Chapter 3
RITA. Plus heureusement encore, Francesco, notre fils n'était pas là; car il serait tombé entre les mains des brigands, et peut-être l'auraient-ils tué.... La sainte madone l'a protégé.
FRANCESCO. Voilà comme tu excuses toujours sa paresse, Rita. Si Filippo n'avait pas quitté le troupeau, il aurait appelé au secours en voyant venir les brigands; je serais accouru, et nous n'aurions rien perdu.
RITA. Je l'ai grondé comme toi, Francesco; je lui ai recommandé d'être plus attentif. Mais, tu le vois, notre fils ne peut se soumettre à garder les bestiaux, à labourer la terre; il aime à être seul, et, aussitôt qu'il pense qu'on ne le voit pas, il s'amuse à tracer sur la terre des figures d'hommes, des arbres, des moutons. Peut-être notre enfant est-il destiné à une autre existence que la nôtre.
FRANCESCO. Tu es folle, Rita. Voilà bien les mères; toujours des idées d'ambition pour leurs fils.... Et à quoi veux-tu que nous destinions celui-là? Avons-nous de l'argent pour lui faire donner de l'éducation? et est-ce au moment où nous sommes dans la misère que tu dois l'encourager à la fainéantise? Mêle-toi de ta fille et laisse-moi faire de Filippo un bon métayer.
RITA. Calme-toi, mon ami, et confions-nous à Dieu.
FRANCESCO. «Aide-toi et le ciel t'aidera.» Femme, il faut que nous et nos enfants redoublions de travail et de courage pour éloigner la misère. Mais où est Filippo? Il est encore couché, je suis sûr.
RITA. Non, il est dans l'étable à faire la litière des vaches.
FRANCESCO, _appelant_. Filippo! Filippo!
SCÈNE II
LES MÊMES, FILIPPO, entrant avec un morceau de charbon à la main, puis STELLA.
FILIPPO. Mon père....
FRANCESCO. Que faisais-tu dans l'étable?
FILIPPO, _rougissant et baissant la tête_..... Mon père, je.... je....
FRANCESCO. Ah! tu vas mentir!... Que faisais-tu?
FILIPPO. Eh bien! je cherchais à dessiner sur le mur la grande vache noire.
FRANCESCO. Et à quoi cela te mènera-t-il, fainéant?
(Filippo baisse la tête et ne répond rien.)
STELLA, _accourant_. Ma mère, ma mère, venez voir; nous avons deux vaches noires maintenant; Filippo en a fait une seconde, elle marche près du mur de l'étable, elle mange au ratelier..... Venez! venez!
FRANCESCO. Allons, taisez-vous; c'est assez de folie! Femme, sers-nous à déjeuner, puis nous irons tous au travail.
(Ils se mettent à table.)
STELLA. Elle est bien belle, la vache de Filippo. Mon père, pourquoi ne voulez-vous pas la voir?
RITA. Chut! mange tes confitures et tais-toi.
STELLA. Qu'il est bon, ce raisiné! Pourquoi ne fais-tu pas comme moi, Filippo? Vois, je nettoie mon assiette avec de la mie de pain. Il n'en reste pas de trace.
FILIPPO, _dessinant sur son assiette avec la pointe de son couteau_. Regarde cela, Stella.
STELLA. Oh! c'est notre petit chat roux. Le voilà sur le buffet. (_Filippo continue à dessiner.)_ Il se gratte l'oreille avec sa patte.
RITA. Je n'oserai jamais laver cette assiette. C'est tout à l'ait le portrait de notre chat; vois, Francesco.
FRANCESCO, _regardant et riant_. Oh! c'est bien ça; je te permets cet amusement pendant les repas, Filippo; mais je ne veux pas que tu y songes en gardant les troupeaux.
FILIPPO. C'est malgré moi, mon père.
