Enfances célèbres

Chapter 13

Chapter 133,881 wordsPublic domain

Mais revenons à notre pauvre enfant perché sur le sommet d'un récif, et songeant d'un bel avenir. Lorsqu'il rentrait au logis de son père, au retour de ces excursions vivifiantes, il y rapportait un front radieux et un corps reposé. Après le repas du soir, et quand la prière en commun était dite, il se retirait dans l'étroite chambre où il couchait, se mettait à lire ses livres préférés, et s'exerçait déjà dans de petites compositions. Quoiqu'il passât souvent une partie de la nuit à ce travail, qui était pour lui un plaisir, le lendemain dès l'aube, il n'en était pas moins sur pied et se rendait bien vite à la fabrique, pour aider son père à faire des chandelles. Son père, touché de tant de douceur et de zèle, et voulant faciliter la passion que l'enfant avait pour s'instruire, lui dit un jour: «Je vois bien que tu ne peux t'habituer à mon métier; ton petit frère qui pousse et grandit m'aidera, et toi, tu iras travailler à l'imprimerie de ton frère aîné; cet état te convient, puisque tu aimes tant les livres; là, tu pourras en avoir facilement par tous les libraires de la ville.»

L'enfant bondit de joie à ces paroles; depuis longtemps il enviait la profession de son frère aîné, mais jamais il n'avait osé espérer que son père lui permettrait de la suivre un jour.

Travailler dans une imprimerie n'a jamais répugné aux philosophes, aux poëtes et aux moralistes; témoin notre Béranger et notre de Balsac. Il y a dans cette composition matérielle d'un livre, une sorte d'association avec son enfantement intellectuel; c'est comme le corps et l'âme d'une créature.

Fabriquer les plus beaux livres de la littérature anglaise, en saisir quelque fragment tout en alignant les lettres de plomb dans les cases, respirer la pénétrante odeur de l'imprimerie au lieu de la senteur si fade et si repoussante de ses odieuses chandelles, cela sembla le paradis les premiers jours à notre petit Benjamin; si bien qu'il oublia à quelles dures conditions son frère l'avait reçu apprenti dans son imprimerie. Ce frère aîné, nommé James, était aussi calculateur et positif, que l'enfant rêveur l'était peu; il n'avait consenti à prendre le petit Benjamin chez lui, qu'à la condition qu'il y travaillerait comme simple ouvrier jusqu'à vingt et un ans, sans recevoir de gages que la dernière année.

Les premières années de cet apprentissage passèrent assez doucement pour le petit Benjamin qui trouvait toujours un grand bonheur dans l'étude et dans ses excursions en mer. Son frère, pourvu que les journées d'atelier eussent été bien remplies, ne se préoccupait guère que l'enfant manquât ses repas et prît sur son sommeil pour se livrer à ses grands et invincibles instincts.

Un riche marchand anglais fort instruit, qui fréquentait l'imprimerie, s'intéressa au jeune apprenti dont il avait deviné l'intelligence; il lui ouvrit sa belle bibliothèque, une des plus considérables de Boston; il fit plus, il dirigea ses lectures, et lui apprit à les classer par ordre dans sa mémoire; il lui fit lire d'abord la série de tous les historiens anciens et modernes, ajoutant à l'histoire des peuples connus de l'antiquité, l'histoire de la découverte des pays et des peuples nouveaux; puis les chroniques et les mémoires qui prêtent aux faits généraux, les détails et la vie; il lui fit lire aussi tous les ouvrages les plus célèbres de religion, de morale, de science, de politique et de philosophie; enfin, les grands poëtes, qui sont comme le couronnement radieux de ce merveilleux édifice de l'esprit humain construit patiemment de siècle en siècle par toutes les intelligences élues de tous les pays. Dans les grands poëtes, il trouvait l'essence et comme la condensation de tous les génies. Homère et Shakspeare résument en eux tous les savoirs et toutes les inspirations.

La poésie le passionna et lui donna le vertige; dès son enfance, il avait fait des vers incorrects et sans règle; il voulut en écrire de châtiés et d'irréprochables, suivant les préceptes que Pope venait de traduire d'Horace et de Boileau. Mais en poésie, la volonté ne suffit pas; il faut avoir été touché du feu sacré.

