Enfances célèbres

Chapter 7

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Sa mère l'écoutait avec admiration, et cependant comme craintive de l'esprit aventureux de son fils. Cette causerie héroïque se prolongea fort avant dans la soirée. L'enfant accompagnait ses paroles animées de gestes et de mouvements saccadés, et parfois il contraignait son précepteur de simuler avec lui quelque attaque ou quelque défense de place forte; et lorsque le chevalier de Vassignac se fatiguait de ce jeu: «Oh! que mon père n'est-il là? s'écriait le jeune Henri; il me servirait bien de second, lui! Mais pourquoi ne revient-il pas ce soir?

--Il couchera dans la place, répondit la duchesse de Bouillon; et par cette neige froide qui tombe en couches épaisses, je crains que son inspection des remparts ne soit bien pénible.

--Je voudrais être avec lui, s'écria Henri; c'est ainsi qu'on se forme à la guerre, et non en se chauffant près d'un grand feu, comme je le fais ce soir.

--L'âge viendra, dit la mère; en attendant, Henri, allez dormir, il est temps. Monsieur de Vassignac, emmenez votre écolier; une longue nuit de sommeil lui est nécessaire, et à vous aussi, chevalier, après les exercices militaires auxquels il vous a contraint tantôt.

--Bonsoir, ma mère,» dit le jeune vicomte de Turenne d'un air pensif.

La duchesse embrassa son fils, qu'un domestique précéda un flambeau à la main; son précepteur le suivit; ils franchirent l'escalier qui conduisait du salon de famille à la chambre d'Henri, où l'on arrivait par un long couloir. On était déjà à la moitié de ce couloir, lorsque le jeune Turenne se pencha sur l'épaule du domestique qui le précédait, souffla le flambeau, donna un croc en jambe à son précepteur, franchit comme une flèche l'escalier, la salle à manger, les offices, et s'élança dehors par une porte qui donnait sur les jardins.

La neige s'étendait sur la campagne, douce aux pas comme un tapis d'hermine; le jeune fugitif eut bientôt atteint les remparts de Sedan, voisins du château; il se fit reconnaître par un des soldats qui gardait une porte, dit qu'il avait à parler à son père et entra dans la ville.

Cependant la duchesse de Bouillon, attirée par la voix du précepteur de son fils, qui riait aux éclats de ce qu'il appelait une nouvelle espièglerie du petit diable, était accourue suivie de quelques domestiques. On appela Henri de Turenne; on le chercha de salle en salle, de chambre en chambre, dans les galeries, dans les mansardes, dans les coins les plus reculés du château. M. de Vassignac eut l'idée de simuler des cris et des attaques de guerre, dans l'espérance de l'attirer par ces semblants belliqueux; mais les échos seuls du vieux manoir répondaient au précepteur effaré et à la pauvre mère éperdue.

«Peut-être est-il sorti dans les champs!» s'écria tout à coup la duchesse de Bouillon, éclairée par un de ces instincts qui sont la seconde vue des mères.

Au moment où elle prononçait ces mots, on arrivait justement dans l'office par lequel le jeune Turenne s'était échappé. «Voyez cette porte encore ouverte! dit vivement la duchesse; c'est par là, j'en suis sûre, qu'il est sorti.

--Justement, voilà la trace de ses petits pieds, dirent plusieurs domestiques en inclinant leurs flambeaux sur la neige.

--Oh! le malheureux! où est-il allé? dit le précepteur transi. Que faire? où le chercher?

--Il n'est point temps de délibérer, répliqua la duchesse, mais d'agir. Monsieur de Vassignac, il faut retrouver mon fils! Allons! en marche, mes amis.»

Et elle se plaçait en tête de ses serviteurs pour les conduire.

«Non point, madame la duchesse, s'écrièrent-ils tous. Vous n'irez pas à travers la campagne par ce froid horrible. Nous vous jurons de vous ramener notre jeune maître. Laissez-nous faire.

