur père devait en dépendre. Les amis de la famille décidèrent alors que Jaqueline accepterait le rôle qu'on lui proposait. Le célèbre acteur Montdory, qui était de Clermont et qui connaissait la famille Pascal, donna des leçons à Jaqueline et se chargea de monter la pièce. Le jour de la représentation arriva. Jaqueline, qui avait à peine douze ans, mit dans son jeu une gentillesse qui charma tous les spectateurs, et surtout Richelieu. Le cardinal ne cessa de l'applaudir. Elle profita de son succès pour obtenir la grâce de son père. Écoutons-la faire le récit de cette soirée dans une lettre adressée à son père et restée jusqu'ici inédite. Nous la donnons d'après le manuscrit de la Bibliothèque impériale.
«Monsieur mon père,
«Il y a longtemps que je vous ai promis de ne point vous écrire si je ne vous envoyais des vers, et, n'ayant pas eu le loisir d'en faire (à cause de cette comédie dont je vous ai parlé), je ne vous ai point écrit il y a longtemps. A présent que j'en ai fait, je vous écris pour vous les envoyer et pour vous faire le récit de l'affaire qui se passa hier à l'hôtel de Richelieu, où nous représentâmes l'_Amour tyrannique _ devant M. le cardinal. Je m'en vais vous raconter de point en point tout ce qui s'est passé. Premièrement, M. Montdory entretint M. le cardinal depuis trois heures jusqu'à sept heures, et lui parla presque toujours de vous, de sa part et non pas de la vôtre, c'est-à-dire qu'il lui dit qu'il vous connaissait, lui parla fort avantageusement de votre vertu, de votre science et de vos autres bonnes qualités. Il parla aussi de cette affaire des rentes, et lui dit que les choses ne s'étaient pas passées comme on avait fait croire, et que vous vous étiez seulement trouvé une fois chez M. le chancelier, et encore que c'était pour apaiser le tumulte; et pour preuve de cela, il lui conta que vous aviez prié M. Fayet d'avertir M.... Il lui dit aussi que je lui parlerais après la comédie. Enfin, il lui dit tant de choses qu'il obligea M. le cardinal à lui dire: «Je vous promets de lui accorder tout ce qu'elle me demandera.» M. de Montdory dit la même chose à Mme d'Aiguillon, laquelle lui dit que cela lui faisait grande pitié et qu'elle y apporterait tout ce qu'elle pourrait de son côté. Voilà tout ce qui se passa devant la comédie. Quant à la représentation, M. le cardinal parut y prendre grand plaisir; mais principalement lorsque je parlais, il se mettait à rire, comme aussi tout le monde dans la salle.
«Dès que cette comédie fut jouée, je descendis du théâtre avec le dessein de parler à Mme d'Aiguillon. Mais M. le cardinal s'en allait, ce qui fut cause que je m'avançai tout droit à lui, de peur de perdre cette occasion-là en allant faire la révérence à Mme d'Aiguillon; outre cela, M. de Montdory me pressait extrêmement d'aller parler à M. le cardinal. J'y allai donc et lui récitai les vers que je vous envoie, qu'il reçut avec une extrême affection et des caresses si extraordinaires que cela n'était pas imaginable. Car, premièrement, dès qu'il me vit venir à lui, il s'écria: «Voilà la petite Pascal,» et puis il m'embrassait et me baisait, et, pendant que je disais mes vers, il me tenait toujours entre ses bras et me baisait à tous moments avec une grande satisfaction, et puis, quand je les eus dits, il me dit: «Allez, je vous accorde tout ce que vous me demandez; écrivez à votre père qu'il revienne en toute sûreté.» Là-dessus Mme d'Aiguillon s'approcha, qui dit à M. le cardinal: «Vraiment, monsieur, il faut que vous fassiez quelque chose pour cet homme-là; j'en ai oui parler, c'est un fort honnête homme et fort savant; c'est dommage qu'il demeure inutile. Il a un fils qui est fort savant en mathématiques, qui n'a pourtant que quinze ans.» Là-dessus, M. le cardinal dit encore une fois que je vous mandasse que vous revinssiez en