Chapter 12
Cependant la voiture approchait du cottage, et bientôt elle entra dans une grande allée d'ormes, au bout de laquelle on apercevait la blanche maison. Miss Lydia, la bonne tante du petit Alexandre et soeur de son père, attendait debout sur le seuil de la porte: c'était une excellente fille de quarante ans, qui n'avait jamais voulu se marier pour prendre soin de son cher neveu. Un grand chapeau de paille rond se rabattait sur son placide visage, et une robe d'indienne lilas très-propre et très-fine, dessinait sa taille un peu forte. Aussitôt qu'elle entendit le bruit des roues, elle retrouva ses jambes de vingt ans pour courir dans l'avenue, et la voiture s'étant arrêtée, elle prit l'enfant dans ses bras et l'emporta comme un trésor bien à elle.
Tandis que le père et la mère faisaient décharger et ranger les bagages, elle conduisait le petit Alexandre à la basse-cour, au vivier, puis dans sa jolie chambre tout à côté de la sienne, pour qu'elle pût veiller la nuit sur son sommeil, et enfin dans la salle à manger, où s'étalaient déjà sur la table dressée toutes les friandises anglaises confectionnées par miss Lydia; c'étaient de belles jattes de crème mousseuse, des poudings blancs et des poudings noirs, des galettes au gingembre et à l'anis, des flans saupoudrés de safran et de cannelle pilée, des confitures au verjus et à l'épinette. Douceurs qui paraîtraient peut-être un peu aventurées à des palais français, mais qui font les délices des enfants de Londres.
On se mit à table, et Alexandre, oubliant ses préoccupations d'études et de savoir, savoura en vrai gourmand tous les mets préparés par la bonne tante Lydia.
Dès le lendemain, le curé Deann, ancien condisciple du gentilhomme, et qui vivait retiré dans une ferme des environs, fut mandé au cottage de Benfield, on tint conseil et il fut décidé que les journées de l'enfant se partageraient entre les exercices du corps et ceux de l'intelligence, après les heures d'études, il ferait de longues promenades dans la forêt, soit à pied, soit sur un joli petit poney que son père avait acheté pour lui.
L'enfant se soumettait à ces promenades parce qu'il pouvait, tout en les faisant, composer des vers et les réciter tout haut en face de la nature silencieuse qui semblait l'écouter. C'était surtout les vers d'Homère et de Virgile qu'il se plaisait à déclamer de la sorte. Il aimait à marier l'harmonie de ces belles langues antiques aux bruissements mélodieux des cimes des vieux arbres.
Un an s'était à peine écoulé que l'enfant fortifié par le grand air avait une carnation rose et des yeux vifs qui annonçaient la santé et presque la force. Sa taille seule restait chétive, et quand il se regardait par hasard dans un miroir ou dans un courant d'eau, il se disait tristement: «Oh! je serai toujours le petit bossu!» Mais relevant aussitôt fièrement la tête: «Eh! qu'importe! ajoutait-il, si je suis un grand poëte.»
L'_Iliade_ l'enflammait tellement qu'il s'exerça, à l'insu de son instituteur et de son père, à mettre en scène quelques-uns des personnages d'Homère. C'est ainsi qu'à l'âge de douze ans il fit sur Ajax une espèce de tragédie en vers anglais, reflets souvent très-beaux, très-justes et très-concis des vers d'Homère. Quand il eut terminé cet essai et qu'il le lut un soir en famille à la veillée, ce furent de la part du père et du maître un étonnement et une admiration qu'ils ne purent contenir. Quant à la mère et à la tante, leur enthousiasme éclata par les larmes et les caresses dont elles couvrirent le jeune poëte.
«Voici le jour de sa naissance qui approche, dit la tante, et il faudrait pourtant bien le fêter dignement, ce cher enfant, qui sera la gloire de sa famille.»
Le père proposa de convier toutes les familles de la noblesse qui habitaient dans les environs, et de leur lire, pour l'anniversaire du jour de la naissance de son fils, cette tragédie d'_Ajax_.