--Oui, laissez-nous faire, répéta le chevalier de Vassignac se piquant d'honneur. Je vais les conduire.» La duchesse de Bouillon ne céda qu'à grand'peine à ces supplications réunies; et malgré les instances de ses femmes, elle ne voulut point quitter une terrasse du haut de laquelle elle apercevait au loin les torches de ceux qui couraient à la recherche de son enfant; la troupe de serviteurs, stimulée par M. de Vassignac qui en avait pris le commandement, s'avança jusqu'aux remparts de Sedan. La neige qui recommençait à tomber fouettait les visages et avait recouvert les traces des pas du fugitif.

M. de Vassignac se fit reconnaître des sentinelles et obtint de pénétrer dans la ville; mais la porte par laquelle il y entra avec sa bande n'était pas la même qu'avait franchie Henri, de sorte que, lorsqu'il demanda au factionnaire s'il n'avait pas vu passer le fils du duc de Bouillon, celui-ci ne sut que répondre. «Allons à l'intendance militaire où couche le duc, dit Vassignac à la troupe des serviteurs; là nous retrouverons peut-être notre jeune maître, et, s'il n'est pas là, c'est son père qui nous guidera dans nos recherches.»

A l'approche de cette bande portant des flambeaux, l'hôtel de l'intendance s'émut; on crut presque à quelque attaque nocturne, et le duc de Bouillon parut en armes dans la cour extérieure. En apercevant le chevalier de Vassignac, il s'écria: «Qu'arrive-t-il donc? la duchesse, mon fils, sont-ils en danger?»

Le chevalier lui dit de quoi il s'agissait.

«Je gage que ce diable à quatre est sur les remparts, dans quelque bivouac, à se faire raconter des histoires de guerre, dit le duc qui connaissait l'âme de son fils. Venez, mes amis, nous le retrouverons.»

Et il se mit en tête, donnant le bras au précepteur. Au premier feu de bivouac qu'ils trouvèrent et autour duquel étaient rangés les soldats de garde, l'officier de service lui dit: «Nous l'avons vu, monseigneur; nous pensions qu'il vous précédait ou qu'il vous suivait; il nous a fait quelques questions sur la défense des places fortes, sur les armements et les affûts des canons, puis il nous a quittés en disant: «Je veux faire ainsi le tour des remparts.»

Le duc de Bouillon et ceux qui l'escortaient se remirent en marche. Au bivouac suivant on lui dit encore: «Le jeune vicomte de Turenne a passé il y a trois quarts d'heure; il s'est chauffé à notre feu; a goûté au vin de nos gourdes, puis il a dit: «En avant!» et s'est enfui en courant.

--Nous le rejoindrons,» s'écria le père rassuré, et il continua à faire le tour des remparts.

Au troisième bivouac on lui dit: «Il n'y a pas un quart d'heure qu'il a passé; notre vieux sergent nous racontait des combats sanglants du temps de la Ligue, et le jeune vicomte, votre fils, monseigneur, votre digne fils écoutait béant et s'est écrié au récit d'une tuerie: «J'aurais voulu être là!»

--Brave enfant! murmura le duc.

--Il ne nous a quittés que lorsque celui qui parlait s'est endormi de lassitude, là, près des cendres chaudes, où il dort encore. En nous quittant, M. de Turenne a dit: «Je vais voir ce qui se passe à l'autre bivouac.»

Le père se remit en marche; les canons des remparts allongeaient sur la neige leur long cou noir comme autant de crocodiles sur une plage d'Éthiopie. Le duc en passant les caressait de la main: «Ils dorment, disait-il, mais ils se réveilleront quand apparaîtra l'ennemi.»

Quelque chose tout à coup sembla se mouvoir dans l'ombre. «Est-ce un soldat appuyé sur sa pièce?» s'écria le duc de Bouillon. Les torches que portaient les serviteurs s'inclinèrent, et le duc reconnut son fils qui dormait sur le canon couvert de neige, comme il l'eût fait sur son lit dans la chambre de son précepteur.

Le duc de Bouillon sourit d'orgueil en reconnaissant son enfant.

«Ohé! ohé! voici l'ennemi, cria-t-il en éteignant les torches et en tirant le petit Henri par la jambe.

--L'ennemi! répéta Turenne à moitié éveillé. Eh bien! qu'il arrive, je me battrai!»