FRANCESCO. Tout cela est bel et bon, enfant; mais il faut penser à gagner ton pain. Allons, pars avec ta soeur, et ne vous éloignez pas trop de la ferme. Vous mènerez paître les vaches et les chèvres là-bas dans cette prairie qui est auprès du bois, et si vous voyez venir quelqu'un, vous m'appellerez tout de suite; je vais au labour.
(Les enfants sortent.)
SCÈNE III.
Dans la campagne.
STELLA et FILIPPO menant les troupeaux.
STELLA. Mais comment fais-tu, mon frère, pour inventer d'aussi jolies choses avec tes doigts?
FILIPPO. Je n'en sais rien, Stella; je ne comprends pas ce qui me donne le pouvoir de retracer tout ce que je vois, comme l'eau retrace notre visage quand nous y regardons; mais je suis poussé par un désir invincible à toujours reproduire les images qui sont devant moi, soit avec la pointe de mon couteau sur la pierre, soit avec un charbon sur les murs, ou bien avec le bout de mon bâton sur le sable. Oh! si je pouvais avoir une de ces grandes feuilles de papier blanc sur lesquelles écrit notre curé, il me semble que je ferais une madone comme celle qui est debout sur le maître autel de notre église.
STELLA. Elle semble vivante, cette madone; on dirait qu'elle marche, qu'elle va parler.
FILIPPO. Elle te ressemble un peu, ma petite Stella. Mais nous voici arrivés à la lisière du bois. Garde le troupeau, moi je vais chercher une de ces pierres molles où mon couteau s'enfonce facilement; puis je reviendrai dessiner ton portrait.
STELLA. Tu désobéis à notre père, Filippo; ne t'a-t-il pas dit de ne t'occuper que de nos bestiaux?
FILIPPO. Ne seras-tu pas contente, ma petite soeur, de voir ton portrait sur une pierre, comme tu as vu tout à l'heure celui de notre chat sur une assiette?
STELLA. Oh! oui, cela me fera plaisir.
FILIPPO. Eh bien! attends, je vais revenir. N'aie pas peur et garde le troupeau.
STELLA. Ne reste pas longtemps loin d'ici.
(Filippo s'enfonce dans le bois, ramasse une pierre, s'assied, et se met à dessiner.)
SCÈNE IV.
FILIPPO, seul.
Qu'il est beau, ce paysage qui se déroule devant moi! dans le fond les hautes montagnes, puis les bois, puis le village, et de l'eau qui court!
SCÈNE V.
STELLA, FILIPPO.
STELLA, _de la prairie_. Au secours! mon frère, au secours!
FILIPPO, _accourant_. Qu'y a-t-il, ma bonne Stella? Je viens te défendre.
SCÈNE VI.
LES PRÉCÉDENTS, BRUTACCIO et la troupe de brigands.
BRUTACCIO, lui fermant la bouche. Halte-là, mon brave; vos troupeaux sont à nous, votre soeur est notre prisonnière, et vous allez nous suivre aussi: vous vous ferez à la vie des montagnes, et vous finirez par faire partie de notre bande, si vos parents ne sont pas assez riches pour payer votre rançon.
FILIPPO. Moi! vivre parmi vous? oh! non, jamais! jamais!
BRUTACCIO, _l'empêchant de crier_. Point de mutinerie, point de mutinerie, enfant! autrement ton dos sentira le bois de ma carabine. (_Filippo fait un geste menaçant._) Allons, qu'on s'en empare. (_Plusieurs brigands s'emparent de Filippo, qui se démène entre leurs bras._) Toi, Buonavita, charge-toi de la soeur.
BUONAVITA, _à Stella_. Petite bergère, n'ayez nulle crainte. Vous garderez nos vaches dans nos rochers, vous ferez des fromages, vous taillerez la soupe, et en retour vous serez bien traitée.
STELLA. Ma mère! ma mère!
(Ils disparaissent tous dans les Apennins.)
SCÈNE VII.