Benjamin ne discernait pas encore sa véritable vocation; comme il était ému en face de la nature, il se crut poëte; il n'improvisait plus ses vers comme autrefois sur de vieux airs; il les écrivait avec soin, et ne les chantait que lorsqu'il était content de leur forme. C'est ainsi qu'il fit deux ballades sur des aventures de marins; il les chanta à quelques vieux matelots, ses amis de la mer; ils en furent enchantés, les répétèrent en choeur, et leur assurèrent une sorte de succès populaire. Le frère de Benjamin, sachant qu'il y trouverait son profit, imprima les deux ballades et envoya l'enfant les vendre le soir par la ville. Benjamin, vêtu de sa jaquette d'atelier, poussait en avant une petite brouette toute chargée des feuillets humides, et attirait l'attention des passants sur ses ballades qu'il fredonnait. Il en vendit énormément dans les rues, sur les places publiques, et principalement sur le port, où chaque matelot et chaque mousse voulurent avoir les chansons de leur petit ami. Il rapportait religieusement à son frère tout l'argent de cette vente. Quant à lui, il se contentait de l'espèce de gloire qu'il pensait en recueillir.

Son père, qui était un homme de bon sens, doué de facultés naturelles très-élevées, interposa son autorité entre l'âpreté du frère et la vanité naissante du petit poëte; il ne voulut pas que Benjamin continuât cette vente publique, et lui déclara très-nettement que ses vers étaient mauvais. L'honnête ouvrier possédait ce que nous avons plusieurs fois constaté dans des natures à demi incultes, un instinct très-sûr pour juger des beautés de l'art et de la poésie; il les sentait plus qu'il ne les analysait, mais son sentiment suffisait pour lui inspirer une sorte de critique toujours juste; entendait-il de la musique ou lisait-il des vers, il goûtait les passages les plus beaux aussi bien que l'eût fait un artiste de profession. Comme délassement, il aimait à lire les grands poëtes après sa journée de travail, et c'est sur leur génie qu'il s'appuya pour convaincre Benjamin de l'infériorité de ses propres vers; il comprenait bien qu'en ceci, l'autorité d'un père n'aurait pas suffi, et surtout quand ce père n'était qu'un pauvre artisan.

Il choisit, pour accomplir son dessein, trois des plus belles scènes de Shakspeare: une de la _Mort de César_, une de _la Tempête_ et une de _Roméo et Juliette_, où tour à tour le poëte avait peint l'héroïsme de la patrie et de la liberté; le spectacle des éléments déchaînés; la douceur et la tristesse de l'amour. Le bon ouvrier lut à son fils avec simplicité les trois scènes. Benjamin passait de l'enthousiasme à l'attendrissement. «C'est beau! s'écriait-il, c'est beau à faire tressaillir tout un peuple rassemblé!»

Le père prit alors les deux ballades; et, souriant malicieusement, il dit à l'enfant: «Tu avais à exprimer les mêmes sentiments que le grand Williams; tu avais à décrire les fureurs de la mer; le courage de glorieux marins qui se dévouent et meurent pour leur patrie; l'amour d'une jeune fille pour un jeune matelot; eh bien! lis et compare; dans tes vers, pas une image; pas une expression qui aille au coeur et le remue; des mots communs ou grotesques qui semblent rire du sentiment qu'ils veulent exprimer; une mesure tantôt sautillante et tantôt traînante, qui est celle des chansons de baladins et des complaintes d'aveugles; enfin, un tel désaccord entre le sujet et la forme, que toi-même tu ne pourrais entendre sans hilarité ces récits qui étaient destinés à faire pleurer.» Et le voilà qui se met à lire tout haut les deux ballades.

Benjamin essayait en vain de l'interrompre en s'écriant: «Oh! que vous avez raison, que c'est mauvais, que c'est plat! j'étais fou de me croire poëte, je ne le serai jamais, et pourtant, ajouta-t-il tristement, j'aime et je sens la poésie.