Et il se mit dans une posture guerrière, les poings serrés et tendus en avant. Son père l'entoura de ses bras et l'y serrant. «Prisonnier! prisonnier de guerre! s'écria-t-il.

--Vous, mon père! vous! dit le jeune vicomte en reconnaissant la voix.

--Oui, oui! Vous ne songez pas, petit malheureux, à l'inquiétude de votre mère durant cette belle équipée; et pourquoi, dans quel but vous êtes-vous échappé du château?

--Je voulais, mon père, en couchant sur la dure par cette nuit glacée, m'essayer aux fatigues de la guerre et voir si je serais capable de faire bientôt mes premières armes sous vos ordres.»

Le père embrassa son fils.

«Allons, en marche, prisonnier, dit-il en riant; voici la chaîne de mon bras, et je ne vous lâche pas jusqu'à ce que votre mère vous emprisonne à son tour.

--Dans ses bras aussi,» répliqua l'enfant en baisant son père au front.

Les serviteurs reprirent à pas précipités la route du château. Le duc de Bouillon et son fils, qu'il serrait par la main, se hâtèrent; derrière eux le précepteur, en soufflant, courait sur la neige pour se réchauffer, et surtout pour mettre fin plus vite aux angoisses de la duchesse. Quand on fut à portée de la voix, on cria: «Le voilà! le voilà! nous vous ramenons le fugitif.» La duchesse accourut. Elle se jeta dans les bras de son mari et de son fils. Ses larmes étouffaient sa voix. Elle voulait gronder l'enfant qui venait de lui donner tant d'inquiétude, elle n'en trouva pas le courage.

«Sa vocation est bien décidée, lui dit le duc quand ils furent seuls; il ne faut plus la contraindre.

--Mais sa santé si délicate! objecta la mère.

--L'air des camps fortifie, répliqua le duc; notre fils vivra, duchesse, et je prévois qu'il sera l'honneur de notre famille.»

Dans ce temps-là, Henri de Turenne était un enfant faible et chétif, petit de taille, la poitrine enfoncée, la mine pâle; ses yeux noirs brillaient dans leur orbite, et ses sourcils épais, qui se touchaient, lui donnaient quelque chose de dur et de méditatif. Sa mère tremblait toujours pour sa vie et redoutait pour lui le métier des armes. C'était afin de prouver sa force qu'il fit l'équipée que nous venons de raconter.

Vers le même temps, un vieil officier, ami de son père, dînait au château. Henri avait passé la journée à lire Quinte Curce; il avait l'âme pleine d'Alexandre et ne parlait plus que de ses exploits. Le vieil officier, heureux de l'entendre, se plut à l'exciter en le contredisant.

«Votre Quinte Curce n'est qu'un faiseur de romans, s'écria-t-il; rien n'est vrai dans cette vie d'Alexandre.

--Pourquoi? s'écria l'enfant.

--Parce que tout y porte le cachet du merveilleux.

--Le grand, l'héroïque tiennent de la fable pour ceux qui n'en ont pas l'instinct en soi, répliqua l'enfant; pour moi, je crois à la vie d'Alexandre.» Son oeil lançait des éclairs, et son geste jetait le défi.

La duchesse de Bouillon, voulant l'éprouver, prit parti pour l'officier: «Monsieur a pourtant raison, dit-elle; toute cette vie glorieuse n'est qu'un tissu d'aventures imaginées.

--Je ne veux pas vous manquer de respect, ma mère; mais je ne puis vous croire, s'écria l'enfant. Je sens qu'Alexandre a existé, qu'il a fait de grandes choses, et il me semble même que je tiens à lui par quelque côté.

--Par un aïeul lointain, reprit la mère en riant.

--Qui sait?

--Mon petit ami, ajouta le vieil officier, vous êtes âpre à la contradiction.

--Je suis ainsi pour ce que je crois, et ni vous ni ma mère ne m'avez convaincu.» Et il sortit d'un air farouche après avoir dit bonsoir.

«Il sera indomptable,» murmura l'officier.

