Enfances célèbres

Chapter 15

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Wolfgang-Amédée Mozart, né à Saltzbourg le 26 janvier 1756, protégé par l'empereur François Ier d'Autriche, vint en France en 1762, et toucha l'orgue devant le roi Louis XV dans la chapelle de Versailles; il n'avait pas huit ans alors; son portrait fut gravé d'après les dessins de Carmontelle. L'année suivante, il passa en Angleterre; il y fut hautement protégé par Georges III, qui, passionné pour la musique, se plaisait à en exécuter avec le jeune Allemand. Il parcourut encore les Pays-Bas et la Hollande, puis revint à Saltzbourg, où il se livra entièrement à l'étude approfondie de son art. En 1768, il reparut à la cour de Vienne, âgé de douze ans, et composa pour l'empereur Joseph II son premier opéra, _la Finta semplice_. Deux ans après, il fit son voyage d'Italie, d'où il écrivit un jour de Bologne cette admirable lettre d'enfant:

«Je vis toujours, toujours gai; aujourd'hui j'ai eu envie de monter à âne, car, en Italie, c'est la mode, et par conséquent j'ai pensé qu'il fallait en essayer. Nous avons l'honneur d'être en relation avec un certain dominicain qui passe pour un saint. Moi, je n'y crois pas beaucoup, parce que je le vois déjeuner d'abord avec une bonne tasse de chocolat, et puis faire passer par-dessus un grand verre de vin d'Espagne. J'ai eu l'avantage de manger avec ce saint, qui a bu bravement du vin tout le long du repas, qu'il a clos par un grand verre de vin le plus fort, par deux bonnes tranches de melon, par des pêches, des poires, cinq tasses de café, une assiette de petits fours et force crème au citron. Mais peut-être qu'il fait tout cela par mortification; cependant j'ai de la peine à le croire; ce serait trop à la fois, et puis, outre son dîner, il soigne trop bien son souper.»

A son retour en Allemagne, il se lia intimement avec Gluck et Haydn; puis il revint à Paris. Il se fixa enfin à Vienne, où il mourut à peine âgé de trente-six ans, le 5 décembre 1791. «Je meurs, dit-il, au moment où j'allais jouir de mes travaux; il faut que je renonce à mon art lorsque je pouvais m'y livrer tout entier, lorsque, après avoir triomphé de tous les obstacles, j'allais écrire sous la dictée de mon coeur.»

Les principaux opéras de Mozart sont: _Don Juan_, _les Noces de Figaro_, _la Clémence de Titus_, _Mithridate_, _la Flûte enchantée_, etc. Il faut citer encore, pour la musique sacrée, sa fameuse messe de _Requiem_, des motets, des sonates; puis des symphonies, des romances et même des valses qui sont autant de chefs-d'oeuvre.

MOZART.

En 1770, durant la semaine sainte, le pape Clément XIV officiait dans la chapelle Sixtine, entouré de ses cardinaux et d'un clergé nombreux. La chapelle était remplie de hauts dignitaires, des ambassadeurs étrangers et de quelques voyageurs d'élite admis sous leur protection. La foule qui n'avait pu pénétrer dans l'enceinte réservée se pressait dans l'immense basilique de Saint-Pierre, où retentissait le psaume lointain. C'était dans la chapelle Sixtine que des chanteurs célèbres faisaient entendre le merveilleux _Miserere_ d'Allegri, inspiration d'un génie religieux si pure, si émouvante, et d'un caractère tellement sacré, qu'elle semble avoir été transmise au maestro par quelque apparition divine.

Tandis que le psaume montait, les cierges jaunes brûlaient et décroissaient aux candélabres à mille branches placés devant l'autel, et cette lueur mortuaire jetait ses blêmes reflets sur la grande fresque de Michel-Ange, qui semblait se mouvoir au mur. Tous ces damnés s'agitaient, torturés par la douleur; leurs traits pâles et amaigris exprimaient l'angoisse éternelle, leurs yeux versaient des larmes de sang, leurs dents grinçaient, leurs membres décharnés se tordaient, et parfois les accords aigus et déchirants du _Miserere_ semblaient les gémissements échappés de la poitrine des spectres éperdus.