toute sûreté. Comme je le vis en si bonne humeur, je lui demandai s'il trouverait bon que vous lui fissiez la révérence; il me dit que vous seriez le bienvenu, et puis, parmi d'autres discours, il me dit: «Dites à votre père, quand il sera revenu, qu'il me vienne voir,» et me répéta cela trois ou quatre fois. Après cela, comme Mme d'Aiguillon s'en allait, ma soeur l'alla saluer, à qui elle fit beaucoup de caresses et lui demanda où était mon frère, et dit qu'elle eût bien voulu le voir. Cela fut cause que ma soeur le lui mena; elle lui fit encore grands compliments et lui donna beaucoup de louanges sur sa science. On nous mena ensuite dans une salle, où il y eut une collation magnifique de confitures sèches, de fruits, limonade et choses semblables. En cet endroit-là elle me fit des caresses qui ne sont pas croyables. Enfin, je ne puis pas vous dire combien j'y ai reçu d'honneurs; car je ne vous écris que le plus succinctement qu'il m'est possible de....[3]. Je m'en ressens extrêmement obligée à M. de Montdory, qui a pris un soin étrange. Je vous prie de prendre la peine de lui écrire par le premier ordinaire pour le remercier, car il le mérite bien. Pour moi, je m'estime extrêmement heureuse d'avoir aidé en quelque façon à une affaire qui peut vous donner du contentement. C'est ce qu'a toujours souhaité avec une extrême passion, Monsieur mon père,
«Votre très-humble et très-obéissante fille et servante,
«Pascal.
«De Paris, ce 4 avril 1639.»
[Note 3: Mot illisible dans la lettre manuscrite.]
Voici quels étaient les vers adressés à Richelieu et joints à la lettre que nous venons de citer:
Ne vous étonnez pas, incomparable Armand, Si j'ai mal contenté vos yeux et vos oreilles: Mon esprit, agité de frayeurs sans pareilles, Interdit à mon corps et voix et mouvement. Mais pour me rendre ici capable de vous plaire, Rappelez de l'exil mon misérable père: C'est le bien que j'attends d'une insigne bonté; Sauvez un innocent d'un péril manifeste: Ainsi vous me rendrez l'entière liberté De l'esprit et du corps, de la voix et du geste.
En recevant ces heureuses nouvelles, Étienne Pascal se hâta de revenir à Paris; il se présenta, avec ses trois enfants, à Ruel, chez le cardinal, qui lui fit l'accueil le plus flatteur. «Je connais tout votre mérite, lui dit Richelieu; je vous rends à vos enfants et je vous les recommande; j'en veux faire quelque chose de grand.»
Deux ans après, Étienne Pascal fut nommé à l'intendance de Rouen, et il alla s'établir dans cette ville avec sa famille. La jeune Jaqueline, qui n'avait cessé de s'exercer à faire des vers, obtint le prix de poésie décerné chaque année à Rouen, à la fête de la Conception de la Vierge, qui était le sujet même du concours. Quoique ces vers ne méritent pas d'être cités, ils eurent alors un prodigieux succès. Le prix fut porté à Jaqueline en grande pompe, avec des trompettes et des tambours, et Corneille, présent à cette cérémonie, fit un impromptu sur le triomphe et la modestie de la jeune muse, qui s'était dérobée à cette ovation.
Voici le début de ces vers; ils étaient adressés au prince qui présidait la solennité:
Pour une jeune muse absente, Prince, je prendrai soin de vous remercier, Et son âge et son sexe ont de quoi convier A porter jusqu'au ciel sa gloire encor naissante.
Guidée par le génie de Corneille, qui peut dire jusqu'où serait monté le vol de cette intelligence, dans ce beau siècle où un souffle de grandeur passa sur les âmes et s'en exhala? Mais la gloire, sans doute, effraya Jaqueline; elle en détourna ses regards avec une sorte d'éblouissement, et elle ne fit plus de vers que pour célébrer Dieu:
Moteur de ce grand univers, Inspirez-moi de puissants vers, Envoyez-moi la voix des anges, Non pas pour louer les mortels, Mais pour entonner vos louanges, Et vous remercier au pied de vos autels.
