En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen

Part 7

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--J’accepterai peut-être, pour la rareté du fait, sans en devenir plus fier... Vous voulez donc savoir?...

--En quoi réside le principe fondamental de ce fameux _Ratio_?

--Votre Excellence va être servie. Ce principe, très simple, consiste à suivre le développement naturel des facultés pour former peu à peu l’homme parfait. Sans avoir étudié la psychologie...

--_Psyché_, âme, et _logos_, discours: discours sur l’âme.

--Parfaitement... vous savez sans doute qu’à titre d’animal raisonnable vous avez reçu de la nature trois facultés supérieures: la mémoire...

--Oui, assez.

--La sensibilité...

--Trop.

--Et le jugement.

--Trop peu.

--Le degré de culture et d’équilibre de ces facultés maîtresses donnera la valeur intellectuelle et les chances probables d’avenir d’un jeune homme au sortir du collège. Les amener par une sage progression au degré le plus élevé qu’il se pourra, c’est la tâche de l’enseignement secondaire.

--Ce que vous dites là, mon Père, me trouble un peu. Ne suis-je pas au collège pour devenir savant, le plus savant possible?

--Entendons-nous. Le collège n’a pas pour mission de faire de vous un prodige ou un monstre, une encyclopédie vivante ou quelque chose comme un lauréat de _concours d’animaux gras_ dans le domaine de l’esprit: il n’est pas une gaveuse. On est au collège, non pas pour tout apprendre, mais pour se rendre apte à acquérir plus tard la science que réclamera la carrière de chacun.

--J’entrevois le but; comment l’atteindra-t-on?

--Comment avez-vous fait, dans votre première enfance, pour arriver à savoir quelque chose?

--Ma foi, je n’y ai guère pensé. Voyons pourtant. On m’a toujours dit que j’étais fort curieux et fort bavard, demandant le pourquoi de tout et raisonnant à tort et à travers sur tout ce que j’avais vu ou entendu.

--Besoin de connaître et besoin de parler: ce sont précisément les deux grands moyens naturels d’instruction. Entendez-vous dans ces hautes branches ce vaste et long bourdonnement? Il y a là des milliers d’abeilles qui recueillent la poussière des premières fleurs; chacune va déposer son butin dans les alvéoles où il se transforme en miel, et grâce à toutes les petites ouvrières qui parcourent ainsi la plaine et la montagne, la ruche se remplit d’un trésor délicieux. Ainsi votre jeune esprit s’est primitivement enrichi d’idées que vos yeux, vos oreilles, tous vos sens vous amenaient de partout: votre mémoire les a retenues et, avec l’aide de votre jugement naissant, dirigé et souvent rectifié par votre entourage, les a combinées, transformées et réunies en un premier fonds, qui comprenait toutes les connaissances usuelles dont un enfant est capable.

A l’école primaire, par un procédé analogue, vous avez élargi votre petit horizon et augmenté votre bagage d’idées, grâce aux livres élémentaires d’histoire, de géographie, de sciences naturelles, et aux leçons de choses. On y a ajouté certaines notions pratiques de calcul, de dessin, de musique et autres, dont l’ensemble, couronné par l’enseignement religieux, aurait pu suffire à faire de vous avec le temps un honnête ouvrier, un petit commerçant, un travailleur de la terre...

--Oh! je voulais être pâtissier.

--Pour manger des gâteaux?

--Oui, et plus tard général, pour battre les Prussiens.

--C’était mieux.

--Ce n’est qu’à dix ou onze ans que j’ai eu l’idée de devenir savant et d’aller au collège.

--C’est le bel âge pour y entrer, celui que le _Ratio_ suppose aux débutants de sixième: car il ne parle pas des classes de _robette_, septième, huitième, neuvième.

--Elles existent pourtant chez les Pères.

--Parce que trop de parents sont pressés de se décharger du soin de leur charmante, mais souvent difficile progéniture, et qu’ils sont prématurément épouvantés par le spectre de la limite d’âge pour les grandes écoles. D’autres familles n’ont pas à leur portée l’institution primaire qui leur conviendrait--et ne veulent pas des _petits collèges_ de l’Université.

