Chapter 5
L'enfant hocha la tête pour dire qu'il était bien sûr de lui, et remit avec un sourire d'espérance son cahier à Henri Étienne.
Maître Béroalde le précepteur se leva, prit le gros volume grec qui était sur la table, et s'étant incliné:
«Je suis aux ordres de M. Étienne,» dit-il, et ses yeux se fixèrent sur la page ouverte.
Le célèbre imprimeur commença la lecture du cahier de l'enfant, dont les boucles blondes se jouaient sur l'épaule de son père tandis qu'il écoutait.
Ce n'était point un conte de fée, ce n'était point un thème facile et court qu'Henri Étienne, le typographe le plus renommé de l'époque, était venu collationner avec tant d'attention: c'était un des fameux dialogues de Platon, _le Criton_, que le petit Agrippa d'Aubigné s'était exercé à traduire «Bien, très-bien! disait le savant imprimeur à mesure qu'il lisait.
--Merveilleux! s'écriait le précepteur, qui suivait sur le texte grec; il a deviné le génie de la langue de Platon et s'en est souvent approprié les expressions.»
A ces éloges, l'enfant regardait son père et semblait lui demander s'il était satisfait. Le seigneur d'Aubigné restait muet, mais quelques larmes roulaient dans ses yeux baissés et avaient grand'peine à ne pas en jaillir. Quand la lecture fut terminée, il embrassa tendrement son fils et lui dit:
«Je tiendrai la promesse que je t'ai faite, Agrippa; notre ami Henri Étienne emportera ton manuscrit à Paris, et l'imprimera avec ton portrait en tête.
--Ce sera fait prestement, ajouta Henri Étienne, et l'âge de notre cher petit traducteur sera indiqué dans une préface que j'écrirai moi-même. Quant au portrait, je vous enverrai un de nos meilleurs graveurs, pour qu'il le fasse ici même d'après le modèle.»
Le petit Agrippa restait pensif, appuyé contre l'épaule de son père.
«Quoi! vous n'êtes pas plus réjoui que cela? lui dit le précepteur; monseigneur d'Aubigné outrepasse pourtant la promesse qu'il vous avait faite; il avait bien dit qu'il ferait imprimer votre traduction, mais y mettre en tête votre portrait, c'est une seconde récompense qui devrait vous rendre tout fier.
--Ce n'est point mon portrait que je voudrais y voir, répliqua l'enfant.
--Et lequel? reprit maître Béroalde; peut-être le mien, pensait-il tout bas, car enfin c'est moi qui l'ai instruit.
--Celui de ma mère, dit l'enfant avec émotion.
--Cher enfant, dit le père en le baisant au front, pourquoi cette pensée?
--Pourquoi? s'écria le petit Agrippa, parce que ma mère, qui est morte en me donnant le jour, ne m'a point quitté cependant, et vient bien souvent la nuit me parler, me conseiller et me presser dans ses bras.
--Oui, monseigneur, ajouta le précepteur, il a de ces visions; je n'avais pas osé vous le dire.
--Laissez-le parler, répliqua le père; dis-moi, dis-moi, mon enfant: quand et comment as-tu vu ta mère?
--Je l'ai vue, répondit l'enfant avec émotion et gravité, depuis le jour où j'ai commencé à penser, et toujours elle m'est apparue sous la même forme, belle, grande, douce, toute blanche; elle venait la nuit frôler de ses vêtements les rideaux de mon lit; elle me donnait des baisers; sa bouche était froide et me brûlait pourtant. Il y a trois mois, quand je commençai ma traduction de Platon, elle m'apparut toute souriante; je n'entendais pas sa voix, aucune parole ne s'échappait de ses lèvres, et cependant je sentais dans mon esprit qu'elle me disait: «Travaille, mon cher fils, console ton père de ma mort, toi qui l'as involontairement causée; sois l'honneur de notre maison; nos jours sont rapides, ne perds pas ceux de l'enfance dans les jeux; travaille, ta mère te regarde et s'en réjouira.» Elle s'éloigna en me parlant encore des yeux, puis sembla disparaître dans la brume du matin, qui montait devant ma fenêtre. Depuis ce jour, mon père, le travail me devint si facile qu'il me semblait que l'esprit de ma mère, qui fut, m'avez-vous dit, si orné et si grand[2], s'était placé en moi et pénétrait ce qu'un enfant ne peut comprendre encore; c'est ainsi que j'ai traduit ce dialogue de Platon; l'intelligence maternelle me le dictait. Comment aurais-je pu, sans cela, en comprendre le sens, en deviner les beautés? C'est donc le portrait de ma mère qu'il faut placer en tête de ce Dialogue.