On crut que l'enfant s'était retiré dans sa chambre; mais lorsque le vieil officier, qui couchait au château ce soir-là, monta dans la sienne, il y trouva Henri la tête haute, l'air provoquant, et qui lui dit en marchant à sa rencontre:

«Vous m'avez tout à l'heure blessé, monsieur, dans un héros que j'aime; je vous ai répondu de manière à vous prouver que ceci était sérieux; maintenant je vous offre et vous demande réparation.

--Je suis tout disposé à vous satisfaire, répliqua l'officier, qui dissimula un sourire paternel; mais il faut que nous nous battions en secret à cause de madame votre mère, qui s'y opposerait.

--Oui, monsieur, riposta Henri, en secret! Ce duel aura lieu, demain au petit jour, dans le parc, au pied des trois grands ormes. Cela vous, convient-il?

--Très-bien, j'y serai.»

Ils se saluèrent courtoisement, et Henri alla se mettre au lit après avoir déclaré à son précepteur qu'il voulait, le lendemain dès l'aube, aller chasser dans le parc. Le précepteur n'osa pas le contredire et en prévint sa mère.

Quand le jour parut, Henri s'arma en apparence pour la chasse et cacha deux épées sous son habit.

«Bonjour, chevalier, dit-il à M. de Vassignac, qui s'étirait dans son lit; dormez encore, vous me rejoindrez dans une heure, j'aurai fait lever le gibier.» Et il s'enfuit sans attendre de réponse.

En marchant vers le lieu désigné, il aperçut le vieux chevalier qui s'y rendait par une autre allée. Ils échangèrent un salut fier, et arrivés au pied des grands arbres, ils mirent bas leurs habits, tirèrent leurs épées du fourreau et se disposèrent à se précipiter l'un sur l'autre.

En ce moment une ombre blanche glissa derrière le taillis. «C'est quelque daim qui veut nous servir de témoin, dit le vieil officier en souriant.

--Commençons,» s'écria Henri, impatient du combat. Mais comme il s'élançait, il sentit un souffle glisser sur son visage, et une main légère, passant derrière sa tête, arrêta son bras.

«Vous, ma mère! dit-il en se retournant.

--Moi qui viens pour être votre second, répliqua la duchesse en l'embrassant. Vous aviez raison, mon enfant; Alexandre est un héros réel: Quinte Curce n'a pas menti.

--Ceci veut dire, ma mère, que ce duel est juste et que je dois le poursuivre.»

Et il brandit de nouveau son épée.

«A moins, reprit la duchesse, que monsieur ne convienne qu'il s'est trompé et ne fasse une double réparation à vous et à Alexandre.

--J'aime mieux le duel, dit Henri tout animé.

--Pourquoi donc? dit la duchesse en riant. Amener un ennemi à capitulation est aussi glorieux que de le tuer!

--Hum! je ne sais trop, murmura Henri. Qu'en pensez-vous, monsieur? dit-il en se tournant vers son adversaire.

--Je pense que vous serez un brave, s'écria l'officier en le pressant attendri dans ses bras, et qu'Alexandre pourrait bien être un de vos aïeux. En attendant que nous ayons découvert cette généalogie perdue, venez, mon enfant, que je vous conduise à votre père et que je lui conte tout ceci.»

Henri se laissa emmener, mais il ne pouvait s'empêcher de murmurer: «Il eût été pourtant bien bon de se battre un peu.»

Né avec ces instincts belliqueux, Turenne n'en fut pas moins, durant sa longue et glorieuse vie militaire, le plus compatissant et le plus généreux des hommes.

Nous rappellerons ici quelques traits de son caractère qui complètent sa gloire:

Dans une retraite difficile, voyant un de ses soldats exténué de faim et de fatigue et qui s'était étendu au pied d'un arbre où l'ennemi l'aurait égorgé, il le plaça sur son propre cheval et marcha à pied jusqu'à ce qu'il eût rejoint un de ses chariots, où il fit monter le malheureux qu'il venait de sauver. Dans cette même retraite, qui dura treize jours, il abandonna sur la route tous ses équipages, afin que ses fourgons n'eussent à transporter que des malades et des blessés.

