Chapter 17
Un sentiment généreux et bon prête de la grandeur aux choses les plus vulgaires, aussi l'âme du petit Joachim s'élevait-elle durant ce travail grossier qui remplissait ses récréations. Tandis qu'il mettait des clous ou une pièce à de vieilles chaussures, sa pensée planait dans l'Olympe d'Homère, ou bien c'était Démosthènes qui remplissait son imagination et le faisait vivre dans cette Athènes qu'il aimait tant. Il avait commencé l'étude du grec, et il y faisait de rapides progrès. Dirigé par d'excellents maîtres qui devinèrent ses instincts, il eut bientôt sur l'art dans l'antiquité des notions très-sûres et des connaissances très-étendues. Il avait entendu dire qu'il y avait dans les environs de Steindall un champ communal où étaient enfouies des antiquités grecques et romaines, et durant les promenades du collége en dehors de la ville, il cherchait toujours à entraîner ses camarades vers ce champ précieux. Il avait acquis par son caractère et son intelligence, et surtout par ce qu'on savait qu'il faisait pour son père, un irrésistible ascendant sur ses compagnons d'études; quand il leur parla de son idée fixe de fouiller ce vieux champ romain, chacun applaudit et lui promit son concours. Les plus riches se procurèrent les instruments nécessaires: pelles, bêches, sondes; et enfin par un beau jour de printemps, durant une promenade du collége, on commença avec ardeur l'opération: c'était plaisir de voir tous ces jeunes bras s'agitant, creusant et retournant la terre; tous ces jeunes visages mouillés de sueur et regardant curieux si rien ne surgissait sous les coups de pioches rapides. Le premier jour on ne trouva que quelques petites médailles et des fragments de poteries; M. Toppert, à qui on porta les médailles, autorisa les fouilles les jours de promenade, et presque tous les élèves, Joachim en tête, coopérèrent à la seconde fouille; elle eut un beau résultat. Une charmante lampe en bronze de forme parfaite, telle que l'antiquité seule savait les faire, sortit tout à coup de terre et fut portée en triomphe au bon recteur.
A la troisième fouille, Joachim dirigea lui-même toutes les opérations; il avait réfléchi que cette lampe devait être suspendue à l'entrée d'un tombeau, et que ce tombeau devait exister puisque la lampe avait été retrouvée. Il fit donner de profonds coups de bêche dans la même direction et bientôt on sentit la pierre dure; l'ardeur des travailleurs redoubla; un tombeau fut découvert, il n'avait qu'une inscription, mais pas de sculpture; Joachim en déblaya avec ses bras l'ouverture, et il en tira radieux deux belles urnes cinéraires couvertes de bas-reliefs.
Les écoliers firent un brancard de feuillage et de fleurs pour rapporter en triomphe au collége cette magnifique trouvaille. Joachim marchait en tête, comme un général d'armée qui revient après une victoire. Il sentait qu'à cette heure ses camarades étaient ses sujets et qu'il pouvait tout leur demander.
«Oh! mes amis, leur dit-il, si d'abord nous passions à l'hôpital, j'embrasserais mon pauvre père qui serait bien heureux de mon bonheur.
--Oui! oui! à l'hôpital,» répétèrent toutes les voix; et le cortége changea de route. Il s'arrêta quelques instants dans la cour de l'hospice, puis montant un escalier roide il entra dans la chambre blanchie à la chaux et très-propre qu'occupait le pauvre infirme. Grâce au secours que son fils lui apportait chaque dimanche, il avait pu être séparé des autres malades et recevoir des soins particuliers.
Le visage blême du vieillard rayonna de joie dans son lit en voyant entrer cette troupe joyeuse conduite par son fils qu'on portait presque en triomphe comme les deux urnes.
En entendant le récit de cette découverte, le bon savetier s'écria;
«Mon cher fils, te voilà donc célèbre!»
En effet, ce fut un commencement de renommée pour le jeune Joachim. Le recteur Toppert et les autres autorités de la ville décidèrent que ces deux belles urnes antiques seraient offertes à la bibliothèque de Sechausen, et qu'on inscrirait sur le piédestal qui les supporterait:
DÉCOUVERTES PRÈS DE STEINDALL EN 1730, PAR JOACHIM WINCKELMANN.
FIN.
TABLE.
Préface Pic de La Mirandole Les premiers exploits d'un grand capitaine--Bertrand du Guesclin La rançon du génie--Filippo Lippi Le petit vagabond--Amyot Agrippa d'Aubigné Pierre Gassendi Turenne Pascal et ses soeurs Jean Bart Deux enfants de Charles Ier Rameau Pope Benjamin Franklin Linné Mozart Winckelmann
FIN DE LA TABLE
PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie Rues de Fleurus, 9, et de l'Ouest, 21