Sur un plateau des Apennins, devant l'entrée de la caverne des brigands.
FILIPPO, STELLA, puis BUONAVITA.
FILIPPO. Ma pauvre Stella, tu pleures donc toujours?
STELLA. Ils sont si laids, ces brigands, si méchants!.... Si je ne les sers pas tout de suite quand ils me demandent à boire, ils menacent de me frapper. Oh! Filippo, comme nous avons souffert depuis huit jours que nous sommes ici! et penser que cela durera toujours!... Et nos pauvres parents, ils doivent se désespérer de ne pas nous voir revenir.... Si nous ne les voyions jamais....
(Elle sanglote.)
FILIPPO. Ne pleure pas ainsi, Stella; Dieu veillera sur nous.
STELLA. Oh! mon frère, tu es moins malheureux que moi. Les premiers jours, tu étais bien triste aussi; mais à présent, tu reprends courage et tu sembles consolé. Tu recommences à dessiner sur les pierres et sur le sable; cela te distrait.
FILIPPO. C'est vrai, Stella, ce plaisir me suit; les brigands n'ont pu me le ravir.
(Entre Buonavita.)
BUONAVITA. Pourquoi vous tourmentez-vous ainsi, Stella? N'êtes-vous pas contente dans notre compagnie? Soyez attentive, faites bien notre cuisine, et nous vous donnerons un beau bonnet à dentelles d'argent.
STELLA. Gardez vos cadeaux, seigneur Buonavita. Mais si vous n'êtes pas méchant, faites ce que je vous ai demandé.
FILIPPO. Qu'as-tu demandé, Stella?
STELLA. J'ai demandé que Buonavita obtînt notre liberté du seigneur Brutaccio: car je ne puis vivre ici.
BUONAVITA. J'ai fait votre commission.
FILIPPO. Et que vous a dit le capitaine?
BUONAVITA. Il m'a dit que vous ne sortiriez jamais d'entre ses mains, si vos parents ne lui payaient une forte rançon.
FILIPPO. Ils sont trop pauvres!
STELLA. Votre maître est bien cruel; mais vous, ne pourriez-vous nous rendre la liberté?
BUONAVITA. Si je le pouvais, je le ferais, mes enfants; car, puisque notre compagnie vous déplaît, je ne vois pas à quoi bon vous garder de force.
FILIPPO. Vous êtes compatissant, vous! Mais comment, sans y être contraint, pouvez-vous donc vivre avec des brigands?
BUONAVITA. Ah! l'habitude fait tout. J'ai été orphelin de bonne heure. Mon oncle Brutaccio, le chef de notre troupe, m'emmena dans ces montagnes, et je suis devenu brigand sans m'en douter; mais, je vous le jure, ma petite Stella, je n'ai jamais tué personne. Boire, rire, chanter, être libre et ne rien faire la plupart du temps, telle est ma vie, ma bonne vie dont j'ai tiré mon nom. Je ne vous l'offre pas en exemple, mes enfants; mais je vous la raconte seulement pour que vous n'ayez pas peur de moi.
FILIPPO. Eh bien! vous pouvez me faire un grand plaisir, puisque vous êtes bon.
BUONAVITA. Lequel?
FILIPPO. Buonavita, je vous en prie, donnez-moi une de ces belles planches de bois blanc qui recouvrent les caisses qui sont dans la caverne.
BUONAVITA. Très-volontiers. (_Il entre dans la caverne et revient à l'instant, avec la planche._) Qu'en voulez-vous faire?
FILIPPO. Vous allez voir. (_Il tire un charbon de sa poche et se met à dessiner un arbre et des moutons qui sont devant lui, puis le fond du paysage._)
BUONAVITA. Oh! vous avez un fier talent, l'ami; voilà l'arbre qui grandit sous vos mains, le troupeau qui s'anime, les rochers qui se dressent.... Qui vous a appris tout cela?