--Vous regrettez ces entrées précoces au collège?

--Oui, parce qu’elles nous prennent des hommes qui pourraient mieux faire que de servir de bonnes d’enfants; non, parce que beaucoup de ces enfants, exclus de chez nous, seraient moins bien préparés ailleurs et quelquefois trop exposés. Il y a des maux nécessaires. Mais, de toute façon, la formation secondaire ne commence régulièrement qu’après ces petites _classes préparatoires_ et comprend trois cours: la _Grammaire_--c’est la base de l’édifice; les _Lettres_--c’est le corps principal; la _Philosophie_--c’est le couronnement.

Le _Cours de grammaire_ va de la sixième à la fin de la troisième: il continuera de développer chez l’enfant la mémoire, en appliquant son besoin d’apprendre et de parler à l’étude progressive du latin et du grec, tout en faisant appel à son jugement dans une foule d’exercices variés, oraux ou écrits, qui éveillent, assouplissent et fortifient le talent naturel.

--J’ai entendu dire que, durant ces années de grammaire, on perd un temps précieux, qui serait plus utilement employé à d’autres études?

--Lesquelles? Les sciences mathématiques et physiques peut-être? L’immense majorité des enfants n’en est pas encore capable, à cet âge, et, en leur imposant avant le temps ces études abstraites, on risque de dessécher à fond leur esprit ou (cela s’est vu) de les _crétiniser_.

--Mais les langues vivantes ne produiraient-elles pas le même effet de culture intellectuelle que le latin et le grec, avec des avantages en plus pour la vie pratique?

--Laissons pour le moment de côté les avantages pratiques: nous pourrons y revenir. Au point de vue spécial de la formation littéraire, le seul qui nous occupe, aucune langue moderne ne saurait remplacer pour nous les deux vieilles langues classiques. On pourrait en donner plusieurs raisons: une seule suffit--la raison historique. Par suite de la profonde influence que la civilisation gréco-romaine a exercée, d’abord sur nos ancêtres gaulois et francs, puis durant de longs siècles sur les générations chrétiennes qui ont suivi, la langue française, la pensée française, le goût et l’esprit français sont restés tellement pénétrés de l’esprit des deux peuples classiques que vouloir le leur enlever, ce serait vouloir enlever à un arbre sa sève, à un corps vivant le meilleur de son sang. Et, à la place, que pourrait-on bien nous inoculer? De l’anglais ou de l’allemand?... Vous avez entendu parler de cette opération nouvelle qui consiste à infuser à un anémique le sang tout chaud d’un animal, bœuf, bouc ou autre?

--Vaguement.

--C’est, paraît-il, une invention merveilleuse: les anémiques reprennent à vue d’œil des couleurs et des forces; seulement, dit-on, il y en a qui donnent des coups de corne et ont envie de brouter l’herbe tendre. Si l’on vous infusait à haute dose du _deutsch_ ou de l’_english_, mon pauvre Paul, vous ne connaîtriez bientôt plus que la boxe et la choucroute. Pour rester Français, il faut rester Gréco-Romain.

--Permettez, mon Père! Ne pourrais-je pas me contenter de me former sur les modèles français? Ils ont quelque valeur et soutiennent même parfois la comparaison avec les anciens, sans trop de désavantage--si j’en crois les affirmations de mon docte professeur de Rhétorique.

--C’est parce qu’ils ont de la valeur, inconséquent jeune homme, qu’on vous les fait étudier, et aussi pour vous montrer à quoi l’on arrive, avec du talent, par l’étude des anciens: car c’est à Rome et à Athènes que se sont formés nos trois premiers siècles littéraires, laissant en héritage au dix-neuvième un riche fonds d’œuvres saines et une belle langue. Le jeune siècle a voulu mieux faire: il le pouvait, s’il était resté fidèle au premier plan du romantisme, qui, à la forme antique, débarrassée de certaines entraves accessoires, rêvait d’unir l’inspiration nationale et chrétienne. Au lieu de cela, grisé par l’esprit novateur, il a, comme le fils prodigue, jeté son héritage aux quatre vents du ciel, dans les régions de la licence sans frein et sans pudeur, d’où il est revenu en loques.