Le bon curé, la mère et la tante, applaudirent à cette idée.
«Père, répliqua l'enfant, ce sera bien froid. Si M. le curé peut trouver, dans ses connaissances et dans ses élèves, les acteurs nécessaires, ne vaudrait-il pas mieux transformer cette salle en salle de spectacle, et y jouer ma tragédie! C'est moi qui remplirai le personnage d'Ajax!
--Quelle idée! répliqua la mère avec crainte.
--Oh! je vous comprends, reprit l'enfant un peu tristement, vous avez peur que je ne fasse rire; rassurez-vous, on ne verra plus ma taille, on n'entendra que mes vers, et cette fois, je suis tellement sûr de moi, que je veux que mes anciens compagnons d'école, qui m'ont raillé, assistent tous à cette représentation.»
Les désirs de l'enfant n'étaient jamais combattus par cette famille qui l'adorait; il fut donc décidé qu'une grande fête serait donnée au mois de mai, dans le riant cottage de Benfield. Le bon curé se chargea des répétitions de la tragédie d'_Ajax_, le père des invitations, la tante de la lente et savante confection du _lunch_ splendide qui devait être servi à l'aristocratique compagnie. Quant à la tendre mère, elle se préoccupa avec un soin plein d'anxiété du costume d'Ajax, que devait revêtir son petit Alexandre, elle imagina des chaussures pour le grandir, et une sorte de cuirasse qui dissimulerait la rondeur des épaules.
Lorsque ce beau jour de mai arriva, les carrosses armoriés accoururent de toutes parts dans les avenues de cette grande forêt de Windsor. Les oiseaux chantaient sous le feuillage naissant, et semblaient souhaiter la bienvenue aux invités. Pas un des anciens compagnons d'école du petit Alexandre n'avait manqué à l'appel. Il y avait là plusieurs lords et plusieurs écrivains célèbres de l'époque, de belles ladies et de jolies misses. Toute la compagnie commença par prendre le _lunch_, car en Angleterre, bien manger est un plaisir qu'on ne dédaigne pas; nous aurions pu ajouter _bien boire_, mais nous ne voulions pas faire d'épigramme. De la salle à manger toute la compagnie passa au salon boisé qui servait de salle de spectacle; dans le fond était une estrade qui simulait la scène, et devant laquelle tombait un rideau de tapisserie de Beauvais. Ce rideau s'ouvrit aux sons de la musique, et l'on aperçut Ajax sous sa tente. Celui qui représentait le héros grec parut bien un peu petit et délicat, mais à peine eut-il parlé qu'on n'entendit plus que sa voix. Les vers qu'il récitait étaient un écho de la grandeur et de l'héroïsme d'Homère; c'était quelque chose de nouveau dans la poésie anglaise; l'oreille en était charmée et l'âme saisie.
Les personnes les plus considérables de l'assistance donnèrent le signal des applaudissements; les anciens compagnons du petit Alexandre battirent des mains à leur tour. Ce fut un véritable triomphe.
A la fin de la pièce on redemanda l'auteur et l'acteur, il se fit un peu attendre; mais les cris redoublèrent. Enfin il reparut dépouillé de son costume et de ses cothurnes élevés; sa tête était expressive et belle, mais son corps grêle laissait apercevoir sa difformité; il se tourna vers le groupe de ses compagnons:
«Hélas! murmura-t-il, je suis toujours le petit bossu!
--Non! non! dirent-ils tous à l'unisson, vous êtes un grand poëte!» Et l'assistance entière cria à ébranler la salle:
«Vive Alexandre Pope!»
Un écho de la forêt répéta comme un suprême applaudissement:
«Vive Alexandre Pope!»
BENJAMIN FRANKLIN
NOTICE SUR BENJAMIN FRANKLIN.