L'oeuvre de Michel-Ange apparaissait en ce moment si terrible, et pour ainsi dire si vivante, que presque tous les assistants et surtout les étrangers tournaient vers elle leurs regards avec une admiration empreinte de terreur. Un enfant seul, de douze à quatorze ans, à la taille élancée, à la figure intelligente, et dont le front haut et les grands yeux d'un bleu clair étincelaient sous sa chevelure poudrée, paraissait ne prêter aucune attention à la fresque si merveilleusement éclairée. La tête levée, et presque renversée en arrière, les yeux en extase, la bouche souriante et entr'ouverte comme pour goûter les sons qui montaient, les oreilles dressées ainsi que celles d'un chien de chasse écoutant au loin les pas du cerf qui approche, tout dans cet enfant exprimait l'attention la plus vive et la plus excitée. On devinait qu'il était en proie à une profonde émotion, et qu'il s'efforçait d'en fixer l'empreinte ineffaçable dans son âme. Placé à côté de l'ambassadeur d'Autriche, l'enfant qui écoutait ainsi restait immobile, et il semblait comme pétrifié dans sa culotte de soie blanche collante, dans son habit vert à boutons d'argent et à basques doublées de satin, et sous son jabot de dentelle qui ne frissonnait pas même sur sa poitrine bombée; mais lorsque la dernière note du _Miserere_ d'Allegri expira, l'enfant sortit de son immobilité d'automate, il se fit comme à lui-même un signe d'assentiment, et il quitta l'église en donnant le bras à l'un des secrétaires de l'ambassadeur d'Autriche. S'il avait été immobile tout à l'heure, il était maintenant muet, il ne paraissait pas entendre les réflexions que lui faisait son compagnon sur la beauté de la cérémonie religieuse à laquelle ils venaient d'assister. Arrivé au palais de l'ambassade, le jeune adolescent en habit vert monta précipitamment dans la chambre qu'il occupait, et se mit à tracer des signes inintelligibles pour tout autre que pour lui, sur un cahier rayé qui était là sur un pupitre.

Le soir, à la table de l'ambassadeur, on parla de la cérémonie religieuse du jour, et de l'effet merveilleux qu'avait produit le _Miserere_ d'Allegri. «Quel dommage, dit l'ambassadeur, qu'on ne puisse pas faire connaître au monde entier cette musique, où le remords et la douleur gémissent éternels et infinis! Ce chant serait moralisant par sa tristesse même; les âmes qui l'auraient entendu redouteraient de s'exposer aux douleurs qu'il exprime.

--Vous devriez bien vous servir de cet argument auprès de Sa Sainteté, répliqua l'ambassadeur de France qui dînait chez son confrère, pour obtenir une copie de cet air sacré.

--Tous nos arguments échoueraient, répondit l'ambassadeur d'Autriche; voilà plusieurs siècles que cette musique fut composée par Allegri, et jamais elle n'a retenti que sous la voûte de la chapelle Sixtine: ni rois ni empereurs n'ont pu l'obtenir des papes qui se sont succédé; ils répondaient aux requêtes royales que ce chant faisait partie du trésor sacré de Saint-Pierre et ne devait pas en sortir.»

Un sourire d'orgueil glissa sur la lèvre de l'enfant à l'habit vert, qui dînait à la table de l'ambassadeur.

Le lendemain, vendredi saint, à l'heure de l'office, on eût pu voir le même enfant à la même place que la veille, écoutant encore le fameux _Miserere_; mais cette fois sa tête, au lieu de se lever contemplative, était affaissée sur sa poitrine, son oeil se baissait et lisait comme à la dérobée dans son chapeau, qu'il tenait à la main, et au fond duquel il avait enroulé un cahier. Un cardinal l'aperçut, et dès lors ne cessa plus de l'observer.