--Mon père, vous êtes impitoyable.

--Je ne crois pas être injuste, mon fils: car j’admets de très honorables exceptions, comme vous le verrez dans la suite de notre cours de littérature. Mais je dois maintenir que, étudiée seule, la littérature française offrirait un champ d’étude trop restreint par le nombre des chefs-d’œuvre et trop peu sûr pour les principes. Nous devons l’étudier, l’aimer plus que toute autre, contribuer à sa gloire, si nous le pouvons, mais aussi suppléer à ses lacunes et nous garantir contre ses défauts, comme l’artiste, en travaillant dans le marbre ou sur la toile, a sans cesse devant les yeux l’idéal que lui tracent les règles de son art. Or, depuis que le monde est monde, il n’a point existé de forme littéraire ou artistique plus parfaite que la forme grecque, et vous connaissez les deux vers d’Horace:

_Graiis ingenium, Graiis dedit ore rotundo Musa loqui, præter laudem nullius avaris._

Traduisez librement.

--Aux Grecs le génie, aux Grecs le beau parler, avec l’unique passion de la gloire.

--Fort bien. Après les Romains, qui nous ont d’abord transmis l’idéal grec, tel qu’ils se l’étaient assimilé, toutes les nations modernes, depuis des siècles, sont allées et vont encore apprendre à Athènes ou du moins à Rome, son héritière la plus directe, les secrets de la beauté littéraire comme de la beauté artistique. Il en sera ainsi longtemps encore, parce que l’idéal grec n’est pas le fruit du caprice ou du convenu, mais un type parfaitement raisonné et admirablement conforme à l’immortelle nature.

--Vous, savez, mon Père, que vous prêchez un converti.

--Oui... mais aussi un convalescent, qui ne doit pas être encore de force à soutenir un sermon trop long. Tenons-nous-en là, s’il vous plaît.

--En attendant la suite pour bientôt, n’est-ce pas, mon Père?

--Si vous êtes sage.

--Je le serai, pour cette raison et pour plusieurs autres.

--Nous sommes d’ailleurs arrivés et j’aperçois le Père Ministre, qui vient à notre rencontre.»

Le Père Ministre est tout bonnement mon Père spirituel, que tu connais déjà. Sous sa forme ministérielle, les élèves n’ont guère avec lui de relations directes. C’est pourtant un gros personnage: il est le second du Père Recteur, pour tout ce qui regarde l’ordre général de la maison, et j’ai vu le Père Préfet lui-même venir, sa barrette à la main, lui demander la permission, un jour qu’il était fatigué, de prolonger le lendemain son sommeil jusqu’à cinq heures. C’est le Père Ministre qui gouverne la sacristie, la cuisine, les travaux intérieurs et tous les services domestiques, par le moyen des Frères coadjuteurs et du personnel salarié. Il a toutes les clefs, y compris celles de l’office et de la cave.

A ma vue, ses entrailles deux fois paternelles s’émurent de compassion et, pour me rendre plus vite mes jambes et mes couleurs, il nous offrit un petit verre de derrière les fagots avec un excellent biscuit de Reims. Nous prîmes les deux au grand air, sur une table champêtre, fort joyeusement, et pour terminer la soirée, pendant que mon professeur disait son bréviaire dans une avenue, le Père Ministre voulut bien perdre sur moi une partie d’échecs. Il s’en vengea en nous ramenant au collège dans sa carriole, pour nous épargner la route à pied.

Bonne journée. Je t’en souhaite beaucoup de semblables, mon cher Louis, sans grande chance de réalisation: car tes professeurs ont à promener leurs jeunes héritiers, et le lycée n’a pas de Père Ministre.

Demain, je rentre en classe. Quel bonheur!

Ton ami,

PAUL.

28. _Au même._

26 mars.

Mon cher Louis,

Puisque ma _pédagogie_ te plaît et que tu en redemandes, voici la suite.

Nous étions en promenade de congé à la campagne du collège; mes camarades jouaient aux barres sur l’herbe avec une frénésie que j’aurais volontiers partagée; mais un reste de faiblesse me clouait sur un siège rustique au pied d’un arbre, et je regardais. Mon excellent professeur vint à passer, et m’apercevant:

«Vous ne ressemblez pas mal, dit-il, à ce brave Romain qui, mollement étendu à l’ombre, pendant que les autres travaillaient à quelques pas de là, disait: «Que je voudrais que ce que je fais s’appelât travailler!»