Au siège de Saint-Venant, on le vit couper sa vaisselle d'argent et la distribuer aux soldats qui ne recevaient point de solde.

Jamais il ne voulut tremper dans aucune concussion. Un officier lui ayant indiqué un moyen de gagner quatre cent mille francs sans que personne en sût rien, il lui répondit froidement: «Je vous suis fort obligé; mais ayant eu souvent de pareilles occasions sans en profiter, je ne changerai pas à l'âge où je suis.»

Un de ses domestiques lui ayant un jour appliqué, dans les ténèbres, un grand coup par derrière, lui demandait pardon à genoux, disant qu'il l'avait pris pour Georges, son camarade. «Quand c'eût été Georges, répliqua froidement le maréchal de Turenne en se frottant à l'endroit blessé, il ne fallait pas frapper si fort.»

PASCAL ET SES SOEURS

NOTICE SUR PASCAL ET SES SOEURS.

Blaise Pascal.

Blaise Pascal, géomètre, philosophe, littérateur, naquit à Clermont-Ferrand en 1623, et fut élevé par son père, Étienne Pascal, président à la cour des aides et savant mathématicien. A douze ans, il découvrit, sans le secours d'aucun livre, les premières propositions de la géométrie jusqu'à la trente-deuxième d'Euclide. A seize ans, il composa un traité des _sections coniques_, et à dix-huit la première machine qui ait effectué exactement les quatre opérations fondamentales de l'arithmétique. Il donna enfin sur la roulette ou cycloïde la solution des problèmes les plus difficiles qu'on ait abordés sans le secours de l'analyse infinitésimale, et que n'avaient pu résoudre les plus habiles géomètres de l'époque. Jusqu'alors il ne s'était fait connaître que par ses travaux mathématiques. La querelle des jansénistes et des jésuites ouvrit une voie nouvelle à son génie. Élevé dans une grande austérité de principes, il ne put voir sans indignation la morale relâchée de la société de Jésus, et fit paraître les célèbres _Lettres à un provincial_, qui restent comme un des plus beaux monuments de notre langue. Les _Pensées_, publiées pour la première fois, en 1670, révèlent une troisième phase de la vie de Pascal. Il devait rassembler dans cette dernière oeuvre, restée incomplète, toutes les preuves de la religion, pour donner aux esprits indécis cette certitude dont nul plus que lui n'avait besoin. Hésitant entre le scepticisme philosophique et la foi religieuse, plein de troubles intellectuels, et souffrant de plusieurs maladies cruelles, il mourut en 1662, âgé de trente-neuf ans.

Gilberte Pascal.

Gilberte Pascal (Mme Périer) naquit à Clermont en 1620. Elle fut élevée par son père, qui, dès sa plus tendre jeunesse, avait pris plaisir à lui apprendre les mathématiques, la philosophie et l'histoire. Elle se maria à vingt et un ans; elle était belle et d'une tournure charmante; elle a écrit une vie de son frère et une autre de sa soeur Jaqueline. Mme Périer mourut à Paris en 1687; elle est enterrée à Saint-Etienne du Mont, à côté de son frère Blaise Pascal.

Jaqueline Pascal.

Jaqueline Pascal naquit à Clermont en 1625. Dès l'âge de six ans, elle annonçait beaucoup d'esprit et de grandes dispositions pour la poésie. Elle fut élevée par son père et par sa soeur; elle était parfaitement belle, mais d'une taille peu élevée. A l'âge de treize ans elle eut la petite vérole, sa beauté en fut altérée; elle s'en consola en tournant ses pensées vers Dieu, à qui elle adressa des vers sur cet accident. En 1639, sa famille s'établit à Rouen, où Jaqueline obtint un prix de poésie. Plusieurs propositions de mariage lui furent faites, elle les refusa toutes. Tant que son père vécut, elle ne le quitta point; mais à sa mort elle se retira au couvent de Port-Royal des Champs, où elle prit le voile en 1652; elle avait alors vingt-six ans; elle se consacra à l'éducation des novices. Quand la persécution de Louis XIV contre Port-Royal commença, elle dit qu'elle n'y survivrait pas. Elle mourut en effet peu de temps après, en 1661, âgée de trente-six ans. Jaqueline Pascal a laissé des poésies, des ouvrages de piété et des règlements pour l'éducation des enfants.