FILIPPO. Personne. Est-ce que cela s'apprend? Depuis que je pense, je reproduis ainsi tout ce que je vois sans savoir comment. Mais ce qui me tourmente, c'est de ne pouvoir donner des couleurs à mon ouvrage, ces belles couleurs de la madone de notre église.
BUONAVITA. Des couleurs! ah! si vous en désirez, je puis vous satisfaire. Il y a quelque temps, nous arrêtâmes sur la route de Florence un peintre qui allait à Rome. Nous croyions avoir fait une riche capture en nous emparant d'une cassette fermée qu'il gardait auprès de lui. Quand nous l'ouvrîmes, nous n'y trouvâmes que des vessies de couleurs et des pinceaux de poil.
FILIPPO. Qu'est-ce que cela, des pinceaux?
BUONAVITA. C'est ce qui sert à mettre des couleurs sur un dessin.
FILIPPO. Oh! donnez-moi cette cassette, et je vous aimerai bien.
BUONAVITA. Je vais la chercher.
FILIPPO, _avec joie_. Stella, je vais avoir des couleurs!...
STELLA. Je ne comprends pas ton bonheur, Filippo; moi, je ne serai contente qu'en revoyant nos parents.
BUONAVITA, _revenant avec la cassette_. Voilà, mon ami. Stella, si vous ne voulez pas être grondée par Brutaccio, allez vous occuper du dîner; notre chef ne tardera pas à revenir de sa tournée.
(Stella entre dans la caverne.)
FILIPPO, _ouvrant la cassette_. Oh! Buonavita, que ces couleurs sont belles! Ce sont celles du ciel, de la terre, des roches et des bois. Mais qui nous apprendra le moyen de les préparer et de les étendre?
BUONAVITA, _tirant une palette de la caisse_. D'abord il faut les disposer sur cette petite planche, après les avoir fondues avec un peu d'huile que vous prendrez dans cette fiole; puis vous les appliquerez sur votre dessin avec un pinceau.
FILIPPO, _avec enthousiasme._ Et comment savez-vous cela, Buonavita? Qui vous a révélé ce mystère? Êtes-vous donc sorcier?
BUONAVITA. Je ne suis pas plus sorcier que savant, mais j'ai eu le bonheur de voir travailler le plus grand peintre de l'Italie.
FILIPPO. Le plus grand peintre de l'Italie?
BUONAVITA. Oui, Masaccio! celui qui a retracé les tourments des damnés dans l'église des Carmes, à Florence.
FILIPPO. Et vous avez vu cet homme, ce peintre, qui est aussi célèbre qu'un prince?
BUONAVITA. Je l'ai vu, et je vais vous conter comment.
FILIPPO. Tout en vous écoutant j'essayerai ces couleurs. Les voilà préparées comme vous me l'avez dit. (_Il se met à peindre._) Parlez, Buonavita, parlez-moi de ce grand Masaccio.