Bientôt elle entra au couvent de Port-Royal des Champs, et y ensevelit cette beauté et cet esprit qui l'avaient fait admirer dans le monde. Que de charmes, que de génie se cachèrent dans cette retraite, gloires humaines perdues dans la gloire de Dieu, comme ces étoiles qui brillent, fuient et se confondent dans la voie lactée!
JEAN BART
NOTICE SUR JEAN BART.
Jean Bart naquit à Dunkerque en 1651: il était fils d'un pêcheur corsaire. Louis XIV se plut à l'honorer au milieu de sa cour et le nomma chef d'escadre. Jean Bart justifia la confiance du roi. Trente-deux vaisseaux de guerre anglais et hollandais bloquaient le port de Dunkerque en 1692. Jean Bart en sortit avec sept frégates, et dès le lendemain s'empara de quatre navires anglais richement armés qui faisaient voile vers la Russie. Dans le cours de la même campagne, il brûla plus de quatre-vingts bâtiments ennemis, fit une descente vers Newcastle, ravagea tout le pays des environs, et revint à Dunkerque avec plus de quinze cent mille francs de prise. La même année, il s'empara de treize navires hollandais chargés de grains. Jean Bart se trouva à la fameuse journée de Lagos, où quatre-vingt-sept navires de commerce et plusieurs vaisseaux de guerre anglais furent pris et brûlés; la perte des vaincus en cette occasion fut évaluée à plus de vingt-cinq millions de livres. Il obtint des lettres de noblesse de Louis XIV. En 1696, il remporta de nouveaux triomphes contre les flottes réunies de l'Angleterre et de la Hollande. La paix seule interrompit ses travaux. Il passa les dernières années de sa vie à Dunkerque, où il mourut d'une pleurésie, le 27 avril 1702.
Il ne laissa pas de descendance directe, mais son nom glorieux s'est perpétué par la famille de Gaspard Bart, son frère. Le 16 février 1855, mourut à Wormhoudt, grand et joli bourg formé par de charmantes habitations et à quelque distance de Dunkerque, le dernier héritier du nom de Jean Bart, Henri-Ferdinand-Marie Bart, commis principal des subsistances de la marine en retraite, âgé de soixante-quatorze ans; il était né à Dunkerque et fut adopté à l'âge de sept ans par sa ville natale qui se chargea de son éducation. Il était petit-fils du commandant de la Danaé, il eut pour fils un émule de ses illustres ancêtres, Jean-Pierre Bart, lieutenant de vaisseau, commandant de la gabare de l'État _la Sarcelle_, mort à l'île Bourbon à trente-six ans. Après la mort de ce fils, le père, représentant d'un nom si glorieux, vint habiter avec ses deux filles sa ville natale, où il assista à l'inauguration de la statue de Jean Bart, gloire de sa race; puis il se retira à Wormhoudt, où il est mort.
JEAN BART.
Dunkerque était au pouvoir des Espagnols depuis 1652. Turenne, vainqueur de la Fronde sur tous les points de la France, fit le siége de cette ville en 1658. La flotte anglaise le secondait, car la politique avait décidé Louis XIV à se faire momentanément l'allié de Cromwell. Le prince de Condé et don Juan d'Autriche défendaient la place assiégée. Les habitants de Dunkerque faisaient des voeux pour le jeune roi de France, et souhaitaient que la ville fût prise par lui et pour lui; mais en même temps toute cette population de marins, ennemie née des Anglais, s'indignait de les voir unir leurs armes à celles de la France; dans cette alliance elle voyait de la part de l'Angleterre l'arrière-pensée de s'approprier Dunkerque.
C'était par une soirée du mois de juin, durant ce siége mémorable. Un groupe de marins s'était formé devant une petite maison de la rue de l'Église, ainsi nommée à cause de la cathédrale,alors si célèbre par son merveilleux carillon.