--Je voudrais bien faire mieux: mes jambes ne veulent pas. Mon Père, si j’osais... si vous aviez peut-être le temps...

--De quoi? Dites toujours.

--D’achever la conférence de la semaine dernière? J’ai été sage.

--Avez-vous la tête plus solide que les jambes?

--Je le crois.

--Alors, venez faire un tour de barque sur la rivière.

--Oh! le plaisir! Merci, mon Père.»

Et nous voilà installés sur la jolie chaloupe des Pères, mon professeur aux rames, qu’il manie avec la dextérité moelleuse d’un vieux canotier, moi au gouvernail, gouvernant comme je pouvais, en novice. Quand nous eûmes doublé le barrage, non sans quelques irrégularités dues à mon peu d’adresse, mais chaque fois redressées par un maître coup d’aviron du Père, il commanda: «Laissez aller!» Et notre esquif se mit à glisser légèrement, sans la moindre secousse, au fil de l’eau tranquille, pendant que le calme de l’air était à peine troublé par le feuillage frétillant des peupliers du bord et quelquefois par les clameurs toujours plus lointaines des joueurs de barres.

Après avoir savouré quelques minutes ce délicieux abandon, le Père dit: «Maintenant causons. Où en étions-nous restés, l’autre jour?

--A l’entrée du _Cours de Lettres_.

--Par conséquent sur un terrain qui vous est familier: cela nous dispensera des longueurs. Je n’ai plus à vous apprendre ce qu’on fait dans les deux classes qui composent ce cours: les Humanités et la Rhétorique.

--On y fait de la poésie et de l’éloquence, et il est expressément défendu, non pas d’y préparer son baccalauréat, mais d’en parler.

--Très juste, attendu qu’il se prépare tout seul.

--Avec le coup de pouce du professeur.

--Sans doute, et suivant un axiome bien connu: _Qui peut le plus, peut le moins._ Dans les classes inférieures, les élèves se sont bravement nourris de la _moelle substantifique_ des trois grammaires, française, latine et grecque, et ont acquis, par le commerce journalier avec les auteurs faciles et par maint exercice pratique, une sérieuse connaissance des langues classiques. Leur mémoire s’est développée complètement et déjà quelque peu meublée; leur jugement et leur goût littéraire a commencé à s’éveiller.

Maintenant, l’étude plus intime des poètes et des orateurs, jointe à celle des préceptes de littérature et d’éloquence, appuyée de nombreuses compositions sagement graduées, narrations, poésies, discours, académies, va donner son expansion naturelle à cette sensibilité délicate, qui est le don de s’émouvoir et d’émouvoir autrui, en face du vrai, du beau et du bien. Ainsi comprises et sérieusement employées, ces deux belles années du _Cours de Lettres_ apprendront au jeune homme à _bien penser_, à _bien sentir_ et à _bien rendre_, ce qui constitue le grand art de _bien dire_... selon quel auteur?

--Selon M. le comte de Buffon, qui ne plaisante jamais.

--Bien. Voilà donc heureusement achevée l’éducation littéraire de notre rhétoricien de seize ans. Le moment est venu pour lui...

--De se faire refuser au baccalauréat pour insuffisance en Mathématiques.

--C’est une absurdité qui se voit; mais ce n’est pas la faute du _Ratio_ ni des Jésuites. Si Messieurs du Conseil supérieur de l’Instruction publique avaient un peu plus de sens commun, ils comprendraient que les progrès de la science moderne n’ont pas modifié la nature de l’esprit humain et que l’enseignement scientifique, tout comme l’enseignement littéraire, doit suivre la marche des années et des facultés. L’enfant est de bonne heure capable de faire du calcul pratique, mais longtemps il ne peut faire que cela. Qu’on y ajoute ensuite peu à peu l’étude élémentaire des sciences naturelles et physiques, qui réclament surtout de la mémoire, et, durant le Cours de Lettres, quelques notions plus étendues de mathématiques: c’est assez. Exiger que les humanistes et les rhétoriciens mènent de front les Lettres et les Sciences et qu’ils y réussissent tous sans distinction, c’est vouloir passer le niveau sur toutes les intelligences et décréter la capacité universelle, comme _nos pères de 93_ décrétaient la victoire. C’est de la folie pure. La grande majorité des élèves peut arriver à ce degré de culture littéraire qui fait les gens bien élevés, les esprits distingués: les mathématiciens seront toujours l’infime minorité, au collège comme dans la vie pratique. Voilà ce que l’Université refuse de comprendre, pour le grand malheur de notre enseignement.