Benjamin Franklin est un des hommes qui ont le plus contribué à la civilisation et à l'émancipation de l'Amérique. Il naquit à Boston, dans la Nouvelle-Angleterre, en 1707, d'une famille pauvre et nombreuse. Son père était un fabricant de chandelles; ses frères étaient aussi de simples artisans; cependant le père, très-intelligent, s'apercevant du goût prononcé que le petit Benjamin montrait pour l'étude, eut l'idée d'en faire un ecclésiastique et l'envoya dans une école; mais trouvant cette éducation trop chère, il le mit bientôt dans une école plus petite où l'enfant apprenait seulement à écrire et à compter. Franklin acquit ainsi en peu de temps une belle écriture; il ne réussit point au calcul. Apprendre à lire et à écrire fut tout ce qu'il dut à d'autres qu'à lui-même. A dix ans, son père, qui avait renoncé à en faire un ministre, le reprit chez lui et voulut l'employer à son métier, mais l'enfant, qui avait une imagination très-vive, ne put se soumettre à ce travail; le spectacle de la mer l'enflammait, il rêvait d'être marin; il apprit de bonne heure à nager et à conduire une barque. Son père voulut réprimer ce penchant, et le mit en apprentissage chez un coutelier, mais il fut encore obligé de le retirer chez lui, et voyant la passion excessive de son fils pour l'étude et la lecture, il résolut d'en faire un imprimeur. Un de ses enfants avait déjà cet état; il plaça chez lui Benjamin à l'âge de douze ans, sous la condition d'y travailler comme simple ouvrier jusqu'à vingt et un ans, sans recevoir de gages que la dernière année.
Franklin devint bientôt très-habile dans ce métier qu'il aimait parce qu'il lui permettait de se procurer tous les ouvrages des grands poëtes, des grands historiens et des grands philosophes dont le génie l'attirait; il se mit lui-même à écrire; il composa de petites pièces, entre autres deux chansons sur des aventures de marins que son frère imprima et lui fit vendre par la ville. L'une de ces chansons eut un grand succès, ce qui flatta beaucoup l'enfant; mais son père qui était un esprit éclairé, au-dessus de sa profession, lui fit comprendre que ses vers étaient très-mauvais; il s'essaya dans une littérature plus sérieuse.
Son frère était l'imprimeur d'une des deux gazettes qui paraissaient alors à Boston; le jeune Benjamin fit pour cette feuille quelques articles qu'il ne signa point, mais qui réussirent fort. Il finit par faire connaître qu'il en était l'auteur, et tout le monde le loua, excepté son frère, qui était jaloux de lui et le maltraitait sans cesse; bientôt leurs dissentiments augmentèrent; Franklin quitta l'imprimerie de son frère; celui ci le discrédita tellement à Boston qu'il ne put trouver de travail chez aucun imprimeur. Il résolut de quitter cette ville et de n'en rien dire à personne: il s'embarqua à la faveur d'un bon vent et arriva en trois jours à New-York, éloigné de trois cents milles de la maison paternelle; il avait alors dix-sept ans, il était sans aucune ressource et ne connaissait pas un individu auquel il pût s'adresser. Ne trouvant pas d'ouvrage à New-York, il se rendit à Philadelphie où il fut plus heureux. Le gouverneur de la province s'intéressa à lui et lui offrit de l'envoyer à Londres chercher tous les matériaux d'une imprimerie qu'il voulait établir.
Franklin accepta, mais ce voyage à Londres lui causa mille tribulations et peu de profit, son protecteur ne lui ayant pas fourni l'argent nécessaire pour vivre à Londres, il fut obligé d'entrer dans une imprimerie; il s'y acquit une réputation de courage et d'esprit qui le rendit le modèle de ses compagnons; bientôt ayant pu se faire une petite pacotille, il revint à Philadelphie où il s'associa à l'un de ses camarades pour monter à leur compte une imprimerie. L'ami de Franklin avait apporté les fonds, lui, fournit son labeur assidu et son expérience déjà exercée. Il travaillait jour et nuit, il voulait parvenir à la fortune et surtout à la considération. Sa seule distraction était de réunir toutes les personnes distinguées et instruites de la province, avec lesquelles il dissertait de politique et de physique.