Le bruit des batteries anglaises et françaises ne paraissait pas en ce moment préoccuper les marins réunis; ils s'informaient avec anxiété, à la porte de la maisonnette, de la santé de l'intrépide corsaire Cornille Bart, qui avait été blessé récemment en tentant d'enlever un navire anglais. Depuis un mois il ne pouvait quitter sa chambre, lui dont la mer était l'élément. Un vieux marin qui servait de domestique au corsaire assurait à ses compagnons assemblés sur la porte que leur maître allait mieux. Le médecin n'avait pu extraire la balle qui avait pénétré dans les chairs. «Mais enfin, répétait le matelot, on peut vivre avec une balle sous la peau, et j'espère que notre chef vivra; il reprend des forces; il s'est levé aujourd'hui. Bonsoir, mes amis, et bonne espérance.» Ayant parlé ainsi, le vieux marin attaché au service de Cornille Bart referma la porte de la maison et rentra dans la chambre de son maître.
C'était une pièce éclairée par une fenêtre en ogive. Les murs étaient tapissés de cuir bosselé d'or; un grand lit de noyer massif, à colonnes torses, s'élevait au fond. Sur ce lit était assis un homme de haute taille, à cheveux blancs et à moustaches encore blondes. Une femme soutenait le blessé, et un robuste enfant à longs cheveux blonds, assis à ses pieds sur l'estrade du lit, tenait une de ses mains rudes qu'il baisait. Cet enfant pouvait avoir environ neuf ans; il était d'une taille moyenne, mais forte; son front était large, ses sourcils épais; son oeil vif et bleu exprimait une résolution au-dessus de son âge, son teint hâlé annonçait la vigueur et la santé.
«Chausse les mules de ton père, dit la femme sur qui le blessé s'appuyait, puis nous le soutiendrons ensemble, et il essayera de marcher un peu.»
L'enfant obéit; ses petites mains se faisaient câlines et allaient doucement, pour ne pas heurter les jambes affaiblies du corsaire. «Oh! ces maudits Anglais, que je les hais! s'écria-t-il à un gémissement du blessé; si je pouvais leur rendre la blessure qu'ils vous ont faite, mon père!
--Patience, patience! ils sont en ce moment les alliés de notre jeune roi; cela nous oblige à suspendre nos haines; mais l'heure reviendra où nous pourrons leur courir sus.»
Le regard du vieux corsaire s'enflamma.
«Mon père, dit le petit Jean, vous me conduirez avec vous!
--Oui, et si je ne peux t'y conduire, tu iras tout seul; car vois-tu, mon fils, c'est une guerre de race, et les Bart, de père en fils, ont pourchassé ces chiens d'outre-mer.»
Le blessé porta la main à son flanc droit. Il avait pâli.
«Vous souffrez beaucoup? lui dit sa femme alarmée.
--Cette balle anglaise est là comme un affront, répliqua Cornille Bart. Ah! si je pouvais l'arracher!
--Vous me la donneriez, mon père, reprit l'enfant, et je vous assure qu'elle tuerait un de ces Anglais.
--Quel enragé! dit le vieux marin qui faisait le service de la famille et qui venait de rentrer dans la chambre; vous n'avez pas besoin de balles, jeune maître, pour les houspiller; et ce matin votre bâton et vos poings vous ont suffi pour mettre en sang le petit John Brish.
--Qui est John Brish? dit le blessé.
--Le fils de cet ancien bosseman anglais, notre voisin, reprit le matelot.
--Pourquoi l'as-tu battu, petit? dit le père.
--Parce qu'il disait d'un ton goguenard que vous ne monteriez plus sur votre vaisseau pour donner chasse aux siens.
--Toujours des querelles! murmura la mère effrayée.
--Quoi! mère, vous ne m'approuvez pas? Je bats les Anglais parce que les Anglais ont blessé mon père.
--Laissez faire votre fils, maîtresse, reprit le vieux matelot; c'est un brave enfant, dont on parle déjà sur toute la côte! Voyez-vous, c'est fier ce qu'il a fait il y a un an, ce petit homme-là, lorsqu'avec ces deux mousses de Hollande il s'en est allé bravement à travers la haute mer sur le canot qu'il vous avait pris. Le temps était calme d'abord; mais au retour, le vent était d'aval, la bourrasque éclate, notre petit capitaine dirige la barque, il rame, il rame; les mousses hollandais avaient peur, il leur fait honte et rentre triomphant dans le port.