Le soir, il y avait grand concert à la villa Borghèse: le palais et les jardins étaient illuminés, et une de ces belles nuits d'Italie toute ruisselante de lumières suspendait à la cime des grands arbres les étoiles comme des fruits d'or. Les statues des bosquets ressemblaient à des femmes craintives qui se cachaient pour entendre les airs mélodieux s'échappant des salons par les fenêtres ouvertes. Aux chants succédaient des morceaux de musique instrumentale. Il y eut un moment où tous les assistants se pressèrent dans la galerie des marbres: une main exercée venait de faire entendre quelques préludes sur le clavecin: «C'est lui! c'est lui! disait-on; c'est la merveille de l'Allemagne!» et chacun désignait du geste l'enfant à l'habit vert qui méditait le matin dans la chapelle Sixtine. L'ambassadeur d'Autriche se tenait près de lui, le coude appuyé sur le clavecin, l'encourageant du regard. Tout à coup, au prélude de l'instrument, la voix de l'enfant s'élève, et il entonne avec force et suavité le _Miserere_ d'Allegri, qui jamais n'avait retenti avec plus de vérité et de précision. Tous restaient béants de surprise et d'admiration: quelques-uns criaient au miracle, d'autres parlaient de profanation et de vol.

«Pour qu'il sache aussi parfaitement ce chant, il faut qu'il l'ait écrit pendant qu'on l'exécutait, dirent plusieurs.

--Oui, oui, il l'a écrit, s'écria un cardinal, le même qui le matin avait observé l'enfant dans la chapelle Sixtine.

--Votre Éminence en est-elle bien sûre? répliqua l'ambassadeur d'Autriche, qui, tenant par la main le jeune musicien, s'approcha du cardinal.

--Mais je crois l'avoir vu, murmura Son Éminence.

--Monseigneur, vous m'avez vu lire et non écrire, répondit l'enfant respectueusement, mais avec assurance.

--Mais ce que vous lisiez, vous l'aviez écrit sans doute?

--Oui, je l'avais écrit de mémoire.

--De mémoire! impossible, car pas une note ne manque au chant que nous venons d'entendre, c'est la copie sans altération du _Miserere_ d'Allegri.

--Sans doute, monseigneur, ajouta l'enfant, et quoi de plus simple? Cet air a tellement ému mon âme, qu'il s'est empreint en elle jusqu'à la dernière mesure. Voilà la vérité, et je vous le jure, monseigneur, par ce chant sacré.»

La foule restait confondue. Les princes et les hauts dignitaires entouraient l'enfant et le complimentaient; quelques rébarbatifs disaient;

«N'importe, il faut lui interdire de répéter ce chant et surtout de le transcrire!

--Et comment faire?

--Le pape en décidera,» dit le même cardinal à qui le petit musicien venait de faire son serment.

Le lendemain, l'enfant de génie était mandé au Vatican: le pape avait désiré le voir. Il traversait d'un pas léger et tranquille ces vastes et magnifiques salles que Raphaël a décorées, et son oeil bleu, intelligent et fier, s'arrêtait avec admiration sur les fresques immortelles dont nos jeunes lecteurs peuvent voir de belles copies au Panthéon.

Après avoir erré et attendu dans ces salles où l'attente est si facile à l'esprit, il fut introduit dans le cabinet du pape. Deux attachés de l'ambassade d'Autriche le suivaient. Clément XIV lui tendit son anneau à baiser et lui dit avec bonté:

«Est-il vrai, mon enfant, que ce chant sacré, réservé jusqu'ici pour notre seule basilique de Rome, se soit gravé dans votre mémoire à la première audition?

--C'est la vérité, saint-père.

--Et comment cela se peut-il?

--Sans doute par la permission de Dieu, répliqua naïvement le jeune artiste.

--Oui, c'est Dieu qui fait le génie, reprit le saint-père, et vous êtes évidemment, mon fils, un de ses élus. Si Dieu a permis que vous pussiez vous approprier miraculeusement ce chant, c'est que, sans doute, vous êtes destiné à en créer pour l'Église d'aussi beaux, d'aussi religieux dans l'avenir. Allez donc en paix, mon enfant.» Et il lui donna sa bénédiction, à laquelle furent ajoutés, par son ordre, de riches présents.

Cet enfant prodigieux fut Mozart, l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre, parmi lesquels il n'est personne qui ne connaisse _Don Juan_ et la messe de _Requiem_. Dès l'âge de trois ans, son père lui avait appris les premières notions musicales, et il en avait à peine six, qu'il exécutait des morceaux de clavecin devant l'empereur François Ier d'Autriche, qui le surnomma son petit sorcier, et l'associa aux jeux de l'archiduchesse Marie-Antoinette, encore enfant.