Bientôt l'associé de Franklin le laissa seul maître de leur imprimerie, sa fortune prit un accroissement rapide, il se maria avec miss Read qu'il avait longtemps aimée. Tous les grands hommes ont ainsi dans la vie une femme qui devient comme la boussole de leurs nobles actions. Franklin fonda un journal, créa plusieurs établissements utiles de librairie et d'instruction populaire; il commença en 1732 à publier son _Almanach du Bonhomme Richard_, où il présente les sages conseils et les plus graves pensées sous une forme originale qui les imprime facilement dans l'esprit. En 1736, Franklin fut nommé député à l'assemblée générale de la Pennsylvanie, et l'année d'après il devint directeur des postes de Philadelphie; il fut très-utile à cette ville et à toute la province; il arma une sorte de garde nationale de dix mille hommes pour la défendre contre les Indiens qui la menaçaient. Il continua en même temps de fonder des sociétés savantes, il fit des études spéciales sur l'électricité et inventa le _paratonnerre_. Il créa un grand établissement d'instruction publique qu'il soutint de son crédit, de sa fortune et même de son enseignement. Cet établissement est devenu aujourd'hui le collége de Philadelphie. Il aida à fonder des hôpitaux et des asiles pour les pauvres; en 1757, il fut envoyé à Londres chargé d'une mission politique; il y séjourna jusqu'en 1762, se lia avec les hommes les plus savants de l'époque et fut reçu membre de la Société royale de Londres et de diverses autres académies européennes.
Lorsque la guerre de l'indépendance éclata en Amérique, en 1775, Franklin prit une grande part aux résolutions les plus fermes et les plus courageuses. Tandis que Washington commandait les soldats de la liberté, Franklin fut chargé d'aller demander le secours de la France contre l'Angleterre; il partit en 1776. Il fut accueilli à Paris par le duc de la Rochefoucauld, qui l'avait connu à Londres, et qui le présenta à la haute société de Paris et à la cour. Franklin réussit par son grand esprit, ses manières simples et dignes, son noble visage et ses beaux cheveux blancs; il sut naître parmi la noblesse française un vif enthousiasme pour la guerre de l'indépendance de l'Amérique. M. de la Fayette partit à la tête des volontaires; le roi Louis XVI, entraîné par l'opinion publique, conclut, en 1778, le traité d'alliance avec les États-Unis, reconnus comme puissance indépendante; la même reconnaissance fut faite par la Suède et la Prusse. Ayant atteint ce but qui assurait l'indépendance de sa patrie, Franklin resta encore plusieurs années en France comme ministre plénipotentiaire, il s'établit à Passy (dont une des rues porte aujourd'hui son nom); c'est là qu'il écrivit plusieurs de ses ouvrages et fit de nouvelles expériences de physique; il eut le bonheur de rencontrer Voltaire à l'Académie des sciences, il lui présenta son petit-fils et lui demanda pour lui sa glorieuse bénédiction. Voltaire posa ses mains amaigries et tremblantes sur la tête de l'enfant et s'écria: _God and liberty!_ Dieu et la liberté! Voilà, ajouta-t-il, la devise qui convient au petit-fils de Franklin. Les deux grands hommes en se quittant s'embrassèrent les yeux mouillés de larmes.