[Note 2: Les femmes des grandes maisons de ce temps-là savaient le latin et le grec.]
--Ton désir sera accompli, répondit le seigneur d'Aubigné en embrassant son fils; nous confierons à M. Henri Étienne un portrait de ta mère, et tu le retrouveras en tête de ton travail, te souriant et t'encourageant encore.»
L'enfant, satisfait par cette promesse, s'échappa des bras de son père, et, s'élançant sur la plateforme du château, s'exerça à la fronde avec les archers de garde. L'étude ne prenait pas toute son âme. Les penchants guerriers s'y développaient à l'envi de ceux de l'esprit. Il faisait des armes en chantant des vers encore sans rime et sans césure qu'il improvisait. Alors il était gai, bruyant. Une heure après, il traduisait du grec, de l'hébreu et du latin. Il se passionnait pour les héros de l'antiquité, et plus tard il a rappelé ces mâles études dans ses vers, où il se fait dire par la bouche de la fortune:
Je t'épiais ces jours lisant si curieux La mort du grand Sénèque et celle de Thrasée, Je lisais par tes yeux en ton âme embrasée Que tu enviais plus Sénèque que Néron, Plus mourir en Caton que vivre en Cicéron; Tu estimais la mort en liberté plus chère Que de vivre en servant.......
La guerre civile entre les catholiques et les huguenots ravageait alors la France. On faisait des exécutions sanglantes dans toutes les villes. Le seigneur d'Aubigné était zélé calviniste; en allant à Paris, il passa un jour par Amboise avec le petit Agrippa âgé de neuf ans. Montés sur leurs chevaux qui longeaient les bords de la Loire, ils virent une grande foule se pressant au pied des remparts du château. «Qu'est-ce donc, mon père? dit l'enfant.
--Suis-moi sans avoir peur, répliqua le père. Je pressens quelque chose de sinistre à la consternation de ce peuple.»
Ils avancèrent à grand'peine, tant la foule s'entassait compacte jusqu'aux premières marches de l'escalier du château. Des hallebardiers étaient là, éloignant à coups de lance les curieux qui s'aventuraient trop près. Le petit Agrippa et son père parvinrent pourtant à se frayer un passage, et découvrirent ce qui attirait la curiosité du peuple.
Dix têtes coupées étaient exposées au haut d'une potence!
Le seigneur d'Aubigné tressaillit: dans ces têtes il venait de reconnaître autant d'amis et de compagnons d'armes. «Oh! les bourreaux! s'écria-t-il, ils ont décapité la France!» Huit mille personnes l'entouraient quand il poussa ce cri d'indignation; il piqua des deux à son cheval, son fils l'imita, et comme il le dit plus tard dans son poëme des _Tragiques_:
L'oeil si gai laisse alors tomber sa triste vue, L'âme tendre s'émeut.... Le sang sentit le sang, le coeur fut transporté.
La foule et les archers, comme frappés de stupeur, les laissèrent s'éloigner. Quand ils se retrouvèrent sur les bords de la Loire, le père posa sa main sur la tête d'Agrippa: «Mon enfant, dit-il, il ne faut point que ta tête soit épargnée après la mienne pour venger ces chefs pleins d'honneur; si tu t'y épargnes, tu auras ma malédiction.
--Mon père, je vous jure, répliqua l'enfant, de ne jamais renier notre foi et notre parti.»
Il tint parole. Plus tard, dans des vers énergiques et pittoresques, il a jeté l'anathème aux horreurs de la guerre civile, et il s'est écrié:
Oh! que nos cruautés fussent ensevelies Dans le centre du monde! oh! que nos hordes vies N'eussent empuanti le nez de l'étranger! Parmi les étrangers, nous irions sans danger, L'oeil gai, la tête haut, d'une brave assurance Nous porterions au front l'honneur ancien de France.