--Ah! mon Père, que vous dites vrai! Combien de fois j’ai maudit ces vieux bonzes de l’Académie des Sciences, qui veulent absolument me fourrer dans la tête leur algèbre et leur trigonométrie, pour m’aider à faire plus tard de la littérature ou du droit! Si on les obligeait à passer un examen de grec ou de vers latins, qu’en penseraient-ils et comment s’en tireraient-ils?

--Fort mal sans doute. Mais que voulez-vous? Les éminents spécialistes qui fabriquent les programmes officiels sont nos maîtres et ils ont chacun son dada. Pendant que les professeurs de Facultés ou de l’École Normale (section des sciences) et les ingénieurs de toute provenance prétendent vous saturer de sciences mathématiques, physiques et naturelles depuis la tendre enfance jusqu’à l’abrutissement final, d’autre part les docteurs ès lettres voudraient former tous ces pauvres collégiens à leur image et, à cet effet, les bourrer de syntaxe raffinée, de critique savante et d’érudition germanique. De leur côté, les hommes d’affaires, les économistes, se passeraient volontiers de la haute éducation intellectuelle et demandent que le collège mette surtout leurs fils à même de gagner de l’argent, beaucoup d’argent, dans le commerce et l’industrie, en leur apprenant les langues qui servent aux communications internationales, la mécanique, la chimie, tous les _arts utiles_. On veut satisfaire tout le monde; les réformes succèdent aux réformes, les programmes s’entassent sur les programmes, et le but primitif, rationnel des études secondaires est renvoyé aux vieilles lunes. Si vous étiez déjà Grand Maître de l’Université, que feriez-vous?

--Une chose très simple: je vous demanderais conseil, mon Père.

--La bonne malice! Vous ne m’embarrassez guère. Des anciens collèges de Jésuites il est sorti des poètes et des orateurs, des écrivains et des savants, des magistrats et des artistes, des ingénieurs et des généraux, des hommes d’affaires et des hommes d’État, en nombre et de qualité respectable. Tout cela, ils ne le sont pas devenus au collège; mais le collège les y a préparés par la solide éducation classique dont je viens de parler.

Ainsi arrivés sans hâte et sans surmenage au terme de leurs études littéraires, maîtres désormais de leurs facultés et de leurs instruments de culture intellectuelle, ils étaient en mesure de s’assimiler les abstractions de la _Philosophie_ et les aridités des _Sciences pures_. Dans ce labeur austère, qui n’est pas fait pour des enfants, le jugement et la raison prenaient leur trempe définitive; l’homme intelligent se complétait et enfin se trouvait apte aux études spéciales, réclamées par la carrière où Dieu et les circonstances l’appelaient.

--Ah! l’heureux temps! Reviendra-t-il?

--C’est bien douteux, mon ami. Nous vivons dans un siècle de machines à vapeur, d’électricité et de fièvre de l’argent. Le temps lui-même est devenu de l’argent: _Time is money._ On ne s’inquiète plus comme jadis de bien faire: on veut faire vite, et beaucoup, et grand.

--Où pensez-vous, mon Père, que cela mènera?

--Dites-moi, mon ami: si nous laissions aller indéfiniment notre bateau à la dérive, où nous mènerait-il?

--Dame! chez messieurs les requins, naturellement.

--Ou peut-être, moyennant beaucoup de chance, chez messieurs les _Yankees_ du Nouveau-Monde, qui, à défaut d’idéal littéraire, ont dans la cervelle une table de multiplication et à la place du cœur un dollar neuf... Garde à vous, timonier: il y a un banc. Barre à tribord!»