Mais Franklin, se sentant affaibli par les infirmités de l'âge, quitta la France pour aller revoir sa chère Amérique; quand il arriva à Philadelphie, tous les habitants de la ville et tous ceux des environs à une grande distance accoururent sur son passage et le saluèrent comme le libérateur de la patrie; il fut deux fois élu président de l'Assemblée, mais en 1788 il fut contraint par la souffrance et l'âge de se retirer entièrement des affaires. Il trouva encore assez de force pour travailler à fonder plusieurs institutions utiles; il écrivit contre la traite des esclaves; rédigea ses Mémoires où sa vie honnête et glorieuse se déroule comme un beau fleuve qui s'avance tranquillement vers la mort. La mort, Franklin l'attendit et la reçut avec résignation au milieu des utiles travaux qui remplirent ses dernières années; il fut attaqué de la fièvre et d'un abcès dans la poitrine qui terminèrent sa vie le 17 avril 1790, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Son testament, qui renfermait plusieurs fondations d'utilité publique, se terminait par cette phrase: «Je lègue à mon ami, l'ami du genre humain, le général Washington, le bâton de pommier sauvage avec lequel j'ai l'habitude de me promener; si ce bâton était un sceptre, il lui conviendrait de même.» Quel éloge éloquent dans ce peu de mots et quels deux grands hommes admirables que Washington et Franklin! ils resteront éternellement comme les modèles du désintéressement, de l'honneur et du patriotisme!
Plusieurs années avant sa mort, Franklin avait composé lui-même son épitaphe, la voici:
ICI REPOSE LIVRÉ AUX VERS LE CORPS DE BENJAMIN FRANKLIN, IMPRIMEUR; COMME LA COUVERTURE D'UN VIEUX LIVRE, DONT LES FEUILLET SONT ARRACHÉS, ET LA DORURE ET LE TITRE EFFACÉS. MAIS POUR CELA L'OUVRAGE NE SERA PAS PERDU; CAR IL REPARAÎTRA, COMME IL LE CROYAIT, DANS UNE NOUVELLE ET MEILLEURE ÉDITION, REVUE ET CORRIGÉE PAR L'AUTEUR.
Lorsque la mort de Franklin fut connue, une consternation générale se répandit en Amérique. En France, à la nouvelle de cet événement, l'Assemblée nationale ordonna un deuil public.
BENJAMIN FRANKLIN.
Le jeune imprimeur publiciste.
Le spectacle de la mer est tellement saisissant et grandiose, que toutes les imaginations en sont frappées; l'homme du peuple sent son âme agrandie devant cette immensité, l'enfant s'en étonne et s'en émeut; les grandes scènes de la nature font ressentir aux êtres les plus ordinaires, quelques-unes des sensations des artistes et des poëtes. Si l'aspect de l'Océan est sublime, le rivage d'un port de mer a des anfractuosités pittoresques, où pendent les algues marines et les coquillages; quelquefois des grottes ou des rocs surplombés, qui sont autant de parages familiers aux jeunes riverains, aimés et explorés par eux.
Par une belle saison d'automne, un enfant de huit ou neuf ans allait tous les soirs, vers la tombée de la nuit, nager dans la rade de Boston. Cette ville n'avait pas alors l'importance qu'elle a acquise aujourd'hui; plus restreinte, elle n'était qu'un grand centre de population des colonies anglaises en Amérique. L'industrie et le commerce s'y développaient cependant avec cette activité régulière et incessante qui caractérise le génie anglais.
L'enfant qui chaque soir se jetait à la nage d'une plage voisine, ou essayait de s'emparer de quelque barque abandonnée pour s'exercer à la conduire lui-même, cet enfant était vêtu du simple habit de cotonnade des petits artisans; mais sa taille bien prise, son visage expressif, son oeil bleu et interrogateur faisaient qu'on ne pouvait le voir passer sans le remarquer, aussi fut-il bientôt connu de tous les habitués du port. Pas un vieux marin qui n'aimât le petit Benjamin, et qui ne le hêlât par son nom, tandis qu'il se glissait comme un poisson à travers le labyrinthe des barques. Gagner le large, nager en pleine mer ou y conduire une barque dans laquelle il s'était jeté sans être vu (mais qu'il ramenait toujours religieusement à la place où il l'avait prise), tel était l'exercice passionné auquel se livrait chaque jour l'enfant robuste, à la mine intelligente. Aussitôt qu'il se voyait seul entre le ciel et l'eau, il s'abandonnait à une sorte de joie bruyante, qui se traduisait tantôt par des aspirations prolongées de l'air pur, aux bonnes senteurs maritimes et par des gestes saccadés dans lesquels il semblait se détendre et s'allonger; tantôt par le chant vif d'un air populaire, auquel il associait des paroles improvisées sur la nature et sur la liberté. Parfois il gagnait un récif, moitié dans la barque et moitié en nageant; il grimpait jusqu'à la plus haute pointe du roc qui sortait du milieu des flots, il y mettait ses habits sécher au vent de l'Océan; et, s'asseyant nu et pensif, il contemplait l'horizon immense: devant lui le rivage, le port, Boston, la campagne américaine, derrière lui, l'étendue incommensurable des vagues enlacées.