Puis rappelant les supplices infligés aux huguenots:
Pourquoi, leur dit le feu, avez-vous de mes feux, Qui n'étaient ordonnés qu'à l'usage de vie, Fait des bourreaux valets de votre tyrannie? Des corps de vos meurtriers, pourquoi, disent les eaux, Changeâtes-vous en sang l'argent de nos ruisseaux? Pourquoi nous avez-vous, disent les arbres, faits D'arbres délicieux exécrables gibets?
Le seigneur d'Aubigné, prenant une part active à ces guerres funestes, dut laisser son fils à Paris, sous la direction de son excellent maître Béroalde. Le précepteur et l'élève vivaient retirés, s'occupant à traduire Platon et les écritures saintes; mais un jour, Béroalde fut averti qu'il était accusé d'hérésie, et qu'ils n'avaient, lui et son élève, d'autre parti à prendre que de se dérober par la fuite à la persécution.
«Non pas! s'écria le petit Agrippa; attendons ici, je brûle de tirer l'épée contre ceux qui viendront.»
Maître Béroalde n'écouta pas son élève, mais la prudence. Sur l'heure même on fit équiper des chevaux et l'on prit la fuite. Agrippa noua à sa ceinture une gentille épée à fourreau d'argent que lui avait donnée son père; il lui semblait qu'ainsi armé il était hors de tout danger. La petite bande, maîtres et domestiques, se mit en route; mais, arrivée au bourg de Courances (Seine-et-Oise), elle fut arrêtée et conduite en face d'un bûcher allumé pour brûler les huguenots. On dépouilla le petit Agrippa de sa jolie épée: il se débattait et pleurait de rage. On le pressa d'abjurer sa religion, et on fit la même sommation à son maître et à leurs serviteurs. Agrippa, qui avait alors dix ans, répondit bravement: «Jamais! jamais!» Et voyant que son précepteur et ses compagnons de fuite étaient tristes, il se mit, pour les amuser, à danser la _gaillarde_; il tournait et gambadait autour du bûcher où on allait les jeter. Un des gardes fut ému de compassion à la vue de cette bravoure et de cette gaieté. La nuit commençait à venir: «Fuyez, dit le garde à maître Béroalde; je vous sauve tous pour l'amour de ce gentil garçon, qui sera un jour un fier homme.» La petite bande courut à travers champs, et après plusieurs jours de marche et de périls, arriva à Montargis, où résidait Renée de France, fille de Louis XII, veuve d'Hercule d'Est. Cette princesse, huguenote comme les fugitifs, leur offrit son château pour asile, et le soir à la veillée, le petit Agrippa, assis à ses pieds sur un carreau de soie, la charmait par le récit naïf de ses aventures.
Il fallut quitter la bonne princesse et se remettre en route. Le seigneur d'Aubigné commandait à Orléans pour ceux de sa religion. Le vieux Béroalde s'était juré de ramener l'enfant à son père. Après bien des périls ils arrivèrent aux portes de la ville assiégée. Mais là un spectacle horrible les attendait. Ils avaient pris la fuite pour échapper à la mort et ils la rencontraient plus hideuse, plus menaçante: les cadavres jonchaient les places et les rues; des maisons ouvertes s'échappaient des gémissements; les soldats osaient à peine se montrer sur les remparts pour faire leur service: la peste ravageait Orléans.
«N'entrons pas, dit maître Béroalde; ici la mort est certaine.
--Entrons, répondit Agrippa; ici est mon père, et je veux partager tous ses dangers.»
Ils franchirent les portes, et bientôt ils eurent rejoint le seigneur d'Aubigné.
«Ici, toi ici, mon pauvre enfant! s'écria celui-ci. Je ne t'ai donc retrouvé que pour te perdre!
--Non, mon père, je vivrai et je me battrai auprès de vous,» dit l'enfant toujours serein et ferme.
Cependant le fléau l'atteignit. Son père le vit un jour tomber inanimé entre ses bras; il ne put même pas lui donner ses soins et veiller sur lui: la défense de la ville le réclamait.
«Que faire? oh! mon Dieu! disait le père désespéré; il faut donc que j'abandonne mon enfant à la mort.»
Le précepteur se mourait lui-même.