BUONAVITA. Il faut vous dire que mon oncle, trouvant que notre métier allait mal sur les grandes routes, s'était mis en tête, l'an passé, d'aller enlever le trésor du couvent des Carmes. Il avait une vieille haine contre les bons frères, qui, disait-il, l'avaient chassé de leur école pour quelques petites peccadilles, et l'avaient ainsi déterminé à embrasser la profession de brigand. Bonne profession, ma foi! et dont mon oncle n'a pourtant pas à se repentir. Mais il paraît qu'il y a des jours où cela le trouble, et il se met alors dans de grandes fureurs, qui ont toujours pour résultat quelque expédition hardie. Donc il me dit l'an passé: «Va-t'en reconnaître les lieux, et nous agirons dans la nuit.» Je me rends à Florence, habillé comme un honnête paysan, et je demande le couvent des Carmes. «Suivez cette foule, me répond-on en me montrant un grand flot de peuple; elle se dirige justement vers l'église des Carmes.--Et pourquoi faire? repris-je.--Vous le verrez bien, mon garçon,» répliqua en riant le citadin narquois. Je me mis à la file de ceux qui marchaient, et bientôt je me trouvai comme porté dans l'église. Tout le monde se précipitait vers une seule chapelle. Je me glissai aux premiers rangs. Alors je vis ce qui attirait la multitude, et je fus près de laisser échapper un cri d'effroi, moi qui n'ai jamais eu peur de ma vie. Sur les murs à demi éclairés de la chapelle, on voyait des hommes torturés; leurs traits étaient pâles et amaigris; leurs yeux versaient des larmes de sang; leurs dents grinçaient; leurs corps se tordaient, et je croyais leur entendre pousser des gémissements. Cependant la foule criait autour de moi: «Vive Masaccio!» et, plein d'admiration pour cet homme qui avait la puissance de m'épouvanter, je criai à mon tour: «Vive Masaccio!» Mais Masaccio, qui était là devant nous, continuait à peindre sans se déranger. C'est lui qui sauva, sans s'en douter, le trésor des Carmes. Je déclarai à mon oncle que je ne traverserais jamais la nuit cette église où il m'avait semblé voir la flamme des damnés me saisir. Je fis partager ma terreur à sa troupe, et l'expédition fut abandonnée.
FILIPPO. Buonavita, je veux aller à Florence, je veux voir Masaccio et devenir son élève.
BUONAVITA. C'est une noble ambition, mon ami.
FILIPPO. Voyez? en suis-je digne?
(Il lui montre ce qu'il vient de peindre.)
BUONAVITA. Mon portrait! si vite! pendant que je vous parlais, vous l'avez tracé, vous lui avez donné la vie! Voilà bien mon regard, en effet, ma moustache noire, ma résille rouge sur mes cheveux bruns.... Par Masaccio! vous serez un grand homme!
SCÈNE VIII.
LES PRÉCÉDENTS, BRUTACCIO avec sa troupe.
BUONAVITA. Venez voir ceci, Brutaccio, cet enfant est marqué de Dieu: nous ne pouvons le retenir plus longtemps prisonnier.
BRUTACCIO. Quoi! c'est lui qui a peint ta face de brigand?
BUONAVITA. Oui, lui-même; un instant lui a suffi pour finir ce portrait.
(Les brigands se rangent autour du portrait de Buonavita.)
TOUS, _admirant le portrait_. C'est un miracle, ma foi!... Vive le petit Filippo!...
BUONAVITA. Vous le voyez, mon ami, on crie déjà: Vive Filippo! comme le peuple criait à Florence: Vive Masaccio! c'est d'un heureux présage.
SCÈNE IX ET DERNIÈRE.
LES PRÉCÉDENTS, RITA accourant éperdue, puis FRANCESCO armé d'une fourche et d'un pieu.
RITA. Rendez-nous nos enfants, nos pauvres enfants. Nous errons depuis huit jours dans nos montagnes... Enfin nous avons découvert votre retraite.... Ayez pitié d'une mère.... Rendez-moi mes enfants.... (_Apercevant Filippo._) Mon cher fils! (_Elle le presse sur son coeur._) Mais où est ta soeur, ma douce Stella, ma fille bien-aimée?
STELLA, _accourant_. Ma mère! ma bonne mère!
(Elle se jette dans ses bras.)
FRANCESCO, _arrivant et brandissant son pieu_. De par le ciel! si vous ne me rendez mes enfants, je brise la tête au premier qui s'approche de moi.
BRUTACCIO, _riant_. Désarmez cet homme, et amenez-le-moi. (_Les brigands désarment Francesco et le conduisent devant Brutaccio._) Vous ne pouvez rien pour délivrer vos enfants; vous êtes devenu vous-même mon prisonnier! vos troupeaux sont à moi, demain je puis dévaster votre maison et ne pas y laisser pierre sur pierre.... Eh bien! Brutaccio le brigand n'en fera rien. Je vous rends la liberté, car votre fils a payé votre rançon à tous par son génie. Emmenez vos bestiaux et prenez cette bourse, Francesco. Mais ne contraignez plus votre noble enfant à être pâtre ou laboureur: Dieu l'a créé peintre, il sera la gloire et la fortune de votre famille. Envoyez-le à Florence auprès de Masaccio; cet or payera ses études.