--Et moi aussi, mon enfant, je la sens, mais je suis incapable de l'exprimer, et de ne jamais faire même une de tes chansons d'aveugles.

--Dois-je donc, continua l'enfant pensif, renoncer aux occupations de l'esprit, pour lesquelles il me semblait que j'étais né?...

--Eh! non, non, répliqua le père; mais il faut t'exercer à écrire en prose sur divers sujets, et bien connaître ta vocation avant de te livrer au public; peut-être seras-tu un philosophe moraliste, un publiciste de journaux, ou peut-être un orateur; mais ne te hâte pas, par vanité, de faire parler de toi, attends que le bruit vienne te chercher; crois-moi, la fortune et la gloire durables n'arrivent que lentement.»

Benjamin qui, ainsi que tous les êtres destinés à devenir grands, n'avait aucune présomption, reçut cette leçon de son père et s'y soumit; elle se grava même si profondément dans son âme, qu'elle sembla diriger toutes les actions de sa vie. Suivant le conseil de son père, il s'exerça à écrire sur tous les sujets: il prit pour modèle les meilleurs auteurs anglais de la mère patrie; il lut le _Spectateur_ d'Addison (ce premier modèle des revues anglaises), et se mit à composer des articles de journaux; l'idée de les faire paraître ne lui vint pas encore, mais elle devait lui être suggérée bientôt.

Il ne rêvait qu'au moyen de perfectionner et d'agrandir son esprit; ayant lu dans un livre qu'une nourriture végétale maintenait le corps sain, et les facultés de l'esprit toujours actives, il ne se nourrit plus que de riz, de pommes de terre, de pain, de raisin sec et d'eau. Cette nourriture frugale lui donnait le moyen d'économiser pour acheter plus de livres; il finit par renoncer à son régime pythagorique; c'est l'aventure suivante qui l'y décida: il allait quelquefois à la pêche pour son père ou son frère; il leur rapportait son butin, mais jamais il n'y goûtait. Un jour, on lui fit remarquer dans le ventre d'un des poissons qu'il avait pêchés, un autre tout petit poisson: «Oh! oh! dit-il, puisque vous vous mangez entre vous, je ne vois pas pourquoi nous nous passerions de vous manger.»

Boston, qui est devenue la ville la plus lettrée des États-Unis, l'était déjà à cette époque; il y paraissait plusieurs journaux; le frère de Benjamin en publiait un qui s'appelait le _Courrier de la nouvelle Angleterre_. La rédaction en était faible, et le jeune rêveur sentait bien qu'il serait désormais capable de faire de meilleurs articles que ceux qu'on vantait autour de lui. Mais il redoutait les moqueries de son frère, esprit médiocre et envieux, et il savait bien que s'il lui présentait des pages signées de son nom pour le journal, elles seraient refusées; il rêva longtemps comment il pourrait lui faire parvenir incognito des articles sur la politique et les sciences; enfin il se décida à contrefaire son écriture, et à glisser le soir, sous la porte fermée de l'imprimerie, ces pages destinées au _Courrier de la nouvelle Angleterre_. Tous les articles qu'il fit ainsi parvenir successivement à son frère furent imprimés dans le journal, et bientôt on ne parla plus que du publiciste anonyme qui l'emportait sur tous les publicistes connus.

Enhardi par le succès, Benjamin se fit connaître; chacun le combla d'éloges, excepté son frère, dont la jalousie redoubla. La vanité de celui-ci souffrait de son infériorité et ne pouvait être vaincue que par son intérêt; c'est ce qu'il montra trop bien peu de temps après; un article de sa gazette ayant déplu, l'autorité lui défendit d'en continuer la publication. James, qui tenait avant tout à l'argent, eut recours à un stratagème pour ne pas suspendre son journal dont il tirait chaque jour un gain assuré: il le fit paraître sous le nom de son frère, et, pour faire croire à tous à la réalité de cette fiction, il rendit à Benjamin son engagement d'apprenti qui le liait jusqu'à vingt et un ans; mais il prit la précaution de lui faire signer un nouvel engagement secret qui l'enchaînait sinon en public, du moins devant sa conscience.