Durant ce voyage d'Italie, où nous venons de le voir à Rome donner une preuve si éclatante de son génie naissant, Mozart s'arrêta d'abord à Bologne pour voir le maëstro Martini, si célèbre dans la science du contre-point. Cet harmoniste consommé fut confondu, selon sa propre expression, des _éclairs_ que lançait cette jeune tête, et il lui prédit avec assurance la gloire qui la couronna plus tard.

L'académie des _Philharmoniques_ de Bologne, désirant s'associer le jeune Allemand, lui fit subir l'épreuve imposée aux récipiendaires: il fut enfermé dans une chambre où il trouva le thème d'une fugue à quatre voix. En une demi-heure le morceau fut composé, et Mozart reçut son diplôme. Personne, à son âge, n'avait obtenu avant lui cette marque de distinction.

De Bologne il passa à la cour de Toscane. Le grand-duc, ravi de l'entendre, le combla d'honneurs et de présents; la belle galerie de l'ancien palais des Médicis retentit de ses chants: on eût dit que les peintures s'animaient pour l'écouter, et la Vénus pudique semblait lui sourire. La présence de ces chefs-d'oeuvre l'inspirait: il se surpassa; jamais sa voix n'exprima avec plus d'âme ses improvisations sublimes. Il avait trouvé là une atmosphère digne de lui. Comme ces oiseaux des tropiques qui roucoulent leurs chants au milieu du triple éclat des grandes fleurs, de la lumière et des eaux murmurantes, il chantait parmi les marbres, les tableaux et le luxe éblouissant d'une cour amie des arts et des lettres.

Mais son triomphe le plus grand et le plus singulier fut à Naples. Là on ne put croire au génie naturel de l'enfant merveilleux. L'enthousiasme se changea en superstition: on prétendit, et plusieurs l'affirmèrent, que son talent magique était l'effet d'un talisman. Ne souriez pas, jeunes lecteurs; ceci n'est que la conséquence de la faiblesse de l'esprit humain. Tout ce que notre orgueil ne peut pénétrer, il le revêt volontiers de magie. Ceux qui écoutaient à Naples le petit Mozart, n'étant pas en état de le comprendre et encore moins de l'égaler, trouvaient une sorte de consolation vaniteuse à crier au sortilége.

Mozart ne faillit point à son enfance glorieuse. Nous ne le suivrons pas dans sa courte vie si bien remplie, nous dirons seulement qu'elle fut close par une composition religieuse, la fameuse messe de _Requiem_. Le génie d'Allegri, qui avait inspiré son enfance, vint lui sourire et l'embrasser en père au moment de sa mort. D'une main défaillante et d'une voix éteinte, il essayait cette musique funèbre qui, disait-il, serait chantée sur sa tombe. Une heure avant d'expirer, il la parcourait encore des yeux: «Ah! s'écriait-il, j'avais bien prévu que c'était pour moi-même que je composais ce chant de mort!»

WINCKELMANN

NOTICE SUR WINCKELMANN.

Jean-Joachim Winckelmann, un des plus illustres antiquaires des temps modernes, était le fils d'un pauvre cordonnier de Steindall, ville de la vieille marche de Brandebourg. L'enfant montra tout petit les plus heureuses dispositions pour tout ce qui touchait aux arts: l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique, l'euphonie des langues l'attiraient invinciblement; il échangea ses prénoms de Jean-Joachim contre celui de _Giovanni_, comme plus harmonieux, et c'est toujours ainsi qu'il signa ses ouvrages. Son père comprit son intelligence sans toutefois en deviner l'aptitude particulière, et malgré son extrême pauvreté, il s'imposa des privations de tous genres pour subvenir aux dépenses que nécessitait l'éducation primaire de son fils. Malheureusement il devint infirme et dut entrer dans un hôpital.