FRANCESCO, _prenant la bourse_. Que Dieu vous bénisse, monseigneur!
BRUTACCIO. On ne bénit pas un brigand, mon ami; mais on peut lui faire une promesse en retour d'un bienfait.
FILIPPO. Laquelle? j'y souscris d'avance.
BRUTACCIO. Promettez-moi, lorsque vous serez un peintre célèbre, de faire un tableau de la scène que nous venons de mettre en action.
FILIPPO. Je vous le jure!
BUONAVITA. Ce tableau s'appellera la _Rançon du Génie_.
AMYOT
NOTICE SUR AMYOT.
Jacques Amyot naquit à Melun, 3 octobre 1513. Son père était un petit mercier. Amyot se montra d'abord un enfant indiscipliné et quitta ses parents pour aller à Paris se placer comme domestique. Il fit la route à pied, s'égara et tomba épuisé de fatigue. On le secourut et on le fit conduire à l'hôpital d'Orléans. Aussitôt rétabli il en sortit avec douze sous qu'on lui donna et qui furent toute sa ressource à son arrivée à Paris. Sa mère, qui l'aimait tendrement, lui envoyait chaque semaine un gros pain de Melun pour l'aider à vivre. Il se plaça d'abord à la porte d'un collège, où il faisait les commissions des professeurs et des élèves. Remarqué pour son intelligence et sa gentillesse, il fut admis dans l'intérieur du collège et il en devint bientôt un des meilleurs élèves. Là encore, dans son dénûment, il servait de domestique aux autres élèves; ce qui ne l'empêchait pas de poursuivre ses études avec ardeur. La nuit, à défaut d'huile et de chandelle, il étudiait à la lueur de quelques charbons embrasés. Après avoir terminé les études classiques les plus fortes et achevé ses cours sous les plus célèbres professeurs du collège de France, il se fit recevoir maître ès arts. Puis se rendit à Bourges pour y étudier le droit civil. Là Jacques Collin, lecteur du Roi, lui confia l'éducation de ses neveux et lui fit obtenir une chaire de grec et de latin. C'est pendant les douze années qu'il occupa cette chaire qu'il fit la traduction du roman grec de _Theagène et Chariclée_ et commença celle des _Vies des hommes illustres de Plutarque_. Il dédia les premières Vies à François Ier, qui lui ordonna de continuer cette traduction et lui accorda comme récompense l'abbaye de Bellezane. Voulant compulser les manuscrits de Plutarque qui existaient en Italie, il s'y rendit avec l'ambassadeur de France. Bientôt il fut chargé par celui-ci et par le cardinal de Tournon de porter une lettre du roi Henri II au concile alors rassemblé à Trente. Il s'acquitta si habilement de sa mission qu'à son retour à Paris il fut choisi comme précepteur des deux fils de Henri II. Tout en faisant cette éducation il termina sa traduction des Vies de Plutarque qu'il dédia à Henri II, et commença celle des oeuvres morales du même écrivain qu'il ne termina que sous le règne de Charles IX son élève à qui il en fit pareillement hommage. Dès le lendemain de son avènement au trône, le roi Charles IX le nomma son grand aumônier. Plus tard, le siège d'Auxerre étant venu à vaquer, le Roi le donna à son _Maître_, comme il appelait Amyot.