Le studieux adolescent consentit à tout pour continuer à faire paraître ses travaux, et aussi dans l'espérance que son frère, touché par le profit que lui rapportait cette gazette, se départirait de sa rigueur envers lui; mais il est des âmes communes et jalouses qui se donnent pour mission d'être les mauvais génies des âmes élevées: les exploiter et les abaisser, tel est le but incessant de leur envie. James, humilié de la supériorité déjà éclatante de son frère, l'accablait de la plus rude besogne, dans l'espérance que cette supériorité faiblirait: du matin au soir il le forçait à travailler à l'imprimerie, quoiqu'il le vît pâle et défait lorsqu'il avait passé la nuit à écrire pour son journal.

Un jour, Benjamin, lassé de cette lutte et de cette exploitation, déclara à son frère qu'il voulait sa liberté.

James l'appela traître et parjure.

«Je sais bien que je manque à ma parole, répliqua le pauvre garçon, qui avait le coeur droit; mais vous, James, vous manquez à la justice et à la bonté.» Et il quitta la maison de son frère pour n'y plus reparaître.

James, furieux, alla se plaindre hautement à son père; il chargea Benjamin d'accusations odieuses; il le décria chez tous les imprimeurs de Boston, si bien que l'accusé n'osa plus se montrer. Cependant la nécessité le pressait. Où s'abriter? comment se nourrir? Soutenu par la vigueur de son esprit si au-dessus de son âge, il se résolut à faire quelques tentatives, et alla frapper à plusieurs imprimeries. Toutes lui furent fermées.

Désespéré, n'ayant plus pour ressources que quelques monnaies anglaises (en tout la valeur de cinq francs), il alla s'asseoir sur le rivage de la mer, et, malgré lui, il se prit à pleurer; ce soir-là, il ne songea ni à nager ni à ramer au loin. Comme il se lamentait ainsi, sans regarder les vagues qui mouillaient ses pieds, le capitaine d'un brick, un de ses vieux amis, passa près de lui.

«Quoi! Benjamin devient paresseux au plaisir? Benjamin ne nage pas? Benjamin ne chante plus? lui dit-il en lui frappant sur l'épaule; puis il ajouta: Benjamin ne veut-il pas, pour se distraire, venir boire un coup à mon brick, qui est en partance demain pour New-York?»

Touché de la bonté du vieux marin, Benjamin lui conta toutes ses peines.

«Eh bien! lui dit le capitaine après avoir écouté son récit, si tu m'en croyais, tu n'en ferais ni une ni deux, et tu partirais demain avec moi pour New-York; peut-être y trouveras-tu de l'ouvrage: en tout cas, tu iras jusqu'à Philadelphie, où j'ai un parent imprimeur, qui te recevra comme un fils.»

Benjamin avait l'esprit aventureux; il agréa avec joie la proposition du capitaine, et le soir même il était à son bord.

Favorisés par un beau temps, ils arrivèrent rapidement à New-York; mais, n'y ayant pas trouvé d'ouvrage, Benjamin en repartit aussitôt pour Philadelphie, muni d'une lettre du bon capitaine à son parent, l'imprimeur Keirmer. Il trouva une maison hospitalière, un maître intelligent et doux, qui comprit tout ce que valait le noble adolescent, et le traita comme son propre enfant. Benjamin travailla avec ardeur pour prouver sa gratitude, et bientôt il devint le chef de l'imprimerie. Mais un labeur plus élevé, la politique, la science, l'attirait toujours; quand le soir était venu et qu'il se promenait seul dans la campagne de Philadelphie, il se demandait souvent avec tristesse si quelque voie lui serait enfin ouverte pour accomplir sa destinée.