Dans ce dénûment complet, le jeune Winckelmann aurait été réduit à entrer dans un atelier, sans l'appui que lui prêta le vieux recteur du collége de Steindall. Ce bon vieillard se nommait Toppert, il avait remarqué les merveilleuses dispositions de son élève, et en peu de temps il le vit expliquer et commenter avec la même précision que lui-même aurait pu le faire, les auteurs classiques de la Grèce et de Rome. La Grèce surtout l'attirait invinciblement. Il se passionna pour Hérodote et pour Homère; il trouvait en eux des descriptions qui lui faisaient comprendre toute la beauté de l'art grec, dont l'image l'enivrait avant même d'en avoir pu admirer les chefs-d'oeuvre; il ne rêvait qu'antiquités grecques et romaines, et souvent il entraînait ses compagnons d'études dans un champ voisin de Steindall, où l'on avait découvert des lampes et des urnes helléniques ou étrusques, et là, sous la direction du jeune Winckelmann, les écoliers faisaient de petites fouilles. Un jour Winckelmann rapporta en triomphateur deux urnes antiques qui sont encore à la Bibliothèque de Sechausen.

A l'âge de seize ans, son bienfaiteur Toppert permit à Winckelmann d'aller à Berlin commencer ce que l'on appelle en allemand des cours académiques. Bientôt le recteur du collége de Baaken lui confia la surveillance de ses enfants et lui offrit en retour chez lui le logement et la table. Winckelmann put alors économiser de petites sommes qu'il envoyait à son père qui languissait infirme dans l'hospice de Steindall. Au bout d'un an, Toppert le rappela dans cette ville et lui fit donner la place de chef des choristes. Le soir il se joignait, selon l'usage de l'Allemagne, aux pauvres écoliers qui chantaient dans les rues des cantiques et des motets. Il parvenait ainsi à grossir les petites sommes qu'il portait régulièrement à son père.

Le moment de choisir enfin une carrière arriva pour lui; on lui conseilla de se faire ministre évangélique, mais cette seule pensée l'épouvantait. Vivre dans la froide Allemagne en pasteur protestant lui semblait à jamais emprisonner sa jeunesse et son âme. Une image radieuse, celle de la Grèce antique, remplissait toute son imagination; le soleil et l'art de cette terre prédestinée brillaient devant lui: c'était comme une tentation fixe qui ne lui laissait plus de repos. A défaut de la Grèce, ne pourrait-il visiter l'Italie, qui avait hérité d'une partie des merveilles d'Athènes? Ce rêve s'empara de son esprit; pour le réaliser il aurait tout sacrifié. A force de vivre en pensée dans l'antiquité, il se passionna jusque pour ses fables. La beauté des dieux et des déesses d'Homère et la splendeur des marbres de Phidias constituèrent pour lui un idéal radieux qui lui paraissait bien supérieur aux religions qui lui avaient succédé; la grandeur et la sainteté du christianisme lui échappaient, il n'en voyait que le côté sombre et tourmenté et s'éprenait plus vivement de la sérénité de l'art grec. Insensiblement il devint païen par amour du beau.

Il quitta Steindall et passa deux ans dans l'université de Halle, poursuivant son rêve dans une pauvreté voisine de la misère: il ne vivait le plus ordinairement que de pain et d'eau. Tantôt il s'imaginait qu'il allait faire des fouilles dans les pyramides d'Égypte, tantôt qu'il remuait le sol voisin d'Olympie et en retirait les chefs-d'oeuvre enfouis de Phidias et de Lysippe. Sa seule joie durant ces années de vocation refoulée fut d'aller visiter le musée de Dresde, où il put voir enfin quelques beaux marbres antiques. Il se décida durant plusieurs années à être tour à tour précepteur dans des maisons particulières et professeur dans des institutions publiques. Enfin lassé de cette vie de contrainte, il se détermina à écrire au comte de Bunau, très-riche seigneur allemand, lettré et ami des arts. Winckelmann sollicita de lui de le placer dans un coin de sa bibliothèque; le comte lui donna aussitôt asile dans le château où cette magnifique bibliothèque était réunie, et il fut pour Winckelmann un Mécène plein de bonté. C'est alors que le jeune antiquaire s'écria: «La religion chrétienne et les muses se sont disputé la victoire, enfin les dernières l'emportent!»