Un vieux serviteur, qui n'avait jamais quitté le petit Agrippa depuis le jour de sa naissance, dit avec assurance à son père: «Ayez confiance en Dieu, votre fils ne mourra pas! Allez, monseigneur, nous défendre de l'ennemi. Je veille ici sur votre enfant et je vous le rendrai plein de vie.» En disant ces mots il coucha l'enfant, déjà brûlé et ravagé par la peste; et se plaçant à son chevet, il entonna un psaume. Le père hésitait à partir: «Allez sans crainte, répéta le serviteur, il est maintenant sous la garde de Dieu.» Le seigneur d'Aubigné embrassa son fils avec déchirement et se rendit aux remparts pour repousser l'assaut.
Cependant le vieux serviteur veillait et chantait sans s'interrompre; quand le psaume était achevé, il le recommençait. Tout en donnant à l'enfant les breuvages prescrits, il ne discontinuait pas de chanter. Le huitième jour, le malade fut sauvé; mais la peste lui avait laissé au front une profonde cicatrice. Quand il fut debout: «Je veux, dit-il, aller retrouver mon père sur les remparts.»
Le serviteur l'arma sans résister, et, ayant fait venir un cheval, il y plaça son jeune maître. Il prit le cheval par la bride, entonna de nouveau un verset du psaume, et conduisit Agrippa au seigneur d'Aubigné. En ce moment, on se battait avec furie. L'enfant voit son père s'élancer en tête d'une sortie contre les assiégeants; il se précipite à sa suite, l'épée au poing, les yeux en flamme, la tête illuminée par son courage; il entonne d'une voix inspirée le psaume du vieux serviteur. Les soldats, qu'on entraînait d'ordinaire au combat avec ce chant de la Bible, répondaient en choeur à la voix d'Agrippa. En voyant ce guerrier adolescent, pâle, beau, indomptable, ils croient à quelque ange descendu du ciel pour les guider; ils se pressent autour de lui, exterminent l'ennemi et le repoussent loin des murailles, toujours devancés par le seigneur d'Aubigné, qui met à profit cette ardeur des siens sans avoir découvert ce qui l'inspire.
Ainsi qu'Agrippa l'a décrit plus tard dans ces vers:
Là l'enfant attend le soldat, Le père contre un chef combat, Encontre le tambour qui gronde Le psaume élève son doux ton, Contre l'arquebuse, la fronde, Contre la pique, le canon.
La mêlée devenait de plus en plus sanglante; le seigneur d'Aubigné, emporté loin de sa troupe, est atteint par un éclat d'obus. Agrippa, qui n'avait pas encore pu rejoindre son père, arrive à ses côtés comme il chancelait: «Toi ici! toi, mon cher fils! s'écrie le blessé; est-ce bien toi, ou n'est-ce que ton spectre?» L'enfant couvre, son père de larmes et de baisers.
«Frappé? dit-il.
--A mort, répondit le chef des huguenots.
--Ah! pourquoi Dieu m'a-t-il laissé vivre, s'il devait vous faire mourir? murmure Agrippa désespéré.
--Pour que tu continues notre race, dit le mourant que ses soldats entourent. Allons, Agrippa, prends ma place et remplis-la bien; rends-toi redoutable par l'épée et par la plume, mon brave enfant.»
Il expira en prononçant ces mots.
Le jeune Agrippa d'Aubigné étendit ses bras sur la tête auguste de son père, et là, en face du ciel, à la voix des canons qui grondaient sur ce mort sacré dont l'oeil le regardait encore, il fit un serment d'héroïsme qu'il tint glorieusement. Cet enfant devint le compagnon de guerre d'Henri IV, et lui aida à reconquérir son royaume.
PIERRE GASSENDI
NOTICE SUR GASSENDI.