Ce qui faisait un plaisir si vif du mouvement de la mer et du contact de la nature pour le petit Benjamin, c'était le contraste que ces heures libres du soir formaient avec l'esclavage qui lui était imposé tout le jour. Le pauvre enfant devait dès son lever, travailler à un métier qui lui répugnait extrêmement. Son père était fabricant de chandelles, et le petit Benjamin avait pour besogne spéciale de remuer les graisses dans les chaudières et de les faire couler dans les moules autour des mèches. L'enfant, doué de sens délicats et d'une belle imagination, ne s'était soumis qu'avec une grande répugnance à cette occupation à laquelle son père l'obligeait depuis un an; envoyé à l'école de cinq à huit ans, il y avait appris avec une rare facilité à lire et à écrire; il aimait les livres avec passion, et lisait à la dérobée ceux dont son père, ouvrier intelligent, avait formé sa bibliothèque. Parmi ces livres, étaient les _Vies des grands hommes_ de Plutarque, et quand sa lecture était finie, son bonheur était d'aller rêver en plein air et en pleine mer; il ne lui fallait rien moins que ces heures de solitude, pour lui faire prendre en patience le dégoût des heures de travail à la fabrique; l'odeur qui s'exhalait des chaudières l'écoeurait, et lorsqu'il était obligé de toucher avec ses belles petites mains blanches aux chandelles encore fumantes, il éprouvait une répulsion extrême. Mais il se soumettait au labeur qui était celui de son père, à qui il eût craint de manquer de respect en lui montrant son dégoût; seulement, aussitôt son triste travail terminé, il aspirait au vent et aux flots de la mer; il voulait effacer de ses cheveux, de sa chair et de ses vêtements, cette senteur de graisse rance qui le poursuivait comme le stigmate de son travail répugnant. Mais à peine s'était-il baigné et avait-il embrassé la nature, qu'il se sentait redevenir un enfant élu de Dieu, doué de qualités exceptionnelles qui se développeraient, et qui le feraient grand malgré tous les obstacles de sa position sociale. La lecture des Vies de Plutarque le disposait aux luttes et aux obstacles, et lui faisait entrevoir la gloire.
Il avait bien raison de penser que les obstacles ne sont rien contre les facultés naturelles qui font les grands hommes. Tous les récits qui composent ce livre fait pour la jeunesse, concourent à lui prouver que la persévérance et l'étude rompent toutes les barrières que l'on oppose aux nobles instincts. Les sociétés modernes se sont beaucoup occupées de l'amélioration intellectuelle des classes pauvres; c'est un bien, car l'homme policé et à demi instruit est meilleur et plus doux que l'homme à l'état de nature. Mais c'est un mal aussi au point de vue de l'originalité et de la grandeur de l'esprit humain. La diffusion de l'instruction produit une foule de médiocrités, de fausses vocations et de vanités mercantiles. Au lieu de cela, quand il fallait escalader le savoir comme un roc ardu, s'y meurtrir et parfois s'y briser, ceux-là seuls qui se sentaient l'âme robuste tentaient l'ascension; ils allaient, ils allaient toujours à travers les misères et les angoisses, ils savaient bien qu'ils arriveraient à la gloire, et resteraient comme la tête et le flambeau des nations. Aujourd'hui, nous n'avons plus que le niveau de moyennes et blafardes clartés.