Quand nous fûmes remis à flot: «Oui, continua le Père, l’enseignement français, l’esprit français, va se _matérialisant_ de plus en plus: c’est le grand danger de l’avenir, monsieur le Ministre. Veillez-y!

--Quel remède, mon Père?

--Lorsqu’on se voit embarqué dans un mauvais courant, il n’y a qu’un moyen de salut: il faut rebrousser chemin... comme nous allons faire nous-mêmes au prochain tournant.

--Déjà?

--Il est quatre heures: je me ferais conscience de vous priver du petit goûter qui vous attend à la campagne.

--Mon Père, je goûte fort bien ici, en votre compagnie. Si ce n’est que cela!...

--Vos jambes réclament du fortifiant pour être bientôt à même de suivre le bataillon de Rhéto: vous savez que je n’aime pas les traînards. D’ailleurs, la brise a fraîchi: profitons-en pour remonter à la voile. Ce sera moins dur et nous permettra de continuer la conversation sur le ton grave... Barre à bâbord! Doucement à la côte... Stop!»

Dresser le mât, fixer les cordes, déployer notre aile d’hirondelle, ce fut l’affaire d’un instant. La manœuvre étant devenue plus délicate, je cédai la place au Père, qui, la barre d’une main, la corde voilière de l’autre, prit le vent, vira de bord, et la nacelle fila triomphalement contre le courant avec un petit clapotis fort gracieux.

«Votre Excellence, reprit le Père, m’autoriserait-elle à lui demander pourquoi je la vois songeuse?

--J’avouerai humblement à Votre Révérence que ses dernières paroles sur l’expulsion probable, dans un avenir plus ou moins prochain, de l’idéal français par la matière américaine, me trouble et m’afflige. Il me semble que, si elle se réalisait, ce serait la ruine, non pas seulement de l’esprit français, mais de la France elle-même. On lit partout et vous nous dites que si notre patrie, malgré ses humiliations et ses fautes, tient encore la tête des nations civilisées, c’est par son génie littéraire, son esprit essentiellement hostile au banal et au grossier, sa langue d’une clarté, d’une souplesse et d’une distinction unique. Est-il possible, mon Père, que tout cela soit perdu sans retour?

--J’aime à vous voir ce beau chagrin et cette ardeur patriotique. Eh bien, non, jeune homme, tant qu’il restera des jeunes gens épris du beau idéal comme vous, et des maîtres...

--Comme vous, mon Père.

--... résolus, comme moi et beaucoup d’autres, par vocation et par conviction, à défendre jusqu’à la dernière cartouche la citadelle de notre éducation nationale, tout n’est pas perdu et le retour aux bonnes traditions, au bon sens, reste possible. Il y a des choses qu’on ne tue pas facilement et qui, lorsqu’on les croit mortes, se relèvent très vivantes: l’âme française, esprit et cœur, est de celles-là.

--Vous me rassurez. Mais que pensez-vous, mon Père, de l’utilité pratique des langues étrangères?

--Elles sont indispensables aux grands industriels, aux voyageurs de profession, à certains savants et, en cas de guerre, aux officiers: mais combien de gens n’en ont que faire? C’est une manie de croire que personne ne peut plus s’en passer.

--C’est vrai. Alors vous les supprimeriez?

--N’allons pas trop vite. Il est certain (l’expérience l’a démontré) qu’un élève intelligent et travailleur peut trouver au collège le moyen d’apprendre à lire l’allemand ou l’anglais, même à le parler un peu, sans faire tort à ses études, pourvu qu’il ait la bosse des langues, de bons professeurs et que ses loisirs ne soient pas absorbés par le dessin, la musique, l’escrime et autres _arts d’agrément_. Un ou plusieurs séjours à l’étranger, en vacances ou au sortir du collège, lui donneront ensuite facilement l’usage courant de la langue choisie. Mais vouloir imposer à l’ensemble des élèves, médiocres ou bons, l’obligation d’étudier à la fois les trois langues classiques et encore une langue moderne, c’est, à mon sens, une aberration. Ils y gagneront de n’en savoir aucune.

--On supprimera le grec.