--Vous oubliez mon inquiétude, et vous l'encouragez dans ces folies, objecta la mère; mon ami, poursuivit-elle en se tournant vers le malade, il faudrait réprimander Jean et lui défendre d'être toujours sur le port dans les agrès ou dans les mâts des vaisseaux. Il serait cependant bien temps qu'il apprît à lire.
--Je ne veux pas en faire un clerc, répondit le père, qui semblait se ranimer en entendant parler de l'audace de son fils. Il sera brave comme son grand-père Antoine Bart, qui est mort avec gloire sous le canon de l'Anglais.
--Mon grand-père est mort blessé par les Anglais! s'écria le petit Jean Bart, pourpre de colère.
--Oui, mon enfant, lui aussi tué par eux; mais du moins mort dans le combat, répliqua le malade en gémissant.
--Vous ne mourrez point, vous, mon ami, et vous pourrez encore vous venger de ceux qui vous ont blessé,» ajouta sa femme.
Cornille Bart secoua tristement la tête. «Que Dieu t'entende! murmura-t-il; je voudrais seulement pouvoir mener notre Jean en mer une fois contre l'ennemi, puis je mourrais content.
--Ce sera! ce sera! mon père, dit le petit Jean en se pendant au cou du blessé. Mais racontez-moi la mort de mon grand-père; il y a longtemps, bien longtemps que vous m'avez promis cette histoire.
--Entends-tu le canon qui gronde? dit Cornille Bart. Cet accompagnement convient à mon histoire. Écoute et souviens-toi toute ta vie qu'ils ont tué ton grand-père et qu'ils m'ont blessé, moi, peut-être à mort.
--Ma vie sera vouée à les exterminer! s'écria Jean, les deux poings serrés; parlez, parlez, vos paroles se graveront en moi comme ces boulets qui trouent en ce moment les murs des remparts.»
Le père se leva et dit: «J'aurai plus de force en parlant debout.»
La mère l'épiait, anxieuse.
«Maître, puis-je rester pour vous entendre? dit le serviteur.
--Oui, mon vieux, va chercher ton chantier et ta galère; vous travaillerez tous les trois en m'écoutant.»
Le matelot sortit, et après quelques instants il revint, tenant dans ses bras une petite galère en bois des îles, qui était un chef-d'oeuvre d'exécution; aucun détail n'avait été oublié; elle était armée en guerre avec de petits canons de fonte; il ne restait plus à poser que les cordages, les voiles et la tente d'honneur qui se dresse à l'arrière du navire.
«Maître, dit le vieux marin, j'attends toujours un peu de toile de Hollande pour mes voiles et un morceau de lampas pour mon tandelet.»
Cornille Bart regarda sa femme. La ménagère s'approcha d'un bahut sculpté et en tira, comme à regret, les fragments d'étoffe demandés. «Voilà, dit-elle, je vais les tailler et les coudre moi-même, afin que rien n'en soit perdu.»
Elle prit ses grands ciseaux de fer, son dé et ses aiguilles, se plaça sur une chaise basse à dossier élevé; puis, agile, elle ajusta de ses doigts les bandes de toile blanche et un carré de lampas pourpre et or.
«Moi, dit Jean, saisissant du gros fil écru, je vais tendre les cordages;» et il s'agenouilla devant le vieux matelot qui soutenait la petite galère sur ses genoux et qui, délicatement, y posait quelques vis oubliées.
Cornille Bart, sans songer à sa blessure, se promenait à grands pas dans sa chambre. Il jeta un regard sur son auditoire, et, satisfait de son air attentif, il commença son récit, tandis que le canon des assiégeants continuait à gronder: «Mon père, Antoine Bart, ton grand-père, mon petit Jean, avait pour ami le fameux capitaine de navire Michel Jacobsen, surnommé le Renard de mer: c'était un grand, fier, bel homme, dont le peintre des rois, Rubens, avait fait le portrait.