Quand son autre élève Henri III parvint au trône, il lui conserva toutes ses charges et le nomma commandeur de l'ordre du Saint-Esprit qu'il venait de créer. Amyot passa ses dernières années dans son diocèse, uniquement occupé de l'étude et de l'exercice de ses devoirs. Il mourut à Auxerre le 6 février 1593 dans sa quatre-vingtième année. Il laissa 200 000 écus de fortune. Il fit don à l'hôpital d'Orléans, où il avait été recueilli quelques jours dans son enfance, un legs de douze cents écus. Sa traduction de Plutarque est restée la plus estimée et la meilleure que nous ayons en français.
LE PETIT VAGABOND.
Il faisait un froid rigoureux; toute la campagne était blanche de givre, et au loin les toits des maisons et les clochers du village paraissaient couverts de neige; les arbres comme des squelettes étendaient leurs branches décharnées; en place de feuillage il y pendait des glaçons. Un pauvre enfant de treize ans, assez mal vêtu, sans bas et chaussé de gros souliers déjà vieux, suivait péniblement le chemin à peine tracé de Melun à Orléans; ce n'était pas une belle et grande route royale comme aujourd'hui, encore moins un railway conduisant rapidement en quelques heures de Melun à Paris; il y a près de trois cents ans de cela, et à cette époque les chemins qui sillonnaient la France étaient de véritables précipices creusés d'ornières boueuses, parsemés de pierres et parfois de troncs d'arbres, et dont les tronçons rompus cessaient tout à coup de marquer leurs traces à travers un champ ou à travers un bois.
Il fallait alors plusieurs jours pour se rendre de Melun à Paris, et le pauvre enfant, très-ignorant de la distance, s'était imaginé pouvoir y arriver le soir même. On lui avait dit que la Seine coulait de Melun à Paris, et il avait pensé: ce doit être bien près, j'y arriverai comme la Seine y arrive. Quoiqu'il fût parti aux premières lueurs de l'aube et qu'il eût marché courageusement tout le jour, la nuit commençait à tomber qu'il n'apercevait pas encore le clocher d'Orléans. Il pensa qu'il s'était égaré; mais à qui demander son chemin? par une fatalité qui lui sembla une juste punition du ciel, il avait marché depuis le matin sans rencontrer ni piéton, ni monture; il avait pourtant compté sur l'assistance publique, car il était parti sans avoir mis sous ses petites dents blanches un pauvre morceau de pain. Avec cette insouciance de l'enfance que les chimères et l'espérance accompagnent, il avait cheminé d'abord gaiement et vite, courant même pour se réchauffer. Mais un ventre vide affaiblit les jambes, et bientôt il n'était plus allé qu'au pas, insensiblement il s'était traîné, et enfin il était tombé épuisé sur un buisson, ne reconnaissant plus sa route à travers la neige qui commençait à tomber et la nuit qui venait. Il poussait des gémissements entrecoupés de ces exclamations: _oh! mon Dieu! oh! ma bonne mère!_ qui s'échappent toujours de la bouche de l'enfant, et même de celle de l'homme qui souffre; car si Dieu est pour nous la protection d'en haut, une mère est le refuge humain qui, jusqu'à la mort, ne nous manque jamais ici-bas.
Donc, le pauvre petit vagabond dans sa détresse appelait sa mère, sa mère qu'il avait quittée résolûment le matin sans lui dire adieu.
Comme il se désespérait et sentait déjà le froid engourdir son corps, il entendit des pas de chevaux qui retentissaient sur la route pierreuse; il gémit plus fort, espérant qu'on prendrait garde à sa plainte, et en effet bientôt deux montures s'arrêtèrent auprès de lui. Sur la première était un gentilhomme brillamment équipé sous son large manteau, sur l'autre un domestique armé qui le suivait.
Le gentilhomme aperçut à la dernière lueur du crépuscule ce pauvre être exténué de fatigue et de faim, «Qu'est ceci? dit-il, en le touchant du bout de son éperon; d'où viens-tu? et où vas-tu?
--Je viens de Melun et je voulais aller à Orléans, répliqua le pauvre petit, mais mes jambes ne me portent plus et je meurs de faim.