Un soir, assis sur une hauteur qui dominait la ville, il s'y oublia jusqu'à la nuit. Tout à coup un orage le surprit, un de ces orages formidables dont ceux des contrées européennes ne sauraient nous donner une idée; la foudre éclata sur un édifice et y mit le feu; bientôt la flamme s'étendit et dévora le monument. Benjamin accourut, guidé par la sinistre lueur; plusieurs personnes avaient péri; c'était un spectacle navrant. Le jeune savant rentra le coeur brisé, et passa la nuit à méditer, la tête penchée sur sa table de travail: il avait depuis quelque temps constaté le pouvoir qu'ont les objets taillés en pointe de déterminer lentement et à distance l'écoulement de l'électricité; il se demanda si on ne pouvait pas faire de ces objets une application utile qui fît descendre ainsi sur la terre l'électricité des nuages; il se dit que si les éclairs et la foudre étaient des effets de l'électricité, il serait possible de les diriger et de les empêcher de détruire et de ravager. C'est aux réflexions de cette nuit de veille douloureuse qu'on dut plus tard le paratonnerre, dont Benjamin fut l'inventeur.

Cependant la renommée d'un savant si précoce ne tarda pas à se répandre dans Philadelphie. Sir William Keith, gouverneur de la province, qui était un homme remarquable, voulut le voir et l'interroger; il comprit ce que deviendrait dans l'avenir ce jeune et hardi génie. Il songea à l'attacher à la mère patrie par les liens de la reconnaissance et de la gloire.

«Voulez-vous aller à Londres, lui dit-il, vous partirez sur un vaisseau de l'État, vous y serez défrayé par moi, vous connaîtrez là-bas les littérateurs et les savants, vous serez des leurs, mon jeune ami, puis vous reviendrez à Philadelphie, et vous répandrez les trésors de votre esprit dans le nouveau monde!»

Benjamin accepta.

De ce jour, il se sentait émancipé; d'adolescent, il devenait homme! Mais son premier bienfaiteur, en lui parlant ainsi, ne se doutait guère que son protégé serait un jour le fameux Benjamin Franklin, un des fondateurs de la république des États-Unis!

CHARLES LINNÉ

NOTICE SUR LINNÉ.

Linné (Charles Linnæus), le plus grand naturaliste du dix-huitième siècle, naquit le 24 mai 1707 dans le village de Roeshult en Suède; il était fils du pasteur de ce village, qui voulait aussi en faire un ministre, et l'envoya à l'âge de dix ans dans la petite ville de Vixioe pour y suivre l'école latine. Déjà entraîné par sa passion pour la botanique, Linné négligea ses études classiques, et son père en fut tellement irrité qu'il le mit en apprentissage chez un cordonnier. Mais un médecin nommé Rothman, ayant eu occasion de causer avec le jeune Linné, fut frappé de son aptitude pour toutes les sciences naturelles, il lui prêta un _Tournefort_ (botaniste français), il chercha à le réconcilier avec son père, et le plaça chez Kilian Stobæus, professeur de l'Université de Lund; bientôt Linné passa à l'Université d'Upsal. Sa vie d'études fut une vie de privations; il ne subsistait qu'en donnant des leçons de latin à d'autres écoliers, et il était réduit à raccommoder pour son usage les vieux souliers de ses camarades. Ce fut un de ses maîtres, Olaüs Celsius, qui donna au jeune Linné la nourriture et le logement, et plus tard lui fit obtenir la direction du jardin botanique d'Upsal. Dès lors, n'ayant plus à lutter contre la misère, le génie de Linné put prendre l'essor. Il voyagea, pour en décrire les plantes, dans la Laponie norvégienne; fit le tour du golfe de Bothnie et revint à Upsal par la Finlande et les îles d'Aland; il visita aussi Hambourg, puis se rendit en Hollande. C'est là que l'illustre médecin Boerhaave pénétra l'étendue de son génie et commença sa fortune. Linné étudia et professa durant trois ans en Hollande, tout en rassemblant des matériaux pour ses grands ouvrages dont les principaux sont: le _Système de la nature_; _la Philosophie de la botanique_; _la Flore de la Laponie_; _le Fondement de la botanique_; _les Noces des plantes_; etc, etc. Ces divers traités se répandirent avec rapidité et firent connaître la gloire et le nom de Linné dans le monde entier. De la Hollande il passa à Paris, où il se lia pour la vie d'une tendre amitié avec Bernard de Jussieu, notre célèbre naturaliste; enfin il se fixa en Suède et finit par y obtenir de grands honneurs; il enseigna la botanique dans la capitale, eut le titre de médecin du roi et fut anobli. Il avait épousé, en 1740, Mlle More, une jeune Suédoise qu'il avait longtemps aimée; il en eut quatre filles et un fils. Son fils lui succéda dans sa chaire, et une de ses filles se distingua par des travaux de botanique; il mourut le 10 janvier 1778, âgé de 71 ans. Il fut enterré dans la cathédrale d'Upsal. Gustave III proclama lui-même les regrets de la Suède dans un discours qu'il prononça devant les états généraux. Ce prince composa aussi lui-même l'oraison funèbre de Linné qu'il fit lire publiquement. On lui a élevé dans le jardin de l'Université d'Upsal un temple qui renferme les productions de la nature. Deux médailles furent frappées en son honneur.