Pierre Gassend, connu sous le nom de Gassendi, mérite une première place dans le rang des philosophes: Antiquaire, historien, biographe, physicien, naturaliste, astronome, géomètre, anatomiste, prédicateur, métaphysicien, helléniste, dialecticien, écrivain élégant, érudit, et critique consommé, il a parcouru le cercle des sciences et des arts, à l'époque de leur renaissance encore indécise. Gassendi naquit au village de Chantersier, près de Digne en Provence, le 22 janvier 1592. Ses parents n'étaient pas riches, mais remarquant les heureuses dispositions de leur enfant, ils voulurent qu'une bonne éducation les développât. Ce fut un des enfants les plus précoces qu'on ait connus: à quatorze ans il débitait de mémoire de petits sermons et se dérobait pendant la nuit à la surveillance de ses parents pour observer les astres. A dix ans il harangua l'évêque de Digne, Antoine de Boulogne, qui faisait sa visite pastorale dans le pays. Celui-ci émerveillé prédit à l'enfant qu'il serait un jour un homme célèbre. Gassendi recevait alors des leçons du curé de son village, puis il allait étudier seul à la lueur de la lampe de l'église. Il apprit la rhétorique à Digne et il étudia la philosophie à Aix. A seize ans il obtint la chaire de rhétorique à Digne, puis, comme il se destinait à l'état ecclésiastique, il retourna à Aix apprendre la théologie; il prit le bonnet de docteur à Avignon et fut nommé prévôt du chapitre de cette ville. A vingt et un ans il obtint à la fois la chaire de théologie et de philosophie.
Ses lectures favorites étaient Sénèque, Cicéron, Plutarque, Juvénal, Horace, Lucien, Juste Lipse, Érasme; ses loisirs étaient souvent employés à des travaux anatomiques et astronomiques. Pourvu d'un bénéfice à la cathédrale de Digne, Gassendi donna en 1623 la démission de sa chaire pour se livrer avec plus de liberté à ses travaux scientifiques. Dès l'année suivante, il publia les deux premiers livres de ses _Exercitationes paradoxica_, _adversus Aristotelem_, qui firent beaucoup de bruit; à la suite de cette publication il alla à Paris, voyagea dans les Pays-Bas et la Hollande, se lia avec plusieurs savants, visita les établissements scientifiques et consulta les bibliothèques. Il fit à Marseille, en 1636, plusieurs grandes observations astronomiques et rectifia quelques erreurs des anciens.--Il fut longtemps protégé par le comte d'Alais Louis de Valois, depuis duc d'Angoulême.
On pensa un instant à lui pour l'éducation de Louis XIV; en 1646, il fut nommé lecteur de mathématiques au collège de France, par les soins de l'archevêque de Lyon, frère du cardinal de Richelieu: mais il n'obtint jamais la faveur de ce premier ministre. La reine Christine de Suède fut en correspondance avec Gassendi qui lui écrivit une fort belle lettre sur son abdication; Frédéric III, roi de Danemark, deux papes, plusieurs princes français, le cardinal de Retz et la grande Mademoiselle témoignèrent une très-vive estime à Gassendi.
Son cours au collège de France lui attirait une affluence nombreuse d'auditeurs; il mit en honneur l'étude de l'astronomie négligée jusque-là. L'enseignement fatigua sa poitrine, et, après avoir langui et souffert quelque temps, il mourut le 14 octobre 1655, des suites d'une saignée mal appliquée qui lui fut faite. Gassendi fut en relation avec Galilée et le consola durant sa captivité par des lettres pleines d'une philosophie élevée. Il partageait l'opinion du philosophe italien sur le mouvement de la terre. Il entretint aussi une correspondance avec Kleper et les plus fameux astronomes de son siècle; il fut en relation avec Campanella, Hobbes, le père Mersenne, Descartes, Deodati, Naudé, Pascal et Cassini, jeunes encore, Roberval, etc. Molière et Bachaumont furent ses disciples.
Il serait trop long de donner ici la liste des nombreux ouvrages scientifiques de Gassendi, tous écrits en latin. Gassendi a les plus beaux titres à la gloire; il fut comme Galilée et comme Torricelli un des précurseurs de Newton.
LE PETIT ASTRONOME.
Par une de ces belles nuits d'été si radieuses en Provence, où l'azur du ciel triomphe de la nuit et éclate à la lueur des étoiles agrandies et d'une pleine lune transparente, un enfant de huit ans sortit furtivement d'une humble habitation du village de Chantersier, traversa un verger d'oliviers qui s'étageaient sur un tertre, et, parvenu au sommet de ce tertre, s'assit sur un roc qui dominait la vallée. Que venait faire là à cette heure de la nuit ce petit garçon vêtu de la veste des artisans? Était-il poussé par quelque méchante action? voulait-il dérober des fruits ou tendre des lacets et se livrer à quelque chasse défendue? Non; la physionomie de cet enfant est trop riante, son front trop réfléchi et trop inspiré pour qu'il médite quelque chose de mal. Le voilà assis, immobile et les bras croisés sur la pointe d'un roc; il ne regarde pas vers la terre silencieuse et où quelques chants lointains des pâtres se font seulement entendre: ses yeux se tournent, vers le ciel, ils s'y arrêtent, ils y plongent: on le dirait pétrifié dans l'attitude de l'extase; est-ce qu'il prie? Non; il médite, il pressent ce qui est encore inconnu pour lui et pour tant d'autres, le cours des astres, leur place et leurs évolutions dans le ciel, et il se demande si c'est une chose impossible de les classer et de les décrire. Après avoir tenu longtemps ses yeux attachés sur le firmament, il les abaisse tout à coup sur un petit cahier placé sur ses genoux, où il trace lentement quelques signes et quelques dessins de constellations; mais il est troublé dans son occupation par des bruits de voix parmi lesquelles il croit reconnaître celle de son père.
Voici ce qui s'était passé chez lui depuis qu'il en était sorti furtivement. Son père et sa mère le croyaient endormi et commençaient à s'endormir eux-mêmes, lorsqu'ils entendirent frapper à leur porte à coups redoublés, et retentir des voix aiguës et malveillantes qui les appelaient.
«Eh! eh! les vieux! criaient ces voix, comment dormez-vous, tandis que votre petit vagabond de Pierre a sauté par sa fenêtre et court dans les champs pour y faire la rapine des olives et des figues?»
Ceux qui parlaient de la sorte formaient une bande de cinq ou six vauriens, les plus mauvais sujets du village, et qui étaient la terreur des fermiers et des cultivateurs. Ils passaient leur temps à voler les fruits, à couper les branches des arbres et à s'emparer de tout ce qui tombait sous leur main. Comme ils savaient qu'on les guettait et qu'ils étaient menacés de la prison, ayant découvert que le petit Pierre, enfant tranquille, studieux, et si honnête qu'il n'aurait pas dérobé une fleur dans un champ, sortait souvent au milieu de la nuit; quoiqu'ils l'eussent suivi et qu'ils eussent bien vu que l'enfant s'asseyait paisiblement sur les hauteurs, ils résolurent méchamment de l'accuser de leurs méfaits.
«Qu'est-ce donc? répondit à travers la porte la voix du père de Pierre, qui se leva tout ahuri tandis que sa mère se précipitait dans la chambre à côté où couchait son fils, et poussait des cris en trouvant le lit vide.
--Ouvrez-nous, et nous vous conduirons, répliquaient les voix, et vous verrez que c'est lui, et non pas nous, qui ravage les terres.»
Pleins d'effroi de ce qu'ils entendaient, et surtout de la disparition de leur cher enfant, le père et la mère ouvrirent aussitôt.
«Eh bien, où l'avez-vous vu? où est-il? Je suis bien sûr que vous avez menti, dit le père à la troupe aboyante qu'il menaçait du geste.
--Venez! venez! répétait le chef de la bande, suivez-nous, et vous allez le trouver assoupi, après s'être gonflé de figues marseillaises. Quant aux olives, il en a rempli par vingt fois son chapeau, et il en a fait bien sûr quelque tas dans un fossé à sec où il les a cachées, pour vous les apporter sans doute quand la nuit sera plus avancée.»
A ces paroles, qui accusaient d'une sorte de complicité l'honnête villageois avec les vols supposés dont on chargeait son fils, ne pouvant retenir sa colère, le père de Pierre leva son bras robuste sur le petit vaurien qui parlait de la sorte; mais, leste comme une couleuvre, celui-ci glissa entre ses jambes et se déroba à la correction.
Lorsqu'il fut à distance, il riposta:
«Allons, le vieux, ne vous fâchez pas, et suivez-nous, si vous voulez.»
Impatient de retrouver son fils, le père du petit Pierre se mit en marche; sa femme le suivit, malgré l'injonction qu'il lui fit de ne pas quitter la maison. Quand une mère croit ses enfants en danger ou en faute, elle accourt toujours comme un ange gardien.