Tandis que Winckelmann vivait dans ce château, pouvant se livrer exclusivement à ses chères études et posant déjà les principes de sa magnifique _Histoire de l'art_, le nonce du page à Dresde, vint visiter la bibliothèque du comte de Bunau, et frappé de l'érudition artistique de Winckelmann, il lui dit: «Vous devriez venir à Rome!» Ceci fut l'étincelle électrique qui fit prendre feu à son rêve. Aller à Rome, obtenir une place à la bibliothèque du Vatican, c'était à n'y pas croire. Le nonce y mit pour seule condition que Winckelmann se ferait catholique!--«Voulez-vous, lui disait-il, voir l'Apollon du Belvéder, la Vénus de Médicis, les Faunes, les Muses, Silène, etc., etc., abjurez!» Le coeur et l'esprit de Winckelmann, indifférents à tout hors à la beauté des dieux d'Homère, ne trouvèrent pas une objection.

Enfin il vit l'Italie, il résida à Rome, il séjourna à Naples et assista aux fouilles d'Herculanum. C'est à Rome qu'il écrivit tous ses ouvrages; il vécut là heureux, compris, fut nommé membre de toutes les académies de l'Italie, et celles de l'Allemagne et de Londres l'admirent dans leur sein.

Ses compatriotes, fiers de sa renommée, le prièrent de revenir en Allemagne; le grand Frédéric voulut se l'attacher. Winckelmann résista à toutes ces instances; l'Italie avec sa lumière, son ciel et ses montagnes dorées, étant désormais sa mère adoptive, il n'eût consenti à la quitter pour toujours que si la Grèce l'eût appelé. Cependant il promit à ses amis d'aller les revoir; il s'éloigna de Rome avec une grande tristesse et comme envahi par le pressentiment que ce voyage en Allemagne lui serait funeste. A mesure qu'il s'approchait des Alpes et des gorges du Tyrol, sa tristesse augmentait; les honneurs qu'il reçut à Munich, à Vienne et dans toutes les cours de l'Allemagne ne purent lui rendre la gaieté; il avait perdu son soleil et ses dieux. Le premier ministre d'Autriche mit tout en oeuvre pour l'attacher à sa cour; ses amis insistèrent, mais, dit l'un d'entre eux, nous remarquâmes _qu'il avait les yeux d'un mort_, et nous ne voulûmes pas le tourmenter davantage. La vie pour lui, c'était la lumière et l'art qui, de la Grèce, s'étaient réfugiés en Italie; la mort, c'était la froide et didactique Allemagne. Enfin, il en partit accablé des honneurs et des présents que les souverains lui avaient prodigués; il reprit la route de sa patrie adoptive; on ne sait quel motif le détermina à passer par Trieste pour s'y embarquer pour Ancône. Il rencontra en chemin un misérable, nommé François Archangeli, déjà repris de justice, et qui parvint à s'insinuer dans la confiance de Winckelmann, qui lui montra les magnifiques médailles d'or qu'il avait reçues des princes de l'Allemagne. Arrivé à Trieste, Archangeli se logea dans la même hôtellerie que Winckelmann. Un jour que celui-ci lisait Homère, il vit entrer dans sa chambre son compagnon de route qui le pria de lui laisser admirer encore une fois ses médailles. Winckelmann, pour le satisfaire, s'empressa de se diriger vers sa malle et de s'agenouiller pour l'ouvrir. Aussitôt Archangeli lui passe un noeud coulant autour du cou et tente de l'étrangler. Winckelmann résiste avec force, mais l'assassin lui plonge cinq coups de couteau dans le bas-ventre; un coup frappé à la porte par un enfant effraya ce misérable, qui prit la fuite en laissant là les médailles qui devaient être le prix de son crime. Les blessures de Winckelmann étaient mortelles; il expira après sept heures d'agonie le 8 juin 1768; il avait gardé jusqu'à la fin toute sa présence d'esprit. Le principal ouvrage de Winckelmann est son _Histoire de l'art_; ses _Remarques sur l'architecture des anciens_ et son _Recueil de lettres sur les découvertes faites à Herculanum, à Pompeïa, à Stabia_, sont aussi très-appréciés des artistes et des connaisseurs.

WINCKELMANN.

Un grand homme savetier.