PASCAL ET SES SOEURS

On montre encore à Clermont la maison où naquirent Pascal et ses deux soeurs. Le petit Blaise, qui devait rendre si illustre le nom de Pascal, vint au monde faible et chétif; il avait à peine un an lorsqu'il resta comme inanimé dans les bras de sa mère; on crut qu'il était mort. Mais les larmes et les prières maternelles semblèrent opérer un miracle. L'enfant sourit tout à coup, la santé lui revint et il se développa intelligent et beau. Sa soeur Jaqueline fut douée comme lui d'un esprit merveilleusement précoce; leurs visages se ressemblaient; elle avait de son frère le front élevé, l'oeil éclatant, le nez arqué, la mine fière. Quand Jaqueline eut huit ans et qu'il en eut dix, c'étaient deux enfants dont la beauté captivait et dont l'esprit inattendu et original était un sujet d'étonnement pour tout le monde. Entraîné vers les sciences, le jeune Pascal suppliait son père de l'initier à ces merveilleux mystères qu'il rêvait. Mais son père résistait, craignant que cette étude ne le détournât de celle des langues.

L'enfant réitéra ses instances et demanda à son père de lui apprendre au moins les éléments des mathématiques. N'ayant pu l'obtenir, le jeune Pascal se mit à réfléchir seul sur ces premières notions. A l'heure des récréations, il se retirait dans une salle isolée, et là, un crayon à la main, il s'appliquait à tracer des figures géométriques; il établissait des principes, il en tirait des conséquences, il trouvait des démonstrations, et il poussa ses recherches si avant que, sans le secours d'aucun des ouvrages qui traitent de l'algèbre, il y fit tout seul d'immenses progrès. Son père le surprit un jour dans cet exercice; il en fut si touché que des larmes jaillirent de ses yeux. Dès ce jour il n'enchaîna plus l'essor du génie de son fils, et il permit à Blaise d'assister aux conférences des savants qui s'assemblaient chez lui toutes les semaines. Jaqueline aussi méditait à l'écart et, comme son frère, était tourmentée par l'obsession d'un génie naissant. Mais ce n'était point la science qui la sollicitait. Dès l'âge de sept ans elle pensait en vers; la poésie chantait à son oreille. Quand sa soeur Gilberte (depuis Mme Périer), l'aînée des trois enfants, qui remplaçait leur mère morte, voulut lui apprendre à lire, Jaqueline résista; à l'heure de la leçon elle se cachait pour y échapper. Mais un jour ayant entendu sa soeur lire des vers tout haut, captivée par cette cadence qui déjà vibrait dans son coeur, elle lui dit:

«Quand vous voudrez me faire lire, faites-moi lire des vers, et je lirai ma leçon tant que vous voudrez.»

Depuis ce jour elle parlait toujours de vers, elle en apprenait par coeur avec facilité; elle voulut en connaître les règles, et à huit ans, avant de savoir lire couramment, elle se mit à en composer.

Le père de ces enfants de génie s'était établi à Paris pour veiller sur leur éducation, et Jaqueline y trouva deux jeunes compagnes (les demoiselles Saintot) qui avaient, comme elles, les plus heureuses dispositions pour la poésie. Un jour, les trois petites filles résolurent de faire une comédie; elles en choisirent le sujet, en composèrent le plan, et en firent tous les vers sans l'aide de personne. C'était une pièce suivie en cinq actes, et dans laquelle toutes les règles d'alors étaient observées. Elles la jouèrent elles-mêmes deux fois avec d'autres acteurs de leur âge. On réunit grande compagnie pour les entendre et chacun s'étonna que ces enfants eussent pu faire un aussi long ouvrage. On y trouva des traits charmants. La cour et la ville en parlèrent, et Jaqueline, qui n'avait pas dix ans, devint un enfant célèbre en poésie comme l'était déjà dans la science son jeune frère Blaise.