ENFANCE DE CHARLES LINNÉ.

Si l'hiver de Paris nous paraît triste lorsque la brume enveloppe la grande ville; si Londres, avec son manteau de brouillard épais et noir, a, d'octobre en avril, un aspect funèbre qui nous glace le coeur; que serait-ce de ces longs hivers de la Scandinavie, où la terre est durant plusieurs mois couverte de neige et de glace, où le ciel est comme un couvercle gris terne et sans horizon, à moins qu'une aurore boréale ne l'éclaire tout à coup d'un éclat passager; la Suède a un de ces climats rigoureux, qui donnent aux esprits toujours obligés de se replier sur eux-mêmes des tendances studieuses et une mélancolie calme; quant aux corps, ils sont généralement robustes sous ces latitudes, qui offrent beaucoup d'exemples de longévité; mais malheur aux étrangers qui s'exposent imprudemment à cette température. On dit que Descartes prit un rhume en donnant, à Stockholm, des leçons de philosophie à la reine Christine de Suède, et qu'il mourut des suites de ce rhume: et pourtant les appartements de la reine devaient être chauffés!

Rien n'est plus triste qu'un pauvre village de Suède lorsqu'arrive novembre; sitôt que le jour cesse, une fumée épaisse s'élève de chaque toit de chaume et annonce que chaque famille se chauffe autour du foyer.

Par une soirée d'hiver de 1719, la cheminée du presbytère du village de Roeshult, pauvre habitation qui ne se distinguait guère des chaumières qui l'environnaient, jetait dans l'air compacte et glacé une colonne de noire fumée; dans l'intérieur brûlait un grand feu de tourbe. Le pasteur et sa famille, qui se composait: de la femme du pasteur, excellente ménagère, de deux petites filles de sept à huit ans, et d'un garçon qui pouvait en avoir douze, étaient rangés autour d'une table pour la veillée; sur cette table brûlait une lampe de fer basse, grossière et à trois becs; au pied de la lampe étaient amoncelées de grosses pelotes de laine brune avec laquelle la mère tricotait des bas; les aiguilles d'osier claquaient dans ses doigts, les deux petites filles luttaient d'émulation pour imiter la besogne de leur mère et y parvenaient assez bien; tandis que le pasteur, accoudé sur la table et la tête baissée sur une grande Bible, en lisait de temps en temps quelques récits qu'il commentait.

Toute l'attention du petit garçon, dont les cheveux blonds obstruaient le front et les yeux, paraissait absorbée par un cahier de papier blanc sur lequel il fixait des herbes et des fleurs. Ses petites soeurs le regardaient parfois à la dérobée, mais sans l'interrompre de son travail; quant à la mère, elle lui jetait de temps en temps un bon regard, accompagné d'un sourire, tout en épiant son mari, le ministre, qui continuait sa docte et pieuse lecture sans lever les yeux sur son auditoire.

Mais tout à coup celui-ci secoua sa grosse tête à la physionomie entêtée, et ayant regardé son fils, il s'écria avec colère:

«Encore ces cahiers et ces herbes inutiles; je suis résolu à jeter le tout au feu, pour en finir avec votre paresse et votre désobéissance.»

Et comme il faisait un geste pour exécuter sa menace, l'enfant pressait avec force son cahier sur sa poitrine où il croisait ses deux bras, tandis que sa mère arrêtait son mari et lui disait: